UN HOMME QU ON APPELAIT HONORABLE
visage ne trahissait aucun trouble ; la parole ne tremblait pas sur ses lèvres ; c'est avec le calnae d'une résolution indomptable qu'il a consommé l'œuvre de son lent suicide. Il y a eu un moment, un seul, où la force l'a abandonné. Quand Sarah, sa sœur, l'a effleuré, en se rendant au siège des témoins, il s'est évanoui et on a dû l'emporter. Jusqu'alors, la sympathie du public avait été toute pour la partie adverse : en cet instant, elle s'est trouvée comme combattue par un involontaire et rapide mouvement de pitié, que M. Bovil, avocat de MM. Freeman, a prolongé plutôt que refroidi, en concluant de celte scène qu'il devait exister entre le frère et la sœur quelque noir secret.
Une autre scène, émouvante et mystérieuse aussi, a été celle de la belle-sœur du vieux Palmer Roupell, mistress Watts, venant déclarer qu'elle était fière d'avoir des relations de parenté avec William Roupell, malgré ses « malheurs » et tombant dans une violente attaque de nerfs au moment où elle s'écriait : « Son père avait coutume de dire qu'il serait un jour un grand homme; et c'est ce qu'il est, c'est ce qu'il est.... »
De fait, rien n'a manqué au ténébreux intérêt de cette affaire, pas même l'indistincte, silencieuse et effrayante figure qui, dans certains drames, laisse deviner son action en laissant à peine entrevoir sa présence. Seulement, ce rôle ici a été partagé entre un M. Watts, oncle du témoin, qui n'était point là, et un solicitor, que les deux parties semblent avoir également craint de faire comparaître.
Il s'agissait de vérifier une signature. On a consulté des experts; on a interrogé les témoignages avec anxiété; on les a pesés avec soin : tout a été inutile, la vérité n'est pas sortie de son puits.
On se demande comment il se fait que le solicitor qui pré-
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para Tatte de donation n'ait pas eu l'idée, dans ce teiiipslà, d^ s*ass«rer si la signature était valable en allant trouver et en interrogeant le signataire, puisqu'il vivait encore. On se demande, en outre, quand on embrasse Fensemble de» circonstances révélées antérieurement, comment il se fait que William Roupell ait pu, du vivant de son père, qui était un avare et devait avoir l'œil de lynx d'un avare, disposer, au moyen de faux, de tant d'argent, sans que ce dernier en ait jamais eu le moindre soupçon?
Quoi qu'il en soit, le jury, après une première consultation de trois heures, est venu proclamer l'impossibilité absolue où il était d'arriver à une décision quelconque. Invité par le juge à se retirer de nouveau dans la salle de ses délibérations, il y est resté jusqu'au soir, et le résultat a été cette déclaration formelle, que les jurés ne pouvaient tomber d'accord, et qu'il n'y avait aucune chance qu'ils tombassent d'accord, dût-on les tenir enfermés toute la nuit. Il a fallu les renvoyer. Les choses en sont là.
A l'argent anjassé par son père d'une façon sur laquelle les4)aroles ambiguës d'un témoin ont paru répandre quelques nuages, William Roupell avait dû d'être accueilli et fêté dans le monde, d'avoir accès dans Belgravia, d'obtenir les suffrages du quartier de Lambeth, que sais-je? Avant qu'il se fût fait Fhistorien de sa propre histoire, il avait rang parmi les « honorables ».
3 août.
Comment les nouvelles apportées d'Amérique sont commentées en Angleterre.
L'émeute qui dernièrement a ensanglanté New-York a mis en verve pour quelques jours le parti qui, en Angleterre, déteste le Nord , appuie le Sud et soupire après la séparation comme moyen de rendre à jamais impossible la résurrection de la grande république des États-Unis. « Eh bien, disent-ils d'un air triomphant à ceux du parti contraire, prétendrez-vous encore que c'est dans l'intérêt de la race noire que l'étendard de l'Union s'est déployé? Nierez-vous encore l'aversion profonde ou plutôt l'implacable haine du Nord pour ces pauvres esclaves dont vous avez la naïveté de croire que les fédéraux poursuivent la délivrance, au prix de tant de sacrifices? Le mouvement populaire qui vient d'éclater à New- York, la ville unioniste par excellence , tranche la question. Il est clair que le peuple, dans le Nord, ne veut pas d'une guerre dirigée par les abolitionnistes, puisqu'il s'arme contre la conscription, dont le but est d'y mettre fin; il est clair que, dans le Nord, le peuple est contre les nègres, puisque c'est surtout du sang des nègres que l'émeute, à New-York, a rougi le pavé. »
Une lettre que m'écrit d'Amérique un de mes amis, témoin oculaire des événements, se trouve précisément servir de réponse à cet argument des sudistes. Permettez-moi de
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vous donner la substance de cette lettre , où les choses sont présentées sous leur vrai jour par un homme qui est sur les lieux, qui a tout vu et qui est capable de bien apprécier ce qu'il voit.
