‹ Lettres sur l'AngleterreChapitre 60 sur 95 · DEBAT SUR L ACTE D UNIFORMITE · texte numérisé non relu

DEBAT SUR L ACTE D UNIFORMITE

fie Canlorbéry et l'évêqiie d'Oxford ont opposés à la proposition de lord Ebury. Ces arguments tombent d'eux-mêmes: ils consistent à dire que la clause en queslion n'est pas généralement entendue aujourd'hui dans son sens strict et littéral, dans son sens primitif. 0 casuistes! quoi! il faut maintenir une déclaration, fille de l'esprit de tyrannie, parce qu'elle fait dire aux gens une chose lorsqu'ils en pensent une autre! Je le répète, un tel raisonnement ne vaut pas qu'on s'y arrête. Ce qui est à signaler, comme indice frappant du progrès des idées, c'est la faveur inattendue que la motion de lord Ebury a rencontrée dans une Chambre dont la fibre religieuse a toujours été sensible à l'excès. Non que la motion ait été adoptée : c'eût été plus qu'il n'est permis d'attendre de la Chambre des Lords; mais la seconde lecture du bill a été votée par 50 voix contre 90, et c'est là un grand résultat. Encore faut-il remarquer qu'au premier rang des auxiliaires de lord Ebury a figuré l'évêque de Londres, lequel a flétri la clause discutée comme « un reste du vil esprit de persécution ».

Lord Lyt letton, en répondant à l'évêque de Londres, a prononcé ces paroles, qu'il importe de- noter, parce qu'elles donnent la clef du vote de la majorité et témoignent de l'enfantement du libre examen par le protestantisme : « Ce n'est pas dans un moment où tant de membres du clergé prétendent adbérer h l'Église, tout en professant des opinions qui diffèrent de son enseignement; non, ce n'est pas dans un moment pareil, qu'il est sage d'adopter la moditication proposée. »

En s'exprimant ainsi, lord Lyttelton pensait probablement il l'évêque Colenso.

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28 mai.

li'évêqae Colenso.

L'évêque Colenso ! J'ai véritablement à demander pardon à vos lecteurs de ne les avoir pas encore entretenus d'un homme qui est un événement. Il y a plusieurs mois déjàqu'un livre de lui parut ; et ce livre, lu partout, partout dévoré, attaqué avec rage par les uns, défendu par les autres avec passion, point de mire de plusieurs milliers de lettres et de pamphlets, objet de commentaires sans fin, aliment d'une polémique intarissable, terreur des dévots, désespoir des hauts dignitaires de l'Église établie, et joie des libres penseurs, ce livre ébranle encore l'Angleterre religieuse, comme au jour de son appauition. Pas plus tard qu'hier, je lisais sur un énorme placard, affiché presque à ma porte : « Docteur Colenso a tort ; Moïse a raison. »

Singulière histoire quelquefois que celle d'un livre 1 M. Colenso, nommé évéque de Natal, en Afrique, avait, en cette qualité, à convertir les naturels du pays; et c'est en expliquant la Bible à un d'eux, c'est en essayant de répondre, de manière à rester en paix avec sa conscience, aux objections naïves qui lui étaient faites, qu'il a été conduit à mettre en doute d'abord, et ensuite à nier résolument la valeur historique du Pentateuque.

Un jour qu'il s'appliquait à traduire la Bible pour l'usage

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de ses ouailles, un originaire du pays, homme à l'intelligence vive et au cœur simple, qui l'aidait dans ce travail, l'arrêta court quand ils en furent à ce passage : « Si un homme bat son domestique avec un bâton, et que son domestique meure sous sa main, il sera certainement puni; cependant, s'il continue un jour ou deux, il ne sera point puni; car son domestique est son argent! — « Comment ! » s'écria le pauvre africain d'une voix troublée, « ce Dieu que vous voulez que j'adore, ce Dieu que vous dites infiniment bon, ce père miséricordieux du genre humain, considère comme un vil métal un des êtres créés à son image, et il ne déclare punissable le maître transformé en meurtrier que si la victime meurt sous les coups ! » Troublé à son tour, l'évêque balbutia une réponse telle quelle. A mesure que la traduction avançait, les objections du disciple allaient se multipliant, et l'angoisse du pasteur augmentait. Il se mit alors a étudier ce qu'il n'avait jamais lu jusqu'alors avec les yeux de son intelligence : Il examina; il compara; il ne laissa rien sans l'avoir pesé et approfondi ; linguiste, il éplucha les textes ; géologue, il trouva dans le récit biblique nombre de faits qui démentaient la géologie ou étaient démentis par elle ; mathématicien, il se heurta à des dimensions chimériques, à des proportions contradictoires, à des chiffres impossibles. Enfin, il fut conduit à cette conclusion : que Moïse n'était pas l'auteur du Pentateuque; et, de retour en Angleterre, il osa publier, lui, évêque de l'Église établie, un livre où il présentait la Genèse, l'Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome comme un tissu d'erreurs grossières.

Colenso n'était pas certes le premier bûcheron qui entrait, la cognée h la main, dans la forêt des croyances. Voltaire, les convives du baron d'Holbach, les critiques allemands,

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avaient ])orté à la Bible de bien autres coups. Mais la Bible^ attaquée en Angleterre par un évêque protestant ! cela rappelait l'audace de Luther excommuniant le pape. Le scandale fut immense. Les Unitairicns , qui touchent de si près au rationalisme, et qui s'en vantent, s'étonnèrent d'une hardiesse dont ils n'auraient pas été capables. Les auteurs des Essais et Revues étaient dépassés. Ce qu'ils n'avaient fait que hasarder timidement, avec toutes sortes de fauxfuyants et de réticences, l'évêque de Natal le proclamait d'une voix forte et assurée, sans hésitation, sans ambages. Jamais homme d'Église n'avait, de nos jours, déployé un courage aussi viril; et le fait était surtout digne de remarque dans un pays comme l'Angleterre, où nul, en matière de religion, ne se soucie de paraître ce qu'il est, et où il ne manijue pas de savants qui, ayant la main pleintî de vérités, tremblent de l'ouvrir.

