LETTRE XVIII
J0irminj0l)ant, 2lttittj9l)am-
Notre visite au château de Warwick, aux nûnes de Kenilvrorth , avait monté nos esprits aux choses chevaleresques ; nous rêvions encore de tournois, de coups de lances, de royales, fêtes et de royales infortunes , quand nous aperçûmes sur un beau ciel bleu un immense nuage noir ; c'était la fumée des mille usines de Birmingham que nous ne voyions pas encore y et qui s'annonçait à la fiiçon de Londres en obscurcissant l'air. II n'était que six heures du soir quand nous
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arrivâmes dans cette vaste et riche cite , qui compte plus de cent six mille habitans ; ses faubourgs s'étendent au loin , et ne sont composés que d'immenses bâtimens tous surmontés de hautes cheminées^ semblables à des obélisques vomissant de noirs tourbillons de fumée.
La terre, couverte d'écume de fer, ressemble à celle des volcans et craque sous les pie(ds y les arbres cessent d'être verts dès les premiers jom*s du printemps ; leurs feuilles sèchent et noircissent dans cette atmosphère de feu.
Les maisons de la ville sont bâties sur le modèle de celles de Londres ; mais elles sont encore plus enfumées: les rues sont larges, et la propreté anglaise y redouble de soins, pour que les trottoirs et le seuil des maisons soient sans souillures et sans taches.
Le centre de Birmingham se trouve occuper le haut d'une petite montagne. Pour parvenir au Royal Hôtelon nous voulions loger, nous montâmes long-temps. Habitués depuis plusieurs jours à voir des villes historiques ^ des palais sans msdtres j (Lss campagnes pit*
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toresques et des ruines , nous étions tout assourdis du bruit et du mouvement d'une ville industrielle. Ces hommes à visage et à mains noircis, ces porte -faix aux formes athlétiques , attendant aux coins des rues et des places publiques, nous semblaient des brigands appostés sur le chemin des voyageurs.
Au milieu de cette population ouvrière , nous voyions des soldats se promener ; leurs habits rouges, leurs pantalons si blancs , leur buffeterie si propre, leur chevelure blonde , leur teint coloré, leur air russe (i), contrastaient avec ce qui les entourait.... Plusieurs régimens se rendaient à Manchester où des troubles veuc-iient d'éclater^ et Birmingham offrait aussi quelques indices d'émeute.
Dans ces derniers temps , il a été fort de mode de crier contre les hommes (Pannes , les lances et les appels de la féodalité y on a bien répété aux rois qu'il n'y aurait jamais de tranquilUté pour eux , tant que leur noblesse serait forte et puissante : en France , on l'a réduite à rien ; elle ne peut plus porter
(i) Toute Tarmëe anglaise s^est modelée sur rarmëe riisse : c*est à s y méprendre.
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ombrage aux rois ; elle ne peut plus les attaquer, elle peut encore mourir pour les défendre : Toila tout....
Ijes 'riches manufacturiers ont remplacé , dans la société actuelle y les hauts barons d'autrefois j ils y ont leurs influences y leurs émissaires y leurs troupes soldées; cette ari^^ tocratie â! argent est • elle plus amie de la couronne que Paristocratie féodale? Je ne le crois pas. Il est dope sage, tout en protégeant l'industrie, de la maintenir à sa place : c'est de l'or qu'elle veut , il faut lui laisser les moyens d'en gagner; mais un banquier qui ajoute à la prospérité de son ^vlj^ en faisant bien ses propres affaires y doit-il être mis à la même place que celui qui sacrifie dans les camps sa fortune et celle de ses en&ns?
Pour opposer aux grandes influences industrielles, en Angleterre, il y a une puis-* santé aristocratie territoriale. Si les manu* &cturiers ont des armées d'ouvriers., les grands seigneurs ont des armées de tenan^ ders , et de plus la force de l'opinion : aussi dans ce pays les notabiUtés bourgeoises ne sont ni hostiles , ni à redouter , il y a paix
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et bonne amitié entre le château et la manu-^ facture.
En France en sommes-nous là ?