Lorsqu'il débarqua en Amérique, le l^*" juillet, l'armée du Sud était campée dans une situation d'où elle menaçait à la fois Washington, Baltimore et Philadelphie. Les fédéraux venaient de passer sous le commandement de Meade, dont nul ne connaissait au juste la capacité comme général en chef et qui avait à faire ses preuves. L'armée du Potomac, si souvent battue, pouvait essuyer une nouvelle défaite, et dans ce cas, malheur au Nord! car quelle force arrêterait la marche de Lee?
Et toutefois, chose étrange ! on eût dit que New-York avait pris son parti de mourir gaiement, s'il fallait mourir. Comme les convives de la citadelle de Thèbes, New- York, la tête couronnée de fleurs, semblait dire : A demain les affaires sérieuses! Le peuple encombrait les théâtres; la ruche active des spéculateurs bourdonnait, plus ardente que jamais, dans Wall-St^reet.
Le 4 juillet, anniversaire du grand jour de la déclaration d'indépendance, on put remarquer que, dans la 5® avenue et autour, peu de drapeaux flottaient aux fenêtres. La foule avait envahi les parcs, en apparence absorbée par le plaisir ^d'entendre la musique. Le soir, dans la ville, des hommes,, évidemment poussés par une influence hostile, se mirent h jeter çà et là des pétards, à faire partir des fusées, à tirer des coups de pistolet, qui n'eurent d'autre eff'et que de blesser des gens inoffensifs. Le visage des démocrates connus rayonnait de joie. Une sombre tristesse régnait parmi les républicains, hommes de sens et de réflexion, aux yeux
de qui une confiance présomptueuse ne voilait pas la gravité de la situation.
x\rrivèrent des nouvelles saisissantes, inattendues. Meade était vainqueur; Lee avait battu en retraite, au moment où il sentait la victoire lui échapper, laissant sur le champ de bataille une montagne de morts et de mourants; Grant tenait enfin cette forteresse de Vicksburg, si longtemps déclarée imprenable; la chute de Port-Hudson était annoncée comme certaine et imminente; l'armée de Bragg, démoralisée, se retirait devant Rosencrantz, abandonnant aux fédéraux Chattanooga et Knoxville, les clefs du pays, et la défection de la Caroline du Nord paraissait inévitable.
La commotion fut immense. Le président Lincoln saisit l'occasion pour appliquer la loi sur le « Draft » , votée depuis des mois par le Congrès. Le moment sembla venu où l'on allait pouvoir couper la tête de l'hydre de Lerne.
C'en était fait de la faction des démocrates , s'ils ne tentaient un suprême effort : la levée de trois cent mille hommes, c'était, selon toute apparence, la défaite décisive du Sud, et, le Sud une fois désarmé, les démocrates, comme parti, cessaient d'avoir leur raison d'être. Tls résolurent d'agir sans perdre un instant, et ils comptèrent, pour semer le désordre, sur l'élément irlandais.
