M. ROEBUCK PARTISAN DES CONFEDERES
transformé en missionnaire de TAutriclie, étonna, scandalisa et tourna contre lui son propre parti. C'est ce qu'il voulait, peut-être. Il y a des hommes ainsi faits, que lorsqu'ils sont las de frapper leurs adversaires, ils se reposent en changeant de fatigue et frappent volontiers leurs amis. 11 était cependant un excès d'inconséquence dans lequel on n'aurait jamais cru M. Rœbuck capable de tomber. Il paraissait impossible qu'un homme impatient de tout joug, ennemi de toute domination, qu'un homme dont la carrière politique, au début, avait été signalée par le déploiement d'une personnalité violente, d'une indépendance presque brutale, se prit un jour de tendresse pour les planteurs d'Amérique, et ouvrît son cœur à une haine sans frein à l'égard de cette république du nord de TAmérique si favorable au développement du sentiment individuel. Ce phénomène s'est accompli.
A Sheffield, qu'il représente dans la Chambre des Communes, M. Rœbuck a déclamé contre le Nord et exalté le Sud, absolument comme s'il se fût adressé à un meeting de Richmond. Tous les lieux communs qui traînent depuis un an dans les journaux sécessionnistes, il les a rassemblés, répétés, ressassés, sans même se donner la peine de les rajeunir quelque peu par la forme. Les mauvaises causes, paraît-il, ne portent pas bonheur à l'éloquence.
M. Rœbuck a bien voulu apprendre à son auditoire qu'il n'était point partisan de l'institution de l'esclavage : c'est l'invariable précaution oratoire h laquelle, dans leurs harangues, les partisans du Sud se croient tenus en bonne conscience d'avoir recours. Mais cela n'empêche nullement M. Rœbuck de demander qu'on intervienrte en faveur des possesseurs d'esclaves, qu'on les reconnaisse comme État indépendant, qu'on leur communique la force considérable qui résulterait pour eux d'une reconnaissance solennelle par T. ni. ■" 17
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TAngleterre. Et pourquoi? Parce que, selon M. Rœbuck, l'Angleterre se doit de protéger tout peuple qui revendique son indépendance.
Inutile de réfuter ce pitoyable argument, mille fois réfuté déjà. Que dire à un raisonneur à qui l'on est obligé de faire remarquer qu'une indépendance employée à tenir toute une race dans l'oppression ne mérite pas les sympathies d'une nation libre?
Aussi l'orateur a-t-il été , à chaque phrase, interrompu parle cri : «Mais l'esclavage! l'esclavage! Vous êtes donc pour l'esclavage ! » On aurait pu l'interrompre, j'imagine, d*une manière encore plus embarrassante, en lui demandant : « Pourquoi l'Angleterre a-t-elle écrasé, dans les Indes, les cipayes, armés au nom de leur indépendance contre les conquérants de leur pays? Et s'il arrivait que, demain, l'Irlande, qui est affamée, désespérée, réclamât, elle-aussi, son indépendance, que ferait l'Angleterre? »
Mais l'intérêt et la passion se laissèrent-ils jamais convaincre par la logique? « C'est comme Anglais, c'est dans l'intérêt de l'Angleterre que je vais parler, » avait dit tout d'abord M. Rœbuck; et à des considérations tirées de l'égoïsme national il a eu soin d'en joindre une qu'il savait propre à émouvoir l'orgueil anglais : « Les Américains du Nord sont une race mêlée; la pure race anglaise est là où le Sud combat, et les confédérés se sont battus comme les Anglais savent le faire. » Grand argument que celui-là, de ce côté du détroit! Il n'a pas manqué son effet sur le meeting de Sheffield, s'il en faut juger par le résultat : « Le meeting est d'avis que le gouvernement ferait bien, dans l'intérêt de l'Angleterre et dans celui du monde, d'entrer en négociations avec les principales puissances de l'Europe, pour les amener h reconnaître l'indépendance des États confédérés. »
N'allez pas croire, cependant, que cette résolution ait été prise par une majorité bien imposante. Les partisans du Nord étaient là en forces. Ils ont protesté avec une extrême énergie. L'orateur a été à plusieurs reprises arrêté court par des exclamations au fond desquelles l'indignation vibrait. Les ouvriers présents, surtout, se sont montrés fort exaltés; car ici la classe qui appuie le Nord est celle des travailleurs, et vous pouvez vous former une idée de la véhémence de ses sympathies par le fait suivant : lorsque M. Rœbuck en est venu à formuler sa proposition de reconnaître le Sud, ce cri terrible a été poussé : « Jamais ! ce serait une guerre civile en Angleterre. »
20 juin.
Une intervention diplomatique.
La nouvelle des atrocités commises en Pologne a fait courir, d'un bout à l'autre de l'Angleterre, un frisson d'horreur.
