CE QLI PARALYSE L ANGLETERRE
mai.
Ce qui paralyse rAii;;;Ietei*re.
L'Angleterre craint la guerre, voilà la vérité. Ses sympathies pour la Pologne sont très -sincères; elles sont aiguillonnées d'ailleurs par l'inquiétude que les empiétements de la Russie lui inspirent; mais elles n'ont rien de belliqueux. L'Angleterre ne veut pas tirer l'épée et ne la tirera pas, à moins qu'on ne l'y force absolument. Dans ce cas, elle en jetterait iiu loin le fourreau ; car la race saxonne a un peu de la nature du boule-dogue, et lui faire lâcher prise n'est pas facile. Mais cela même l'arrête. Elle craint d'avoir trop longtem;3s à rester les pieds dans le sang.
En thèse générale, cette répugnance est honorable et n'a rien qui ne soit en harmonie avec les mœurs d'un peuple libre. La guerre témoigne de l'enfance des peuples; la nécessité d'en appeler à son farouche tribunal prouve assez que, malgré les efforts de la science pour rapprocher les hommes, malgré la vapeur, et les chemins de fer, et l'électricité rendue messagère de la pensée humaine, nous ne sommes point encore sortis des âges de barbarie. Comment la lutte ne serait-elle pas une affreuse calamité, quand la victoire elle-même est si souvent fatale au vainqueur? Ce n'est, certes, pas l'Angleterre qui, sur ce point, peut avoir des doutes. Écrasée de taxes, elle traîne, aujourd'hui en-
188 LETTIŒS SUR l'aNGLETEKUE (1863)
core, et traîne en gémissant, le boulet qui fut rivé à son pied par William Pitt, le jour où ce ministre orgueilleux fit contre la France le serment d'Annibal.
Mais, si la guerre est à maudire quand elle est le fruit de Tambition ou de la haine, il importe de ne pas perdre de vue que , jusqu'à ce que la solidarité des peuples soit organisée par l'établissement d'un tribunal amphictyonique composé de leurs représentants véritables, la guerre reste le seul procédé connu pour mettre la force au service du droit.
Et d'un autre côté, le meilleur moyen de l'éviter n'est pas de la craindre à l'excès ; de le laisser voir, surtout.
Or, en ce qui concerne la Pologne, là, depuis l'origine, a été le grand tort de l'Angleterre. Pas un de ses journaux qui, après avoir épuisé contre la Russie le vocabulaire de la guerre, n'ait conclu à la paix:, pas un des nombreux meetings tenus en faveur de la Pologne où les orateurs ne soient venus un à un expliquer, d'une voix assez forte pour qu'on l'entendît de Saint-Pétersbourg, comme quoi le coup ne suivrait pas la menace. Jupiter tonnant a bien voulu avertir le monde, avant de lancer la foudre, qu'il s'agissait d'une foudre débonnaire et que tout se bornerait à des éclairs.
Faut-il s'étonner si le prince GortschakofF se l'est tenu pour dit et a répondu en conséquence?
Il semble que cette réponse du ministre russe, si mesurée dans la forme, mais au fond si hautaine, si moqueuse, si dédaigneusement calme, aurait dû, soit irriter l'Angleterre, soit l'avertir des inconvénients d'une politique qui paraît trembler quand elle gronde. Mais non : la peur de la guerreest si forte, que, même après la réponse du prince Gortschakoff, que dis-je? surtout après sa réponse, les protestations de sentiments pacifiques, — pacifique^ quand même — ont redoublé.