UNE CATASTROPHE, EXCES DE DECENTRALISATION
ToisÎD renversé, parce que le chemin est trop étroit pour la foule qui s'y précipite.
Peut-être n* est-il pas impossible que, quelquefois, la liberté gagne h ce que sa fortune dépende d'un coup de main et d*un coup de tambour, mais combien plus souvent elle est exposée à y perdre ! C*est faire trop beau jeu h l'audace que de lui donner la France pour prix d'une seule ville conquise.
La vraie centralisation serait celle qui, au lieu d'emprisonner la France dans Paris, étendrait Paris, sans l'affaiblir, sur toute la France, celle qui mettrait Paris au pied des Alpes et au pied des Pyrénées, au bord de la Méditerranée, du Rhin, de l'Océan, partout où battent des cœurs français.
D'ailleurs, la Commune représente l'idée d'unité, non moins réellement que l'État, quoique sous un autre aspect. La Commune, c'est le principe d'association. L'État,c'est le principe de nationalité. Si l'Élat est l'édifice, la Commune ea est la base. La centralisation, poussée h ses dernières limites, conduirait, non pas seulement à faire de la France Paris, mais h faire de Paris un fort. On aurait une garnison à la plac« d*une société.
)'espère, monsieur, que vous serez satisfait d'une profession de foi aussi explicite; mais je vous demanderai, en reranche, la permission d'établir une distinction que je crois juste et importante. Autant je crois la décentralisation désirable en ce qui regarde les intérêts particuliers ou locaux, autant j'estime la décentralisation dangereuse, en ce qui concerne les intérêts généraux, les intérêts évidemment commoDs de la société. Ëtouffement, non ; mais unité, oui.
Or, en comparant l'Angleterre et la France, je remarque que les deux pays tombent dans les deux excès contraires.
En France, outre une centralisation politique qui a d'incootestables avantages, nous avons une centralisation admi-
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nistrativcel Inrreaucratique qui est dévorante. En Angleterre, la décentralisation est h peu près partout.
En France, il y a véritable absori>tion des intérêts qui, par leur nature même, réclament beaucoup de liberté de mouvcmenft et une vîe sans entraves. En Angleterre, on est souvent amené k chercher en vain, dans le cercle désintérêts le plus manifestement communs à tous, et la puissance qui dirige, et h puissance qui contrôle.
La réglementation de ce qui ne doit pas Stre réglementé est notre maladie. Le laisser-aller de ce qui appelle, par essence, remploi de la vigilance sociale, est le danger de nos voisins.
Les compagnies de chemins de fer, par exemple, qui, en France, sont du moins sun^illées, ont ici leurs coudées frandies. Ce qui en résulte, le commencemeirt de cette lettre le dît assez.
Je pourrais citer d'autres résultats de F excès que je signale, et quelques-uns très-frappants, bien que, par bonheur, moins tragiques. 11 y a dans Londres telle paroisse dont les habitants payent, en taxe des pauvres, deux fois plus que les habitants de telle tiutre paroisse. D^où vient une répartition si injuste? Simplement de ce qu'on impose à chaqne paroisse, prise isolément, la cliarge de ses pauvres; de sorte que les paroisses le plus lourdement chargées sont précisément les moins riches.
UNE LETTIE DE MISTiiESS HARRIBT BCECHCR STOWB 183
15 seftembre.
Use lettre de Miisivefla Harriet Beeeher Stewe.
Oi s*esl beaucoup entrelena ici, celte semaine, d'une lettre de mistrëss Harriel Beecher Stowe h lord Shaftesbury, snr la ([uestion américaine.
Dans celle leltre, mistresR Stowe se plaint, avec un raé-
IiBge d'élonnement et d'amertume, de rindifféroDce de
rAngleterre pour la cause des fédéralistes. L'auteur célèbre
M Vnde Tom's Cabin a quelque peine h comprendre que
les Anglais assistent d'un œil sec et sans battement de cœur
m doulotnreuses péripéties d*une lutte oA elle assure que
les États du Nord de T Amérique se sont précipités pmir ren*
ire les nègres libres, venger l'humanité, donner force k la
JBstice. L'Angleterre de nos jours est-elle bien cette An-
fielerre qui a produit Wilbefforce? qui, solennellement et à
fabce du monde, a déclaré l'esclavage infâme? qui Ta cou*
rageusement aboli dans ses colonies? et qui s'est fail un
<ievoir de poursuivre sous fous les pavillons les trafiquants
iie chair humaine? Voilà ve que mistrcss Stowe demande,
et elle en a certes le ilroit. Lorsque parut de ce cAté
de l'Océan le livre touchant oii efte dénonçait l\ toutes les
oières le droit d'arracher à une nère son enfant pour le
vendre, est-ce qu'un cri de sympathie ardente ne s'éleva
pas d'us bout à l'autre du Royaaine-Uni ? Est-ce que les
danes d'Angleterre n'unirent pas lesrs signatures, an b»
f «ne lettre oè elles suppliaient leurs sœurs d'AjEiéri(|iie
(riiilervenir en faveur des pauvres femmes noires? Et que maiiqua-t-il au triomphe de niislress Stowe sur «tetle terre lil)re de la Grande-Bretagne, lorsqu'elle y vint jouir en personne des sympathies éveillées dans toutes les âmes justes?
