‹ Lettres sur l'Angleterre, ouChapitre 14 sur 19 · LB PONT DU MBNAT · texte numérisé non relu

LB PONT DU MBNAT

Plus nous avançons yers le nord, et plus j'aime le pays que nous parcourons j il devient de plus en plus pittoresque , et il me semble qne la verdure des champs a redoublé de fraîcheur, depuis que nous avons traversé les régions noircies et eniumées.

Pour arrivera Havrkstone, résidence de sir Rovrland Hill, le chemin que nous avons suivi depuis Shrewsbury nous a tenus dans une admiration continuelle. A chaque tour de roue, nous avions un nouveau paysage. Quelquefois la route qui se dessinait en jaune au milieu des arbres , avait l'air de finir devant une montagne. On se demandait com-

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ment on passerait outre Arrîyé là, le

rideau se déchirait , et une vue immense apparaissait au voyageur... Cétait tout un pays aunlessous de soi ; bientôt le cadre se refermait , et la voiture roulait de nouveau entre deux hautes collines plantées de mélèzes , depuis leur base jusqu'à le^rs cimes élevées. D'autres fois y le chemin , coupé dans le flanc de la montagne, tournait en spirale , et l'on avait alors d'un côté comme une muraille de verdure, et de l'autre une grande profondeur, au fond de laquelle on apercevait les toits des chaumières , et de petits nuages de fumée bleuâtre s'échappant des cheminées d'un hameau j à ti*avers tous ces enchantemens, nous arrivâmes à un village, et nous n'avions en-* core rien aperçu de la demeure renommée que nous allions visiter; mais à l'extrémité du hameau, nous aperçûmes une charmante mai* son dont la vue donne sur une vaste pelouse : c'est l'auberge Tourne^bride , où descendent les visiteurs de Hawkstone. Nous y entrâmes pour demander si nous pouvions être admis chez sir Rov^land Hill. Après quelques momensde repos, un petit guide nous précédant

nous montra le chenûn : c'était un en&nt de treize ou quatorze ans^ peu accoutumé àmon** trer et à faire valoir les beautés du lieu. Par de petits sentiers de traverse , il nous mena enfin dans l'avenue principale (the grand approadi).

Cette allée qui m'a semblé manquer de largeur (comme la plupart des routes des parcs d'Angleterre) 9 court entre une rivière artificielle et un haut coteau; cet espace est trop resserré, et la pelouse n'a pas assez de développement; mais ce qui est magnifique ^ ce sont les chênes centenaires qui revêtent la pente de la montagne : l'œil pénètre sous leur ombrage, où le gazon s'étend comme un tapis de velours^ Le château bâti en briques avec des omemens en pierres, rappelle beaucoup les constructions du temps de Charles II; il est mal situé , et ne présente que le flanc à la vue principale. Quand nous le vîmes , il était inhabité ; la mère du noble propriétaire craint d'y demeurer à cause de l'humidité : elle vit dans un castel qui est comme une fabrique du parc.

Notre petit guide nous oÛHt de nous con-

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duire dans la grotte; mes compagnons de Yoyage refusèrent, craignant la trop grande fraîcheur du souterrain. Nous né fûmes que deux à le suivre ; à peine avions-nous fait quelques pas , quô.la porte se referma sur nous y et nous restâmes dans Fobscurité la plus com-^ plète ; paa uii petit rayon de lumière ne pouvait venir jusqu'à nous. Je tenais l'habit de notre conducteur ^ et le domestique qui m'a«vait accompagné avait pris les basques du mien ; pendant plus de sept minutes , nous marchâmes inontant et descendant'^ tournant à droite et à gauche, avançant toujoui*s dans les plus épaisses ténèbres. Je comhttesi^ais à trouver cette nuit bien noire , et je pensais dans ces dédales obscurs^ à cette histoire de notre peintre Robeit, égaré dans les <2ata-^ combes de Rome quand sa torche était' ve<^ nue à s'éteindre; histoire si bien redite par Delille. Gonmie lui j'aurais pu dire :

Je ne yoîi qae U naît , n*entends que le silence. .

Nous nous sentions oppressés dans cettd caverne, et nous ne parlions pas plus que nous ne voyions. Tout à coup j'aperçus imer

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lueur rougeàtre : ah! voilà une lampe ! m*écriai*je.... Je me trompaisi c'était un njoa de soleil qui pc^venait dans ces profondeucs à traTers>des vitraux rouges } jamais illusion n'avait été plus complète. Un peu plus loin ^ le jour ne venait qu'à travers des verres bleus; rien de plus mystérieux que la nuance de la lumière dans cet endroit de la grotte... Oh comme une femme vêtue de blanc y aurait eu l'air d'un ange ! Quel beau lieu pour une apparition I Figurez-vous qudqu'un des hâtes de sir Rowland HiU, un adolescent sortant du collège , transporté pendant son sommeil du château à la caverne^ posé doucemmt sur un lit de mousse , il n'a point été révâllé ; tout à coup une musique suave, lointaine , vaporeuse, et çotiuM descendant du ciel| vient ju^u'à lui} des parfums aussi doux que les sons qu'il entende se répandent dans la grotte; il entr'ouvre les yeux, et ce qui les fiappe, c'est cette lumière d'un autre monde , cette lumière qui semble ne pas venir du soleil, ne pas convenir aux vivans, et que M. de Chateaubriand appc^rait la pâle lueur du pays des apfies. Dans ce rayon de l'astre des morts,

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il aperçoit quelque chose qui se meut , et qui se lève de terre; c'est une femioe, die s'a*vance yers lui y elle a soulevé son long voile ; elle est pâle^ mais belle y ses lèvres se sont ouvertes y eUes ont prononcé le nom de cAm qui est venu dormir dans la demeure funèbre

Oh ! comme alors ce cœur, que nous avons pris jeune pour qu'il fût encore plein d'illu^ âons, devrait battre! L'adolescent ne croirait-il pas que c'est la Vierge des premières amours qui lui apparaît! et les idées de mort et d'apparition surnaturelle ne sanotifieraientr elles pas cette vision ?

En marchant dans les obscurs dédales de la caverne, j'arrangeais dans mon esprit des fêtes bizarres et mystérieuses; mais j'arrête les folies de mon imagination, et je vous dirai, mon cher ami, que si j'avais été amusé des illusions delà grotte , je fusfrappéen en sortant de la magnificence du nte de Havrkstoneé Rien de plus pittoresque que la vue qui vous attend quand vous quittez les-ténèbresj d'une esplanade de rochers qui s'élèvent à plus de deux cents pieds au-dessus des prakîes , vous dé-

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couvrez tout le pays. D'un côté, c'est Pimmen-»

site ; de l'autre , un Talion étroit et ressent

entre deux coteaux revêtus de bois de' haute

fiitaie.

