LETTRE XIII
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Je vous avais promis l'histoire de la belle Rosamonde pour ce courrier-ci ; mais , mon cher ami , je m'aperçois qu'il me reste encore beaucoup à vous dire sur Blenheim. Blenheim est la chose présente , Woodstock est la chose passée; l'un est le positif y le domaine des yeux; l'autre, le ressouçenirj champ ouvert à l'imagination. Je dois mettre le positif avant tout, c'est la devise du siècle.
Le parc de filenheim contient plus de deux
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mille acres de terre, et s'étend sur un pays qui n'a aucun caractère prononcé y ce n'est ni plaines ni montagnes, mais une réunion de charmantes collines à pentes douces, à dos arrondis , à cimes boisées et verdoyantes, et tous ces aspects entrecoupés et embellis par les eaux des vallées. On ne peut plus deviner comment était cette contrée avant que le génie des jardins s'en fût emparé} toutes les beautés y sont si naturelles que l'on ne pense point à l'architecte paysagiste : on ne s'enquiert point de son nom. On croirait que c'est Dieu qui a ^t tout cela.
Un architecte^ comme notre £imeux Le Nôtre, ne perd pas sa peine ; ses travaux se montrent au dehors ; on voit bien que c'est le génie de l'homme qui a fait les superbes jardins de Versailles , mais les ouvrages de Kent, de Brown , de Loudon , et autres dessinateurs de jardins anglais , se fondent pour ainsi dire avec les campagnes. Voulant vous écrire sur tout ce que je voyais à filenheim, je de* mandai au guide qui nous conduisait, par qui le parc et les jardins avaient été primitivement tracés* Il n'en savait rien. Je compulsai
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les livres que hoiis avions achetés à l'auber^é de Woodstock , et je vis qiie le chef^œui^re de Brown était les ismbellissemens ( impro* Tements ) dé Blenheim / quHl avait eu un beau champ pour déployer ses talenSy et qu'il auait trouvé y dans le noble possesseur de ce lieu magnifique y Un goût pUr qui avait sé^ condé le sien. Malgré ce mot : embelUsse^ mensy improvements , qui fei^ait supposer qu'il y avait eu un plan antérieur âù sien, je void que c^est lui qui a dessiné les lignes gracieuses qu'on y admire aujourdliai.
Dans le pleasure groUndy où cette partie que les Anglais commencent à appeler gar^ dens on plaisance j et qui, à Blenheiih, n'a que deux cents acres de terre , ce goAt pur disparait peu à peu : le duc actuel travaille beaucoup et d'après ses propres plans. Nous sommes fôchés de le dire , mais le génie des jardins ne s'y montre pas; du reste, le des* cendant d'un homme célèbre, après tout^ n'est pas obligé d'être un célèbre jardinier; ce n'est pas là ce que la société lui demande.
Ce Brown , devenu fameux en Angleterre ^ avait été garçon jardinier; souvent ses maîtres
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le grondaient, souvent il suspendait tout àcoup son ouvrage; et,s'appuyant sur le manche de sa pelle ou de son râteau, on le voyait regarder les campagnes, et puis dessiner sur le sable des traits que lui seul comprenait. Cétait alors qu'il étudiait son art : son œil poétique s'emparait du pays, sa jeune imagi* nation créait des paysages , élevait des coU Unes et faisait serpenter des rivières ; à Kid-^ dingtoH où '4 était jardinier , il dit un jour à ses maîtres : Tous n'avez point de vue , votre château est resserré dans d'étroites li« mites ; et bien, laissez-moi faire, je vais l'entourer de si jolis aspects, que l'on ne voudra plus en sortir pour aller en voir d'autres. Il mit la main à l'œuvre , son coup d'essai fut un coup de maître, et l'on croirait aujourd'hui que les entourages de Kiddington ont toujours été charmans.
L'auteur qui rapporte cetteanecdoteajoute: il est fâcheux que Brown ait été Jardinier; car aujourd'hui tout homme qui est attaclié à quelque jardin y qui a tenu la pelle ou le râteau dans un potager, s^est cru en droit de
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quitter sa sphère^ ety à l'exemple de Brown^ d^ sèlaiicer dans le genre paysagiste.
Voilà quels étaient , d'après ce que j'ai tu y les grands principes de Kent^ deBrown , de London ^ de VYise et de Repton :
V D'encadrer les premiers plans par des scènes de côtés , de manière à joindre les dis* tances, et à les lier avec les principaux points de vue ;
â"* Pe créer des scènes élevées pour donner du relief aux sites les plus plats;
3" De cacher tout objet désagréable à l'œil;
4^ De donner plus d'étendue aux objets qvi plaisent, en cachant sous des masses do verdm'e le point où ils finissent, de manière à ce que Fimagination les prolonge plus loin que l'œil ne les voit ;
' ô** De donner d'agréables contours aux lacs, aux rivières, aux bois ;
& D'éviter la roideur des lignes droites , mais de ne pas jouer avec les détours ; d'imiter dans les courbes celles que l'on retrouve dans la nature.