Il n'y avait rien, au surplus, dans la conduite de l'évêque Colenso, qui ressemblât h un défi. Il ne s'avançait pas sur la scène en incrédule et le sourire de l'ironie sur les lèvres. Loin de là. Le ton de son livre est celui d'une piété profonde et sincère. Il n'a cessé de sentir dans la Bible le souffle de l'esprit de Dieu; il le dit, et c'est à cause de cela même qu'il veut qu'on la dégage de ce que la faillibilité humaine a pu y mêler d'erreurs ; il demande à l'Église de ne pas exposer la morale des Écritures aux attaques des sceptiques, en s' obstinant à défendre ce qui n'est pas défendable, et en mettant contre elle la science. En un mot, il croit et entend servir les intérêts de l'Église en servaut les intérêts de la vérité. A ceux qui l'accusent d'hérésie, il répond : « C'est moi qui suis orthodoxe. » A ceux qui le somment de se séparer de l'Église, dont les opinions, sur les points qu'il examine dans son livre, sont si contraires aux siennes, il

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répond : « J'ai été nommé évéque pour prêcher la vérité, non l'en^r. Je suis évéque. Je resterai évêque. »

Qui le dépossédera? Le cas d'un évêque hérétique n'avait pas été prévu, paraît-il. L'Église, dont il est un des hauts dignitaires, est- là devant lui, frémissante et désarmée.

Tout ce que le synode de mercredi dernier a cru pouvoir faire a été de déclarer d'une manière générale « que le livre intitulé : The Peniateuch and the BookofJoshua crilicaly examined, était d'une nature très-dangereuse, et subversif de cette croyance, que la Bible est la parole de Dieu. » Encore cette décision si vague n'a-t-elle été appuyée, ni par l'évêque de Londres, qui, mardi, l'avait combattue, ni par l'évêque de Saint-Davis, qui, mercredi, a voté contre une sentence que, selon lui, on était tenu de motiver.

Ainsi, l'édifice menace de s'affaisser, miné qu'il est par ceux-là mêmes qui l'habitent.

11 est dans le caractère des Anglais de s'arrêter, en chaque chose, à mi-chemin. En nul autre pays de la terre on ne met autant de temps à aller des prémisses à la conclusion. C'est ce qui explique l'extrême lenteur avec laquelle la logique de la Réformation s'est développée en ce pays. Mais les principes ont une force d'expansion irrésistible. La Réformation eut beau affirmer l'infaillibilité des Écritures; elle les rendit, sans le savoir et sans le vouloir, justiciables du libre examen, le jour où, refusant h Rome le privilège d'interpréter la parole divine, elle plaça devant le peuple à genoux une Bible traduite et l'Évangile ouvert.

Lorsque, renchérissant sur les inconséquences de Luther, Calvin se faisait l'Ignace de Loyola de la Réformation ; lorsqu'il s'érigeait, par une prétention monstrueuse, en législateur despotique du libre examen; lorsque, pour concilier un tel despotisme avec le droit reconnu à chacun de ne

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suivre d'autre guide que la grâce reçue d'en haut, il supposait les élus capables d'entendre tous, de la rr^ême manière, la parole sainte, et appelait leur réunion la « véritable Église » , par opposition à Rome, cherchant de la sorte à ressaisir dans la liberté des consciences l'unité perdue ; lorsque, après avoir écrit, dans son institution chrétienne : c( Politicœ usus non minor inier homines quam panis, aquœ, solis et aeris, » il levait vers le ciel, d'un air triomphant, ses mains rouges du sang de Servct, et prétendait faire aboutir la révolte de Luther à l'établissement d'une sorte de papauté protestante, — que tentait Calvin, sinon l'impossible? Le vrai cri de la Réformation, les Vaudois l'avaient poussé avant Luther. C'était celui-ci : Tous les chrétiens sont prêtres, — formule théologique de ce principe d'où sortit la Révolution française : Tous les hommes sont égaux.

31 mai.

Fautes et iiiconsé(][iieiices de la politique anglaise à regard de la Russie.

Il y a quelques jours, le ministère Palmerston-Russell a été interpellé au sujet de la Circassie et d'un récent délit international commis par les Russes dans ces lointains parages.

Lord Palmerston, pour toute réponse, a prononcé d'un air distrait deux ou trois phrases, dont le sens était que c'était là de l'histoire ancienne, qu'il n'y avait point à s'y arrêter ; et l'on a passé outre.

N'est-ce pas à confondre l'esprit?

Voilà bientôt quarante ans que les forces de la Russie ont été lancées sur le Caucase ; voilà bientôt quarante ans que les Circassiens, race héroïque, soutiennent contre les Russes une lutte qui rappelle la résistance immortelle opposée aux Perses par les Grecs, dans l'antiquité. Pour subjuguer un peuple sur qui le grand Mithridate lui-même ne put, il y a deux mille ans, établir qu'une autorité éphémère, et qui, depuis, n'a jamais salué aucun conquérant, jamais plié devant un maître, la Russie s'épuise en efforts prodigieux. Elle qui, en 1858, n'envahit la Turquie qu'avec 68,000 hommes;

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die qui, lors de la guerre de Crimée, n'employa que '80,000 hommes contre la coalition armée de la France, de TAnglelerre, de- la Turquie et du Piémont; elle qui, dans ce moment même, ne semble pas avoir plus de 70 ou 80,000 hommes à donner au comte de Berg pour écraser la Pologne, elle a dû pousser contre le Caucase des armées de 100,000, 140,000, 200,000 hommes. C'est une guerre terrible que celle qui se poursuit, depuis près d'un demisiècle,* entre la mer Noire et la mer Caspienne. Sa portée, en outre, est immense. L'acharnement de la Russie à poser le pied sur sa proie le dit assez. Ce que serait pour elle la possession de Constantinople en ce qui touche l'Europe, la possession du Caucase le serait en ce qui touche l'Asie. Que la Russie règne à la fois sur la ville des sultans et sur le Caucase; que, parla conquête du détroit des Dardanelles, elle s'empare ées clefs de la Méditerranée, et que, parla conquête du Caucase, elle jette les bases de sa domination sur la Perse, s'ouvre l'océan Indien, et se mette en état de disputer avec succès l'Inde aux Anglais, c'en est fait, le monde lui appartient; le rêve de Pierre \e Grand est réalisé.