Une vaste place forme le cœur de Birmingham y huit grandes rues viennent aboutir à ce centre , qui est en même temps la place principale de la ville et le dernier rendez-vous de ses habitans ; c^esi le cimetière. Jamais morts n'ont dû dormir leur sommeil moins tranquillement que ceux de Birmingham; c'est une agitation continuelle'sur leurs fosses ; sans cesse on s'y rencontre, on s'y presse^ on s'y coudoie ; les rues se prolongent entre les pierres tombales , et viennent finir à l'égUse qui s'élève au milieu des tombeaux. Placer ainâ au bout des afiaires humaines , la pensée de Dieu et de la mort , m'avait semblé une idée belle et morale. J'aimais, malgré toutes les ordonnances modernes et sanitaires y que les laorts ne fussent pas bannis de la vue des vi« ▼ans. Je croyais que la tombe d'un père, que celle d'une mère pouvaient arrêter le jeune homme au milieu de ses fougueux écarts ; je pensais aux enseignemens qui doivent sortir
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des cercueils. Ce que j'ai vu à Birminghaai n a pas tout-à-fait détruit cette croyance ; mais l'a fortement ébranlée. Pendant le jour, j'avais bien ti*ouvé que ce grand cimetière était un mauvais champ de repos ^ que là, oik il doit y avoir recueillement et silence , il y avait trop de bruit et de mouvement. J'avais bien vu de petits garçons courir et folâtrer , sauter d'une tombe sur l'autre : tout cela m'avait choqué , mais n'était encore qu'inconvenance. Le soir nous y vîmes , pour parler le langage du prophète, rabomination de la désolation. Le cimetière de Birmingham est son Palais'Rojal : c'est là que les filles publiques se rassemblent. Assises sur les tombes comme de sales harpies y elles appellent et agacent les passans. La débauche se donne rendez-vous sur des cercueils ; jamais rien de si impie > de si dégoûtant, de si sacrilège > n'avait affligé nos regards. Ah ! sans doute , il faut éloigner la cendre des morts , puisqu'elle ne parle plus ! Mettez , mettez bien loin à l'écart , la tombe d'une sœur ou d'une mère, pour qu'elle ne soit pas
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pi^ofanée ! que le dernier Ut d'une jeune et pudique vierge ne serve pas à une prostituée! ! ....
Oui y il vaut mieux ne plus avoir sous les yeux la demeure des morts , que de souffrir qu'elle soit ainsi profanée ! Je me persuade qu'en France pareille profanation n'existerait pas , parce que la religion est plus présente dans nos cimetières que dans ceux d'Angleterre. Cependant je m'abuse; l'église principale de Birmingham était là, et n'arrêtait rien.... Son borloge allait sonnant les heures, et la débauche ne les entendait pas plus que la mort.
J'avais bien ouï dire que les Anglais mêlaient quelquefois des idées de mort à des idées d'amour , et je le concevais ; ce qu'il y a de plus tendre > quand il est pur, peut s'allier à ce qa il y a de plus religieux ; mais du bber" tinage dans un cimetière , c'est un sacrilège que je n'avais pas pi'évu , et que je ne puis comprendre.
Pendant que j'étais à Londres , il y a bientôt trente ans , je me souviens d'une histoire qui fit beaucoup de bruit parmi les jeunes
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émigrés. Un d'entre eux était devenu éperdu* ment amoureux d'une jolie et riche orpheline anglaise ; bientôt son amour fut partagé. Les parens chez lesquels demeurait la jeune personne, s'aperçurent que leur nièce aimait l'émigré, et comme ils ne voulaient admettre dans leur femille ni un gentiihonmie français pauvre , ni un catholique romain , ils lui firent fiarmer leur porte. Ne pouvant plus voir celle à laquelle il pensait sans cesse , Alfred trouva le moyen de lui fidre parvenir une lettre ; cette lettre ne resta pas sans réponse. La correspondance devint de plus en plus tendre^ journalière et suivie. S'écrire est bien doux , sans doute , mais ce n'est pas le bonheur ; un rendez -voas fut demiandé , demandé avec amour et timidité , et avec peu d'espoir.
La réponse ne se fit pas attendre, la jolie et pudique anglaise accordait l'entrevue désirée , et le jeune Français reçut ce petit mot écrit à la hâte : Ce soir à sept heures , à Fa-* dington.
