‹ Lettres sur l'Angleterre (volume 3)Chapitre 63 sur 169 · DISPOSITION A KECONNAITKE LE SUD · texte numérisé non relu

DISPOSITION A KECONNAITKE LE SUD

nouvelle, si peu attendue, que le gouvernement de Washington avait rendu les commissaires, et cela sans équivoquer, saDs s'abriter derrière aucune mesure dilatoire, sans proposer de compromis, sans chercher refuge dans une offre de médiation; en un mot, simplement, complètement, selon les termes posés par l'Angleterre elle-même, et dans le délai qu'elle-même avait lixé, l'impression fut celle qu'ont décrite mes précédentes lettres.

Les esprits sages et élevés furent ravis de voir se dissiper

l'effroyable orage qui menaçait de crever sur le monde; ceux

^ qui rhonneur de la natfon anglaise est vraiment cher se

ï^jouirent de la voir échapper à l'humiliation de s'entendre

dire : « Vous saisissez avidement l'occasion d'écraser, quand

*1 a déjà une guerre sur les bras et qu'il est faible, un peuple

^c qui vous aviez tout enduré, et trop enduré peut-être,

quand il était fort; » les âmes modérées s'ouvrirent à un

senthnent de satisfaclfon qui se manifesta sans contrainte et

fi*l reflété par un grand nombre de journaux; enfin le parti

•'c la guerre, quoique assez influent et assez nombreux, laissa

Percer son désappointement avec une gaucherie qui témoi-

Siiait assez de son embarras.

Mais, le premier effet de la nouvelle passé, l'opinion PU])lique, si mes observations ne me trompent pas, a été in- ^nsiblement ramenée dans son ancien lit. Vous souvenez- ^oosde ce que je vous disais avant que la réponse du cabinet ^ Washington fût connue? J'exprimais la crainte que la question ne se trouvât point du tout tranchée par cette réponse, quelque favorable qu'on la supposât. Je vous disais : ^ Qu'on y prenne bien garde ! pour l'Angleterre, l'affaire du f^Tini n'est pas une eause^ c'est une occasion ! »

Ce point de vue n'est que trop justifié par le spectacle que î 3ien ce moment sous les yeux. Le parti de la paix reste

:m8 lettuks st'ii l'axgletkhre (1862)

courageusement fidèle à sa doctrine ; mais il devient de jo ' en jour plus évident que le parti de la guerre rallie à son s nistre drapeau la partie flottante de Topiuion. Il n'est p d'effort où ce parti ne s'emporte, pas de sophisme q^ n'emploie pour établir que la réparation accordée par gouvernement fédéral est dérisoire, et que l'injure faite pavillon britannique reste à venger. Il faut entendre meneurs du parti de la guerre et ses organes ! C'est à n'y | croire. — Qu'importe que M. Seward ait consenti à rem les commissaires, s'il n'y a consenti que contraint et fore S'il jugeait illégal l'acte du capitaine Wilkes, pourquoi a-t attendu pour r.1vouer que l'Angleterre fit briller à ses yei la lame d'une épée? Et si MM. Mason et Slidell avaient é indûment enlevés, quel droit avait-on de les retenir captife L'amirauté américaine, qui a osé approuver la conduite J capitaine Wilkes, a-t-elle demandé gnice? La Chambre des représentants, qui lui a voté des remercîments, a-l-dh demandé pardon? Le président Lincoln, qui a transmis ai Congrès, sans un mot de censure, les dépêches officidle relatives ii la saisie des commissaires, en a-t-il fait solennel lement devant le monde son med culpà'* Le capitaine Wilkc a-t-ilété destitué? Les journaux de New-York, qui avoiet eu l'insolence de prétendre qu'il ne fallait pas céder, onl-il confessé leur crime? Quel prix attacher à une concession : évidemment arrachée par la peur? Et celte peur que l'Ame rique a éprouvée, comment croire qu'elle la pardonne jama. à ceux qui lui en ont infligé l'opprobre? Comment mettre e doute le désir ardent qu'elle nourrit dans son cœur de s venger à la première occasion? Donc, rien de fait...