Et cependant un silence profond couvre cette marche de la Russie vers l'empire universel. L'orageuse questi<Hi qui se débat sur les contins de l'Europe et de l'Asie est un aliment que dédaigne le bavardage des gazettes. Il n'y a pas longtemps, le grand-duc Michel faillit toujber aux mains des montagnards du Caucase et n'échappa que par miracle; eh bien, je sais tel journal d'une importance européenne dans les colonnes duquel le danger couru par le frère du Czar n'a pas même figuré. au diapitre des Nouvelles diverses. Il y a environ huit mois, deux chefs envoyés par les Circassiens, Hadji-Hayden -Hassan et Kusta-Ogli-lsmaël, vinrent, en

Angleterre, pour demander à ce pays de ne pas abandonner son droit de commercer avec un peuple indépendant; eh bien, celte visite ne fut pas jugée digne d'avoir place, dans les labk^tes du Times, entre le bulletin de la santé de lord un tel et l'histoire d'un mari accusé d'avoir battu sa femme. Que signifie ceci? Par quelle influence mystérieuse l'Angleterre est-elle amenée à s'occuper si peu de ce qui l'intéresse si fort ? En vertu de quel pacte avec la renommée, la Russie parvient-elle à dérober au peuple anglais la connaissance il' événements auxquels il ne saurait rester inditférent sans folie et qu'il ne saurait ignorer sans péril?

Les prétentions de la Russie sur la Circassie et Te Caucase se rattachent à un vaste système d'empiétements dont le développement graduel accuse, à un point presque incroyable, l'apathiq ou l'insuffisance diplomatique des hommes d'État de l'Angleterre.

Le 28 février 1848, on cita dans la Chambre des Communes le passage suivant d'une lettre de lord Ponsonby :

« J'avais été conduit à croire que vous aviez changé d'opinion relativement à la Circassie. Mais non, je ne l'ai pas cru, je l'ai entendu dire : voilà tout. Je suis charmé de la manière dont vous avez traité ce sujet. C'est admirable. J'espère que vous avez approuvé le contenu de mes dépêches en ce qui concerne la question. La possession du Caucase m'a paru dès l'abord d'une importance qui ne le cède qu'à celle de la possession de Constantinople; mais c'est seulement depuis peu que j'ai appris les faits qui établissent l'indépendance absolue de ce pays et par conséquent l'illégahté flagrante du titre que Nicolas prétend avoir à le posséder. S'il existait en Angleterre un homme qui valût un brin de paille seulement, cette affaire serait bien vite réglée; mais nos hommes d'État, grands et petits, ne sont

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que des marchands ambulants, qui n'ont pas même le genre de sagacité dont l'Israélite fait preuve en vendant sa marchandise à des femmes de chambre et à des marmitons. »

Voilà, sans nul doute, une appréciation singulièrement exagérée et qu'il serait absurde de prendre au pied de la lettre. Et toutefois, quand on parcourt, anneau par anneau, la chaîne des fautes que, depuis 1821, l'Angleterre a commisesdans ses rapports diplomatiques avec la Russie, quand on voit le gouvernement anglais :

Ouvrant lui-même la porte à l'intervention des Russes en Turquie par le protocole du 4 avril 1826 ;

Puis, donnant à ce protocole l'autorité d'un traité;

Puis, aidant la Russie à anéantir la flotte turque à Navarin;

Puis, se laissant tromper, au commencement de 1828, par la déclaration qu'en envahissant les provinces turques, les Russes n'avaient aucune intention de conquête;

Puis, souscrivant en 1829 aux acquisitions stipulées par la paix d'Andrinople, sans se rappeler ou vouloir rappeler à la Russie qu'aucune acquisition de territoire ne lui était permise aux termes du protocole du 4 avril 1826, devenu le traité du 6 juillet 1827;

Puis, la laissant se rendre maîtresse de la navigation du Danube, au mépris de l'article 109 du traité de Vienne, qui déclare libre la navigation des rivières depuis le point où chacune d'elles devient navigable jusqu'à son embouchure ;

Puis enfin, lui reconnaissant ou, du moins, s'abstenant de lui contester le droit de violer les articles XI, XÏI et XIII du traité de Paris 1856, par l'accaparement de la mer Noire, par la saisie et la confiscation de tout vaisseau qui essaye de commercer avec la Circassie. . .

Quand on voit tout cela,'dis-je, on comprend l'amertume

des épanchements de lord Ponsoiiby dans un temps où. il était si bien placé pour mesurer la portée d'une tolérance née de l'aveuglement de l'ignorance ou de l'aveuglement de la peur.

Pour apprécier les chances qu'a la Pologne d'être secourue efficacement, énergiquement, par l'Angleterre, il importe d'étudier l'esprit et les ressources de la diplomatie anglaise dans les rapports particuliers de l'Angleterre et de la Russie, depuis quarante ans.

L'iusuffisance palpable de cette diplomatie, son infériorité flagrante, ses efforts timides aboutissant d'une manière invariable à des concessions désastreuses pour elle, forment, rapprochés de la série non interrompue des triomphes diplomatiques de la Russie, un des spectacles les plus curieux et les plus instructifs de l'histoire contemporaine.

En ce moment, et malgré les déclarations solennelles du comte Russell, le cabinet actuel est accusé véhémentement par les tories d'avoir des pensées de guerre. A entendre le Morning Herald^ lord Palmerston rêverait, sur la fin de ses jours, la gloire orageuse des combats; le comte Russell pousserait son pays en avant, l'aiguillon dans les reins; les ministres whigs seraient disposés à ajouter à la longue liste de leurs crimes celui de vouloir recourir, contre la Russie et en faveur de la Pologne opprimée, à l'arbitrage du glaive; des Anglais enfin tiendraient la torche qui doit allumer un incendie où l'Angleterre risque de périr consumée.

Ne prenez pas ceci trop au sérieux, je vous prie. Ce qui manque aux tories, h l'heure qu'il est, c'est un champ de

bataille et un cri. Ils supposent au ministère des intentions belliqueuses dont ils sont les premiers à ne pas s'alarmer; et cela faute d'avoir un thème : voila tout.

