‹ Lettres sur l'Angleterre, ouChapitre 5 sur 19 · LETTRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE VII

Windsor....

Lorsque f arrive la nuit dans un lieu que je ne connais pas , je ne puis me résoudre à attendre le lendemain. Ne voyant pas , je cherche à deviner le paysage. Monté dans ma chambre à l^ôtel du ch&teau de Windsor, je

m'empressai d'ouvrir ma fenêtre Oh!

conmoe j'aurais voulu un beau clair de lune ! mais point du tout ; le firmament d'un bleufoncé n'avait même pas une étoile; à la longue cependant mes yeux s'accoutumèrent à l'obscurité, et je finis par distinguer à l'horizon les hauts et magnifiques arbres du parc royal y qui se dessinaient en silhouette sur le ciel; la nuit était d'un grand calme, toutes les lumières que j'avais vues pendant quelque temps briller aux fenêtres s'étaient éteintes.

Le repos régnait partout^ mais nulle part aussi profondément qu'eu face de notre hôtel; à la lumière blancke du gaz , je vis que nos plus proches voisins étaient les morts.

Noiîs n^étions séparés d'un cimetière que par la largeur de la rue ; en Angleterre cette Tue-la ne gène plus. Les pierres tombales placées debout étaient à moitié éclairées par la lueur des réverbères : une église s'élevait au milieu du champ funéraire ; elle étak sombre et sans aucune lumière. Dans un pajB catholique, j'aurais aperçu une petite lueur à travers les vitraux , celle de la lampe du sanctuaire. Ici tout était mort !

Pendant que je laissais ainsi errer m^ reg^Eirds et mes pensées , j'entendis des pas mesurés retentissant sur le pavé des rues : c'était une patrouille, les baïQimettes brillèrent en* passant sous les lampes. Aloi^ je me rappelai que j'étais dans une résidence royale.

Les Anglais y en parlant du château de Windsor, l'appellent l'emblème de leur constitution , ils y trouvent tous les caractères de force , de grandeur et d'antiquité.

Edward4e*Gonfe89eur avait fait don de

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la colline et des terres de Windsor à l'abbaye de Saint-Pierre de Westminster : mais Guillaume «le -Conquérant trouva ([ue ce site oflft^it une trop belle position militaire, pour y laisser de tranquilles religieux ; il leur concéda d'autres terres en Essex , et bâtit sur la hauteur qui dôtaiine la plaine une imposante forteresse , qui a été comme le noyau des immenses constructions que nous voyons aujourd'hui.

Cette demeure a eu tant d'attraits pour les rois qui s'y sont succédé, qu'il y en a eu peu qui n'y ait ajouté quelque chose ; mais chacun d'eux a suivi la pensée premièi^ , et dans toutes ces constructions de divers princes et -de diflfoentes époques, on né remarque pas dé discordances.

Henri I*' épousa Adelaïs de Lorraine dans la belle chapelle qu'il venait de construire ; Henri II , en 1170 y tint un grand parlement , Ofùsétrouvaitot tous les hauts et puissans barons d'Angleterre ; et conbne pour prouver que les concessions ne sauvent pas les rois des exigences de leurs sujets , Je$tt4anS-Terre , lin an après la promulgation ofthe far famed

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magna charta, fut asàégé dans le château dd

Windsor par ses fiers et insatiables Tassaux^

Edward 1*% Edward II y Ceôsaient de cette forteresse leur principale réâdence. Le &meux Prince Noir y est né j en y Toyant son buste , les champs de Poitiers nous sont revenus dans la mémoire, et nous n'avons point maudit le vainqueur d'alors. Il savait si bien honorer le malheur; je me le représentais debout et découvert servant le roi prisonnier* Pour vivre dans les âges à venir, une noble action est un aussi sûr moyen qu'une grande victoire.

En i644) la reine Marie, et son époux, Philippe II d'Espagne, firent leur entrée so^ lennelle à Windsor. Les archives de cette ville racontent en détail toutes les magnificences de ces réceptions Elles conservent aussi les récits des malheurs de Charles I*' y dans les premiers temps de son règne, il s'était pluà embellir ce palais, et il fîit gardé prisonnier dans ces m&oaes salles qu^il avait décorées pour des fêtes.

