‹ Lettres sur l'AngleterreChapitre 85 sur 95 · UN HOMME OU*ON APPELAIT HONORABLE · texte numérisé non relu

UN HOMME OU*ON APPELAIT HONORABLE

quiconque rapprochait. Il éblouissait la ville de l'éclat de ses dépenses : il avait maîtresses, chevaux et laquais ; il faisait excellente figure dans les salons et dans les clubs ; il occupait un siège au Parlement, où il représentait une des divisions électorales les plus considérables de Londres. Un beau jour, cet homme parut aux assises d'été de Guilford, volontairement, spontanément, pour dire ceci en substance :

« Je suis un voleur, je suis un faussaire. Quand mon père vivait, j'ai abusé d'une manière infâme de la confiance illimitée qu'il avait en moi. Tai réussi, en imitant sa signature, à vendre ou à hypothéquer de riches domaines, dont j'ai pu de la sorte dévorer à mon aise le produit. Quand mon père agonisait, j'ai, à deux pas de son lit de mort, dérobé son testament, et, à l'aide d'un faux, je l'ai remplacé par un autre, où je donnais tout à ma mère, parce que mon influence sur elle me garantissait la jouissance absolue de tout. Les biens que j'ai vendus ou hypothéqués ne m'appartenant pas, ceux qui aujourd'hui croient posséder des titres valables n'ont entre les mains que des chiffons de papier. Le propriétaire légitime de ce qu'ils s'imaginent avoir acquis, c'est Richard, mon frère, héritier de mon père, Palmer Roupell. »

Et en effet c'était à l'appui du droit réclamé par Richard sur un domaine hypothéqué par William que ce dernier venait lire aux juges, épouvantés, la longue liste de ses crimes.

Jamais, depuis qu'il y a des procès dans ce monde, on n'en avait vu un qui fût plus étrange.

Pour que l'avocat de l'acheteur de bonne foi sauvât la fortune de son client, il lui fallait prouver que William Rou~ pell n'était pas le faussaire qu'il prétendait être.

Et par contre, il fallait, pour que Richard gagnât son pro-

ces, que William fournît une démonstration bien claire, bien concluante, une démonstration décisive, de son infamie.

Cette démonstration, William Roupell mit à rétablir une ardeur passionnée. Il lit preuve jl' une mémoire étonnante ; il déploya pour se salir des ressources d'esprit et un talent d'argumentation extraordinaires; il fut d'une précision effroyable; il ne laissa rien passer; il n'oublia rien; à chaque dénégation de l'avocat adverse, il opposa une preuve : «Ah ! vous prétendez que je ne suis pas un misérable? Eh bien, qu'avez-vous à répondre à ce fait, et à cet autre? et à cet autre ? Ah ! vous niez ? eh bien, je jure ! ... »

Le châtiment dont ce malheureux semblait avoir soif lui fut accordé ; et, sans regi^et visible, sans émotion apparente^ il échangea les honneurs de sa position parlementaire contre les horreurs de la servitude pénale, les plaisirs et les triomphes de l'homme du monde contre l'opprobre d'une vie de forçat.

Quel motif l'avait conduit à se livrer ainsi à la justice ?

Le remords d'avoir dépouillé les siens? Mais il ne pouvait remettre sa famille en possession des biens dont il avait frauduleusement disposé, qu'à la condition de consommer la ruine de ceux qui avaient traité ^vec lui. Ce n'était pas réparer ses vols, c'était en déplacer les effets; c'était changer de victimes. Il est vrai que, par là, il arrachait ses proches à la raine, en ruinant des étrangers. Mais ses proches, il avait commencé par les tromper, il avait commencé par les voler : sous l'empire de quel sentiment ou de quelle pensée en étaitil venu, depuis, à vouloir réparer ses torts envers eux, en appelant sur sa tête un châtiment terrible, et en courant à Tignominie? Comment un repentir d'une énergie aussi prodigieuse, un dévouement aussi absolu, avaient-ils pu trouver place dans le cœur d'un égoïste sans entrailles?