En &ce de cette vraie galerie de panorama, les guides vous font remarquer un rocher nu et dépouillé , qui perce le flanc du coteau, et montre sa cime grisâtre bien au-dessus des arbres. Un jour^ un renard, poursuivi par une nxeute noikibreuse et acharnée, après mille détours , après mille ruses pour échapper à ses mortels ennemis , arrive à l'extrême pointe de ce roc, il regarde en arrière et voit comme un mur mouvant qui approche, et qui lui rend toute retraite impossible ; s'il recule d'un pas , il va être déchiré par tous ces chiens dont il. ressent déjà la brûlante haleine... Il n'hésite plus; du haut du rocher, il s'élance. . . la meute animée, altérée de son sang^ se précipite après lui.. • et les chasseurs seuls s'arrêtent au-dessus du précipice, et écoutent avec douleur les cris de leurs chiens expirans.

Depuis ce jour ce rocher s'appelle le rocher du Renard.

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Sur le coteau opposé on aperçoit entourées d'arbres verts de belles ruines : ce sont celles du château Rouge y assiégé par CromwelL La tradition avait dit depuis long-temps , que cette forteresse recelait d'inunenses trésors. La soif de Por avait doublé le courage des soldats d'Olivier. Le royaliste qui défendait le château, vit qu'il n'y avait plus moyen de résister ; mais ne voulant pas se rendre au régicide, il dit à celui qui conunandait en second : « Je vaisme Êdretuer ; tu m'enterreras où était le trésor que nous avons envoyé au roi notre maître. Adieu. Quand je serai mort, obéismoi, ou mon ame reviendra tourmepter tes nuits D. Comme il l'avait promis, le royaliste alla se £dre tuer sur la brèche, et comme il l'avait voulu, il Ait enterré dans la cave du trésor.

Lafortesesse fut obligée de se rendre quelques jours après la mort de son vaillant chef. A peine maîtres de Red-castle, les OUveriens demandèrent à ce qu'on leur livrât le ir^sor. Ils furent conduits au souterrain. La , ils virent une longue et large pierre scellée dans le sol. Cest là, s'écrièrent«ils.... et bientôt

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la pierre fut levée. ... Au lieu d^or, ils ne trouvèrent que le corps de l'officier roj^aliste, sur la poitrine duquel on avait placé y d'après son ordre> cet écrifeau :

Vu trétor ^ c*Mt me bosne com dmte :

J*aî eelle d'être mort Pour Mon Dieu et pom: tton Roî.

Grande et horrible fiit la colère des soldats deCromwellen voyant cette mystification. Its se vengèrent sur le cadavre j fls le déchirèrent et le mirent en mille pièces. On aurait dit qu'ils cherchaient de l'or dans sesentrailles et ses lambeaux de chair.

Voila^ mon cher ami^ les deux histoires que m'a racontées notre petit guide. Il avait ^ disait-il y encore beaucoup de choses à nous -montrer et à nous dire. Mais le temps près-* sait; nous avions Tidée de voir y dans la même journée, la fameuse demeure de lord €rros-« venor, et nous en étions encore loin. Nous avions assez vu de Hawkston pour être con* vaincus que c'est un des plus beaux sites de l'Angleterre. La nature y a tout fait ; ses co-

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leaux y sont A pittoresques , ses rochers A beaux, sa TégéUtion si riche «t A magnifique^ quellionunen'a presque rien trouvé à faire... Cette rivière, qui coule sur un des bords de k pelouse^ est cependant fiite par lui; on s^en aperçoit un peu tcop.

Il était trop tard pour aller vi^ter Eatonbail y réndence A vantée de lord Grosvenori Quand nous arrivâmes à Ghesler , notre hdte, à AlfaîoD-hotel, nous apprit que , passé quâ-^ tre heures du soir, on n'était plus admis. Nous nous en consolâmes en pensant que la vieille et noUe cité de Clhester méritait bien d'être viffltée» Dès les premières maisons , j'avais été frappé de leur aspect iMsarre. Cest la seule ville, où j'aie vu les passans marchw dans les rues à la hauteur du premier étage.... Dans tout le vieux quartier^ les maisons ont des arcades ; mais au lieu d'avoir le trottoir de aea galeries couvertes au niveau du pavé de la rue, ce trottokr est exhaussé sur des boutiques basses , occupées par de pauvres marchands. Les beaux magasias sont au-dessus de ces humbles échoppes et de plain-pied avec le pavé des arcades. Au coin des rues et de dis-

tance en distance, on trouve des escaliers pour monter à ces galeries ^ fort fréquentées )çsoir,

Nous crûmes avoir le temps de visiter , fivaD;t la nuit , U vieille cathédrale ; nouis en-r tendions sa cloche qui sonnait le couvre-feu, et noos pen^pQS que nous y trouverions encore di| rnoode. A travers de petites rues bien, noires, bien étroites, nous parvuimiçs au pied de ce yénérahle monument ; màlgrà l'obscurité, nous ¥oyions le^ hatrtes tours , les .pinacles gothiques et les arcsTboutanâ^ comme découpés sur le ciel. La porte était édtr'ou* verte... • Nous 1^ poussâmes et kléscendiDUBs quelques n^gE*ches. Je ne puis vous dire, (^«r funi, quelle impression de tristesse fe. rès- ^ntis en avançant dans la neC si longne^ si haute et si solitaire! fje Êôbl^ crépiiscule qui pénétrait encore à travers les vitraux per-mutait à demi à l'œil de mesurer la vaste éten4ue çt la triste nudité de cette éghse au'trefois renommée ]..,.. C'était bien l'heure de la méditation j piais ni la vroix de la prièce'^ ifLi le silence, ni le recueillemei^t que l'on aîme ^ feuçoptrer dans le sanctuaire , n'étaient là.

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Deux enfans qui sonnaieiit le couvre -feu , parlaient haut, riaient aux éclats, fl^amu* fiant à se laisser enlever par la corde de la cloche qu'ils agitaient ; on les voyait^ dans les demi -ténèbres, comme deux êtres fantastiques , fai&dets ou lutins de la nuit. Leur voix avait quelçie chose d'aigre et de moqueur dans cette enceinte consacrée.