Prétendre que l'insurrection de Pologne, si elle se prolonge, n'amènera pas 'des complications dont l'Angleterre, qu'elle le voulût ou non, serait forcée de subir la loi, je ne l'oserais. Mais ce qui est sûr, c'est que le gouvernement, loin d'avoir des démangeaisons guerrières, craint la guerre, et qu'il la craint, dût-il compter pour la faire sur l'appui de la France impériale, dont il redoute l'alliance active presque autant que l'inimitié.

Quant à ses sentiments à l'égard de la Russie, ils sont dominés à un point incroyable par la peur de l'offenser.

Et cette peur n'est pas d'hier.

J'ai eu occasion naguère de vous signaler le discours étrangement pacifique prononcé par le comte Russell touchant les affaires de la Pologne. Eh bien, — à part le grand épisode de la guerre de Crimée, où la JFrance était de la partie, — voilà quarante ans au moins que l'attitude de l'Angleterre officielle à l'égard de la Russie est celle que ce discours atteste. Sans compter qu'elle n'a jamais paru avoir une idée bien claire de ses périls et a montré une indécision singulière dans ses mouvements.

De là, en partie, les progrès fabuleux de ce qu'on a nommé avec tant de raison le colosse du Nord. Le nombre des sujets de l'empire, qui, depuis l'avènement de Pierre P' en 1689 jusqu'à la mort d'Alexandre P^ en 1825, s'était élevé de 15,000,000 à 58,000,000, dépasse aujourd'hui, selon les évaluationslesplus modérées, le chiffre de 70, 000, 000.

Et quelle est, de toutes les puissances de l'Europe, celle que menacent le plus les énormes accroissements de la Russie? C'est l'Angleterre.

FAUTES ET INCONSÉQDEî^CES DE LA POLITIQUE ANGLAISE 231

Lord Cbalham disait, au snjet des vues de Catherine sur Ja Tur(juie *: « Avec un homme qui ne comprend pas de quelle importance est pour la Grande-Bretagne le moindre village turc, je ne descends pas à discuter. » Or, qu'on suive, étape par étape, la marche conquérante de la Russie à travers l'histoire depuis Pierre P^.

En 1699, elle se fait céder Azof, par la paix de Carlowitz^ et prend ainsi pied sur la mer Noire.

En 1770, sa flotte paraît pour la première fois dans b Méditerranée et détruit à Tchesmé la flotte turque.

En 1773, elle franchit pour la première fois le Danube.

En 1774, le traité de Kainardji luf donne le pays compris entre le Dnieper et le Bog, lui ouvre décidément la mer Noire, et consacre, h son profit, l'indépendance desTartares (le la Crimée et du Kouban.

En 1783, elle incorpore à son empire la Tartarie de Crimée.

En 1792, elle reçoit le Dniester pour frontière entre elle et la Turquie.

En 1812, la paix de Bucharest étend sa domination jusqu'au Pruth.

En 1827, l'Angleterre, — chose remarquable, — l'aide à anéantir la flotte russe à Navarin.

En 1829, elle écrase les Turcs à Shumla, passe le Balkan, prend Andrinople, pousse sa cavalerie légère jusque dans les environs de Stamboul, et arrache aux Turcs ce fameux traité ,d'Andrinople qui lui livre l'importante forteresse d'Anapa, près de l'embouchure du Kouhan, l'établit sur le Danube, soumet la Moldavie et la Valachie à son influence, et, par la reconnaissance d'une Grèce indépendante, démembre l'empire ottoman.

Enfin, en 1833, pour prix du secours intéressé par elle

prêté au sultan contre le pacha d'Egypte, elle fait insérer dans une clause secrète du traité d'Unkiar-Skelessi, que le détroit des Dardanelles, ouvert h la seule Russie, sera fermé aux autres puissances européennes.

Mais la guerre de Crimée?

La guerre de Crimée aurait certainement porté un coup terrible à l'influence de la Russie en Orient, si l'Angleterre n'avait pas permis que la puissance des Russes y survécût h leurs revers. Et c'est ce qu'elle a permis. Qu'a rapporté aux Anglais, qu'a valu aux Turcs cette guerre où les uns et les autres ont prodigué tant d'or et de sang? En ce qui concerne la liberté de la mer Noire, le traité de Paris du mois de mars 1856 est un chiffon de papier, rien de plus. C'est bien en vain que l'article XI de ce traité a déclaré « les eaux et ports de la mer Noire ouverts à la marine marchande de toutes les nations; » c'est bien en vain que l'article XIII interdit l'établissement ou le maintien sur les côtes de la mer Noire de tout arsenal militaire maritime : sept ans se sont écoulés depuis la conclusion du traité de Paris, et que se passe-t-il aujourd'hui dans ces parages? Toutes les côtes de la Circassie sont sous la surveillance d'un vaisseau de guerre russe; sur chacun des points du rivage que ne commande pas un vaisseau de guerre, la Russie a élevé un fort; pas de commerce possible avec les ports de Circassie; et malheur à ceux des habitants du pays qui osent courir cette grande aventure, s'embarquer! On verra dans la suite de ce travail à quel sort ils s'exposent.

Oui, la Russie, après la guerre de Crimée, est bien près de redevenir en OrieBt ce qu'elle y était avant la guerre. Elle a été un instant arrêtée dans sa marche triomphale; mais <vt-elie reculé? Non.

Et pourquoi s'en éto*nner? La politique de l'Angleterre à

r<îgard de la Russie a toujours été, je le répète, une politique incertaine, vacillante, contradictoire, et qui, par conséquent, ne pouvait tenir contre cet esprit de suite si profondément marqué dans tous les actes de la diplomatie russe.

Jusqu'au temps de l'insurrection grecque, par exemple, s'il était une idée qui eût dominé les traditions du Foreign- Office^ c'était la nécessité de maintenir l'empire ottoman, dont les hommes d'État d'Angleterre regardaient l'existence comme Intimement liée à l'affermissement de la domination des Anglais dans les Indes.

