L EXPEDITION FRANÇAISE AU MEXIQUE ET LE TIMES
déshonneur, mais en faisant de la victoire un généreux usage qui l'ennoblirait. Est-il donc si difficile d'être juste, quand on est le plus fort? La politique de la générosité et de la justice serait d'ailleurs, en cette occasion comme toujours, celle de l'intelligence. Ce n'est pas du côté de Mexico que les regards de la France aiment à se tourner, c'est du côté de la Pologne. Si le second Empire veut le salut du peuple qui, sous le premier Empire, mêla son sang au nôtre sur tant de champs de bataille, sa fortune et l'indomptable valeur des soldats français le rendent maître de ses résolutions. Qu'il coupe court à une expédition lointaine et aventureuse; qu'il redevienne libre de ses mouvements, et la prise de Puebla se trouvera peut-être avoir marqué sur le cadran de l'histoire l'heure de la délivrance de Varsovie.
C'est par ce lien surtout que la question mexicaine se rattache à l'ensemble des événements qui préoccupent l'Europe. Il est donc essentiel que celte question soit envisagée sous son vrai jour.
Un des correspondants de V Europe, écrivain de beaucoup de mérite, fort bien fenseigné d'ordinaire et avec lequel je serais heureux de pouvoir me trouver toujours d'accord, écrivait naguère que le public anglais s'intéressait au succès des armes françaises par delà l'Atlantique, leur souhaitant du fond de l'âme un succès prompt et complet.
Dans le même article, il accusait Juarez d'avoir, entre autres délits, fait violer jadis le domicile du consul général d'Angleterre à Mexico et de s'être emparé d'une somme de six cent mille dollars, contenus dans des coffres qu'y avaient déposés les compagnies minières.
Enfin, il présentait les dissentiments qui mirent fin à l'action commune de la France, de l'Angleterre et de l'Espagne au Mexique, comme un prétexte habilement saisi par
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le cabinet anglais pour éviter une rupture ayec les États- Unis.
Si, par ceux qui s'intéressent en Angleterre au succès des armes françaises , l'écrivain dont il s'agit avait voulu seulement désigner les détenteurs des titres mexicains, il aurait eu parfaitement raison. Ceux-là en effet désirent voir le plus tôt possible les Français à Mexico, parce que, selon la remarque de M. Jlames L. Hart, ils comptent, dans cette hypothèse, sur la reprise des payements qui se trouvent aujourd'hui suspendus : pure affaire de dividendes. De leur part, ce désir n'a rien que de fort naturel, et je ne le leur reprocha pas. Mais les détenteurs de titres mexicains ne sont pas la nation anglaise. Ce n'est pas dans le Money-Market qu'est placé le thermomètre à consulter quand on tient à connaître les sympathies ou les antipathies d'un grand peuple. A Paris, la renie fiit en hausse quand on y reçut la nouvelle du désastre de Waterloo. Qu'on n'applique pas aux détenteurs de titres mexicains le nom de spéculateurs et qu'on ne les prenne pas à partie comm-e tels, soit; mais il n'en est pas moins vrai que leur opinion, dans une affaire à laquelle ils oui un intérêt personnel si paissant, ne fait pas loi et ne fournil en aucune façon la mesure des sentiments de twit an pays. Si jamais il fallut se garder de condure du particulier au général, c'est dans ce cas.
Une fois le succès bien constaté, il est possible que, comme \e Daily Telegraph d'aujourd'hui, certaines geiïs jugent à propos d'y applaudir. Le fait accompli manqua-t-il jamais d'adorateurs? Mais ce qm est certain, c'est qu'il n'y avait eu jusqu'à ce jour qu'une voix en Angleterre contre la guerre faite au Mexique après la séparation des trois puissances primitivement unies. Qu'on prenne les journaux anglais, depwis le Mùrning Post juqu'au Morning Âdmrti-
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Mr, depuis le Morning Herald jusqu'au Daily News et 4iu Morning Star, depuis la Saturday Review jusqu'à ^'Economist et au Spectator, on y trouvera, sur la nature et les conséquences probables de cette expédition, les commenlaires les plus hostiles, même les plus violents.
Quant au Times, il me serait facile de montrer comme quoi, usant en cette circonstance du privilège qu'on lui reconnaît de se contredire, il a tour à tour poursuivi de ses vœux et de ses anathèmes la marche des Français vers Mexico. Mais non, je préfère constater l'ardeur avec laquelle cette feuille, pour qui les succès militaires de la France furent toujours un sujet ou d'irritation ou d'alarmes, a plus d'une fois donné son visa k l'expédition française.
Dans son numéro du 21 mai 1862, le Times disait : « Au Mexique , la France peut faire beaucoup de bien , avec peu de chance de faire du mal à qui que ce soit, si ce n'est k elle-même (except to herself). » Ainsi, c'était parce que la France, au Mexique, avait chance de se faire du mal à ellemême que le Times lui prodiguait ses encouragements!
Dans son numéro du 27 mai 1862, parlant des réfugiés mexicains, membres du parti réactionnaire et ecclésiastique, adversaires du gouvernement de Juarez et auxiliaires de l'invasion française, le Times les traitait de coquins (ruffians)-^ il accusait Marquez et autres coquins (olher ruffians) de ce parti d'avoir par leurs méfaits amené l'intervention; et il ajoutait: «Si Ferdinand-Maximilien va au Mexique, il trouvera ses amis les plus actifs parmi les hommes qui ont fusillé , torturé , volé , jusqu'à ce qu'enfin l'Europe ait perdu patience. » Était-ce donc pour que la France figurât, aux yeux du monde, en si bonne compagnie, que le Times s'applaudissait de la présence des Français au Mexique ?
Et maintenant, comment concevoir que le rédacteur de
Tarticle Money-Market^ dans le Times, ose qualifier le gouvernement de Juarez de « gouvernement anarchique, immoral, spoliateur, tyrannique » , et lui reproche « d'avoir plongé le pays dans une affreuse confusion, d'avoir remplacé les principes du droit et de la justice par la pratique du brigandage, du vol et du meurtre » ?
J'ai sous les yeux le « Blue-Book » que le gouvernement anglais a publié relativement aux affaires du Mexique, et voici de quelle manière l'état des choses dans ce pays était décrit antérieurement à l'expédition censée devoir y porter remèdç, par M. Mathew, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du cabinet de Saint-James à Mexico :
« La situation, écrivait M. Mathew à lord John Russell, n'a pas changé pendant ces deux derniers mois.... Senor Fuente, jurisconsulte de quelque réputation, a quitté Mexico par le dernier paquebot, avec une mission pour Paris et probablement pour l'Espagne. Une chose a retardé son départ : la difficulté de se procurer la faible somme nécessaire pour subvenir aux dépenses du voyage. C'est à cet extrême dénûment qu'il faut attribuer l'existence prolongée et l'accroissement des corps de guérillas commandés par les Espagnols Cobos et Vicario, et par l'infâme {infamous) Marquez, qui poursuit le cours de ses assassinats et de ses rapines. Deux misérables tentatives ont été faites pour créer du trouble dans la capitale : elles ont été découvertes et réprimées à temps. A part cela, la tranquillité publique n'a pas été troublée; et quelque défectueux, quelque faible que puisse être le gouvernement d'aujourd'hui, ceux qui ont sous les yeux les meurtres, les actes atroces , les brigandages commis journellement sous le gouvernement du général Miramon et de ses conseillers senor Diaz et le général Marquez, ceux-là ne