L ENFANT DU PAUVRE
OD aussi beau jardin? Je ne m'arrêtai point à le demander, et je fis ce que chacun aurait fait à ma place : j'arrachai la Tictimeau bourreau. La fureur du gardien était telle, qu'elle allait se tourner contre moi , lorsque je lui dis : c Est-ce qu'en Angleterre il n'y a pas des lois pour la protection des animaux? » Ce mot, dont il comprit l'amertume , et auquel il ne s'attendait pas, l'arrêta court.
Ces lois existent en effet. La législation, ici, a étendu aux sioges le bénéfice de sa sollicitude, et la police prend soin de faire respecter (es droits des chiens. 11 y a quelques années, des membres fort graves du parlement préparèrent un bill comminatoire contre quiconque donnerait un bateau à traîner à des canards, ou surchargerait une voiture, ou entasserait dans un panier, de manière h justifier leurs réclamations, des membres de la gent emplumée. Dans la session dernière, lord Raynham n'a-t-il pas fait une proposition, — n'allez pas croire que je plaisante, — une proposition qui, implicitement du moins, tendait à donner aux puces et aux punaises leurs coudées franches? J'ai vu moi-même à Londres un étranger sur le point d'être mis en pièces par les passants pour avoir lancé contre un chat un chien de Terre- Neuve.
Les Anglais sont essentiellement humains, même trèscharitables, comme le prouvent, du reste, et leurs nombreuses institutions de bienfaisance, et l'empressement avec lequel ils répondent i tout appel fait par le magistral a la compassion publique. D'où vient donc la sévérité que ^ trop souvent, on déploie ici à l'égard de l'enfant du pauvre? Elle vient, monsieur, de ce que Thumanité et la charité des Anglais ne les empêchent pas d'être, en dépit qu'ils en aient, hostiles à la pauvreté. S'il est vrai que la langue d'un peuple soit, sous beaucoup de rapports, le miroir de ses idées, on
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n*a qu à voir quelle application singulière ils ont donnée aux mots respectable et respeclabiliuj. De même qu'ils honorent la richesse^ considérée en soi et abstraction faite de ses diverses origines, de même ils méprisent la pauvreté, simplement parce qu'elle est la pauvreté et abstraction faite soit de r.e qui Ta engendrée , soit de ce qu'à son tour elle engendre. II semblerait qu'à leurs yeux elle soit marquée du sceau de la réprobation.
Encore s'ils se bornaient à la condamner dans Tadultc, comme résultat supposé de la paresse et de l'inconduite I Mais que prouve la pauvreté d'un enfant, sinon qu'il n'a pas dépendu de lui de naître riche? « Il est bien satisfaisant d'apprendre que l'héritier de 1 4,000 livres sterling de rente reprendra dans la société la place qui lui appartient. » Ehl pourquoi donc n'avoir pas dit : « II est bien satisfaisant d\ipprendre quun enfant a été rendu à sa mère? »
XXXÏI
2 octobre.
Les prédicateur» «Butais.
Il advint un jour qu'un monseigneur quelconque s'étiot mis à prêcher, tout Tauditoir^is^endormit. .. Tout n'est pas le mol; il y avait au fond de l'église un vieux brave homme qui, debout contre une colonne, faisait de son mieux pour écouter, li'évéque dont il s'agit, s'apercevant de l'effet de sa parole»
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fut pris d*uDe vîolenle colère, et, le bras étendu vers le pauvre diable qui, seul dans celte enceinte, avait les yeux bien ouverts, il s* écria : « Comment ! il n'y a ici que cet idiot qui m'écoute ! » L'bomme n'était pas si béte qu'il en a!;aitrair; il répondit : c Ehl parbleu, mousei^oeur, si je D'étais pas un idiot, je dormirais comme les autres! »
Fant-il le dire? Depuis que je suis en An^i^leterre, j*ai entendu peu de |>rédicateurs auxquels pareille aventure ne puisse arriver. L'Angleterre est, par excellence, le pays des sermons soporifiques; et, à cet égard, elle sent si vivement 901 malheur, qu'elle vient d'accueillir avec, des transports de recoonaissance et d'enthousiasme la nouvelle que Tévéque de Rocbester avait enfin pris le parti de recourir, cx)ntre le Seau, à un remède héroïque.
Cet évéque de Rochester est un homme a part. Il a de jimodes prétentions à l'originalité. Il aime fort à se mêler de ce qui le regarde, et aussi de ce qui ne le regarde guère. Il se plaît aux coups d'autorité. 11 est ce que uous appellerions en français « un pieux faiseur d'embarras ». Bref, son diocèse le connaît sous le nom de circular bishop, — V évéque f^ux circulaires. Ceux des membres du clergé que séduisent les ornements profanes se rappellent encore, avec un saint dnui, les dénonciations de l'évêqne de Rocliester contre les prêtres à barbe. Mais il n'y a rien de tel que de frapper sans cesse à tort et h travers pour frapper q(ieI(|uefois juste. L'éréque Wigram vient donc de décider qu'à l'avenir les caididats pour l'ordiuafion ne seront admissibles qu'à la coidilion de posséder un volume de voix sufisant, de pouvair parler sans embarras ni hésitation, et de savoir lire, j'entends bien lire.