Oui, monsieur, voilà de quelle manière ils r^iisonnent. aurait fallu, pour les contenter, que l'Amérique du No poussât le fanatisme de la contrition jusqu'à fifire beaucoi

Disrosmox a ueconnaitre le sud 319

plus que l'Angleterre n'exigeait; il aurait fallu qu'à YuUt" maium anglais elle ajoutât de sa propre main un post- S0ripium destiné h en étendre les exigences et à en aggraver les termes; il aurait fallu que, ne se jugeant pas assez punie, elle prit soin de compléter elle-même son châtiment !

Tout cela est si extraordinaire, que vos lecteurs pourraient s'inoaginer que j'exagère. Il est effectivement difficile de croire à tant de violence, après une réparation aussi ample. Laissons parler les organes de la guerre. Parmi les feuilles •le celte catégorie qui couvrent ma table, j'en prends un(^ 3u hasard, et j'y lis :

« Nous avons été trop débonnaires i)our ces yankecs. Qu'il soit bien compris que nous avons le bras levé, et que nous ne reculerons pas d'une semelle... Palmerston a pris l'aigle par le bec, et la restitution des commissaires n'a pas eu *l'autre cause. C'est par la nation américaine que nous avons •-'lé insultés, outragés : tous les protocoles du monde n'efla- <^eront pas ce fait. Et nous ne voulons pas désigner ici le -Vetc-Ï orfc Herald^ la presse irresponsable, la populace, l'écume de la démagogie et l'écume des factions : autant Vaudrait identifier avec les sentiments de John Bull l'incivisme rampant et menteur du Daily-Neics^ ou la désaffection antinationale de cette bruyante cabale qui appelait à cor et à •'lis un arbitrage, lequel n'était mrme pas laissé à notrr i'hoix : c'est la nation américaine que nous tenons rcsponsa- We des actes de ses hauts fonctionnaires et de ses représ^entants. »

Suit une accusation en règle du gouverneur de Massa- ^'husells, du maire de Boston, de l'amirauté, du Sénat, de la ^-hainbre des représentants, pour s'être abstenus de faire une amende honorable qui ne leur était pas demandée ; le tout 'Ouronné par une sortie furieuse contre les hypocrites qui.

:j5o lettuks slu i/axcleterrk (1802)

sous prétcxle de vouloir réuiancipation des noirs, aorurd 4 leurs sympathies au Nord.

Ainsi s'exprime le Wceldij-Despalck^ et ce langage celui de je ne sais combien d'autres feuilles plus ou mo importantes mais très-répandues.

Maintenant, ai-je besoin de vous faire remarquer que ce grande explosion de colère s'explique, de la part de ceux q s'y livrent, par une api)réciation au fond très-calme etpa faitement raisonnée des avantages matériels qu'elle a poc but d'amener? L'Angleterre se vante d'être une nation pn tique, et en cela elle n'a pas tort. Les guerres senti mentales, les guerres pour une idée ou même pour le poin d'honneur exclusivement ne la tentent pas; mais qu'on li montre, comme conséquence nécessaire ou probable d*u rude échange de coups, l'extension de son commerce < l'accroissement de ses richesses, la voilà prête à frapper.

Eh bien, c'est précisément en vue de cette disposition i peuple anglais que Icspartisaus delà guerre posent aujourd'b la question, et on leur doit cette justice qu'ils ne font pli mystère des vrais motifs de leur tendresse pour le Sud et ( leur fureur contre le Nord. Ils disent bien haut, et à qui vei l'entendre, que les fédéralistes, après tout, sont simplemei des fermiers qui ont à exporter, quoi? du porc salé, du pa et du fromage ; que leurs produits offrent une perspeclii très -bornée au travail et à l'amour du gain; que le Sud, i contraire , est un pays essentiellemeut producteur de r chesses; que l'indépendance du Sud, vainqueur, assurerait l'Angleterre les bénéfices d'un commerce direct et dégaf des entraves d'un tarif; que les productions du Sud soi éminemment adaptées par leur nature à l'exportatioD et l'échange; que le riz, le café, le sucre, le rhum, le tab» le colon, sont produits et exportés par le Sud jusqu'à coi

DISPOSITION A UECONNAITRK LE SLD 3Ô1

cuirence de 54,000,000 liv. st., et que ce n'est point L'i une considération à dédaigner; que, par les lois de navigation de rUnion, ces exportations sont en grande partie appelées dans les ports du Nord, ce qui fait obstacle k Tenoploi de la marine anglaise, etc., etc.