Long-temps avant sept heures Alfred était à se promener sur les trottoirs de Padington- Street j dans la foule des allans et des venans
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il voit une femme. . . c'est elle. . . Les battemens de son cœur redoublent ; où va*t-il pouvoir lui parler?.. .11 a cru remarquer de la rougeur sur son front ; c'est celle du premier rendezvous. Il effacera cette rougeur; mais elle marche toujours. Où va-t-elle?elle ne s'arrête à aucune porte ; la voila en face de la grille du cimetière de Padington : elle y entre. . Et du moment qu'elle a posé son joli pied sur le gazon des morts , elle détourne la tète, et r^arde Alfred^ Son regard semble lui dire : à présent je pins vous voir et vous entendre y venez...
Oh ! oui , il vient avec tout son amour j mais on dirait qu'un ange a touché soncœur, et l'a épuré comme les lèvres du prophète. Il suit l'orpheline à travers les tombeaux. Amvée près d'une pierre entoui^ée de fleurs , la belle Anglaise s'arrêta ; et voyant Alfred auprès d'elle , elle lui tendit la main y et lui dit : C'est ici que repose ma mère, asseyons-nous près d'elle, etne disons que ce qu'elle pourrait entendre, si elle vivait encore. Je me prends souvent à croire qu'elle approuverait notre amour.... Mais elle a légué en mourant tout
son pouvoir sur moi à son frère y et lui m'a dit qu'il me maudirait si j'épousais jamais un catholique.... J'obéirai au frère de ma mère ; je ne serai jamais votre femme. Mais, Alfred, je veux être votive sœur, et sûr cette tomJ)e> jurons ensemble de nous aimer toujom*s, de nous voir souvent, et jamais qu'à côté de ma mère. Avec une exaltation d'amour et de re* ligion , elle prit la main du jeune émigré , et rétendant avec la sienne sur la tombe maternelle^ elle ajouta : Ma mère , tu m'as dit en mourjjint, ({ue tu m'entendrais toujoui^s, alors même que tu serais dans ton cercueil : écoutemoi donc aujourd'hui : j'aime Alfred, et je jure sur toi de l'aimer toute ma vie....
Depuis ce serment, les deux amans sont revenus souvent s'asseoir auprès du tombeau de la mère ; mais l'amitié fraternelle ne suffisait pas au cœur d'Alfred ; il venait d'atteindi'e sa 19' année ; il partit pour la Vendée , il y fut tué.
Peu de temps après^ une autre tombe a été élevée auprès de celle où les deux amans venaient s'asseoir, on m'a dit que c'était celle de rorpheline.
O mon Dieu ! que me voilà loin, avec cette histoire, de l'industrie de Birmingham! il faut que j'y reviemie et vous dise tout ce que nousavons vu. Avant notre dîner, nous fûmes conduits à une des maisons d'exhibition des produits des manu&ctures du pays. Ces beaux et riches bazars sont appelés shew * room^ (chambre de montre) : nous croyions, en y allant, ne voir guère que des objets de fonte^ de fer et de plaqué ; nous fûmes agréablement surpris de trouver une variété infinie d'articles de tout genre, disposés avec goût dans de longues enfilades de magasins. L'or , Far-* gent^ l'acier et le fer revêtaient les murailles. Cette belle coupe de Bacchus, que nous avions admirée le matin à Warwick , pous la re-* trouvions ici dans les mêmes proportions , coulée en fer, et en plus petit, en or et en argent.
La variété des objets exposés est si grande , que nous eûmes de la peine à croire que tous fussent manufacturés dans le pays. L^ommc qui nous conduisait dans les magasins me dit : Non-seulement tous ces différens articles sont fabriqués à Birmingham, mais il n'y en a pas
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un fl6ul qui ne soit de notre maison ; depuis PaigiUUe jusqu'à la charrue, depuis ce nécessaire en vermeU jusqiià des vaisseaux en fonie de fer , naos faisons tout chez nous.