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Fallait-il cixnre que, dans l'unique but de rendre à sa famille une splendeur évanouie, il s'était accusé de torts imaginaires, s'était chargé de faux qui n'avaient pas été commis, s'était noirci de toutes sortes de crimes, inventés, enchaînés l'un à l'autre, encadrés, et rendus vraisemblables avec l'art d'un romancier de premier ordre? Même dans ce cas, ce héros de l'amour filial eût été un odieux coquin ; ce frère héroïque eût été un scélérat, puisque son amour filial et son dévouement fraternel auraient consisté à dépouilkr des tiers à force de mensonges et de parjures.

William Roupell avait-il, à agir comme il l'a fajt, quelque intérêt puissant, conciliable avec la supposition d'une nature profondément égoïste, profondément perverse, et que rendrait seule impossible à deviner l'ignorance de certains faits qu'il serait nécessaire de connaître ? Ou bien sa conduite n'étâit-elle qu'un chapitre de plus à ajouter à votre mystérieuse histoire, ô contradictions du cœur humain? On se perdit en conjectures.

Eh bien, William Roupell vient d'être ramené sur la scène; et ce second procès, qui a disputé l'attention publique aux affaires de Pologne et aux luttes du nouveau monde, ce second procès ne fait, sur le point à éclaircir, que rendre la nuit plus noire.

Du vivant de son père, William Roupell, ay^iit besoin de 12,000 liv. st., songea, pour se les procurer, à hypothéquer deux domaines appartenant au vieillard, et affermés, l'un à 250 liv. st., l'autre à 70 liv. st. Prêter là-dessus une somme aussi considérable que 12,000 liv. st., personne n'y aurait consenti. Que fit William Roupell? Il substitua d'abord aux baux véritables des baux forcés par lui, et dans lesquels il avait élevé les fermages en question de 250 liv. st. à 500 liv. st., et de 70 liv. st. à 170 liv. Restait à persuader

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aux prêteurs que les domaines destinés à garantir le prêt appartenaient bien réellement à l'emprunteur. Pour un homme de la trempe de William Roupell, cette difficulté n'en était pas une. Sur le vu d'une lettre, qui était censée venir de son père, que sa sœur écrivit et que lui-même dicta, un solicitor, nommé Witaker, prépara un acte de donation, qui transférait au fils la propriété des biens à hypothéquer, et au bas duquel la signature du père figura. Quelque temps après, le vieillard mourut, et, armé do l'acte de donation, William Roupell obtint de MM. Freeman les 12,000 liv. st. qu'il désirait.

Maintenant, la question est de savoir si la signature apposée au bas de l'acte de donation est véritable, auquel cas MM. Freeman ont des titres en règle ; ou bien si elle est fausse, comme William Roupell l'affirme, auquel cas les domaines appartiennent à Richard, héritier de Palmer Roupell.

Ainsi s'est reproduite cette singulière interversion des rôles dont nous avions eu déjà le spectacle. Appelé en qualité de témoin, William Roupell a juré qu'il avait commis un faux, et les intéressés ont dû s'étudier à prouver qu'il était innocent du crime dont il s'accusait. « Je suis un faussaire et non pas un parjure », tel a été le thème développé par le témoin. « Vous êtes un parjure et non pas un faussaire », tel a été le thème développé par la partie adverse.

Pendant ce débat, qui avait lieu à Chelmsford, l'attitude de William Roupell n'a pas été moins inconcevable que tout le reste. Ce n'était plus à coup sûr l'homme brillant d'autrefois; barbe et moustaches étaient tombées sous le rasoir; les mains avaient cessé d'être accoutumées aux gants ; l'élégant millionnaire avait disparu. Mais, sous le poids de sa honte, ce malheureux se tenait aussi droit que jadis; son

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