En 1821, la diplomatie anglaise sembla tout à coup changer d'aspect. Elle se laissa pénétrer par l'espèce de sympathie romantique et littéraire qu'excitèrent, dans leur lutte contre le croissant, les descendants de Thémistocle, de Miltiade, de Léonidas. Ganning, dans le protocole du 4 avril 1826, se fit, contre les Turcs, l'instrument de la Russie; la bataille de Navarin eut lieu; l'invasion de la Turquie par les Russes en 1828 fut publiquement appuyée par lord Palmerston, qui ne faisait point alors partie du ministère; lord Aberdeen, ministre des affaires étrangères en 1829, ne fit pas mystère de ses tendances russes, qui parurent néanmoins trop tièdes à beaucoup, tant le courant étaiX rapide; et cela dura jusqu'en 1833.

A cette époque, il y eut retour à l'ancien système. Il fallait soutenir à tout prix l'empire ottoman ; il fallait à tout prix barrer aux Russes le chemin des Indes, le chemin de la domination universelle. La guerre de Crimée a été, en ce qui regarde l'Angleterre, le résultat de ce mouvement.

Aujourd'hui, nous sommes à la veille de voir encore une fois les idées prendre un autre cours. Avant-hier, un débat a eu lieu dans la Chambre des Communes sur la question d'Orient, et l'on y a entendu MM. Grégory, Cockrane, Ma-

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guire, Cobden, déclarer bien haut que la politique anglaise de 4863 ne devait pas être celle de 1854 ; que le gouvernement turc était un gouvernement tyrannique, indigne des sympathies d'un peuple libre; qu'il tenait sons le joug mainte population chrétienne dont l'Angleterre devait désirer la délivrance; que la régénération de l'empire turc était chi-^ mère pure ; que les prétendues réformes opérées par le sultan étaient illusoires; que la chute d'un empire qui depuis si longtemps menace ruine, était inévitable; qu'il fallait en prendre son parti et laisser périr ce qui avait perdu le pouvoir de vivre. MM. Layard et Gladstone ont répondu, au nom du ministère, mais faiblement, et voilà qu'à Finstant même où je trace ces lignes, on m'apporte un article du Times qui adopte sans réserve les dénonciations de M. Grégory contre les Turcs, et ses amères conclusions.

Que nous voilà loin de la guerre de Crimée et de la popularité qu'elle avait donnée aux Turcs en Angleterre !

Lorsqu'en 1853 Omer-Pacha disputait victorieusement le Danube aux armées russes, et qu'en 1854, Paskiewitch s'éloignait des murs de Silistrie, humilié, frémissant, qui aurait jamais dit que l'Angleterre, si prompte alors à exalter les prouesses de la Turquie et à y voir nm gage de sa régénération, arriverait si vite à nourrir contre elle les sentiments qui se sout fait jour dans le débat du 29 mai? Qu'est devenu le temps oi!i lord Shaftersburv, organe en ceci de l'enthousiasme populaire, déclarait, en pleine Chambre des Lords, que, de tous les amis de la chrétienté, le meilleur c'était le sultan?

FAUTES ET IXCONSE(iUEXCES DE LA POLITIOL'E ANGLAISE 235

Chose étrange, inexplicable presque ! C'est an moment où l'Angleterre prend en main contre la Russie la cause de la Pologne soulevée, qu'elle déclare moralemeut la guerre à la Turquie, où les' Russes ont leurs adversaires les plus prononcés et les Polonais leurs plus fidèles amis !

D'où vient cette réaction, dont la soudaineté a quelque chose de si mystérieux?

Je dis réaction, et le mot n'est pas trop fort. Quoi de plus menaçant, en effet, pour l'empire ottoman que ce mémorable débat du 29 mai, où la Chambre des Communes d'Angleterre, abandonnant tout à coup la politique d'hier, sonne d'avance les funérailles du « malade » de Constanlinople et déclare sa succession ouverte ?

Une circonstance frappante, c'est que M. Grégory, qui a mis le feu à la mine, n'avait rien à demander et n'a rien demandé de précis. Sa motion, qu'il a d'ailleurs retirée, n'en est pas une. Elle n'avait pas pour but de provoquer un vote ou d'y conduire. Elle consistait à prier le gouvernement de publier, relativement à la Turquie, des documents que le motionnaire n'a même pas pris la peine de spécifier. Évidemment ce n'était qu'un prétexte pour amener la Chambre des Communes à déclarer ses sentiments, à faire solennellement connaître le programme de sa nouvelle politique à la Turquie, à la Russie, à l'Europe. v ,

Or, comme manifestation , le débat a été aussi clair, aussi complet, aussi décisif que possible.

A l'exception des orateurs officiels, c'est-à-dire de M. Layard, qu'on a semblé écouter avec quelque impatience, et de M. Gladstone, qui a mis une réserve extrême à défendre la Turquie, tous ceux qui ont pris la parole ont parlé de manière à jeter Saint-Pétersbourg dans des transports de joie et Constanlinople dans la consternation.

236 LETTRES SUR l' ANGLETERRE (l863)

Et pour que rien ne manquât à l'importance de cette manifestation, toutes les nuances de Topinion se sont donné la main dans cette grande croisade contre la Porte. On eût dit vraiment que les divers partis qui divisent l'Angleterre étaient convenus en cette occasion de frapper tous le même coup. M. Grégory est un conservatiste avec des tendances libérales. M. Baillie Cochrane est un conservatiste pur, un de ces « conservatistes cosmopolites » qui vont jusqu'à vouloir les Bourbons à Naples. M. Maguire, Irlandais, représente l'alliance du radicalisme et du papisme. M. Grant-DufF peut être considéré comme l'organe des hommes qui sont poussés au radicalisme parla philanthropie. M. Seymour est libéral. Quant à M. Cobden, chacun sait que la classe mercantile a en lui son représentant le plus accrédité. Eh bien, M, Grégory, M. Baillie Cochrane, M. Maguire, M. Grant-Duff, M. Seymour, M. Cobden, sont venus d'une commune voix attaquer la Porte, dénoncer l'impéritie de son gouvernement et la corruption de ses fonctionnaires, flétrir ce qu'ils nomment sa tyrannie, insulter à ce qu'ils croient son agonie et promettre aux populations chrétiennes ses dépouilles.