Lorsque, il a quelques années, le général Haynau s'avisa de visiter l'Angleterre, il fut, on s'en souvient, reconnu dans une brasserie de Londres; et, aussitôt, saisis d'une fureur généreuse, les ouvriers chassèrent ignominieusement
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d'au milieu d'eux, comme indigne de paraître devant des hommes, « un fouetteur de femmes ». Que le général russe Moura>YicfF se tienne cela pour dit, s'il est vrai qu'il ait menacé du knout toute femme polonaise en habits de deuiL
Hier, lord Stratford de Redcliffe, dans la Chambre des Lords, et M. ScuUy, dans la Chambre des Communes, ont demandé au gouvernement ce qu'il savait de cette infamie; et le comte Russell dans la Chambre des Lords, M. Layard dans la Chambre des Communes, ont déclaré que le gouvernement n'avait encore reçu à cet égard aucune communication officielle. Soit. La lumière, il faut l'espérer, ne tardera pas à se faire sur ce point. Mais, en attendant, personne ici ne met en doute que les Russes ifaient du sang innocent jusqu'aux genoux.
Quand lord Stratford de Redcliffe parlait hier de prêtres exécutés sans jugement, de femmes* et d'enfants traînés à l'abattoir, de personnes inoffensives massacrées par des soldats transformés en bêtes fauves, de fonctionnaires publics pendus pour avoir adressé à l'empereur des remontrances respectueuses, il ne faisait que résumer l'histoire dont les affreux détails remplissent tous les journaux et fournissent la matière de mille anathèmes. Qu'on vienne donc nouL> vanter le progrès des lumières, les bienfaits d'une civilisation prompte à se développer, et le reste. Sottises stéréotypées que tout cela ! Est-il dans les annales de la férocité humaine un siècle qui présente un plus grand entassement d'horreurs que celui où notre destinée a été de vivre?
Voici des hommes qui se souillent de crimes dont des sauvages rougiraient d'être accusés; et si vous demandez quels sont ces hommes, on vous répond que ce sont des pr.rsonnages illustres dans la diplomatie et dans la guerre, tics gens d'excellent ton et de mœurs raffinées, qui ont figuré
avec distinction autour du tapis vert où se joue le sort du monde, qui ont été reçus à la table des potentats, qui auraient cru nous faire honneur h vous et à moi, si, nous rencontrant dans un salon, ils nous avaient tendu la main! Quel est donc ce renversement de la morale ? Et jusqu'où ira ce scandaleux défi jeté à la conscience humaine ?
Il est vrai que la conscience humaine et la morale sont, pour le moment, sous la protection des chancelleries. « Mercredi, «disait hier le comte Russell, « une dépêche est partie de Paris, de Vienne et de Londres pour Saint-Pétersbourg ; elle contient l'exposition des vues des trois gouvernements sur le présent état de choses en Pologne, et ces vues sont presque^ identiques. » Fort bien. Et après?
Si les propositions faites à la Russie sont rejetées par elle, quel parti l'Angleterre est-elle décidée à prendre ? Se présente- t-elle, la main sur son épée? Dans la séance du 8 juin dernier, en répondant à cette remarque fort juste de lord Ellenborough , que la diplomatie est condamnée à l'impuissance, quand sa force n'est pas... la force, le comte Russell a prononcé ces paroles caractéristiques : « Quant à moi, je ne conçois pas quel avantage pourrait résulter d'une intervention armée en faveur de la Pologne. Je ne vois dans une interruption de la paix de l'Europe que confusion et calamité. Je n'aperçois pas d'objet €lair et distinct qui puisse justifier, de la part du gouvernement britannique, un recours aux armes, et je proteste d'avance contre toute idée de ce genre. »
Voilà donc l'empereur Alexandre bien averti ; il lui est loisible de traiter les propositions de l'Angleterre absolument comme il voudra; il peut les mettre au panier, sans ■que cela tire à conséquence. On a l'extrême bonté de l'en prévenir, tant on tient à lui ménager la parfaite liberté de
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ses décisions. S'il cède, évidemment ce sera sa faute.
Mais quoi ! sa faute, j'en ai peur, consisterait à ne pas céder.
Écoutez plutôt ce que dit le comte Russell : « Une puissante nation comme l'Angleterre est, à mon sens, liée par les traités de 1815. Nous avons en conséquence posé des termes conciliables avec ces traités. »
Et voilà ce qu'on appelle intervenir diplomatiquement en faveur de la Pologne !
Mais ces traités de 1815 qu'on invoque, ils ont fait le malheur des Polonais; ils ont confirmé, sanctionné, consacré le crime, trois fois répété, du partage : ils ont rendu l'Europe entière directement complice d'un acte de brigandage dont elle n'avait eu du moins à répondre jusqu'alors que pour l'avoir toléré lâchement; ils ont déclaré le vol pur et simple partie intégrante du droit des gens. Qui donc est intéressé à voir confirmer, sanctionner, consacrer de nouveau, les spoliations dont la Pologne fut victime? Serait-ce d'aventure la Pologne ? Qu'on l'interroge, et l'on verra.