Cependant i* Angleterre reste froide au spectacle des mouvements des États du Nord; ou u)ème, pour parler plus exactement, c'est du Gùté des États du Sud qu'elle penche ! Que s'est-il donc passé ? Le droit est-il chose qui suive les variations de la température ? La justice a-t-eile ses époques, et l'appropriation de l'homme par l'bonnne est-elle, suivant Texpres^iou de Pascal, un Av ces crimes dout l'entrée de Saturne au Lion nous marque l'origine ?
Avant de se prononcer sur l'attitude de l'Angleterre en cette circonstance, il convient qu'on examine la question que voici : Est-ce bien réellement contre l'esclavage que les Ét^its du Nord se sont armés ?
Mistress Stowe l'assure. Mais les Anglais répondent que ses affirmations, à cet égard, ne valent pas celles du gouvernement fédéral lui-même et tombent devant les faits. Car, enfin, si la guerre a, de la part des États du Nord, le c surbliine » motif que mistress Stowe lui assigne, pourquoi le gouvernement fédéral ne Ta-t-il pas déclaré bien haut? Pourquoi a-t-il fait savoir à tous (|ue son but unique était le maintien de l'Union ? Pourquoi s'est-il montré prêt à sanc* tionner, la paix une fois rétablie, ie prétendu droii du maître sur l'esclave dans les États en révolte? Pour(]uoi a-t-ou parlé, dans le Congrès, de tirer une ligne géographique au delà de laquelle l'esclavage serait reconnu comme Tinstitution essentielle ?
Oh ! si le gouvernement fédéral n'avait pas eu peur d'à* voir trop raison ; s'il s'était senti le courage du grand rôle que la logique des événements lui donnait à jouer ; s'il avait
i'NE LETTRE DE MISTRESS UARRIET BEECHER STOWE 185
proclamé sa résolution de mettre un terme à ce scandale : le mariage de la servitude avec le principe républicain ; en un mot, s'il avait osé élever la guerre aux proportions héroïques d'une croisade sociale..., alors, mais alors seulemeot, il aurait été fondé à gourmander la tiédeur des Anglais, et à leur demander compte de leurs sentiments d'aujourd'hui en rappelant leurs sentiments d'hier.
Disons tout : le gouvernement fédéral n*a ni pris cette attitude, ni tenu ce langage, parce qu en effet le but principal, le vrai but des États du Nord, semble être le maintien de rUnioû. Et c'est ce qui explique l'empressement avec lequel, dans le Nord, les démocrates ont fait cause commune avec \^ républicains.
^ous n'ignorez pas, monsieur, qu'en Amérique ces mots : démocrates^ républicains n'ont pas du tout ta signification qui leur est attachée en Europe. Le premier désigne ceux qui reconnaissent aux États du Sud le droit de travailler à l'extension de l'esclavage, en l'introduisant dans las territoires annexés h l'ensemble des États-Unis; le second désigne c^ux par qui ce droit est formellement lié. D'après cela, il est bien évident que, si le Nord avait réellement tiré l'épée pour en frapper l'esclavage, les rf<fmocr(i(e« n'auraient pas, avec tant d'ardeur, couru grossir les rangs des républicains. C'est pourtant ce qui est arrivé.
Pour mon compte, j'ai <:onnu personnellement à Londres Irois Américains, fort avant tous les trois dans le parti des démocrates, savoir : M. Sandcrs, alors consul en Angleterre; M. Sickles, le même qui, depuis, a fourni un si tragique aliment i\ la curiosité des lecteurs de gazettes en tuant Famant de sa femme, et enfin M. Soulé, qui, ambassadeur d'Amérique en Espagne, eut avec l'ambassadeur français, M. de Turgot, le fameux duel que vous savez. Eh bien , de
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ces Crois messieurs, il n*en est qu*un ({ui se soit donné corps et âme aux hommes du Sud : c est M. Sanders. M. Soulé, k qui j*avais «ntendu exprimer sur la légitimité de TesclaTage des opinions qui me scandalisèrent, M. Soulé s'est rangé sous les drapeaux du gouyemement fédéral ; et quant h M. Sickles, il a poussé le zèle, si je suis bien informé, ju^ qu'il lever cinq régiments.