Parmi les ministres, celui qui passe, à tort ou à raison, pour le plus favorable aux Turcs, c'est le chef du cabinet, et celui-là était absent, comme si lord Palmerston avait craint d'avoir à défendre, ne fût-ce que par pudeur, une cause absolument perdue!

Que dire encore? Cette attaque s'est produite inopinément, gratuitement, sans motif connu, sans nécessité appréciable, sans qu'il soit possible de savoir au juste pourquoi ou à quel propos.

Prétendra-t-on, pour expliquer ce mouvement singulier de l'opinion, qu'il a sa source dans un haut sentiment d'équité;

Que les Turcs n'ont jamais été que campés en Europe;

Que leur domination, fille de la conquête, en a retenu les caractères ;

Que leur joug, imposé à des populations d'une race et d'une religion différentes, atteste uniquement la supériorité de la force, et mérite, comme tel, d'être brisé au nom de la justice;

Que les Turcs ne constituent pas la Turquie ;

Que l'indépendance du pays occupé par eux est, à la vérité, d'un intérêt majeur pour l'Europe en général et. pour l'Angleterre en particulier, mais que cette indépendance ne doit pas être confondue avec le maintien cl' une caste aristocratique qui, après avoir importé en Europe la barbarie, . cherche à s'y perpétuer par l'oppression ;

Que ce n'est pas à des nations chrétiennes qu'il convient de sanctionner l'assujettissement d'une majorité composée d'adorateurs du Christ à une minorité composée de sectateurs de Mahomet ;

Que ce qui est à protéger contre les Russes, sur, le Bosphore, c'est l'indépendance de la croix, non celle du croissant ;

En un mot, que la ville à sauver, c'est Byzance, non Stamboul?

Ce seraient là certainement des motifs plausibles, honorables même , si , d'une part, il était dans les habitudes de la politique anglaise de se laisser diriger par des considérations sentimentales, et si, d'autre part, la justice était née d'hier.

Quoi! c'est le 29 mai 1863 seulement qu'on s'est aperçu en Angleterre de l'état d'asservissement où vivent les populations chrétiennes en Turquie! A quoi pensaient donc, et sir Henry Bulwer, lorsqu'il arrêtait le bras, déjà levé, des Bulgares, et le comte Russell , lorsqu'il reprochait au prince

238 LETTRES SUR l'aNCLETERRE (i863)

Michel d'avoir ressenti avec trop de vivacité l'injure du bombardement de Belgrade, et lord I^almerston, lorsqu'il envoyait une flotte auPirée, dans la crainte que les Hellènes de Thessalie ne se ressouvinssent de leur origine? Je ne parle pas de la guerre de Crimée, où l'Angleterre dépensa tant d'or et tant de sang pour préserver d'un choc mortel cette existence du Turc, si violemment assaillie, à l'heure qu'il est, du haut de la Chambre des Communes, ânx applaudissements du Times et du Daily News, surpris de se trouver d'accord.

Une chose à remarquer, c'est que la plupart des actes de malversation, de corruption et de tyrannie dont M. -Grégory a gonflé son réquisitoire, se rapportent précisément à l'époque où les Anglais étaient tout de flamme pour l'empire ottoman. Si une séance semblable à celle du 29 mai de cette année avait eu lieu en 1860, le lendemain des massacres de Hasbe}^, de Zahlé, de Deir-el-Kamar, de Damas, ou bien encore immédiatement après le 15 juin 1862, lors de ce bombardement de Belgrade contre lequel les consuls des diverses nations protestèrent avec tant de raison et tant de force, le fait serait moins difticile à comprendre. Mais comment concevoir que le moment choisi pour mettre le pied sur le gouvernement turc soit celui où il fait pour se rajeunir, se régénérer et attirer à lui les populations soumises à sou autorité, des efforts évidents et couronnés de succès ?

il y a quelques mois à peine, il n'y avait qu'une voix en Angleterre pour reconnaître que la situation de la Turquie s'était merveilleusement améliorée depuis l'accession du frère d'Abdul-Medjid au trône d'Othman. L'administration reconstituée, les déprédations des pachas réprimées, une impulsion nouvelle donnée à la marine, l'armée ottomane mise en état de rivaliser, comme équipement et comme tenue, avec les meilleures troupes européennes; l'industrie ranimée, la

culture du coton encouragée, l'ordre peu à peu rétabli dans les finances, le crédit financier du gouvernement turc rekvé au dehors : voilà les progrès qu'on se plaisait à signaler. Abdul-Aziz était, disait-on, un prince qui prendrait sa place parmi les réformateurs , et l'on accordait volontiers à Fuad- Pacha le titre de grand ministre ~ Hier encore, lord Hobart adressait au cabinet britanique un rapport officiel dans lequel il est constaté que le gouvernement ottoman, qui, au commencement de 486â, avait une dette flottante de vingt millions sterling à liquider, se trouve aujourd'hui, grâce à des opérations financières aussi bien conduites que bien conçues, avoir retiré de la circulation, soit en caïmés, soit en bons du Trésor, la somme de quatorze million^ six cent soixantequatre mille quatre cent trente-trois livres sterling, résultat prodigieux si l'on songe à ce qu'était la Turquie lors de la mort d'Abdul-Medjid. Et c'est dans ce moment que l'Angleterre se montre tout à coup disposée à changer les bases de sa politique orientale !

Mais pourquoi s'en étonner? Cette politique, comme je le disais dans ma dernière lettre, n'a été, depuis bien des années, en ce qui regarde la question d'Orient et la Russie, qu'une suite d'oscillations et de contradictions. C'est ce que prouvera un rapide coup d'œil jeté sur l'histoire diplomatique du Foreign-Office dans ses rapports avec les hommes d'État de Saint-Pétersbouriï.