Nous retrouyions dans ces magasins toutes les mêmes formes de vases qu'àLondres, tou* jours le genre bizarre et contourné. L'argenterie et le plaqué de Birmingham ont un grand renom^et leméritent. L'acier y a atteint le dernier degré de perfection. L'ivoire y est aussi très bien travaillé, ainsi que le vieux laque. La visite de ces riches bazars nous avait tellement intéressés , que nous y retournâmes le soir. Nous allâmes voir une autre shew - room, plus belle et plus splendide encore que la première. Nous y remarquâmes de charmantes porcelaines; et le lendemain, nous y qui avons Sèvres tout à côté de nous , nous achetâmes des terres de Birmingham avec leurs coulem^s vives et variées , leurs formes hollandaises et le charme de l'étrangeté.
Ce qui sort de Sèvres est tellement pur y tellement classique , que parfois c'en est en* nuyeux : c'est comme une page admirable-
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ment écrite , mais que Ton sait par cœur. Moins de perfection et plus de variété , c'est la devise de notre littérature d'aujourd'hui ; c'est aussi celle des marchands de Birmingham ; ils ne vieillissent pas siu* les modèles d'Herculanum. Ils inventent, et l'on s'arrête plus long-temps chezeux^ et l'on y achète da-* vantage , quand ce ne serait que pour voir et pour avoir ce que n'a pas votre voisin.
Le ton et la politesse exquise des salons français a fait long * temps Fadnlration des étrangers. A Londres , à Vienne , à Saint- Pétersbourg, on se calquait sur nous. En France, nos marchands doivent chercher leurs modèles en Angleterre ; c'est là que le bon ton du comptoir , que les bonnes inaniè^ res des magasins se trouvent au dernier degré. Le désir de vendre , de gagner , ne se montre pas ; il se cache sous quelque chose qui ressemble à de l'obligeance. Ces jeunes gens bien mis, ces femmes habillées sans recherche ridicule , mais avec une élégante propreté , viennent au - devant de vous y vous reconduisent avec égards ; ils ont presque l'air de faire les honneurs d'un salon.
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A Birmingham , cette politesse est portée si loin, qu'après notre longue visite dans les
magasins de M , nous fûmes obligés,
avant de quitter sa maison , de nous arrêter dans son parloir , et d'y accepter de petits gâteaux et des vins de France et de Madère , qui nous furent offerts sur de jolis plateaux d'argent.
A la fonderie de l'Aigle, chez MM. Hawks, nous vîmes des travaux vraiment cyclopéens. Cest une terre de feu : c'est là que se font ces merveilleuses machines à vapeur, tant recherchées aujourd'hui dans les deux mondes. Ces bras de fer vont battre et agiter toutes les mers et tous les fleuves ; ces chaudières vont porter dans leurs flancs une force capable de tout soulever, et dont la découverte est l'orgueil de notre siècle.
Chez Messieurs Havf ks , mon compagnon de voyage fit de nombreuses emplettes pour importer comme modèles en France; entre autres choses, de légères clôtures de parc, appelées en anglais inpisiôle /ènce, ou défenses invisibles. Ces clôtures mobiles séparent les différentes parties des parcs , et ne coupent
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pas la vue du paysage. Des barrières d'entrée qui se referment d'elle-même ; une charrue propre à dessécher les terres spongieuses et humides y et plusieurs autres objets qui poui^ront être utiles à notre pays; voilà comme ii faut voyager, ainsi un plaisir yaut un bien. L'argent que vous dépensez sur les chemiins de l'Angleterre rapporte à la France, et est placé à bon intérêt.
Après toutes ces emplettes noHs montâmes en voiture, et pour sortir deBirmingham^nous eûmes encore à traverser de longs faubourgs. En revoyant cette population si noire et si sale, on s'étonnait que ce fût de ces mains grossières , que tous ces jolis riens , ces boîtes à ouvrages, ces nécessaires de toilette, ces élégantes merveilles, que nous venions d'admirer, étaient sortis.