Avant de rentrer à notre hôtel, mon ami et moi fîmes f en suivant les remparts, le tour de la villeL. Les antiques murailles de Chester sont conservées avec un soin extrême : on dit qu'elles datent du temps de César. Alors qu'elles furent élevées , on n'y marchait certainmnent pas aussi commodément qu'aujourd'hui. Toutes les villes d'Angleterre dont le nom se termine par les deux syllabes cAe^ler^ telles que Rochchester, Winchester, etc. , ont été bâties sur des emplacemens de can^s romains^JLeiBOllààn castra est traduit par chester*

De retour à notre hôtel, il fut vivement agité parmi nous, si nous continuerions notre route vers l'Ecosse , ou si nous nous détournerions de quelques jours, pour aller dans

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le pays de GaUes, Yoir une des aierveilles du monde ; le fameux pont de fer jeté sur le bras de mer, qui sépare l^e d'Anglesea du contH nent britannique

A Ghester , tout tous parle de ce pont ; dans notre salon nous en avions une beHe et grande gravure, et notre bote , homme de goût et d'instruction, nous conseillait fiort de FaUer voir. Moi> je Pavoue^ je penchais , pour aller sans détour et sans délai à Edimbourg. Pavais l'espérance de voir Walter Scott : j'étais porteur d'une lettre qui pouvait me procura accès auprès de l'homme de mon admiration.

Un pont de fer d'une étendue inunense , d'une hardiesse extrême , jeté sur un bras de mer, et sous lequel des vaisseaux de hautbord passent sans incliner ni leurs mats ni leurs voiles, est une mervdlle sans doute bien digne d'être admirée.... Mais approcher un homme de génie , un homme aussi historien que poète, et ausâ poète qu'historien ; un homme qui vit de nos jours, et que l'on croirait contemporain des siècles passés^ eût été pour moi un indicible bonheur ; et puis cette

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^^Ue Ecosse qa'ii a si bien chantée était ajossi toute pleine d'attraits pour moi. Wallace , j'aurais youhi voir ton berceau ; Marie, f aurais Youhi Toir ta prison et ton palais; Holyrood, j'aurais voulu visiter tes grandes salles pleines d'anciens et de modernes souvenirs. Français^ j'aurais demandé à ces écbos s^ils se souvenaient encore du nom d'un Bour* bon ! Stoartiste^ j'aurais cherché dans E&nbourg des descendans de ceux qui avaient Gookbattu avec Charles Edward. Je me se* rais fidt raconter son entrée triomphale dans la capitale de l'Ecosse.... Oh ! comme mon cœur battait à toutes ces pensés! Et comme si ce n'était pas assez encore que tous ces encfaantemens, Ossian me revenait dans l'esprit ; je briflais de gravir ces monts escarpés , tout recouverts de bruyère ; de voir la pierre élevée au guaiier, et d'entendre mugir le torrent. Après toutes les beautés recher* chées et soignées de la civilisation , j'avais soif de quelques beautés rudes et sauvages.

Le projet d'aller admirer le pont du Menay fut abandonné ; il fîit résolu que le lende-

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maib y après avoir visité la splendide demeure dci lordGrosvenorj qous continuerions notre route yers l'Ecosse. Ayant de tous peindre les magnificences d'£atoii-*}iaU ^ je yais essayer de yous décrire , d'après ce qui m'a été dit, le Oaimeux pont suspendu de Bangor ( the famous suspension bridge s^t Bangor.)

On aperçoit ce pont d'un mille de loin , et de cette distance y il ne produit pas grand effet ; il est comme perdu dans l'aspect général du pays, qui est grave, imposant et sévère; mais , arrivé près de ce merveilleux ouvrage de l'homme , l'homme se sent fier , et s'étonne de son propre génie. C'est lui qui a lié ainsi les montagnes avec un arc d^ &r, et jeté un passage sur les flots» Tout ce que le voyageur a lu, quelque brillantes qo'ladent été les descriptions qui lui ont été faites de ce pont, elles sont au-dessous de ce qu'il voit :.8oitquM contemple d'en-bas la hauteur des chaînes , soit que de dessus le pont même il plonge ses regards dans la profondeur qu'il domine, son admiration est au comble. Cette admiration doublerait encore s'il était possible, quand un vaisseau de trois cents tonneaux , avec

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toutes ses voiles déployées , yient à passer sans incliner ses mâts sous le chemin, sus^ pendu ^ qui a cinq cent cinquante pieds de longueur. De la surface des vagues au-dessous du pont > il 7 a cait pieds de hauteur.

Le poids de cet immense ouvrage est de 4>337,a8i livres de fer. La première pierre des piles a été posée le lo août 1819 ; la première voiture qui sdit passée sur ce merveilleux pont a été la malle-poste de Londres à Holy-head, le 3o janvier 1896; et le premier vaisseau qui ait cinglé dessous a été le Sainte Daçidy bateau à vapeur de Ghester.

Alors qu'il n'y avait encore que les deux premières chaînes de jetées à travers le bras de mer, suspendues en feston à une immense hauteur, un cordonnier eut la témérité de se mettre à califourchon sur une de ces chaînes, et de gagner ainsi le milieu de la courbe que son poids lui faisait décrire. Là , assis sur la chaîne supérieure , les pieds appuyés sur celle qui était un peu en dessous, ce jeune témé* raire commença et finit une paire de soufiers, que Ton montre comme une curiosité. Mais je reviens à Ghester, et je regrette, mon cher

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ami, de ne vous aToir parié du pont suspendu que par tradition. Ce que j'essaierai d» tous peindre .d'£«tonrliall Je Pai vu; je vous écris sous llmpression du moment.

De toutes les constructions modernes go^ thiq[ues de l'Angleterre, le château de lord GrosyenQr est ce qu'il y a de plus cité, il n'a qu'une doi|2aine d'années de date, (ki le dirait bâti du temps d'Ëdonard-le-Confesseur; il a coûté dix-huit millions de francs à bâtir; il a cinq cents pieds de Caiçade, et fiiute de hauteur il manque son e0et : on reste stupéfiât devant ses détails, et froid siw son enr semble. On ne sent point devant cette merveille du ciseau anglais , ce que l'on éprouve en fiice de nos châteaux gothiques. L'imposant de C!e gs^nre d'architecture lui vient beaucoup de son élévation ; on est ému aux pieds de ces hautes tours à toits pointus, ou â couronne çrén^ée qui semblent percer la nue ; on ressent comme un saisissement quand on passe sous de sombres porches et sur des ponts-levis pour parvenir à un noble manoir. Mais ici^ on vient sans trouver un ob^ade en iàctd d'un palais découpé en pierre. La plus

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grande partie de ce loiig bâtimeiit n'est qu'un rez-de-chaussée , le centre seul a un premier étage flanqué de quatre tourelles : ce peu de hauteur est fimeste à V effet ^ on admire à froid. Mais quelle richesse de détails, et quel fini d'exécution I quel luxe de pointes ouvragées^' de pinacles se dessinant sm: la nue ! Toute l'étendue des murs est chargée de délicates sculptures, de devises et d'armoiries rappelant les alliances de famille du noble comte deGrosrenor : j'y ai retrouvé les trois fers de lance* L'intérieur du château répond au moins au dehors. Cest vraiment là que tout le luxe des anciens jours est mêlé à toute la re« cherche des temps actuds. Ce vestibule avec ses arceaux, ses svekes piliers, nous a sem* blé petit, quand nous le comparions aux hali's de Blenheim, de Stovre et de Warwick ; il donne dans un long corridor voûté qin parcomt en entier la longueur du château ; ses deux extrémités sont terminées par des rosaces gothiques en vitraux de couleur. A chaque ogive de sa voûte cm voit un écusson en cul de lampe; l'w, l'aaur,le gueul et

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toutes les brillantes couleurs du blason font ressortir ces armoiries.