Comment exprimer la sensation produite par l'annonce de «elle grande réforme ? Pour comprendre cela, il faut être allé au
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prêche en Angleterre. Quel est celui, quelle est c^lle qui n'y va pas? Être condamné, non pas de loin en loin, mais une fois par semaine au moins, mais chaque dimanche que Dieu fait, au supplice de... rien que cette idée donne le frisson ! car l'église n'est pas un lieu comme un autre, où l'on puisse bâiller tout à son aise; et quoi de plus tra^que que de se trouver placé entre le décorum^ qui vous défend de vous ennuyer, et un prédicateur qui vous ennuie! Chacun sait que la force du caractère ne suffit pas dans un genre de lutte où les nerfs jouent un rôle décisif.
Aussi la circulaire de Tévéque de Rochestcr a-t-elle été saluée, je le répète, par un concert de bénédictions. Seulement, quelques ecclésiastiques jaloux assurent que cette initiative, tant vantée, n'en est pas une; que de tout temps les évéques ont pris souci des facultés vocales des candidats pour l'ordination; que le dernier évêque de Londres, notamment, était sur ce point très-difficile, et que l'archevêque de Canterbury pousse le zèle jusqu'à exiger que les candidats lui prêchent à lui, au préalable, plusieurs sermons de suite.
Fasse le ciel qu'il n'y ait rien de vrai dans ces affirmations, que je soupçonne dictées par le péché d'envie! Si tout ce qu'il est possible de tenter a éié tenté déjà, le mal serait donc sans remède ! Ah ! messieurs, de grâce, ne réduisez pas les gens au désespoir.
C'est pitié de voir livrer ainsi le gouvernement des âmes par la parole à des hounnes qui manquent des premières conditions requises pour exercer ce pouvoir souverain. Passons-les en revue : l'un est goutteux, et son éloquence a des élancements dont ses auditeurs souffrent à n'y pouvoir tenir; l'autre, affligé d'un rhume chronique, ne fulmine pas les arrêts du ciel, il les tousse ; celui-ci est un vieillard qui par-
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lait au temps jadis, mais qui maintenant chuchote, et que le bedeau lui-même n*entend plus; celui-là est un ardent jeune homme à Tœil vif, à la physionomie ardente : il prendrait feu si sa servante Passait un verre, et saurait émouvoir le cœur du plus inflexible des gardes champêtres si la vie de son chien de chasse était en danger ; mais, une fois en chaire, le voilà de glace, et il serait plus facile au vinaigre de foodre les Alpes qu*à lui de toucher ses ouailles.
Une diction lourde, une façon de psalmodier plus odieusement monotone que le tambour indien, des gestes automatiques; en un mol, une sorte de soL nniié béte, voilà ce qui, en général, caractérise ici l'éloquence sacrée. Tel avec qui TOUS étiez à table hier, et qui vous charmait par une conversation animée, conduite sans effort et soutenue sans apprêt, TOUS fera dormif debout, si vous allez Tenteudre aujourd'hui, à rheure du prêche. Il semble vraiment que la chaire idait pouvoir de faire, de quiconque l'aborde, un orateur à ressorts.
D'où cela vient-il? De plusieurs causes, je crois.
Et d'abord, ce doit être un métier l'aiblement inspirateur fie celui qui consiste à être éloquent une fois tous les huit jours, à point nommé, à heure fixe, devant un auditoire invariable, et sans aucun des stimulants que fournissent les applaudissements, les murmures, la présence d'un contradicteur, la nécessité de lutter, le désir de vaincre. Ensuite, pourquoi se donner tant de peine pour un auditoire acquis ^avance, tolérant par respect et respectueux par dévotion?
Mais il y a plus : cet auditoire, il est toujours composé, en Angleterre, d'un grand nombre de gens qui, tout en voulant <pi*on ne les ennuie pas, se défient de ce qui s'attache à les intéresser ou à les passionner. A leurs yeux, l'art de la parole ^est pas loin d'être un piège tendu à la bonne foi.
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Ed Youlez-vous ud exemple?
M. Bellew est uu des très-rares prédicateurs anglais q« le possèdent^ cet. art précieux. H sait donner à sa voix d\iilieurs très-belle, des modulations aîfréables et variées; h i^ràce de son déi)it ajoute à TeHet de ses cheveux blancs bouclés au-dessus d*un visage rayonnant de jeunesse. 1 n'emploie jamais qu^un langage choisi, strictement littéraire; et, quant à la science du geste, il Ta apprise, et ces tout dire, à Técole du grand acteur anglais Macready.
Eh bien, à cause de ces avantages mêmes, le révéreoc M. Bellew, quoique très-goûlé de la partie féminine de $i congrégation, est le point de mire de beaucoup de reproches, au premier rang desquels j'ai entendu mettre celui d*avoii trop de talent profane.
