‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 3)Chapitre 4 sur 169 · QUESTION DE SYRIE · texte numérisé non relu

QUESTION DE SYRIE

à-dire une colonie miliuire où rinduslrie, le commerce, cî^denl la place à des théâtres et à des calés !

Beaucoup peut-élre sont teutés de ne voir en ce langage qu'un sentiment do dépit caché' sous les apparences du dédain; selon moi, il a U9e signification beaucoup plus pro* fonde, qu'explique le rôle <lu Tinie$ dans les régions de la publicité.

Le Times n'est pas un. journal comme les autres. Sa {^ande circulation, son énorme influence, le caractère es&ea- (iellement politique des dasses auxquelles il s'adresse, son crédit dans les cbancdlerics, la réputation dont il jouit à tort ou à raison d'être la parole de TAngleterre, tout concourt à lui donner une importance diplomalique, 11 est tel de ses articles qui, k cause de Teffet quil produira au de-* hors, a besoiB d'être rédigé avec toute la précaution et toutes les arrière-pensées d'un papier d*Ëtat. Or, sil est uoe chose que le Times redoute, c'est une rupture de l'Angle* (erre avec la France ; et comme il craint que la rupture ne soit en germe dans la question de Syrie, il prépare de loin les esprits à l'entendre sans trop d'étonnement s'écrier : « La France reste en Syrie. Eh bien ! soit. La dignité de l'Angleterre n'a rien k voir là, et nous serions bien fous de mettre, pour si peu de chose, le feu au monde. »

Je ne pousserai pas plus loin cet exposé, où je suis entré, non pas avec un sentiment d'amertume, mais avec un sentiment de douleur; car il est impossible d'aimer le progrès et de voir sans émotion se perpétuer entre la France et l'Angleterre ce misérable esprit de rivalité, de défiance et d'envie, qui tend si fort à entraver leur action respective sur les destinées du monde. Quand donc ces deux grands peuples arriveront-ils a comprendre qu'ils sont faits, non pour se combattre, mais pour se compléter? Celte inquiétude d'esprit

ti IUTTRES se» LA>CL£TEERE :^6l)

téméraire quciquefob mais toojonrs géncreose, qui porte la France à chercher des soiotioDs impréTues, à marcher à ia décourerle d*horizoiis noaTeaoi, à pousser la cÎTilisation eu avant, n'a-t-elle pas son contre-poids nécessaire dans ce «mite des traditions, ce génie patient et réfléchi, ci tte crainte «ks changements brusques, qui distinguent le peuple anglais? Jamais sans doute deux nations ne se ressemblèrent moins, soit par leurs qualités, soit par leurs défauts. Rai^n de plus pour que leur inlime alliance soit féconde, et par conséquent désirable. Mais comment serait-elle possible, tant que ceuxlà seront les premiers à attiser le feu des jalousies nationales, dont la fonction est d'éclairer les peuples et de les conduire ? Quoi de plus pitoyable, par exemple, que l'attitude de résistance que, cette semaine encore, le cabinet de lord Palmerston a prise relativement à la question de l'isthme de Suez! Comme si Tintérét de la civilisation générale n'était plus rien dès que l'intérêt de la France avait chance de s'y trouver associé ! Ah ! aussi longtemps que la direction des choses humaines sera comprise ainsi, le monde court grand risque de rester dans Tenfance !

LES ILES lOMKNNËS 21

1^ mai.

I^e» îles Ioniennes

Quelques mots maintenant sur la question des lies Ioniennes.

« What i$ sauce for the goose should be sauce for tke gander aiso, » dit très-bien Jolin Bull, a Ce qui est sauce pour Voie doit être sauce aussi pour le jars. » Le discours de H. Haguire , au sujet des îles Ioniennes, a été le développement de ce dicton populaire. M. Maguire a demandé avec raison aux ministres pourquoi ils ne pratiquaient pas cequMIs prêchaient; pourquoi ce qu*ils reconnaissaient vrai pour l'Italie cessait de Tètre dès qu'on l'appliquait aux îles Ioniennes; pourquoi les habitants de ces îles n'étaient pas reçus à invoquer contre le protectorat de l'Angleterre la maxime invoquée par l'Italie contre la domination de rAutriche, et formellement admise par lord RusscU , savoir : qu'un peuple a le droit de choisir ses gouvernants?

Ainsi que vous le faites remarquer dans un de vos derniers numéros, il est ridicule de la part des ministres anglais de se présenter comme bien résolus i\ rendre les Ioniens heureux en dépit qu'ils en aient. A quoi bon dissimuler que le pouvoir exécutif, en Angleterre , est d'essence oligarchit(ue; qu'il lui faut des moyens de patronage; qu'il a autour de lui des appétits nombreux à satisfaire; que cela seul suffirait pour rendre précieux à ses yeux le maintien de tout ce qui est protectorat et dépendance; qu'il est commode d'avoir

