UNE ETRANGE SENTENCE
leur (lu boulevard Saint-Martin à Paris. Qu'il me suffise de vous dire que, dans cette pièce, la jeune fille en question était représentée conduite dans une barque par un méchant homme au beau milieu d'un lac, où il essayait de la noyer sans y réussir. Le public anglais n'est pas exigeant, et les émotions qu'il reçoit par les yeux le transportent. Colleen Bawn fit fureur. Le nombre des représentations atteignit un chiffre sans exemple dans l'histoire des succès dramatiques, un chiffre impossible à retenir. Toute la ville de Londres courut voir cette jeune fille, et comment il lui arrivait de ne pas se noyer sur la scène. M. Boucicault fut, jusqu'à nouvel ordre, un grand homme.
Hélas! plût au ciel qu'il n'eût jamais fait parler de lui d'une autre manière, et qu'après avoir été l'auteur d'un drame larmoyant, il ne fût pas devenu le héros d'une comédie! Mais le malheur a voulu, d'abord qu'il ait établi un théâtre ; ensuite qu'il ait engagé une actrice distinguée, mistress Jordan ; puis, que cette actrice, qui était mariée, se soit séparée de son mari ; puis, que ce mari ait appartenu à la classe des jaloux, et enfin que M. Boucicault ne se soit pas assez défié du danger qu'il y a souvent à visiter les dames le soir.
Donc, un soir que M. Boucicault était chez mistress Jordan, Pall Mail , n^ 60 , survient M. Jordan , qui frappe à la porte violemment, en homme qui savait pourquoi. Les Romains, quand ils revenaient de voyage, avaient soin de ne se présenter à leurs femmes qu'après les avoir prévenues à temps. Mais M. Jordan, qui est acteur et qui, quoique séparé de sa femme depuis quelque temps, l'aimait, paraît-il, à la façon d'Othello, M. Jordan ne se croit pas lié au respect des traditions de la délicatesse antique. Il avait donc épié le visiteur imj)rudent et brûlait de lui dire deux mots. La
dame, qui ne se doutait de rien, ouvre la porte, et voilà que le mari, furieux, se précipite dans la maison, grimpe l'escalier quatre à quatre, prend chaque chambre d'assaut, cherche dans tous les coins et recoins, gronde, tempête, fait un vacarme d'enfer. Notez qu'il était dans une maison garnie, et habitée par des locataires qui n'avaient rien à voir dans tout cela.
La « landlady » paraît, à moitié endormie et un flambeau à la main. On la pousse de côté, elle et son flambeau. Le droit d'inspection que M. Jordan réclame est absolu; il n'admet pas d'exception, pas de réserve; il ne lui suffit pas d'explorer la. chambre de sa femme,, il explorera, s'il vous plaît, toute la maison, de la cave au grenier. — Mais les locataires, mon cher monsieur? — Ah ! ma foi, tant pis pour les locataires !
Sur ces entrefaites, un brave homme de colonel, nommé Gibbon, s'en revenait tranquillement de son club et regagnait ses « lodgings », qui, pour son malheur, étaient précisément au n" 60 de Pall Mail. 11 trouve la maison sens dessus dessous, monte, veut entrer dans sa chambre à coucher. Mais, halte là ! M. Jordan lui déclare, ou à peu près, que, fût-il le petit caporal, il ne passerait pas. Justement, il était arrivé que, ne sachant où se cacher, le célèbre auteur de CoUeen Bawn avait cherché refuge dans la chambre du locataire absent, non sans avoir pris la précaution de se fermer en dedans, absolument comme dans les pièces do l'école de M. Scribe. Le pauvre colonel, ne sachant pas le premier mot de l'histoire , insiste pour s'aller coucher; et le mari, trop exaspéré pour mettre dans ses discours la clarté nécessaire, jure qu'il fera plutôt sentinelle à la porte toute l'éternité. Là-dessus, grande querelle, qui embrouille ce qu'il s'agissait d'éclaircir; et le colonel, appelant un police-