Les. portes en bois précieux sont toutes dignes d'être admirées ; d'une énorme épaisseur , elles tournent sans effort et sans bruit, et ne laissent pas passer le. plus petit souffle de vent: car n'allez pas croire que dans ces galeries, que dans ces grands salons, il fasse froid sous leurs voûtes élerées; non, mon cher ami , les Anglais dans leur passion pour le gothique, n'ont point sacrifié leur amour du comfottahle^ il se retrouve dans toutes leurs demeures comme le premier ami de la maison.

Tous redire tout ce que j'ai tu et admiré à Eaton-hall, serait à n'en pas finir; je veux cependant ajouter encore deux mots : tout est si bien gothique ^ et si bien, des temps passés y dans le salon de musique, qu'au lieu de piano nous y avons remarqué un orgue* Voyez-vous lady Grosvenor se lever de. son fauteuil à dossier pointu, quitter son métier de tapisserie , traverser lentemait son salon y monter les trois marches de l'estrade et s'as-

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seoir devant le clavier d'ivoire. Ses doigts légers le parcourent , et des sons graves y tristes et religieux s'élèvent sous la voûte do-^ rée. Les chérubins, sculptés sur le magnifique instrument, ont l'air de l'écouter, et de reconnaître quelques accords du ciel !...

La House Keeper^ en nous faisant voir les appartemens, nous parlait avec amour des qualités, des vertus et des talens de sa noble maîtresse. Dans le salon de musique, elle nous dit qu'elle était une des premières orga^ niâtes de l'Angleterre , et que tous les soirs avant les lumières elle aimait à verser son ame (to pour her soul)> en improvisant sur son instrument favori.

La bibliothèque est la plus belle pièce de cette magnifique demeure; des piliers d'une sveltesse remarquable supportent sa voûte; ces colonnes du genre moresque ressemblent à de gracieux palmiers, leurs palmes partent du chapiteau , et vont en s'étalant sur des parties cintrées du plafond; toutes leurs nervures se dessinent «a or, sur un fond blanc. Les livres se voient derrière un treillis doré. Les tables , les meubles de ce salon des Muses

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sont d'une extrême richesse et du meilleur goût : le jour y pénètre à travers les glaces d'énormes fenêtres, et sa lumière se joue sur les dorures et les marbres précieux.

Au-dessous de cette belle bibliothèque est une salle basse de la même étendue, mais avec des piliers plus massifs ; c'est là que dans les jours de fêtes les vassaux de Grosvenor dansent et se livrent à la joie. S'il m'avait été donné d'être riche , comme celui dont je vous décris la demeure, j'aurais aimé à aller m asseoir avec un bon livre dans cet asile du repos, et d'entendre de la les élans de plaisir de ceux que j'aurais cherché à rendre heureux. Il y a un si grand bonheur dans le bonheur que l'on fait aux autres.

Lord Grosvenor jouit de trois cent soixante mille livres sterlings de revenu ; chaque jour ( hors cinq bu six dans l'année ) , il peut dépenser a4>ooo fr. Je ne dirai pas qu'une telle fortune soit le bonheur , mais certes elle peut y aider beaucoup. Si celui qui la possède est égoïste , il peut se satisfaire \ s'il est bon , que de jouissances ! Si j'avais été ainsi courbé sous les bienfaits de Dieu , je n'aurais en qu'une

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craînte, celle qu'un homme vint à mourir de faim dans mes environs \ car tant d'or n'a pas ' été remis à un seul que pour lui. Le comte de Grosvenor le sait ^ et les malheureux s'en ressentent.

On a Youlu mettre la pelouse en face du château, en harmonie avec le genre du bâtiment. Des plates bandes de fleurs , des corbeilles , des buis taillés , rappellent les anciens parterres avec leurs allées droites et leur monotone symétrie* Cette partie des jardins, est mal dessinée et ne se lie pas avec le reste; en généi^ les dehors de Eaton -Hall laissent beaucoup à désirer ; un très beau pont en fer, qui a coûté plus d'un million , est jeté sur la rivière qui traverse le parc : il est fècheux que pour y arriver on ait été obligé de prolonger une chaussée qui coupe désagréablement la pente de la pelouse. Ce pont tu en face et de dessus la rivière , est d'un magnifique effet. Les écuries sont moins belles que celles de Stoneleigh-abbey , et trop voisines du château : nous y avons vu un cheval estime 73,000 fr. £Ues sont aussi bâties dans le genre gothique , avec des créneaux et des mâchi-

coulis, et de belles jportes en bois de chêne sculpté.

Auprès du chenil, je trouvai sur la fenêtre d'un piqueur , un petit livre oii je lus l'histoire d'un ehien : elle était là à sa place , et prouvait que le piqueur cherchait à bien connaître ses administrés...

La voici traduite Uttéralement.

Bedgelert ^ ou Le tombeau du chien.

Voyageur, arrête*toi, et regarde cette vieille chapelle qui parait toute grise dans la verdure du vallon ; c'est un vœu qui l'a fait élever. Un père croyait avoir perdu son fils unique^ l'enfant de son amour lui fut rendu; et la chapelle s'éleva avec le cantique de la reconnaissance paternelle. Voyageur, écoute, voilà comment la chose se passa :

Llevrelyn-le-Grand était intrépide parmi tous les chasseui's , le roi Jean le savait , et lui donna un de ses meilleurs chiens j le beau et rapide Gelert.

Or , le roi Jean vint chez Lle^elyn , et lui dit : Ami , demain nous chasserons; les loups

Sim L'ANCa-ETERBiE. 35^

deyiennent trop nombreux et trop hardis; demain je Terrai avec toi , si Gelert n'a pas dégénéré.