Convenons donc, pour être juste, qu'un auditoire dévot en Angleterre, n'est pas aisé h satisfaire, bii^n que le décorum le force à se conduire comme s'il était satisfait. Sans être des orateurs accomplis, les prédicateurs nepourraîent-il pas du moins s étudier à savoir lire ? Après tout, la besogm de la plu|)art se i*éduit à lire, non pas même ce qu*ils on écrit, mais, si je suis bien informé, ce qui a été écrit pa d'autres. Ceci me remet en mémoire une des bonnes anecdotes de la correspondance de Grimm, une anecdote qui vous savez bien.
Piron, devenu vieux, se fit quelque peu ermite, ton comme le diable. En sa (|ualité de converti, il va rendre visite à Tarchevêque de Paris, qui s'écrie, en Tapercevant « Ah! vous voilà, monsieur l'iron! Avez-vous lu mon dernier m;mdement? » — « Noa , moriseiiçneur ; et vous? ; — En rappelant r<'tle eliannanle mécliaiicelé d'un espri avec le<iucl Voltaire Ini-ujiMiie n'usiit se misiuif, j ne préîemis pas dire qiit» les iirédicaleiirs aiiglai.-» ont pou
habitude de se faire faire leurs sermons; non, pas exacte- Hteot. Mais ce qui est silr, c'est que, chaque samedi, on rencontre dans la bibliothèque du Brilish-Museum, toute peuplée de prédicateurs morts, je ne sais combien de prédicateurs vivants. Que viennent faire la ces derniers? Je vous le demande. Ce serait donc le moins qu'ils fussent capables de bien lire, et que leur voix ou leur débit ne gâlàt point et' qi'ils lisent. L*évéque de Rochester en a jugé ainsi, et il a eo raison.
Hais voyez un peu dans quel siècle de spéculations industrielles nous vivons! Croiriez-vous que, depuis, un révéreuil a fait savoir à ses confrères, par la voix très profane des an- Dooces, qu*il préparait des élèves pour les exauK'ns dv monseigneur de Rochester, donnait des leçons sur I art de gouverner les organes de la voix, enseignait Tart de composer des sermons, et, ce qui est p!us fort, celui iï improviser? • Il est dommage, a dit à cette occasion un plaisant, que le programme ne s'étende pas a fart de raser, puisque Tévêque de Rochester ne veut entendre parler, dans son diocèse, ni de barbe iride favoris. »
Pour moi, je suLs d'avis, puisqu'il est convenu (|u'en ce temps-ci on peut apprendre tout, argent comptant, que les prédicateurs se mettent à apprendre le moyen de sentir profoodénient ce qu'ils disent. Là git en effet le grand secret, et ils n'en sauraient payer trop cher la communication.
n y a quelques années, une catastrophe eut lieu dans une vaste salle de Surrey-Gardens. Plusieurs personnes furent grièvement blessées, d'autres littéralement écrasées. Et pourquoi? Parce que dix mille auditeurs, honnnes et enfants, ^'étaient préci|)ités dans reneiinlo, lro|) élroile (inoicpie iuiluense... C'était M. Spnrj^eon qui |)rècliait. Serait-ce donc que 31. Spnrjjeon est un Hossuet. un Mas-
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sillon, un père Brid<'nne? Pas du tout. C'est un déclamateiir violent et vulgaire; il apporte dans sa manière de prêcher une trivialité de nature à révolter tout esprit cultivé ou naturellement délicat; son geste est commun; ses hyperboles sont d'une familiarité brutale, quelquefois même cynique; et, pour ce qui est de sa doctrine, c'est le calvinisme dansée qu'il a de plus âpre. Mais qu'importe tout cela? On sent, eu écoutant cet homme, que le démon des convictions fortes l'agite ; un organe sonore n'est chez lui que l'écho d'une croyance d'airain. Il a l'imprévu de l'inspiration; rien de conventionnel, soit dans son attitude, soit dans son langage; ce qui entre en contact avec l'âme de ses auditeurs, quand il s'adresse à eux, c'est bien réellement son âme. Je me figure volontiers que c'est de la sorte que devait parler ce Knox dont Timpérieuse statue semble aujourd'hui encore gouverner et menacer, à Glasgow, la ville des morts.
A ce prix, on peut avoir des auditoires de dix miHe hommes, et on ne les a qu'à ce prix.
Vous n'ignorez sans doute pas que les prêcheurs en plein vent abondent dans ce pays-ci. Traversez un parc, le dimanche, vous aurez du bonheur si vous n'y rencontrez pas quelque groupe se serrant autour d'un homme qui, télé mie et une grosse Bible à la main, est en train de vociférer. Ces braves gens sont considérés par beaucoup de personnes comme des fléaux de la voie publique, ce que les Anglais appellent a nuisance; mais enfin il n'est pas jusqu'à la liberté de dire des bêtises qui n'ait du bon, et il arrive parfois à ces orateurs bénévoles de donner au petit cercle qui les entoure de très-sages conseils, je vous assure. En tout cas, ils ont l'air de croire ce qu'ils disent, et c'est quelque chose.
Si Tcvêque de Rochester veut que l'Église profite de ses tentatives de réforme, il ne suffit pas qu'il choisisse les can-