UNE ETRANGE SENTENCE
man, lui « donne en charge », comme on dit ici, M. Jordan. Les voilà donc en route pour la station de police la plus prochaine. Là, mais là seulement, on parvient à s'entendre, et, après cinq minutes d'explication, chacun est renvoyé chez soi.
Dans l'intervalle, le héros de l'aventure s'était évadé, toujours comme dans les pièces de Scribe. Jugez de la rage du mari. Ayant manqué le coupable ou celui qu'il croyait tel, il s'est dit que l'innocent, du moins, ne lui échapperait pas, et il a cité, — l'auriez- vous jamais cru? — en dommages-intérêts, pour arreslalion arbitraire^ ce malheureux colonel Gibbon, dont le seul crime était d'avoir voulu. entrer dans sa chambre à coucher à l'heure où l'on se couche.
Le plus curieux , c'est que , sur la déclaration du jury, le colonel a été condamné à vingt -cinq livres sterling de dommages.
Voyez un peu ce que c'est que la justice humaine! Le colonel Gibbon, en recourant à l'intervention du policeman, a, en ces circonstances, rendu service à tout le monde : au mari, qu'il a sauvé des effets de sa propre fureur; à la femme, dont la position risquait de devenir épouvantable; à M. Boucicault, dont la vie était peut-être en danger; à la « landlady », qui devait avoir hâte de voir cesser le désordre et le scandaîe dont sa maison était le théâtre. Et cependant lui seul i)aye les pots cassés !
Nul doute qu'en l'assignant M. Jordan n'ait eu en vue de se venger de sa femme , en donnant le plus d'éclat possible à cette aventure. Mais ce n'est pas une raison pour qu'un homme honorable soit puni par une amende de six cent vingt-cinq francs d'avoir fait ce que tout autre aurait fait à sa place.
Qu'un mari offensé ou soupçonneux ait le droit d'entrer
204 LETTRES SUR l' ANGLETERRE (l863)
dans la chambre de sa femme, très-bien; mais que ses griefs ou ses soupçons lui confèrent le droit de prendre possession de toute une maison garnie, d'y agir en maître, de s'installer oiVbon lui semble, et de faire peser sur des gens paisibles, des étrangers, les conséquences de ses déboires domestiques, c'est ce qu'on ne saurait admettre.
Aussi n'y a-t-il qu'un cri dans la presse anglaise, et en faveur du colonel, et contre le jury qui vient de le frapper d'un coup si peu attendu. Il y a, du reste, appel, et l'on regarde comme presque certain que cette étrange sentence sera cassée. Elle l'est déjà par un tribunal plus puissant ici que tous les tribunaux pris ensemble, l'opinion publique.
En France, la magistrature a fait prévaloir cette sotte idée, que la justice cesserait d'être respectée le jour où l'on discuterait publiquement ses arrêts. Comme si un juge n'était respectable qu'à la condition d'être tenu pour infaillible, ce que chacun sait fort bien qu'il n'est pas! Ici, on examine avec soin dans la presse chaque déclaration du jury, chaque jugement; on en débat les motifs, on en pèse le mérite, on condamne les décisions rendues à la légère ou injustes, et même on les flétrit, selon la gravité des cas. Le respect dû à la justice en souffre-t-il? Nullement. Et c'est précisément le contraire qui arrive, par la raison bien simple que la justice, ayant sans cesse à justifier ses titres au respect, s'aVrange de façon à être respectable. En ceci, comme en beaucoup d'autres choses, la garantie du droit, c'est le contrôle, et la vraie condition de l'ordre, c'est la liberté.
l'iRLANDE et « l'église ETABLIE » 205
29 mai.
L'Irlande et « l'EgUse élalilie ».
Les choses de la religion ont occupé, ces jours derniers, une place considérable dans l'histoire d'Angleterre. .
Le même jour, chose curieuse ! les intérêts de l'Église ont absorbé l'attention des trois grands corps représentatifs de ce pays, savoir : la Chambre des Communes, la Chambre des Lords, et ce parlement du clergé qu'on nomme « Convocation ».
Oui , le même jour on a examiné :
Dans la Chambre des Communes, si l'Église protestante d'Irlande devait rester intacte •,
Dans la Chambre des Lords , s'il n'y avait rien à rayer de la formidable liste des serments ecclésiastiques;
Dans la Chambre de « Convocation » , la Chambre haute, s'il y avait lieu de prendre enfin quelque mesure décisive contre l'audacieux contradicteur du Pentateuque, l'évêque Colenso.
Graves et solennels débats î Débats d'une portée incalculable et qui marquent une des phases du mouvement de la vie intellectuelle des Anglais!
Au premier abord, les questions que je viens d'indiquer peuvent paraître d'une importance secondaire. Mais qu'on
les approfondisse! Pas une qui ne touche à des intérêts vivants; pas une qui ne parle à la fois au cœur, à l'esprit, à la conscience; pas une qui n'éveille tout un inonde d'idées.
Chacune d'elles vaut donc qu'on s'y aruéte.
Y a-t-il incompatibilité entre un régime démocratique et l'ex^tence d'une Église établie? Cette incompatibilité semble résulter de plusieurs considératidns fondamentales.
Et d'abord, là où un système donné d'instruction religieuse est officiellement reconnu, spécialement protégé et doté par l'État, il est bien difficile que le gouvernement ne cherche pas un point d'appui pour sa politique dans ce système et ne se fasse pas de ceux qui ont charge de l'enseigner, des auxiliaires, ce qui a le double inconvénient de corrompre l'essence de la religion et de mettre en péril la liberté.
Ensuite, il est contraire à la nature du régime démocratique qu'il y ait au sein de la société une classe d'hommes revêtus de fonctions permanentes, se tenant à côté ou plutôt au-dessus du peuple , le dominant par ce qui a le plus de prise sur l'imagination, et formant une sorte de caste sacrée placée enjtre le ciel et la terre.
Enfin, la justice et l'égalité s'opposent à ce qu'une partie des citoyens, fussent-ils en très-petite minorité, soient contraints de payer pour la propagation de doctrines qu'ils jugent fausses et funestes.
Que ces considérations n'aient pas encore prévalu en Angleterre, c'est tout simple, puisque l'Angleterre est un pays aristocratique. L'aristocratie et l'Église établie y sont deux puissances qui ont besoin l'une de l'autre.
C'est ce que les tories ont toujours compris et comprennent à merveille, et c'est ce que M. Disraëh, au mois de novembre d 861, proclamait bien haut dans le célèbre discours où il faisait reposer la stabilité des institutions de