Le nombre des Irlandais, à New- York, ne s'élève pas à moins de vingt mille. Grâce à cette loi de la naturalisation qui, en Amérique, appelle et absorbe tous les étrangers, ces vingt mille Irlandais ont droit de vote et constituent de la sorte une vraie puissance. Or, leur majorité est l'écume de la, population au delà de l'Atlantique, comme elle l'était en deçà. Êtres ignorants, brutaux, superstitieux, la haine du nègre est un des articles de leur Credo ; et cela pour deux raisons : la première, qu'ils craignent, dans les nègres affran-
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chis, des concurrents incommodes sur le marché du travail; la seconde, que, se voyant à Tavant- dernier échelon de l'échelle sociale, ils tiennent à avoir au moins une classe audessous d'eux. Pour les démocrates ou, comme on les appelle en Amérique, pour les Copperheads^ c'était une armée toute -trouvée que ce ramas d'Irlandais, à moitié sauvages, et, malheureusement, la loi sur la conscription, en permettant aux riches le rachat du service personnel moyennant trois cents dollars, ne fournissait que trop aux instigateurs du désordre le thème dont ils avaient besoin! Quoi! on proclamait chair à canon quiconque n'avait pas trois cents dollars dans sa poche , et cela dans le but de finir une guerre h laquelle les pauvres Irlandais devaient de n'avoir pas à lutter contre la concurrence de quatre millions de niggers! Jugez s'il fut facile de faire sauter la mine.
Le tirage au sort avait commencé le samedi 11 juillet, au milieu d'un calme profond; mais ce calmé était celui' qui annonce la tempête : elle éclata le surlendemain. On sait le reste; on sait comment les émeutiers prolestèrent contre la loi par l'incendie, par le pillage, par regorgement, regorgement des nègres surtout. Mais ce qu'il importe de bien constater et ce qu'il ne faut pas qu'on oublie, c'est la conduite du gouverneur Seymour, haranguant les assassins, dans la journée du mardi, de sa voix la plus douce, et les appelant ses amis.
Maintenant que la sédition est étouffée et qu'il n'en reste que le déshonneur, les démocrates voudraient bien faire croire qu'ils n'y étaient pour rien. Mais trop de faits les accusent pour qu'il leur soit possible de se soustraire à cette responsabilité sanglante. N'a-t-on pas entendu le cri de « Vive Jefferson Davis! » se mêler aux hurlements de l'émeute?
Toutes les maisons assaillies n'appartenaient-elles pas à des chefs du parti républicain ?
La vérité est que les démocrates ont un intérêt de parti considérable à entraver la victoire du Nord. Jusqu'à l'élection de Lincoln, leur entente avec les délégués du Sud leur avait assuré une prééminence absolue , et il faudrait que le Sud rentrât dans l'Union en traitant de puissance à puissance, pour qu'ils eussent des chances de ressaisir le pouvoir et de s'en partager les dépouilles, dépouilles qui ne sont pas à dédaigner pour les égoïstes et les ambitieux, dans un pays où le parti triomphant fait table rase de tout ce qui n'est pas lui, dès le lendemain même de son installation, çt distribue à ses adhérents tous les emplois, depuis les plus hauts jusqu'aux plus infimes.
De ce qui précède, que résulte-t-il? Deux choses : d'abord que l'émeute de New-York a eu pour instigateurs les comphces que le Bud a dans le Nord, et ensuite que l'émeute n*a trouvé à se recruter que parmi des gens étrangers au pays. Qu'y a-t-il donc là dont les Anglais partisans du Sud puissent tirer avantage?
Que la conscription, entée sur le privilège de l'argent, fût de nature à mécontenter la population irlandaise, il est juste de le reconnaître; mais la manifestation de ce mécontentement par d'ignobles rapines et le meurtre de tant de personnes innocentes est un de ces spectacles dont l'histoire a horreur. Le souvenir en restera désormais lié d'une manière indissoluble à la cause que défendent les esclavagistes, ici et ailleurs.
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6 août.
Une lettre de la reine.
Une question curieuse, et qui se trouve intimement liée à la théorie du gouvernement constitutionnel, a été soulevée en Angleterre par le fait d'une lettre que la reine vient d'écrire, ou, pour parler plus exactement, qu'un officier de sa maison vient d'écrire en son nom au maire de Birmingham.
Cette lettre a trait à un déplorable accident arrivé à Birmingham, il y a quelques jours. Une danseuse de corde, M»"® Gencive, s'était annoncée comme capable de renouveler les prodiges de sang-froid et d'agilité qui ont fait la fortune de Blondin. C'est au point qu'elle avait adopté le nom de « Female Blondin ». Et, de fait, elle paraissait appelée aux mêmes destinées que ce roi des acrobates, dont elle reproduisait les exploits avec une fidélité effrayante.