L'Angleterre veillant pendant de longues années sur le maintien de l'empire ottoman avec une sollicitude trop facile à endormir quelquefois, mais pt^ompte à se réveiller,

240 LETTRES SUR LANGLETERRE (1863)

— rachetant sa grande inconséquence de Navarin par la ij;uerre de Crimée, — portant et recevant des coups terribles pour assurer V intégrité du pouvoir campé sur le Bosidiore, — aidant les Turcs à écraser les Monténégrins, — arrêtant les Serbes dans leur marche vers l'indépendance absolue, — gourmandant par la voix du comte Russell leur prince rebelle, — protégeant contre les Bulgares l'autorité du Sultan, — disputant à l'ascendant des Russes, pour le compte de cette même autorité, les provinces danubiennes,

— puis, un beau matin, se rappelant avec douleur qu'il y a en Turquie des populations qui ne sont par turques; que le géiiie du Coran plane entre la Méditerranée et la mer Noire, et que ce n'est pas la croix qui brille sur le dôme de Sainte-Sophie... c'est là un phénomène si curieux, qu'on* éprouve naturellement un vif désir d'en connaître les causes.

Ces causes, je vous disais hier qu'il ne fallait pas les chercher dans un entraînement sentimental., d'abord parce (pie la politique anglaise n'a pas coutume d'obéir à des mobiles de ce genre, et ensuite parce que la justice n'attend pas si longtemps pour parler au cœur de ceux qui comprennent son langage.

J'ai lu attentivement le discours de M. Grégory, et tout ce que j'ai pu y trouver comme explication se réduit à ceci :

« Les intrigues de la Russie en Grèce, en Circassie, et dans les provinces danubiennes, prouvent qu'elle n'a pas abandonné la politique du passé ; mais la guerre de Crimée a détruit tous les éléments matériels de la puissance russe. »

D'un autre côté, la Revue du Samedi {Saturday Review), une des feuilles les plus iipportantes de ce pays, dit en propres termes que le changement de politique révélé par le

débat du 29 mai vient du succès de la guerre de Crimée, la question orientale n'ayant eu un intérêt vital que lorsque la Russie menaçait l'Europe de la main droite et l'Asie de la main gauche.

Donc, si l'Angleterre s'aperçoit enfin qu'à l'égard des populations chrétiennes soumises au Turc, elle a des devoirs de justice à remplir, c'est parce qu'elle ne croit plus avoir intérêt à négliger l'accomplissement- de ces devoirs. Tant que la Russie a paru capable de toucher Constantinople en étendant le bras, être juste eût coûté trop cher; mais, grâce à la guerre de Crimée, on peut se passer .aujourd'hui le luxe de la justice , puisqu'elle est à bon marché.

Je n'examinerai pas ici jusqu'à quel point ce raisonnement est fondé en morale : est-il fondé, du moins, en politique? Et l'Angleterre ne se fait-elle pas, sur les conséquences de la guerre de Crimée, de bien étranges illusions?

Dans cette guerre, la Russie fut vaincue, il est vrai; mais l'Orient la vit résister, seule, à quatre puissances liguée^ contre elle, dont deux figurent au premier rang parmi les puissances de la terre. La Russie fut vaincue, mais après avoir amené les Anglais à ne jouer à côté de la France, sur le champ de bataille, qu'un rôle secondaire, plus propre à diminuer qu'à augmenter le prestige militaire de la Grande- Rretagne.

On a fait beaucoup de bruit de Ja chute de Sébastopol, forteresse construite, disait-on, pour commander la navigation de la mer Noire. La vérité est, comme cela est prouvé dans une remarquable brochure publiée ici dernièrement, que la ville de Sébastopol ne fut jamais destinée à servir de base à des opérations navales. Pendant les deux grandes guerres que la Russie eut à soutenir depuis la cons- T. iir. 16

242 LETTRES SUR L'ANGLRTEFtRK (l863)

iruction de Sébastopol, savoir, la guerre de 1828-29 contre la Turquie et celle de 1826-27 contre la Perse, pas un sac de biscuits ne fut envoyé de Sébastopol. Durant la première de ces guerres, les approvisionnements vinrent d'Odessa sur des vaisseaux anglais affrétés dans ce but ; durant la seconde, les villes d'entrepôt furent Taganrog et Astrakan. Les dangers que présente la navigation de la mer Noire, et qui lui valurent anciennement le nom à'Axenos {in hospitalière)^ sont chose bien connue. Du côté de Test, les côtes sont en partie inaccessibles. En réalité, l'utilité que la Russie tire de la mer Noire, au point de vue naval et militaire, consiste dans ravitaillement des places fortes qu'elle possède sur les côtes de la Circassie et qu'elle a arrachées aux habitants du pays. Or, en ce qui concerne la Circassie, le pouvoir de la Russie est, après la guerre de Crimée, ce qu'il était avant. Pour la frapper au cœur, en Orient, il aurait fallu donner la main aux Circassiens en armes ; il aurait fallu aider les Lesghis à précipiter sur Tiflis cinquante mille guerriers qui n'attendaient qu'un signal ; il aurait fallu attaquer la Russie là où elle était véritablement vulnérable dans cette partie du monde, 'c'est-à-dire au sud du Caucase, en appelant à l'indépendance la Géorgie, la Gourie et l'Imérétbie. C'est ce que les Circassiens espéraient, et la guerre de Crimée, en trompant leur espoir, en les laissant abandonnés à euxmêmes, ne pouvait que changer, à leurs yeux, la défaite de la Russie en triomphe. Qu'ont-ils gagné à cette guerre, de laquelle ils attendaient leur délivrance? « Hélas ! écrivaient douloureusement les députés circassiens qui vinrent à Londres l'année dernière, voilà sept ans qu'on dit la Russie vaincue, et depuis lors nous avons eu à défendre incessamment contre elle notre pays, notre liberté, notre existence. »

Relativement aux Tartares de Crimée, le résultat d'une aventure trop vantée a été de les ramener sous la domination de la Russie.

Relativement à la Turquie, on peut juger de l'absolue nullité du résultat par ce fait, que l'ennemi qu'elle avait contribué à vaincre n'a pas même été condamné à payer les frais de la guerre.

Voilà les suites en ce qui concerne le pouvoir de la Russie en Orient ; voyons les suites en ce qui concerne sou pouvoir en Europe.