tt LETTfte< S€ft LASGIXTEEftE I^^li

des procoDsulats à doDoer: et, en eoTisageant la questioD de plus haut . que b iJràDde-BrtrUgue troQve cet avaouge dans la possession liirs ilrs looiebocs , qu'elle lui met à b maio la clef «Je rAdria:ique 7 Si le ^ou^eroemeol aogiais se bornait â dire — sauf :i le prouver — que les Ioniens n'entendent nullement se réunir à la t^rêce ; que ce qui a été dit à <:et égard est faux, et qu îLn >ont parfaitement contents de leur situation présente . cela se comprendrait : mais qu^on des or^nes du ministère ait osé jeter dans la iSscossioD cette maxime si favorable aux tyrans : un peuple ne mérite la Sberté que lorsqu'il a la force de la conquérir, voilà ce qui £tanoe. Eh quoi ! la (aibles^^e serait crime ! La jnslificatiao de l'oppression se tirerait de la' pesanteur même des chaînes ^*elle a forgées ! Lltalie u'était doue pas digne 4*étre indépendante, puisqu'elle a eu besoin dn secours des Français ! Cessons de porter le deuil des martyrs de Yarsorie : que n'élaient-ils assez fort^ pour délivrir leur pays!...

Le tlié ei les « peMy^paper» »•

(iui donc a eu l'impertinence de dire, en f^yrlant de la femme anglaise : € Il y a quelque chose qu'elle aime plus que vous et moi, c'est elle-même ; quelque chose qu'elle aime plus qu'elle-même, c'est sa réputation ; quelque chose

LK THE ET LES « PIÎ?iNY-l»APERS » 23

qu'elle aime plus que sa rcputalion, c'est sod ihé ?» Je proteste contre cette calomnie de mauvais goût, au nom de la galanterie française; et tout ce que je puis accorder, c'est que les Anglaises aiment leur thé, mais pas plus que les Anglais, à coup sûr. Un jour, à Brighlon, j'étais assis sur un liane au bord de la mer ; à six heures, un homme vint pour déplacer le banc et laissa tomber ces mots sacramentels : « C'est l'heure de mon thé. » L'heure de la prière n'a presque rien de plus impérieux. Voulez-vous savoir quel est le trait d'union entre la première et la dernière pei*sonne du royaume, ici? C'est la passion du thé. Le thé, dans cette terre classique de l'inégalité, est la seule chose, peut-être, qui, avec la mort, tende un peu à égaliser les conditions. Quel chemin la civilisation a parcouru en Angleterre depuis 1664; depuis cette époque de barbarie — j'entends barbarie commerciale — où deux livres de thé, qui coûtent aujourd'hui huit shellings, étaient considérées comme un cadeau tout h fait digne d'être offert à un roi ! On lit dans de vieux comptes parfaitement authentiques : « 4 lit. sL o sh. pour deux livres deux onces de thé présentées à Sa Majesté. » J'ai sous les yeux des chiffres qui vous donneront une idée des progrès qu'a faits dans ce pays la consommation du thé.

En 1841, elle était, dans la Grande-Bretagne, de 31 millions 788,332 livres, produisant un revenu de 3 millions 439,108 liv, st.; et en 1851 elle avait atteint le chiffre de 17 millions 375,781 livres, produisant un revenu de 5 millions 181,651 liv. st.

En 1841,1a consommation moyenne du thé par individu était, en livres, de 1,71 ; en 1851, de 2,27 ; et aujourd'hui il s'en faut peu qu elle ne s'élève à 3 livres.

A ceux de vos lecteurs pour qui la statistique est la clef de

21 LETTRES SLB L* ANGLETERRE (l^ei)

l'histoire, jV recommande le rapproihemenl curieux que voici: Il y arfeu\ siècles, le revenu total tle l'Augleterre D*était pias de i millious de livres sterling ; et aujourd'hui une seule taxe, la taxe sjr le thé, rapporte au trésor 4 millions 739,319 liv. st.

Voilà jusqu'à quel point le thé a conquis TAngleterre, et jusqu'à quel point le &sc a profité de cette conquête. Il en a beaucoup trop profité, selon le pauvre peuple, aux yeux fie qui le bjs prix du thé est nalurelk*mert la pierre de touche des inslirulions britanniques et la mesure du mérite chez tout chancelier de TÉchiquier.

Et pourtant la question de savoir sur laquelle de ces deux grandes denrées, le tiié ou le papier, il valait mieux faire porter une réduction de droits s'élant engagée dans la Chambre des Communes, le peuple a su bon gré à M. Gladstone d'avoir nrsolûment donné la préférence au papier.

Oui, son proitès contre le papier, le thé Ta perdu. Il avait pour lui les consenatistes, contre lui le ministère; et il a été condamné à la majorité de 18 voix, dans une première épreuve. Dans la seconde, le lriom|die du papier était si cerla'n que, cette fois, M. Disraeli et les siens ont renoncé à se compter. Ainsi donc , le Tîntes a eu beau se faire écrire par des pauvres po>tii:hes une lettre où le thé à bon marché était recommandé avec toute sorte de niaiseries touchantes et les fautes d'orthographe les plus pathétiques ; voilri l'impôt, tel qu'il pesiiil sur le papier, définitivement aboli en Angleterre... Je me trompe. Le bill n'ay;ml |)as enrorc été soumis h la Chambre des Lords, une issue reste ouverte au parti conserva tiste, et M. Disraeli a déclriré qu'il n'entendait pas abandonner de sitôt la partie.

Un incident curieux, dramatique presque , s'est produit à cet te occasion. Se souvenant que, Tannée dernière, la Cham-

Page 1