‹ Lettres sur l'AngleterreChapitre 50 sur 95 · POLITIQUE DE LORD RUSSELL A L EGARD DE LA RUSSIE · texte numérisé non relu

POLITIQUE DE LORD RUSSELL A L EGARD DE LA RUSSIE

GortschakofF au comte Russell est victorieuse, est écrasante.

Ce dernier, dans sa dépêche, avait eu recours à la commode ressource des citations tronquées; il n'avait cité du premier article du traité de Vienne que ces mots : « Le grand-duché de Varsovie est érigé en royaume de Pologne, pour être indissolublement lié à l'empire russe par sa constitution. » Le prince GortschakofF complète la citation : « Les Polonais, sujets respectifs de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, obtiendront une représentation et des institutions nationales réglées d'après le mode d'existence politique que chacun des gouvernements auxquels ils appartiennent jugera utile et convenable de leur accorder. »

Que conclure de là? Que la Russie, aux termes mêmes des traités qu'on a l'imprudence de lui opposer, est le juge du genre de représentation et du mode d'institutions nationales qu'il lui convient d'accorder h la Pologne. A elle de voir de quelle façon elle dévorera la proie qu'on lui abandonne!

Et c'est sur de pareils traités que l'Angleterre prend son point d'appui? Allons donc! Le seul langage qu'un grand peuple, ami de la justice et de l'humanité, pût tenir, était celui-ci :

— Il n'y a pas de droit contre le droit. La conquête elle-même n'est en grand que ce que le vol est en petit. La faute que l'Europe commit dans le dix-huitième siècle en laissant s'accomplir l'odieux partage de la Pologne, elle l'expie, dans le dix-neuvième, par les soucis mortels et les alarmes continuelles que les conséquences de ce partage lui causent. Il faut en finir. Les horreurs dont la Pologne est en ce moment le théâtre sont de celles qui appellent l'intervention, non pas seulement de telle ou telle puissance, mais de la conscience humaine. Ce n'est pas au nom des traités de

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1815 que nous protestons : en ce qui concerne la Pologne, ils consacrèrent ce qu'ils auraient dû flétrir et anéantir; nous protestons au nom de la justice, et au nom de l'intérêt de l'Europe, dont les événements actuels montrent assez que la justice est inséparable. Nous avons de notre côté la raison, et c'est pour la servir que Dieu nous a donné la force. A bon entendeur, salut. —

Impossible ! vont s'écrier les habiles; la diplomatie ne connaît point cette langue-là.

Eh! mon Dieu, je ne l'ignore poinl; je tombe d'accord que la sagesse de la diplomatie est celle de Philinte ; j'avouerai même, si l'on veut, que, jusqu'à ce que le monde ait atteint l'âge de raison, elle ne saurait en avoir d'autre. Mais qu'est-ce que cela prouve? qu'elle sort de son rôle, quand elle s'avise de combattre ou de gourmander l'oppression. S'il est absurde, de sa part, de plaider dans un langage vrai la cause de 'la vérité et de s'appuyer sur la justice pour défendre la justice, que n'a-t-elle le bon esprit de se taire et de laisser faire, de laisser passer? Je conçois le gouvernement français motivant son intervention sur la nécessité de ne pas souffrir que l'humanité soit foulée aux pieds, et je le concevrais mieux encore si la réponse du prince Gortsehakoft' n'avait pas paru si satisfaisante au Monitmr; mais qu'un homme tel que le comte Russell invoque en faveur de la Pologne les traités mêmes qui ont diplomatiquement sanctifié sa ruine, et qu'à cette première faute il ajoute celle de déclarer que la puissante Angleterre s'est exposée de gaieté de -cœur à parler en vain, voilà ce que j'ai de la peine à comprendre, et j'en rougis pour les peuples libres.

Toutefois, s'il y a là une énigme, le mot de cette énigme n'est pas absolument impossible à découvrir. C'est à quoi je m'appliquerai dans ma lettre de demain.

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