S'il s'agissait pour moi de traiter cette question, peutêtre aurais-je bien des choses à répondre; mais ce n'est point mon affaire : ce que je vous en dis est simplement pour TOUS mieux mettre en état de juger du caractère des susceptibilités nationales qui se sont donné carrière àVocca- **tHi de l'affaire du Treni, Aujourd'hui que cette affaire est *«nninée, et terminée de la façon prescrite par le gouverneuient anglais lui-même, on vient prétendre qu'il n'y a rien de fait, que le gouvernement de Wasliiuglon ne s'est pas exécuté de bonne grâce, et qu'eu conséquence il y a lieu de 'éprendre la querelle : à la bonne heure ! Mais alors, à quoi uon faire sonner si haut ce que l'Angleterre gagnerait mal^iellement à l'appui qu'attendent d'elle les États à esclaves? ^est beaucoup de franchise !

Inutile, après cela, de demander si l'on se fait faute de tonner contre le blocus et de presser le gouvernement d'en ^enîr à cet égard à une mesure décisive. On assure que ce Wocus doit être levé comme ineffectif, ce qui n'empêche Pte, bien entendu, de vouer aux dieux infernaux les auteurs dit plan imaginé récemment pour le rendre effectif : l'empierrement du port de Charleston.

Si, comme on n'a cessé de l'affirmer dans la plupart des

Journaux anglais, cet empierrement était calculé de manière

^ opposer à la navigation un obstacle permanent, éternel, nul

<k>u(e que ce ne fût un crime de lèse-humanité. Même la

{lierre n'est pas autorisée à faire jusqu'à ce point la guerre

duxlois de la nature; et il serait monstrueux d'admettre

:t.j2 LKTTIIKS SUK i/aNGLETEKRE (l862)

i[\{i\n peuple eiU le droit, pour en soumettre un autre, s'attaquer au j^enre humain; il serait monstrueux de reconnaître le droit d*armer le présent contre l'avenir. 1 si, comme votre correspondant de New- York nous Ta heureusement appris, la destiiiclion du port de Charie: n'est pas complète ; si elle est telle (ju'on puisse en rép. les effets, la question alors change de face. Car en < Tempierrement d'un port qu'il serait possible de rendre commerce serait-il un acte plus odieux que le bombardem d'une ville qu'il est possible de reb:Uir? Dans leur gne projetée contre l'Amérique, les Anglais se faisaient-ik sei pule, hier encore, de mettre au nombre de leurs chances succès le pouvoir de brûler toutes les villes du litto ennemi? Nous pourrions aller plus loin, et demander si vie d'un de ces êtres que, du haut de toutes les chaires, nous dit avoir été créés l\ l'image de Dieu, n'est pas av sacrée, aussi inviolable qu'un port? Cependant, il y a grands capitaines qui ont prononcé, sans qu'on les app< ;i en rendre compte, ces paroles terribles : Dans une l taille, les howmes ne sont rien^ les miniUes sont tout. l'on ne contestera pas, j^espore, le caractère de permane ,'itlachc l\ l'intervention du canon dans nos querelles; on prétendra pas que les morts ressuscitent !

La vérité est que la guerre, qui restera une nécessité k que le monde n'aura pas l'âge de raison, est en soi unech atroce, et ne peut manquer de produire des résultats participent de sa nature. Au lieu de protester si violemœ contre les conséquences, on ferait bien de s'occuper un ) de rétrécir le cercle des causes; et il est assez singulier qu Angleterre, ceux qui s'indignent le plus de ce qu'a fait commandant Davis soient précisémeni ceux (jui poussent Anglais à une lutte dont les suites probables font frémir.

Page 1