Il faudrait que les Polonais fussent insensés pour accepter, sans y être contraints, une base pareille. Vainement la diplomatie de l'intervention leur offre-t-elle l'appât d'une Constitution particulière : l'expérience du passé les éclaire sur l'avenir ; ils savent ce que valent des chiffons de papier que rien ne protège contre un coup de baïonnette ; ils savent ce que pèse une opposition dont les membres sont exposés à être envoyés en Sibérie, au premier froncement de sourcil du maître. Ce n'est pas pour conquérir une Constitution, mais pour renaître à l'indépendance, c'est-à-dire à la vie, que les Polonais se sont levés, dans un accès de désespoir sublime. « Un Parlement, remarque avec raison la Saturday Review , peut être une Assemblée souveraine.
comme en Angleterre, mais il peut aussi n'être qu'un point de mire pour l'insolence d'un ministre, comme en Prusse. » Si la Constitution donnée aux Polonais par Alexandre P% et si brutalement mise à néant par son successeur, n'a pu faire que la Pologne consentît à être russe, comment se flatteraiton d'arriver à ce résultat aujourd'hui, — aujourd'hui qu'entre la Russie et la Pologne existe un nouvel abîme, qu'un million de cadavres ne comblerait pas ?
Quelle est d'ailleurs la Pologne que le gouvernement britannique, parlant par la bouche du comte Russell, entend reconnaître? C'est celle qui, à Vienne, fut composée du grand-duché de Varsovie, et celle-là seulement. Or, l'insurrection, qu'on ne l'oublie pas, s'étend presque des bords de la mer Noire aux bords de la mer Baltique. Comment imaginer que les Polonais de ce qu'on nomme ici « Congress Poland » séparent leur cause de celle de leurs Irères soulevés au loin? Il y va de leur devoir le plus sacré de ne rien faire de semblable, et il y va aussi de leur intérêt le plus cher, leur salut n'étant que dans l'immensité du rayon qu'au ront à parcourir leurs oppresseurs.
Les choses étant ainsi, qu'espérer de l'intervention de la diplomatie, telle qu'elle a été décrite et définie par le ministre des affaires étrangères de la Grande-Bretagne ?
On a mis en avant l'idée d'un armistice; et il est bien certain, comme l'a expliqué le comte Russell, que des négociations ayant pour but avoué la réconciliation de la Russie et de la Pologne, ne sauraient avoir lieu fructueusement, tandis que Russes et Polonais s'entr'égorgent. Mais, d'un autre côté, comme l'a expliqué lord Ellenborough, qu'imaginer de plus chimérique, et, si ce n'était pas chimérique, de plus fatal aux Polonais qu'un armistice? Le comité qui dirige les efforts de la Pologne insurgée est un comité se-
cret, qui agit h la manière des esprits invisibles : le moyeu de traiter avec ce qui est pour les Polonais quelque chose de très-vivant, mais pour l'Europe des gouvernements un fantôme? Et puis, jusqu'à quel point ne faut-il pas- compter sur la folie des Polonais, si on se les figure capables de souscrire à un armistice ? Le leur demander, c'est les pousser à un suicide. Un armistice, dans les circonstances actuelles, est ce qui servirait le plus puissamment les intérêts de la Russie; une suspension d'armes lui permettrait de rassembler à loisir ses forces, d'organiser ses moyens d'attaque, de se préparer à reprendre l'action avec un ensemble et une énergie décisives. Où serait, au contraire, l'espoir de la Pologne, si elle avait l'imprudence de poser les armes, ne fût-ce qu'un instant? Malheur aux insurrections qui suspendent leurs coups ! Malheur aux révolutions qui se reposent avant d'avoir vaincu !
Voilà ce que, grâce à Dieu, les Polonais n'ignorent pas. On doit donc s'attendre à les voir repousser un genre de protection qui , en réalité , ne protégerait que leurs ennemis. Et qu'arrivera-t-il si l'empereur de Russie affecte de se montrer de meilleure composition, ainsi que son intérêt le lui commande? Accusera-t-on les Polonais d'opiniâtreté? Entonnera-t-on, dans les chancelleries, des hymnes en l'honneur de la modération de l'empereur Alexandre, magnanime et auguste? La diplomatie n'aurait donc, dans ce cas, étendu sur les Polonais son égide que pour arriver à les « mettre dans leur tort » en apparence, et à déjouer ainsi les sympathies des peuples? Mais non : de pareilles suppositions ne sont pas admissibles. Nous devons croire et nous croyons que les puissances intervenantes ont effectivement en vue de secourir la Pologne d'une manière efficace, tout en aidant la Russie à sortir du bourbier sanglant