Charles. II y vint ensuite après tant de malheurs, il y apporta trop de dissipation, il y

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fit de grands trayaux , et de tous les rois qui ont traTaillé à embellir Windsor ^ il est le seul qui en ait un peu dérangé l'harmonie : au lieu de fenêtres gothiques il en fit faire de cintrées^ d la française , qui ne sont plus à l'unisson ayec les vieilles murailles. Mais je dois ajouter que si le léger et insouciant monarque a porté atteinte à la beauté extérieure du châ^ teau , il en a richement décoré l'intérieur : en le visitant, on voit que Charles se souvenait des palais étrangers. Des peintres fi'ançais et flamands, des décorateurs de Paris étaient venus à son ordre remplir les vides de spoliation faits par le long parlement.

Ceux qui tuent les rois s'enrichissent d'ot^ dinaire de leurs dépouillée ; mais heureusement que ces fortunes amassées avec des mains ensanglantées , ne durent pas long-temps. Parmi les ré^cides de 1648 et de 1798 , j'en connais peu auxquels le prix du sang et le produit des rapines aient prospéré; For s'est ea allé de leurs &milles , et la tache de sang leur est restée rouge et ineffaçable comme celle de lady Macbeth. Dans un siècle tout positif, il n'est peutrêtre pas inutile de prouver que

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le crime n'est pas une bonne spéculation* Depuis le règne de Ghaiies II jusqu^à celui de Georges III , peu de ckangemens ont été faits à Windsor. Tout accablé sous le poids de sa cruelle maladie, Georges s'occupait de réparer la belle et magnifique chapelle attenant au château, et le Élisait arec ses propres deniers 'y courbé sous la main du Seigneur , le vieillard roi sentait le besoin de ta piété : et il n'était donc pas si insensé ; car il recourait à la sagesse étemelle.

Je Tai dit ailleurs, (îeorges lY a apporté sur le vieux trône d'Angleteire l'élégance du prince de Galles. Les puritains politiques de son royaume lui reprochent son luxe ; sous lui, la cour de la Grande-Bretagne n'a plus l'air bourgeois. Cest à regret qu'il habite encore quelquefois le triste séjour de Saint-rJames ; Brighton et Windsor sont ses deux résidences favorites. Ce qu'il fait faire au palais de ses prédécesseurs porte la preuve de son bon goût. La nation anglaise a voté en 1824 3oO|poo livres sterlings, pour réparer l'antique séjour de ses rois : avec ses idées libéra-' l^Ji^eMea, de la vraie libéralité^ et a pensé que

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les ^Mux npLoniiineiis nationaux deraient être entreleous anx frais des peuples , dont ils redisent Phistoire.

En France, nous avons des gens qui disputent sou à sou la majesté du trône, ils Tondraient en arracher tous les rayons. Dans leurs économies, ils étendent la main et sur le siège sacré des rois, et sur les saints autels de Dieu ! En Angleterre, on b&tit des palais , des églises, et Pon ne déclare pas la guerre aux châteaux ; plus tard, j'en dirai la cause. Pajoute seulemoit que les grands enseignemens, que les sévères leçons données par notre révolution , ont été mieux entendus de nos voisins que de nous ; ils ont vu que lorsque l'on sapait les trônes et les autels , on amenait le malheur des peuples; et pour protester contre les principes des niçeleurs français , ils ont ajouté des marches à leur trône, et des temples à leur sol. Dans leur frayeur d'une république comme celle de Robespierre , ils ont, pour ainsi dire , voulu prêter de la force à Dieu et au roi.

Cest dans cette belle chapelle de Saint-

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Georges ^ réparée par l'aïeul^ que j'ai yu le cercueil de sa petite-fille ; jamais aucune princesse d'Angleterre n'a laissé d'aussi profonds regrets que Charlotte, princesse ^de Saxe- Gobourg. Les Anglais rêvaient en elle une autre Elisabeth , et déjà elle avait des quahtés. et des vertus que la fille de Henri YIII n'a jamais possédées.

La princesse Charlotte dort dans le caveau fait par son grand-père, et son petit en&nt repose sur son sein* Dans ce dortoir royal ( nyyal domdtoTy )^ sa famille ne lui manque pas : près d'elle , on voit les cercueils de sS tiCnte , la princesse Améfie, de ses oncles , les . ducs d'York et de Kent; de sa grand'mère, la reine Charlotte, et de son grand-père Georges IIL

Ce caveau a été creusé à l'endroit même où Henri Y II voulait que fôt placé son tombeau, avant qu'il eût eu la pensée d'élever a Westminster sa magnifique chapelle. Cet espace étant alors resté sans destination , le superbe cardinal Wolsey l'obtint de Henri YIII , et déjà, dans sou fol orgueil^ il s'élevait un somp-

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tueux tombeau : la disgrâce lui vint avant la mort, et il T^apu dormir son sommeil dans le mausolée qu'il s'était préparé.