Selon le plaisir de mon maître , répondit liewelyn j et le lendemain , quand une barré d'or parut à Porient ^ tous les nobles vassaux du prince de Galles étaient à cheyal, et les voix de leurs chiens y et les fanfiires des cors avaient éveillé les échos*.

Gomme deux amis qui ont été long-temps sans se voir, le roi Jean et Llewelyn devisaient ensemble en cheminant vers la forêt : ils parlaient de leurs vieilles batailles , et pour quelques instaos.ne pensaient plus à la chasse.

Mais quand on s^arrèta sur le bord des bois y pour diriger et fixer la marche des chasseurs 9 Llewelyn ne vit point près de lui son fidèle Gelert. Gelert^ Gelert, s'écriat-il } mais le chien ne parut pas. Comment tu es en retard, mon beau Gelert? ajouta le prince , toi le plus ardent^ le plus hardi , le plus rapide de mes chiens. .. tu as dormi sur ma peau d'ours cette nuit, et ce matin tu as léché ma main , quand tu as entendu le cor. • • Gelert, Gelert, où peux-tu être?

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ParlaxKt ainsi , Lle-welyn regardait en arrière ^ et du haut du Snowdon il ne voyait point dans la plaine, ni sur le flanc du coteau, ni sur la lisière de la forôt, le chien qu'il aimait comme un compagnon , et comme un don de son maître.

Les cors ayaient sonné le lancer, tous les chasseurs, précédés des chiens , s'enfonçaient dans le fourré des bois. Jean allait en avant de tous, et Llewelyn suivait... Mais il suivait sans ardeur , sans plaisir ^ Gelert n'était pas là , et la chasse était sans plaisir pour Uewelyn inquiet.

Le roi vit la tristesse de Llewelyn , et il lui ^t : Ami , je vois ton inquiétude; laisse-moi avec tes frères , et va chercher ton chien.

Llewelyn répondit : Redouté seignem*, ccmmie il me vient de vous , il m'est bien cher ; puisque vous me le permettez , je vais le chercher. Et piquant des deux^ il retourna vers son manoir.

Or, il trouva Gelert à son manoir ; en arrivant , il le vit sur le seuil : Que fais^tu là , mou vteux?s'écrialeprince. Et Gelert, en agitantsa queue, vint pour lécherla main de son maître.

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Mais le poil blanc de Gelert était tout taché de sang....

Qui t'a blessé? demanda Lleiirelyn. Le chien se coucha par terre et lui lécha les pieds. Lie* welyn vit alors que tous ses membres étaient ensanglantés.

Viens, viens, dit le pnnce. Et il marcha rapidement vers la salle des gardes, et Gelert le suivit.

£n passant devant la chambre de son fik, il voit encore du sang. La porte était entrou* verte , il la pousse : O désespoir ! le berceau de son Edviin est renvei^, les couvertures brodées par sa mère sont là en lambeaux , déchirées et ensanglantées.

Edvirin ! Ëdwin ! crie le père en délire , £dwin J mon en&nt , réponds-moi ! .... Pas une voix ne répond. Mon fib a été dévoré , cruellement dévoré ! Et sa main plongea son glaive tout entier dans le flanc de Gelert ; et Gelert mourant vient tomber aux pieds de Llevirelyn qui le repousse en criant : Tu as tué, tu as tué mon fils !

Oh ) alors quels tristes gémissemens fit en* tendre Gelert ! N'ayant plus qu'un instant à

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vivre^ repoussé par son maître , il va tomber auprès du berceau renversé ; son dernier cri est si déchirant , qu'il réveille Tenfant de Lle^ v^elyn qui dormait caché sous le berceau.

Oh! maintenant le cœur de Uevrelyn est prêt à se briser de joie ; car le père a entendu le cri de son fils ; il a soulevé le berceau, et là, près d'un énorme loup étendu mort , il a vu son Edwin lui sourire et lui tendre ses petits bras.

Le sang que llewelyn a vu sur Gelert n'était pas celui de son enfant , c'était celui de ce loup que Gelert avait terrassé et tué alors que l'animal iîirieux s'élançait sur le Ut de son jeune maître.

Malgré le bonheur d'avoûr retrouvé son en&nt chéri, Llevirelyn fut triste dans ce jour de joie. Gelert, son fidèle Gelert, avait été tué de sa main , avait été mal jugé par lui; cette pensée pesait sur son cœur, elle y resta toujours.

Brave et fidèle ami , tu auras un tombeau , s'écria le prince ; tu as sauvé mon fils , et moi , je t'ai donné la mort; brave et fidèle ami , ton nom sera gravé sur la pierre pour dire que tu as sauvé mon fils.

SUR l'anglbtbrre. 36i

£t aupi^s de la chapelle que Llewelyn fit élever à Dieu , il fit aussi construii-e un beau tombeau où les os du chien fidèle ont été déposés. Depuis ce jour , le prince chasseur n'aima plus la chasse , et à un arbre qui étendait ses vieilles branches sur la pierre appelée B£D«£L£RT (ou ^ Tombe de Gelert)^ il suspendit son cor et son plus beau costume de chasse j et sur ses vieux jours , il aimait à amener Edwin prier dans la Chapelle du FœUj et quand ils en sortaient, on les voyait tous deux s'asseoir sur la pierre de Gelert.

Nous lûmes cette histoire en revenant d'£aton-hall à Chester. Je vous l'ai racontée comme je l'avais traduite en com^ant.

Nou^ ne fîmes que nous reposer quelques instans à Albion-hotel. £n traversant la longue ville de Chester, je remarquais sur les murs de quelques maisons et aux coins de plusieurs rues^ des sentences de l'Écriture-Sainte, écntes en grandes lettres et qui pouvaient être lues de loin :

Pécheur, fais pénitence , le jour du Sei" gneur estprocJie.

Tu as été pesé et troupe légers si tu ne te

362 LKTTBJBS

repens y P enfer sera ion éternelle demeure.

L'orgueilleux n*entrera point dans le royaume du del.

Souvent la même sentence était répétée sar plusieurs maisons de suite. Je ne pouvais m'expliquer cet usage. Quelqu'un me dit qu'une secte très en vogue venait de &ire une espèce de mission à Chester, et que, pour laisser le souvenir de ses instructions, elle avait inscrit ses maximes sur les murs y en attendant qu'elle pût les faire pénétrer dans les cœurs.

Nos journalistes libéraux, qui déclament tant contre nos missionnaires , feraient de beaux articles contre ces/>n^//^5 nomades y s'ils s'avisaient d'écrire les textes de leurs sermons sur les murs d'une ville ! !

Adieu ; il me reste à vous dire que les principaux objets et articles du commerce de Chester y sont des gants très renommés , et des pipes à tabac... Ingrat et étourdi que je suis ! ... et son froiaage que j'oubliais ! ! Adieu .