Malheureusement, dans ces sortes de défis jetés au péril, ni un courage extraordinaire ni une habileté surhumaine ne sont de suffisantes garanties de succès. L'acrobate ne dépend pas de lui-même seulement. Il dépend de la solidité de la corde sur laquelle il s'avance. Le triste sort de M"^^ Gencive ne Fa que trop prouvé. La corde, nécessaire instrument de ses brillants exercices, s'étant rompue sous ses pieds, au moment où elle marchait la tête couverte du sac que Blondin a rendu fameux, tout a été dit. Et ce qu'il y a d'af-
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.freux à constater, ce qui montre quelle éducation d'inhumanité de tels spectacles donnent à la multitude, c'est que, à Birmingham, dans le parc où cette infortunée a payé de sa vie le pouvoir qu'elle avait de passionner la curiosité, sa mort tragique, lorsqu'elle a eu lieu, n'a pas un seul instant interrompu les réjouissances publiques. Oui, Monsieur, chose horrible ! ils ont continué à manger, à boire, à rire, autour de la place que venait d'ensanglanter ce pauvre corps en s'y broyant !
C'est à cette occasion que la reine a chargé sir C.-B. Phipps d'exprimer au maire de Birmingham l'horreur dont elle avait été saisie au récit de ces funèbres circonstances, et ce qu'elle pense du caractère démoralisateur que présentent, de l'influence dégradante qu'exercent des exhibitions où le plaisir éprouvé par le spectateur est en raison directe du danger inhérent au spectacle.
Deux jours avant, le ministre de l'intérieur, sir George Grey , avait été interpellé dans le Parlement sur la tolérance accordée à ces divertissements odieux, et il s'était retranché derrière le goiU du public. C'est ce goût du public que la reine a flétri publiquement, et cela dans un élan d'indignation que comprendra toute ame honnête unie à un esprit élevé.
Pour quiconque connaît l'Angleterre et les Anglais, c'est là un acte décisif, et l'on peut prédire qu'à partir d'aujourd'hui l'abus dénoncé de si haut est mort, sans que la loi ait à s'en mêler. Et savez-vous pourquoi? Simplement parce que désormais il ne sera plus fashionable d'aller voir de quelle manière certaines gens s'y prennent pour risquer leur vie. Quel homme appartenant à la société polie, quelle femme se piquant d'élégance, auraient l'audace de courir après un genre de divertissement que la reine a déclaré immoral et, ce qui aux yeux d'un certain monde est plus grave encore.
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a déclaré tle mauvais goût? L'aristocratie se tiendra donc à l'écart; les personnes de la classe moyenne en feront autant par imitation, pour ne point paraître manquer d'usage; et, * quant au reste de la population, l'espèce de superstition monarchique dont elle subit l'empire répond de son acquiescement à uû verdict rendu par le souverain.
Sous ce rapport, nul doute que la lettre dont il s'agit ne mérite d'être applaudie sans réserve. Au point de vue de l'efliet qu'elle est certainement de nature à produire, qui donc oserait exprimer un regret, ou, plutôt, par qui un regret pourrait-il être éprouvé ? L'attrait qu'ont pour les Anglais les spectacles qui montrent un homme ou même une femme faisant du danger de mourir leur moyen de vivre, est une des choses dont ils ont le moins sujet d'être fiers. Si l'Espagne a ses combats de taureaux, l'Angleterre a, ce qui ne vaut assurément pas mieux, ses luttes de boxeurs, luttes brutales, toujours terribles, quelquefois mortelles, et qui, ^ néanmoins, excitent un intérêt universel, voisin du délire. Dernièrement encore, un boxeur fut renversé d'un coup de poing, trop semblable à un coup de massue : quand on le releva, il était mort. Ceux qui avaient eu le bon esprit de parier pour le vainqueur avaient bien gagné leur argent, comme on voit! Ces cas sont rares, je le veux bien;, mais est-il un combat de boxeurs où on ne voie le sang couler? Ah ! c'est pour le coup que Jean-Jacques Rousseau aurait pu s'écrier : « Eh ! que veux-tu faire de ce sang, bête féroce? le veux-tu boire? »
Les Anglais sont un peuple essentiellement humain : leurs lois pour la protection des animaux le prouvent assez; il est donc permis de regarder, non-seulement comme une de leurs contradictions, mais encore comme une de leurs maladies