COMMENT LES PAUVRES MEURENT
'Orsqn'îl était remoulé, il avait raconté, au bruit des sanglots, Hut ceux qu*on cherchait étaient morts : il les avait vus. Quelques-uns de ces infortunés paraissaient avoir quitté la vie avec une énergie désespérée, dont ils portaient encore les traces; mais la plupart semblaient dormir d*uu sommai paisible, et s*étre doucement arrangés pour mourir, les tils ■"eposaut dans les bras de leurs pères et les frères à côté de leurs frères.
On a fait le compte des femmes, des enfants, des vieil^ lards, que ce désastre prive de leurs soutiens naturels et plonge dans le deuil : il s* élève à 407. Tout un village est dépeuplé.
I^ catastrophe — il y en a eu beaucoup de ce genre — était-elle impossible à prévenir? Non, monsieur. A plusieurs reprises déjà, les inspecteurs des mines avaient recommandé qa*on y pratiquât deux issues. Mais les propriétaires de mines, à ce qu*on assure, trouvent cela trop cher. Combien faudra-t-il qu'il meure encore de pauvres pour qu'on regarde un peu moins à la dépense ? Et pourquoi, si Tégoïsmc individuel persiste, la législature n'inteniendrait-elle pas? Remarquez, monsieur, que cette dernière question n'est pas de moi. Je la trouve formulée dans une lettre adressée au Times par un Anglais. Et je date cette lettre du pays où a été proclamée avec le plus d'éclat la doctrine du lainsez" faire !
llyji quelque temps, une femme nommée Aune Hamilton se présentait à un agent de police et lui disait : « J*avâis un enfant âgé de onze mois. N'ayant pas de pain à lui donner, et ne pouvant me résoudre à le laisser mourir lentement de bim, je l'ai tué. » Rien ne forçait cette femme irune pareille déclaration ; mais elle n'avait aucune raison pour désirer de ▼ivre, et elle voulait mourir.
300 LETTRES SUR i/aNGLETERRE (l8(i2)
Elle fut remise aux mains de la justice, et peu de jours après on la jugeait. Des interrogatoires il est résulté qu'elle et son mari occupaient un affreux taudis dans quel«> que affreux repaire de Londres ; qu'ils avaient eu deux enfants, celui que sa mère venait de tuer, et une petite fille, <iui était atteinte de paralysie ; que le mari était un homme d'un caractère honorable, mais que le manque absolu et [Ht)longé d'ouvrage l'avait précipité dans une horrible misère ; que la femme enfin avait été rencontrée courant, la nuit, par la ville, en proie à une sorte de noir délire, et comme pressée de se fuir.
Le rôle de l'accusateur public était de conclure à la peine capitale; mais son cœur protestait si vivement contre Faccomplissemeut rigoureux de son devoir légal qu'il eut soin de suggérer lui-même le seul moyen de défense qu'il fdt possible de tenter. Qui sait? Le meurtre en question n'était peut-être qu'un acte de folie? Tel fut en effet le thème développé par le défenseur. Quand vint le tour du juge de parler, il fit, lui aussi, ce que son rôle lui ordonnait de faire : il dit que l'extrême misère ne justifiait pas l'infanticide, attendu que la loi entendait que rextrème misère fût secourue, et en indiquait les moyens. Mais l'homme, démentant aussitôt le magistrat, ïhomme se hâta d'ajouter, en s'adressant au jury : « Si cependant vous croyez que la détresse de l'accusée a pu ébranler sa raison, a pu lui ôter le pouvoir de discerner entre le bien et le mal, il vous est loisible de l'acquitter à ce point de vue. » C'est à peine s'il y eut délibéralion. Comme l'accusateur public, comme le défenseur, comme le juge, les jurés étaient des hommes.
Aussi la décision a-t-elle été universellement approuvée. Quelle révélation ! Quel aveu ! Parmi ceux qui ont voulu que cette mallieureuse fût sauvée, et parmi ceux qui l'ont ac-