SUR L'ANGLETEBnE. 3G3

£a avançant vers liverpool, où nous devions coucher, nous nous apercevions du changemept des campagnes; elles connnençaient à prendre l'aspect des environs de la mer «Sur notre gauche, nous voyions à l'horizon les montagnes du pays de Galles , et en fiaice de nous, l'embouchure de la Mersey. Gomme nous avions passé une grande partie de la matinée à Eaton^HaU^ il nous restait peu de temps poiu* visiter le château de sir Thomas Stanley y qui se trouve à peu de distance de la route que nous suivions. Nous avions

recommandé à nos postillons de nous faire passer devant Hooton-Hall; je ne sais s'ils l'avaient oublié, mais ils ne s'arrêtèrent point pour nous dire : Yoici ce que vous voulez voir. Avec une extrême vitesse et sans demander aucune permission , ils firent passer notre voiture entre deux jolies loges de parc. Nous ne voyions rien que de beaux arbres, leur épais ombrage finit tout à coup , et nous voilà sur une belle pelouse en £aice d'un joli cbâteau. Je me levai pour demander si c'était là la demeure de sir Thomas Stanley? Le vent emporta mes paroles^ et nos postillons trottant toujours ne me répondirent pas. Alors je me retournai pour revoir le château j mais nous étions rentrés dans le fourré des massifs , et tout avait disparu. Ça fut pour nous comme une courte vision. Je me rappelle cependant que cette jotie résidence s'élève entre deux bois de hante futaie, et que derrière le château on aperçoit la belle rivière Mersey avec sa large embouchure et ses mille vaisseaux.

Vers les six heures du soir, nons parvînmes en face de Liverpool. Quelques maisons se trouvent sur la rive opposée à la grande cité ;

SUR l'anglètbriib. 365

c'est là que Ton s'embarque pour trayerser le fleuve. Avec une cinquantaine de passagers > notre voiture et nos chevaux , nous entrâmes dans un bac à vapeur (i) , et en moins d'une heure, nous fûmes de l'autre côté de l'eau. A travers la forêt de mats qui bordent les quais> nous voyions la foule des ouvriers des manu*- (actures qui, ayant fini leur journée , venaient pour se récréer, voir le mouvement des flots et des voyageurs. Entre ces vagues agitées et ces êtres qui voyagent toujours pour ne jamais arriver au repos, il y a quelque ressemblance. Le vent soulève et tourmente ces ondes , et la soif de l'or met en mouvement tous ces hommes !

En général, on aime à voir cette foule des villes; moi, elle m'attriste. Est-ce parce que je me rappelle les premiers rassemblemens de notre révolution? Je ne sais ; mais ces masses de peuple ne me donnent ni des idées de bon-

(i) En fidt de moyens de voyager, noofl avons trop rarement l'avantage sur les Anglais, pour que je ne dise pas ici que le bac de lâverpool est bien inférieur à celui de Bordeaux.

366 L6TTBBS

heur, ni des pensées de joie. L'aspect d'une grande cité peut être curieux et imposant ; je ne puis le trouver gai. J'avais , en débarquant à liverpool, le cœur serré; c'était comme si j'avais deviné le lendemain.. . .

D'immenses magasins bâtis en briques et d'une couleur sombre , ^ns la moindre apparence d'architecture, forment les rues que nous suivîmes en quittant le port. A deux des meilleurs hôtels nous ne pûmes être reçus. Cette grande et importante cité qui compte déjà cent quarante-deux mille habitans , reçoit journellement de nombreux étrangers.

Cest le rendez-vous des cdnunis voyageurs des deux mondes.

Il y a un siècle , Liverpool n'était rien^ aujoui^'hui c'est la seconde ville de l'Angleterre ; vers son centre , qui se trouve le point le plus élevé, les rues sont larges et fort animées par le commerce : les boutiques nombreuses et riches ; on y voit aussi quelques batimens qui visent au genre monumental , entre autres la Bourse , vraie cathédi*ale d'une ville de marchands. On cite encore aux étrangers, l'Hôtel-de-Ville , une halle aux blés,

mm l'Angleterre. 367

des fomlenes de canons, des manu&ctures de porcelaine, des raffineries de sucre, des brasseries, un hôpital pour les aveugles, et des chapelles pour toutes les communions ; des temples pour toutes les erreurs de l'esprit des hommes ! 1 Quand nos pères bâtissaient des villes, ils élevaient aussi beaucoup d'é* glises ; mais comme ils avaient la conscience de la durée de leur culte > ils consacraient au Dieu de V Eternité des monumens qui traversaient les siècles^ et résistaient au temps. Aujourd'hui, tous les difFérens sectaires sem* blent savoir que leurs religions improvisées seront éphémères y et ils ne se donnent pas la peine de lui élever des temples durables. Tous ces lieux de i-assemblemens prétendus religieux sont pauvres, mesquins et bourgeois, et ne valent pas que le voyageur se détourne d'un pas pour les visiter^ qu'y verrait-il? Le néant ne ci*ée pas. Gomme je vous l'ai dit , mon cher ami, nous étions arrivés le soir; avant que nous fussions installés , la nuit vint, et nous renumes au lendemain toutes nos explorations. Le lendemain, le soleil se leva dans toute la gloire d'une belle journée de

368 LgTTRES

mai. Nous approchions de l'Ecosse; dans la journée qui commençait si douce et si pure , j'allais revoir Stbny-hurst où j'ai été élevé : Stony-hurst, asile de tant déjeunes Français, qui, ainâ que moi, y avaient reçu Tinstruction que nos parens ne pouvaient plus payer. Je savais que j'y retrouverais encore quelques-uns de ces bons pères qui nous avaient répété si souvent : Aimez Dieu, aimez le Roi, vous êtes exilés, vous êtes devenus pauvres pour la foi, restez avec'nous, nous partagerons ensemble le pain que la Providence nous laisse. ]jes Anglais fidèles ont ausà connu des jours mauvais; comme vous ils ont été proscrits et persécutés , jeunes Français, ayez bon courage, étudiez, travaillez avec zèle et ardeur , le temps viendra où la France aura besoin de vous. Malgré tous ses crimes elle esttoujoiu^ votre patrie : vous devez aspirer à la servir, et l'aimer encore.

Les bons pères qui nous donnaient ces enseignemens, nous apprenaient aussi que l'ingratitude est le vice des âmes basses... Je suis rasté reconnaissant , qui m'en fera un crime?