Long-temps après avoir quitté la ville , nous voyagions encore dans un nuage de fumée. L'industrie qui enrichit les Etats , n^embellit pas toujours les campagnes. Nous avancions dans le pays des forges^ sur un sol tout creusé par des mines de charbon; on s'en apercevait
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à la nature dépouillée, plus de beaux ombrages , plus de verdoyantes prairies : des canaux bordant les grandes routes, courant sur la pente des coteaux, et comme suspendus sur leurs flancs , remplacent les rivières aux gracieux détours; une poussière noire recouvre les arbres et les champs, les maisons des villages n^ont plus l'aspect propre et riche que nous admirions ailleurs. Les femmes , les ea^ fans que Vw rencontre^ ont pris de la teinte du pays ; la fraîcheur anglaise a diq>aru sous la fumée. Les hommes sont sous terre, ou aux feux des forgea ; on en aperçoit à peine quelques-uns.
Du haut des collines , vous voyez au-dessous de vous toute la contrée hérissée des hautes cheminées de forges et de fonderies ; de loin on dirait une ville incendiée au milieu d'un pays dévasté par la guerre. Toutes ces cheminées qui vomissent la fumée et la flamme ressemblent à des obélisques que le feu n'aurait ^u encore détruire, et qui seraient debout parmi les ruines.
En ti^aversaht ces riches et noires campa-
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gnesj nous nous disions : Cétaitainâ que devait être le pays de Moscou , après son patriotique incendie.
Avant d'arriver à Shrewsbury, nous vîmes les petites villes de Wolverhampton , de Shiffnall et de Haygate. Le solml se couchait quand nous parvînmes en &ce ^AtHnghamhause^ château appartenant à lord Berwick y mal située au bas d'une côte assez rapide. Le bâtiment est vaste et élevé, mais n'a aucun caractère. Avant de pouvoir pénétrer dans le parc y nous éprouvâmes quelques difficultés , chose qui ne nou& était pas arrivée y depuis le refiis de M. Maitland à Parckplace.
A AUinf^m'hou&e y la vieille femme qui parut sur le seuil de la loge d'entrée, nous dit que l'o/i fiétaUpas admis. Nous fîmes valoir notre qualité d'étrangers ; à la fin elle consentit à regret y et nous permit d'entrer à pied , et à la ccmdition que nous n'approcherions pas trop du château. Je voulus lui donner une pièce d'argent , elle refusa y et rentra dans sa loge en murmurant quelques paroles entre ses dents. Avec la demi-permission que nous
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aTÎons obtenue, nous ayançâmes dans des allées où l'herbe croissait , et au milieu des pelouses, plates et mal entretenues : une ri* yière y sur laquelle est jeté un beau pont , coupe la grande route y traverse le parc , et vient baigner les murs du château. Par de la le pont> et de l'autre coté du chemin y on a la Tue d'une lointaine montagne qui s'élève comme un haut tumulus dans la plaine ; le soleil couchant la dorait de ses rayons : elle se dessinait sur un ciel de nacre , et je la regardais avec plaisir ^ car elle m'annonçait que j'allais bientôt entrevoir celles du pays de Galles , et dans quelques jours celles de l'Ecosse ! !...
Nous étions encore à qu^que distance du château, quand la vieille portière, croyant que nous avions oubUé notre promesse de ne pas trop avancer^ vint vers nous, et nous rappela , en nous disant que nous étions allés assez loin , et que maintenant il était temps de retourner*
On nous a dit depuis que le noble propriétaire était sur le continent ; que peu de se* ppiaines avant le jour de notre visite , il y avait
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eu à Attingham-house une vente du mobilier et des tableaux. Comme un autre Caleb , la vieille servante du lord ( peut-être sa nourrice), ne voulait-elle pas que des étrangers vissent ( privée de sa splendeur) la demeure de son maître.
L'espèce de ces vieux serviteurs, qui ont fini par &ire partie de la famille , n'est pas encore perdue en Angleterre ; un autre jour , je vous dirai pourquoi.
A peu de distance de Shrewsbury, non loin d'un beau bâtiment qui nous a semblé une caserne, s'élève une belle colonne triomphale, surmontée d'une statue : celle du général Hill, mort à Waterloo. Ses compagnons d'annes ont rendu cet hommage à sa valeur et à $on humanité.