Je citais tout à l'heure le nom de U. Sanders : je me souviens qu'un jour, comme je lui témoignais ma surprise de rencontrer en lui un partisan de l'esclavage, il me dit : c Si vous aviez vécu en Amérique, rien ne vous paraîtrait plus simple. » — c Mais, répliquai-je, il semblerait, k vous entendre, que tous vos compatriotes tiennent pour l'affrem principe de l'esclavage. Or, grâce au ciel, il n'en va pas de la sorte, et je m'assure que, dans les États du Nord, en tout cas, les nègres ont de chauds protecteurs. » — « Vous croyez? répondit-il avec son sourire ironique. Apprenez donc que le préjugé de la couleur, comme vous l'appelez, n'est nulle part, non, nulle part, aussi prononcé que dans le Nord ; apprenez que, dans les États soi-disant abolilionistes, les nègres sont traités avec un mépris tel et repoussés avec une telle obstination de répugnance, qne les emplois même les pins abjects ne leur fournissent pas de suffisants moyens de vivre, et que là leur race tend à disparaître. L'esclavage les nourrit dans le Sud : dans le Nord, la liberté les tue. »
Je crus et je crois encore que ces tristes paroles n'étaient qu'exagération calomnieuse. Mais que le parti répuhlieain Ini-méme, le parti que M. Lincoln représente au pouvoir et qui l'y a porté, soit aboli tionisîe dans le sens du mot, c'est ce que je n'ai entendu dire à ancun Américain de ma connaissance. Tracer un cercle autour de l'esclavage, voilà ce
UNE LETTRE DE MSTRESS CARRIET KECHER STOWE 187
(|ae les répabliciias veulent ; mais ce n*est pas assez : il indnril aller droit i lui et le frapper an cœur.
D est donc i craindre que, dans la lutte engagée, lesfédénuB perdent la force que leur donnerait ladoption d*un BiUe drapeau et d'un cri puissant.
n inoporte beaucoup à toute la terre que Tesclavage cesse de déshonorer la civilisation ; mais il importe moins à toute h terre que le nord et le sud des États-Unis forment deux utions ou n'en forment qu'une.
11 y a plus : comment le gouvernement fédéral n'a-l-il pas ooDpris qu'en rétrécissant, qu'en abaissant ainsi la question, il assurait à ses adversaires un avantage immense? Dès que M se borne à savoir si l'Union sera, oui ou non, mainleDue, quelle valeur n'acquièrent pas les arguments du Sud, 4iaot :
Nous, États du Sud, nous nous sommes confédérés a 1778 avec les États du Nord pour faire triomplier, Tépée k la main, contre la Grande-Bretagne, ce principe Stiestudle vérité : que, lorsqu'un gouvernement va contre le but pour lequel il a été établi, le peuple a le droit de le changer ou de l'abolir. Après une victoire décisive et rcmpirtée en commun, nous avons conclu avec la Grande-Bretagne un traité qui a reconnu comme libres, souverains et indépendants, les États du New-Ham|)shire, de Massachusetts, Khode-Island, Connecticut, New-York, New-Jersey, Pensyl- ▼ane, Delaware, Maryland, Virginie, Caroline du Nord, Carolne dn Sud et Géorgie. En 1787, les députés de ces dhcrs États, libres, sonverains, indépendants, ont fait entre en UD ^cte connu sous le nom de Constitution des États-- Unis. Par ce pacte, tous les droits qui n'ont pas été expresflénent mis en commun, ont été réservés. Le quatrième article 4e ce pacte porte : c Quiconque sera soumis» dans un
des États confédérés, à un service ou travail quelconque, ne pourra chercher refuge dans un autre État, sans êlre appréhendé et rendu à ceux auxquels ce service ou travail est dû. » Non-seulement la Constitution des États-Unis reconnaît l'esclavage, mais il se trouve que, pendant vingt ans, Timportation des esclaves a été autorisée. Voilà donc nos droits comme propriétaires d'esclaves bien établis par le contrat même qui sert de base à l'Union. Cependant, qu arrive-t-il? Qu'au sein de plusieurs États auxquels nous nous sommes conditionnellement unis, les conditions du contrat sont, ou violées, ou menacées de Fétre; qu'il s'y forme une agitation redoutable, manirestement dirigée contre le principe sur lequel nos intérêts reposent; qu'on y dénonce comme un crime de lèse-humanité le fait de posséder des esclaves, et qu'en animant de la sorte contre nous ceux qui nous servent» on attise un incendie où nous et nos familles risquerions tôt ou tard d'être enveloppés. Cela étant, nous refusons d'être soumis plus longtemps à un contrat dont les avantages ont cessé d'être réciproques, et nous nous détachons d'un gouvernement qui, en ce qui nous concerne, ne répond pas au but pour lequel il fut établi. »
Ai-je besoin de vous faire remarquer, monsieur, que telle est la substance de la déclaration faite le 2 avril i852 par la Caroline du Sud? Or, quelque conlroversable que ce raisonnement puisse paraître, encore faut-il convenir qu'il fournit du moins matière à débat, si Fon admet un seul instant que l'appropriation de l'homme par l'homme soit un droit, dès que ce fait monstrueux est reconnu et garanti par une Constitution, un contrat, un pacte, auquel ceux qui ont à le subir sont entièrement étrangers.
Là éclata le vice radical de la politique qui n'a osé assigner à la guerre d'autre objet que le maintien de l'Union.