Vous concevrez, mon cher ami, tout mon

SÛR l'anglbtbrre. 36^

mnpressement à ravoir le collège de Stonyhurst, situé entre la petite ville de Prestoh et celle de Glithero : il se trouvait très peu hors de notre chemin. Nous devions aller coucher à Lancaster, et mes compagnons de voyage avaient bien voulu consentir à ce que j'allasse revoir des lieux qui me sont toujours restés chers j d'ailleurs cette partie du Lancashire ne nousétait paStout-&-fait étrangère. Dans la petite ville de Glithero, nous aurions eu mie tombe de famille à visiter^ celle dé

lord et de lady S Si loin du pays natale

il m'ete été doux d'entendre y après trente ans, dire du bien de la soeur de ma mère !

Il m'a Êdlu renoncei* à tout cela.

Nous étions loin de TAnjou, nous aviomf voyagé vite ; mais les mauvaises nouvelles vont vite aussi. Des lettres qjM nous reçûmes de France au moment de monter en voiture nous firent renoncer à poursuivre notrô voyage. C'était un voyage de plaisir , nous ne pouvions plus le continuer , car le malheur le plus cruel venait de frapper mes amis. . * Nous fûmes alors tous empressés de retour^ ner auprès de ceux qui restaient. Nous mon-»

ai

370 LETTBBS

tâmes en Toiture j mais, au lieu de prendre le chemin d'Ecosse, nous suivîmes celui d'York. En retournant vers Londres , mes pauvres compagnons de voyage ne pensaient plus à rien j je ne pensab plus cpi'à eux , et pour les tirer un peu de leur douleur, je disais tout haut à M. Châtelain ce qu'il y avaità voir sur la route; mais à travers leurs pleurs , ils ne r^ardaient pas. Nous traversâmes la petite ville de Prescott, fameusepour sonhorlogeri^; Warrington , renommée pour ses toiles à voiles y sans nous arrêter autrement que pour changer de chevaux. Il en fut de même à Manchester , si long et si large , si riche et û populeux , et qui joint au titre de la ville la plus manufacturière de l'Angleterre l'honneur d'une haute antiquité. Il eût été curieux de visiter cettenobleetindustrieuseciiéjàbeaucoup de manufactures et d'usines, elle unit beaucoup de beaux établissemens. Elle a une académie et de belles églises. Manchester existait avant la conquête des Romains. Chose étrange! elle n'est pas représentée au parlement, malgi^ tous ses titres et ses cent onze mille faabitans. Je remarquai, dans ses rueset daufi ses belles

SITU Xi'akglbterrb. 371

places publi(pies, beaucoup de soldats : s^l j avait encore de la sédition parmi les ouTriers, elle était bien silencieuse.

Avant d'arriver à Rocbdale, je vis dans une vallée au*-dessous du chemin , des champs entiers qui avaient l'air couverts de neige ; en approchant , je distinguai quec'était des pièces de flanelle étendues à blanchir. Cette partie de TAngleterre est renommée pour les étoffes ^ ce genre. Cest là que se fabriquent tous ces suaires qui servent à enseveUr les morts ; car vous vous rappelez, mon cher ami, que le commerce anglais a appelé la mort à l'aide de son industrie et de ses manu&ctures ; vous savez qu'il y a des arrêtés du gouvernement qui ordonnent que tout mort soit revêtu d^un suaire de laines et ce serait \m luxe fort cher, que de se fiedre ensevelir dans de la toile.

Le pays entre Rochdale et Halifax, est ce que j'ai vu de plus triste au monde : nous le traversions le soir , nous ne parlions pas ; car il y a des douleurs auxquelles il ne faut pas de paroles. Tout ce que nous avions sous les yeux était aride et triste ; le pic que nous montions lentement est une longue montagne

OÙ il ne pousse que de chétives bruyères à fleurs couleur de pourpre. On Toyage au milieu de cette stérilité pendant quatre ou cinq heures. Bu haut de ce pic , je regardais la désolation du paysage ; je le trouvais bien en harmonie avec notre journée : le ciel encore un peu éclairé par un reste de lu* mière, se reflétait dans de petits lacs, qui étendent leurs eaux dormantes entre les différentes crêtes de la montagne. Dans plusieurs parties la route tourne en spirale, et d'un coté domine une grande profondeur. Pour avertir le voyageur du danger qu'il pourrait courir pendant la noit , on a placé de distance en distance de longues pierres : ces hautes bornes d'une teinte blanchâtre me semblaient dans l'obscurité une procession de fantômes remontant de la vallée des Suaires et suivant le même chemin que nous* Il éteât toutà-Êdt nuit^ quand nous arrivâmes à Halifax. Le lendemain quand j'ouvi*is ma fenêtre, je vis que cette ville est entourée de toutes parts par de hautes montagnes : le soleil levant donnait sur leurs cimes , mais la profondeur de la vallée était restée sombre , comme

stjR l'angleterue. 373

une ame dans laquelle la joie n'est pas encore descendue ; quelqqes-uns de nous allèrent visiter une grande et magnifique halle, d'une singulière construction^ une cour en carré long , tout entourée de portiques ; sous chaque arcade il y a une chambre où sont déposées les étofiès de laine fiibriquées dans le pays } c'est comme un petit Palais-Royal , mais sans bruit , sans mouvement et sans luxe ; les étoffes mises en vente ne sont pas même déroulées* Nou8.en achetâmes , elles ressemblent à du damaS| et quand elles sont teintes eHes produisent de l'effet. L'usage que l'on en &it pour meubles est devenu si général en Angleterre^ que dans les plus petites aubei^es nous Qn voyions^ soit pour rideaux, soit pour recouvrir les sophas et les fisLuteuils» Pardessus lés portiques , nous apercevions tout à l'en*tour de nous les pics des montagnes que nouis avions descendues de nuit, nous étions tout étonnés de nous, trouver si bas. Un pareil lieu eût été beau pour un couvent de Trapfàstes : à la place de la piété, l'industrie est venue s'y établir ; eUe profite de tous les oourans d'eau qui descendent àfia montagnes. Le solitaire

374 liETTRES

chrétien y eût trouvé de belles et grandes pensées , le commerçant y &it de bonnes af&ires.

Notre Toiture fut long-4emps à regagner la crête des monts qui formaient une barrière entre nous et le monde. Nous -vîmes la petite ville de Blandford, où Ton falnique des boutons de métal, et Leads , renonamée pour son commerce de draps et de tapis. Il est à croire que les manufactures de tapis auront une longue activité; car nous ne sommes pas entrés dans une seule maison ou nous ayions pu voir le plancher à nu. Partout, dans les plus modestes auberges des petits villages^ nous trouvions des tapis, et dans Pescalier, et dans noschambresaveclehtà colonneseti rideaux de baôn ou d'indienne lustrée.