Le soleil s^était couché superbe ; le ciel encore tout brillant de lumière se reflétait dans les eaux de la Severn ^ quand nous arrivâmes sur ses bords. Cette jolie rivière coule au bas d'ujie petite montagne qui porte Shrewsbury, et forme une péninsule qui l'embrasse presque en entier. En passant sur le pont , nous fûmes frappés de l'aspect du paysage, des
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arbres, de vieilles murailles, des fabiiques modernes, d'antiques tours crénelées ; tous ces objets commençaient à se confondre dans les ombres naissantes, et se dessinaient en noir sur le fond gris-perlé du ciel.
'^ Le cœur de la vieille ville est tout-a-&it gothique. Les maisons n'ont sur la rue que des pignons étroits et pointus, tout chargés d'ornemeiis sculptés en bois ; des monstres , des dragons ailés servent de gouttières , et des caryatides peintes supportent les fenêtres arquées ( bove virindoves) du premier étage.
La propreté du pays rajeunit toutes ces vieilleries et les entretient. L'extérieur des maisons dit le temps de nos pères ; l'intérieur, par sa comfortabilité, nous révèle le nôtre.
Nous couchâmes au Lion , et y fûmes à merveille. Le lendemain nous enten^mes de bonne heure le bourdonnement de la foule sous nos fenêtres. C'était^unefoirequi se tenait dans les rues : bœufs, vaches, chevaux et cochons y étaient pressés , sans éti^ confondus. G>mme en France , nous voyions se conclure les marchés en se frappant dans la main , cl
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comme en France, tous les cabarets nous semblaient remplis. Ce qui nous paraissait nou* yeaUy c'était la mise de tous ces fermiers (demimessieurs) en habit bleu ou gris , boutonne et croisé sur la poitrine; une grosse cravate blanche j culotte de velours, bottes à revers et chapeau de castor.
Dans une de nos petites villes de Bretagne, nous eussions vu des vestes de bure, de larges pantalons bruns rayés , et des chapeaux à formes arrondies et à larges bords. Nos messieurs campagnards y nos électem^s à cent écus, auraient eu la tenue des fermiers que je viens d^essayer de vous pendre. En Angleterre, les gens de campagne^ les /?ax^a/i^, n'ont point un costume particulier à eux ; on les dirait habillés avec les restes des villes ; les femmes surtout sont loin d'avoir l'air cossu d^nos fermières. Au lieu de ces hauts bonnets de mousseline ou de ces câlines en frise , qui distinguent les paysannes de nos différentes provinces (et qui ont conservé le type d'une haute antiquité), dans les divers comtés de l'Angleterre, les femmes que nous avons rencontrées à travailler dans les champs, avaient
(le vieux chapeaux de paille, plus souvent encore des capotes de soie noire ^ passées et jaunies par le temps , des robes d'indienne et des schalls , qui semblaient avoir été achetés aux friperies de Londres. Dans ces champs si riches , une seule chose a l'air misérable , c'est ceux qui les cultivent.
Dans des descriptions que l'on vous fera sur r Angleterre , on vous dira que les paysannes n'y portent pas de ces lourds et gros-' siers vètemens de nos femmes de campagne ^ de ces coiffes antiques , de ces jupons qui ne laissent voir aucune forme^ et de ces corsages haut montés. Alors vous vous fîgur^rez^ue les filles des villages anglais doivent ètrebienmieux que les nôtres ; vous vous les représenterez avec des chapeaux de paille , semblables aux bergères de Florian! Détrompez-vous , mon cher ami; les paysannes que j'ai vues sur notre route, et les jours ouvrables et même les dimanches, me mettaient en mémoire les vivandières qui suivent nos régimens.
J'avais fait la même remarque à Londres , où tout est si riche ; le peuple n'y a pas de mise à lui. A Paris, les différens costumes
dommencentà se perdre et à se confondre ; mais il reste encore quelques différences ({ue l^on chercherait en vain chez nos voisins.
Adieu , en voilà bien long ; tuais je vous ai promis de laisser courir ma pensée et ma plume, et j^ai voulu vous redire combien nous avons tous été frappés de cette absence d'un costume paysan et campagnard. Dans quelques-unes de nosprovinces, vous aurez souvent trouvé ce costume laid ; mais cela vaut mieux encore , et va mieux dans les champs et sur le seuil des chaumières , qu'un habit usé et flétri. Adieu encore.
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