Jusqu'à l'époque de la guerre de Crimée, le grand levier de la puissance anglaise avait été le « Droit de visite, » entendu dans le sens de la confiscation sur mer de toute propriété appartenant à l'ennemi. Ce droit, l'Angleterre n'avait cessé de le regarder comme la mettant bien réellement en possession du trident. Ce droit, elle l'avait dé~ fendu contre la terre entière, au prix des plus cruels sacrifices, et sans reculer devant aucun genre de violence. Le maintien de ce droit avait été l'objet d'une préoccupation constante de la part de ses hommes d'État, et Pitt avait proclamé néfaste à jamais le jour où elle serait forcée d'y renoncer. Par le « Droit de visite » , compris et appliqué comme elle le comprenait et l'appliquait, l'Angleterre gouvernait la mer; au. moyen de la mer, qui joint, au lieu de les diviser, les contrées qu'en apparence elle sépare, l'Angleterre gouvernait le commerce; au moyen du commerce, qui fait dépendre la vie des peuples querelleurs de l'industrie des peuples travailleurs, l'Angleterre gouvernait le monde.

Et c'était surtout à l'égard de la Russie que le « Droit de visite », laissé intact, constituait une force incomparable.

Qu'est-ce que la Russie en effet? C'est, ainsi que M. Ur-

244 LETTRES SUR l' ANGLETERRE (l863)

quhart Ta très-bien décrite, un vaste continent qui s'étend entre l'Asie et l'Europe, et dont les eaux, coulant au sud et à l'ouest, entrent, ici et là, dans la mer, pour s'y trouver ensuite emprisonnées par un détroit. De là, pour les produits de ce pays, la nécessité de passer par une étroite route facile à garder. Que l'ennemi se poste à l'entrée, bien résolu à barrer le passage : c'en est fait, le commerce va s'arrêter, les sources du revenu public vont être taries, la Russie va se trouver dans la position d'un homme qui a sur la gorge le pouce de son adversaire.

Aussi, qu'arriva-t-il lors de la fameuse déclaration de cette neutralité armée dans laquelle la Russie prit place au premier rang? Le 14 janvier 1801, le gouvernement anglais met un embargo sur tous les navires appartenant à chacune des puissances confédérées ; des vaisseaux armés en course sont lancés sur la Raltique; en peu de temps, la moitié presque des navires marchands appartenant aux pouvoirs du Nord et confiés à la mer sont conduits dans les ports de l'Angleterre-, le commerce russe est subitement paralysé; les riches propriétaires fonciers, qui ne trouvent plus à écouler leurs denrées et qui voient devant eux un abîme béant, s'épouvantent; on s'inquiète partout; partout on gronde; une conspiration s'ourdit; Paul est étranglé. Adieu la confédération du Nord; adieu les espérances gigantesques de Napoléon ! Pour amener ces résultats immenses, il avait suffi du « Droit de visite », énergiquement appliqué, pendant deux mois, par les vaisseaux anglais armés en course.

Eh bien, quel est, en ce qui touche les forces comparatives de la Russie et de l'Angleterre, le produit net de la guerre de Crimée? 11 est dans les deux articles suivants de la « Déclaration de Paris » du 16 avril 1856 : 1° La course

est et demeure abolie; 2* le pavillon couvre la marcliaiidise, à l'exception de la contrebande de guerre.

Ainsi, pendant deux siècles, l'Angleterre a repoussé, comme s'il s'était agi pour elle d'une question de vie ou de mort, le principe que « le paviflon couvre la marchandise » ; elle l'a repoussé, quoiqu'il ait été proclamé, dans cet intervalle, par 119 engagements internationaux sur 130. Et ce que 119 engagements internationaux sur 130, conclus entre les principales puissances du monde, n'avaient pu arracher à l'Angleterre, ses victoires de Crimée le lui ont ont ravi! Oh ! que lord Derby avait raison de s'écrier, le 2:2 mai 1856 : «Quelques pertes que la Russie ait pu subir dans cette guerre, quels que soient les embarras que cette guerre a pu lui causer, je n'hésite pas à déclarer que ces pertes et ces embarras sont plus que compensés par l'adoption d'un seul article, gratuitement inséré par les plénitotentiaires français et anglais dans le traité de Paris, article oii, suivant le mot de Pitt, vous avez sacrifié la grandeur maritime de l'Angleterre sur l'autel de la Russie. »

Lord Clarendon, le signataire du traité, sentait si bien cela lui-même, qu'il ne songea pas un moment à subordonner son consentement à celui du Parlement britannique, tant il était sûr qu'il n'y aurait qu'un cri, soit dans la Chambre des Communes, soit dans la Chambre des Lords, contre une aussi énorme concession ! Et ceci n'est pas une simple hypothèse. Appelé, le 22 mai 1856, à expliquer sa conduite devant la Chambre haute, il le fit, — chose extraordinaire, — dans les termes suivants : « Pensez-vous donc que si les articles du traité de Paris, ou seulement les bases sur lesquelles il repose, eussent été soumis à l'approbation du Parlement, le traité eût été jamais signé? »

A Dieu ne plaise qu'on le regrette ; et, quant à moi, s'il

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est un fait historique dont je sois peu disposé à me plaindre, c'est celui-là. Libre aux diplomates de la trempe de M. Urquhart de prendre le deuil, parce que l'Angleterre a perdu le pouvoir tyrannique qu'elle s'était arrogé comme , puissance belligérante sur le commerce des neutres. L'Océan est le grand chemin des nations, et tout peuple qui attente à la liberté des mers commet un crime de lèse-humanité. Mais la question n'est pas là. Que la civilisation générale ait à gagner immensément aux modifications qu'a subies la théorie du « Droit de visite », cela est certain; l'Europe n'a qu'à s'en réjouir. Seulement, il y a là pour l'Angleterre, particulièrement dans ses rapports avec la Russie, une cause d'affaiblissement aussi manifeste que considérable •, et quand on réfléchit que, de toutes les conséquences de la guerre de Crimée, celle-là est la plus importante, il est impossible de n'être pas frappé de l'aveuglement de ceux des Anglais qui, à l'exemple de M. Grégory, diraient volontiers : « Nous avons assez veillé; maintenant que la guerre de Crimée a fait justice du pouvoir de la Russie, endormonsnous. »

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