‹ Lettres sur l'AngleterreChapitre 17 sur 95 · LA PEUR DE LA GUERRE ET LA POLOGNE "ÎT · texte numérisé non relu

LA PEUR DE LA GUERRE ET LA POLOGNE "ÎT

la Pologne, ce n'est pas la sincérité, c'est l'élévation. Elle voudrait qu'il lui fût possible de s'enthousiasmer sans se compromettre, de ressentir une compassion qui ne lui coûtât rien, de se montrer équitable à bon marché.

C'est ce que le meeting de Guildhall a prouvé surabondamment.

Oh! certes, si, pour désarmer le czar ou le convaincre, il suffisait de proclamer bien haut, en faveur de la Pologne, le droit à la vie; si, pour en finir avec les traités de 1815, il n'y avait qu'à dénoncer en phrases sonores l'acte de brigandage qu'ils ont consacré; si, pour sauver la Pologne, il n'y avait qu'à donner lecture de son martyrologe, que le monde entier connaît, les discours du comte Harrowby, de l'honorable G. Denham, de M. H. D. Seymour, du comte de Shaftesbury, ne laisseraient rien à désirer. Si les applaudissements d'un auditoire ému avaient pouvoir de faire taire le bruit du canon, la Russie, à l'heure qu'il est, s'avouerait vaincue; car, dans le meeting de Guildhall, ce n^ sont pas les applaudissements qui ont fait défaut, Dieu merci 1 Mais croit-on que l'empereur Alexandre soit fort disposé à rappe-^ 1er ses armées de Varsovie, lorsqu'il hra dans la harangue de lord Harrowby : « En ce pays, nous ne pouvons pas faire grand'chose, j'en ai peur;» et dans celle de l'honorable G. Denham : « Je ne conseille pas une guerre à la Russie ; » et dans celle du comte de Shaftesbury : « 11 n'est pas nécessaire, au temps où nous sommes, de dire : Voici mon opinion, et je suis prêt à la faire suivre d'un coup ! »

Le Times se moque aujourd'hui du meeting de Guildhall, par le motif qu'une agitation qui a soin de s'abriter sous des déclarations semblables, est une agitation nécessairement stérile. Le Times a tort, mais en ce sens seulement qu'il va trop loin. Les canons sont une force, l'opinion publique est une

78 LETTRES SUR l' ANGLETERRE (l863;

force, elle aussi. Exprimée avec éclat., unanimement, par un des premiers peuples du monde, elle ne saurait être sans effet. Le meeting de Guildhall n'eût-il d]autre résultat que d'aiguillonner le gouvernement anglais, il y aurait lieu de s'en féliciter. Et puis, il faut bien le reconnaître, des paroles énergiques ont été prononcées, et l'enthousiasme avec lequel elles ont été accueillies montre assez combien avant elles sont entrées dans le cœur des assistants; des déclarations d'une haute portée ont été faites et passionnément applaudies. Sir H. Hoare ne s'est-il pas écrié : « Permettre que la noble insurrection de Pologne soit foulée aux pieds; que le silence de la mort règne à Varsovie ! Non, plutôt la guerre ! » La première résolution adoptée porte « que la Russie, en violant les engagements pris par elle à l'égard de la Pologne, et en y substituant un système de confiscation, de proscription, de massacre, a perdu tout droit à la possession de la Pologne! » La seconde résolution conclut à « la cessation de tout ra^ort diplomatique avec la Russie, jusqu'à ce qu'il ait été coupé court à cet état de choses. » Ce n'est point tout à fait là un vain bruit de cymbales ; et si la force morale de l'opinion ne méritait d'être signalée aux hommes que par les risées du Times^ que représenterait-il lui-même, lui qui se donne comme le plus accrédité de ses organes? Il représenterait donc le néant !

Ce qui est vrai, c'est que la peur de la guerre, dans le meeting de Guildhall, a été trop accentuée pour ne pas ôter beaucoup de leur efficacité aux protestations si ardemment, si unanimement votées.

Et néanmoins, s'il est une question qui vaille qu'on eu regarde les difficultés en face, avec résolution, sans défaillance de cœur, c'est cette tragique et imposante question d^ la Pologne. Il en serait ainsi, alors même qu'elle n'intéresse-

Page 1