Le morceau de terre qui lui avait été concédé retourna à la couronne. Charles I*', qui n'entrevoyait pas non plus son avenir, pensa à ce lieu pour y Ëdre sa tombe ; mais la tempête i^éleva, et ce fut un écfaafaud qui liû fut donné.

Jacques II, qui ne pouvait aimer la religion des assassins de son père, pratiquait dans cet endroit retiré la vieille religion des rois d'Angleterre ;il croyait pouvoir adorer Dieu à la manière d'AUred-le^Grand et d'Edouardle*Gonfesseur j mais son peuple révolté ne voulut pas lui laisser cette liberté, et pendant que Jacques entendait la messe devant l'autel qu'il avait fait dresser sous ces voûtes , une sédition éclata; les vitraux de la chapelle furentbrisés, et les saints omemens profanés ou volés Yoilà la tolérance des révolutionnaires de tous les temps , et de tous les pays !

En i8i3, le prince régent voulut connais tre d'une manière certaine où les restes de

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rinfortuné Qiarles I*' avaient été déposés. Lui-même assista sous 1^ Yoûtes funèbres à cette triste reclierche; à la lueur des flambeaux il reconnut la tète et le corpa de son deTander; un cercueil de plomb tout uni les contenait; les restes de Louis XYI ont été aussi reconnus: la tète qui aTOtt porté la couronne était placée entre les jambes, comme la tête d'un brigand supplicié !

Ainsi cet échange de cereueils que Pon attribuMt à Cromirell j est ai^ourdluii prouvé faux. Il n'a. point fiât porter les restes de sa victime, dans la tombe qu'il s'était {^réparée , et il n'a point ordonné que son propre corps fôt couché dans le cercueil dé Charles. Aujourd'hui le peu qui reste de la royale victime est dans le caveau de Windsor, et la poussière du régicide a été jetée au vent«

Tout près de la grande pcMte de la chapelle de Saintr^orges s'élève le monument que la nation anglaise a consacré à la mémoire de

Pas une mère , pas une épouse y pas une fiUe , dans les trois royaumes, qui n'aient voulu contribuer à prolonger son souvenir. Ce mo*

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numenl pourrait avoir plus de grandeur, plus de majesté j le stattiaire aurait pu sans doifte montrer plus de talent.... mais aucun tombeau ne fait autant rêver que celui-là. Sur une couche une fenune vient de mourii*.... pour cacher la morte ^ on a jeté un voile sur elle. Dessous ce vdile le corps se tndnt y son afihissemant se voit y et déjà l'on devine la décomposition cpii va venir... Une seule chose s'é^chappe de dessous cet épais voile , c'est vêê^ main ^ui pend hors de la couche ; celte maiii montre toi^ la jeunesse de celle quî<«'«il

plus Au-dessus de cette dépouille jetée

comme un vêtement que l'on vient de quitter, on Tcylt une belle et radieuse figure qui s'élève vers le ciel, c'est l'ame de la jeune mère qui prend son essor ; deux anges l'accompagnent, l'un d'eux porte son petit enfant qui n'a vécu qu'un jour , et le lui montre , pour qu'elle ait moins de regrets d'avoir quitté la terre.

Le talent de l'artiste se réveille dans cette partie spirituelle du monument; on dirait qu'il a chrétiennement dédaigné le corps ^ la dépouille mortelle,pour porter tous ses soins

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sur Vame de la jeune^princesse, sur le petit enfimt et sur les anges.

Quatre femmes pleurent aux coins du lit, elles cachent leur visage; leur attitude est naturelle, elles sont bien affaissées sous le p<nds de leur douleur, elles pleurent bien....

Je ne sais comment cela ^est fait, cber ami, dans cette lettre je voulais vous parler de la magnificence du palais des rois, et j'ai bien plus parlé de leurs tombeaux que de leurs salles de banquets; c'est comme dans la vie , les choses tristes ont la plus grande part.

Adieu.

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