A Tadcaster, nous passâmes sur un très beau pont jeté sur le Wharf. La culture des champs , généralement si remarquable en An* gleterre, l'est plus particulièrement encore dans le YorksUre. Cest le comté des gentlemen /armers par excellence : chaque pièce de terre a l'air d^un cane de jardin très soigné ; et roulant sans i*«icontrer ni un cahot,

suB l'angletbbbe. 375

ni une ornière, nous pouvions nous crmre dans les allées les mieux entretenues.

La plaine ou Tallée y dans laquelle la vieille et noble cité ^York Relève , est la plus vaste de PAngleteire; quelques écrivains anglais avancent même qu'il n'y en a pas en Europe une autre aussi étendue. Ce que je crois pouvoir assurer, c^est qu'il n'y en a pas une aussi bien cultivée. De cet immense plateau parfaitement nivelé , le voyageur , sans apercevoir encore aucune des maisons de la ville , voit quelque diose de noir se dessiner sur le ciel : on 'dirait un vaisseau en pleine mer, se montrant à l*horizon; c'est la cathédi^ale, la merveille de l'Angleterre. Avant d'arriver à Chartres , on voit ainsi long-temps d'avance les hautes tours de Notre - Dame. Mais la plaine qui avoiâne York me plaît bien autrement que la monotone fertilité des champs de la Beauce.

York est une des plus nobles cités de la Grande-Bretagne ; elle donne son nom au second fils de ses souverains : long - temps elle fut surnommée la capitale du Nord j ses magistrats ont d'honorables privilèges, et des antiquaires prétendent qu'elle a été bâtie par

37^ LBTTRBS

les Roniains , sur le plan de Rome. Ce serait une preuve de plus que la gloire des conque^ tes n'eflface point le souvenir de la patrie au cœur de9 soldats. Tous les peuples conquérans ont élçyé ^ur les terres dont ils s'emparaient des villes comme leurs villes , et leur ont donné des noms seinblables aux noms qu'ils avaient entendu prononcer au pays natal.

}I reste encore d'an^ques murailles qui redisent bien toutç l'ancienneté d'£boraçuI^ ( ftajourdliui York ) j| et de belles portes de ville. On m'en montra une appelée Mictlegate^ et que l'on me dit être de construction romainç. Je n'e^i crois rien. Çest sur cette porte que la tête de Bichard ^ duc d'York, fut placée après la bataille de Wakefield. Dans son ambition, il avait rêvé la couronne d'Angleterre. Par dérision > on mit sur sa tête pâle et défigurée un diadênie de pç^pier doré.

Shakespear fait allusion à cette sanglante moquerie, quand il &it dire à Marguerite : Qffivith his headf and set it on York gaiesj §o York may oçerlook the town ofYork!

Emportez sa tête ! mettez -la sur une des

SUR L^ANGLETBBBB. 877

portes (/' York^ York surçeillera ainsi la vUle d'York.

Auprès de ce trophée on en avait placé d'autres de la même espèce : la tète du jeune comte de Rutland , second fils du duc d'York, et celles de Salisbury, limbric et Ralph Stanley.

A un mille et demi de la yille y on remarque dans la plaine trois collines de forme régulière, et qui fiuiBnt, à ce que l'on prétend, élevées par des soldats romains; elles portent le nom de collines de Sévère , et seraient , si l'on en croit la tradition , le tombeau de cet empereur mort à York. Un autre César, (Constance Chlore , est aussi mort dans cette ville; son fils Constantin y est né dans l'année 517a. L'impératrice Hélène était du même pays. Le &mèux Alcuin, précepteur de Charlemagne, vient ajouter son nom à tous ces noms illustres.

Les champs qui environnent la vieille cité ont été rassasiés de sang. Cest là que les fiimeuses roses blanche et rouge ont été cueilfies, non pour servir à des fêtes, mais pour être arborées comme cocardes ennemies par les maisons d'York et de Lancastre. A quatre

lieues d'York , il y eut alors une sanglante bataille où 36,oob Anglais furent tués.

Lé 3 juin 1649 , Charles V passa une revue dans les landes dé Heworth ; 70,000 hommes déterminés à soutenii* sa cause étaient sous les armes. Son jeune fils, depuis CSiarles II , était à ses côtés, suivi par une troupe de cent cinquante chevaliers bouillant d'ardeur et brillant d'acier et d'or.

Quand le monarque et le prince parurent dans la plaine , un tel cri d'amour et d'mithousiasme monta vers le ciel, que Charles s'arrêta et dit à son îi\s\ Oh I il est doux éPétre mmé ainsi!.: Et l'enthousiasme du peuple s'accrut de l'émotion du roi , et les cris : God bless ihe King ! god bless the King ! redoublèrent....

Deux ans plus tard, à peu près dans ces mêmes parages, les troupes du parlement et celles du roi se rencontrèrent. Chaque armée comptait au moins 95,ooo soldats. Les par- Ifflnentaires avaimit pour cri de guerre : Dieu avec nousj les royalistes , Dieu et le roi. Malgré la justice de leur cause > ces derniers furent défaits.

On Martton^healh Met front to front ^ ihe ranks of Death ; FUntri^'d Ae iriunpett fiêrce , andnow Fir'd was each eye , andflush'd Mch hroW" On Either side hud elamoun ring , God and the cause! — God and tho kingl JiightEnglMaU, they BuA**d to Uows, fViA naiight êo mn y andaU to lou»

Seott's, RoKeb),

York 86 distingua toujours par son attacbement à la cause des Stuarts ; plus tard, en 1745, cette ville vit exécuter dans son sein vingt-deux stuartistes pris les armes à la main^ combattant pour le petit-fils du roi décapité. On plaça sur une des portes plusieui^ de leurs têtes; mais pendant la nuit elles furent enlevées, et quand le jour vint on trouva à leur place des palmes, comme celles que les premiers chrétiens jetaient sur les tombes des martyrs.

Mais, cher ami, je m'étonne de vous en avoir écrit û long sur York, sans vous avoir dépeint sa magnifique cathédrale. Les anciens habitans de Jérusalem n'étaient pas plus fiers de leur temple que les habitans d'York ne Pétaient de leur antique église.

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Je dis 71^ Pétaient; car vous vous rappellerez avoir vu dans les journaux, il y a à peu près un an , que le fisuneux Yorh^minster avait été presque entièrement détruit par le feu; je vous raconterai dans ma prochaine lettre quel a été le nouvel Erostrate qui a voulu anéantir le temple orgueil du culte protestant, et jadia du culte de nos pères. Adieu.

sun l'anglbtërbb. 38i

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