Toutes ces premières règles ont été bien
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observées dans le grand parc de filenheim ; tout le pays, comme je tous l'ai déjà dit , se rattache au château. Les campagnes ont l'air d'avoir été créées pour le palais , et le palais élevé pour la contrée. De cent points divers on l'aperçoit, tantôt avec sa grande façade du nord et ses deux aile^ avancées , tantôt du côté du sud ; plus loin l'on ne voit qu'une des ailes ; d'un autre endroit la scène est si resserrée, que l'ceil n'entrevoit que le noble péristyle; le même bâtiment offre ainsi cent aspects differens. Descendu dans les vallées sur les bords du lac , on ne pense plus à la gloii*e ; la demeure du héros n'est pas en vue, on i^ve de bonheur et de paix, et fait^n encore quel* ques pas, au détour d'un coteau ou d'un massif, Blenheim reparait tout à coup comme le soleil , sortant de dessous un nuage. Quelques parties du paix; sont tout-à-fait sauvages. Les routés seules qui s'y dessinent en longs rubans jaunes sur la verdure des prairies, vous redisent que l'homme a travaillé là ; un autre soin vous le montre encore , c'est que sur toutes ces vastes pelouses , vous ne voyez ni ronces ni épines. Dans ces lieux retirés on rencontre
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souvent de nombreux troupeaux de daims t tantôt couchés sur Therbe, ces jolis habitans des bois ne se dérangent pas à votre approche , seulement ils relèvent la tète pour vous voir passer ; tantôt ils bondissent devant vous, descendent la colline, ou montent le coteau ; rien ne donne un aspect plus noble à un parc.
Auprès de ces animaux de luxe , vous voyez de superbes bestiaux et d'innombrables moutons à toisons blanches; le troupeau de Blenheim monte à plus de mille*.
Le parc est ainsi divisé : the gardens on pleasure ground, touchant au château ;
The slieep parh , parc des moutons , séparé de la partie des fleurs par un saut de loup imperceptible à l'œil;
£t le deerparh^ le parc des daims, encore séparé de la i*égion pastorale. Toutes ces di* visions ne paraissent pas dans le paysage; l'unité n'est pas détruite , toutes les scènes se tiennent et se lient merveilleusement ensemble. Dans le pleasure ground^ le dernier duc entretenait un grand nombre d'oiseaux précieux. Cette volière, owaviary^ n'est plus
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remarquable ; nous n^y avons vu que des faisans de la Chine. L'honunequi nous montrait les jardins , se plaignait beaucoup de la démoralisation du pays; il disait qu'il y a quarante ans c'eût été regardé comme un crime de voler un seul des okeanx de mylord Duke ; mais qu'aujourd'hui on les prenait par vingtaines , et que sa grâce avait renoncé à un plaisir &vorl, pourne pas être esCposée à trou^ ver des coupables.
A Blenheim , les fabriqués sont ranéç ; je ne me rappelle que l'arc de triomphe , la colonne^ la galerie de porcelaine ^ magasin anobli, où j'ai remarqué la diéièr|B'de Grom* Yfelj et une tasse de Louis XIV ; le temple de la Santé, où j'ai remarqué celte noble et
touchante inscription :
Deo maxierw çonservaiori
Et providentia diçinœ : Ob rtcuptratam Georgii teriii Régis opiimi^ piissimi^ saluiem ,
Hoc marrnor G'eorgiiis dux Marîburensis Expleto desiderio , tfotiéjne compoê , Jn alii/uodffrati animi Ustimonium
Zœtus îubensque dedicavit
Afuio salutis hutnanœ MDCCLXXIX.
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Au-dessus de la tablette de marbrècpii porte cette inscription, on voit un médailioti contenant le buste du souverain qui était si aimé de son peuple , que l'on élevait des temples pour célébrer son retour à la santé. Il est beau d'inspirer cet amour , il est beau de le témoigner comme le:duc de Mariborough.
Au-dessoufi des jardins potagers , qui sont beaux et vastes, jaillissant d'un cotean boisé, une cascade attire les regards ; son cours a été pendant quelque temps caché sous d'épais ombrages de ^ cèdres, de sapins et d'épicéas ; mais soudainement elle se montre , brille au soleil et se précipite dans le lac.
Une fôttt^ne d'eaux minérales , un obélistfue, quelques fi^gmens d'antiquités se voient dans ces parages du parc... 9e là , par un assez long détour , le promeneur est ramené au pont que je vous ai décrit en commençant mon autre lettre. Avant d'y arriver, vous passez devant Rosamond's vrell , la fontaine de Rosamonde ; elle se trouve placée au pied d'un coteau à forme an*ondie ; la source sort entre deux pierres , et tombe dans ce qui est appelé la baignoire de Rosamonde. L'onde
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est d'une grande limpidité; on prétend qu'elle conserve la beauté. Nous y avons vu deux jeunes filles s'y laver le visage. Cétàit au* dessus de cette fontaine qu'étaient le fameux labyrinthe TVoodstoch bower^ le pavillon d'amour et le champ de roses.
On montre deux arbres qui indiquent le lieu où était le renommé château de Woodstock ; il n'en i^ste plus rien ; filenbeim a tout effacé : une gloire en fait pâlir utîe autre«
A Woodstock, Chaucer, le père tle la poésie anglaise , a vécu long-temps ; sa maison était auprès de l'arc de triomphe.
liere he dweU Fur ntany a cheerfut day , thèse ancient walU Hâve ofien heard him while hio le^ends hiiihe He sang oflove orknightood»
Ici y il passa plus d'un heureux jour; les vieilles murailles ont entendu ses chants d'amour et de chei^alerie.
Parmi les souvenirs de Woodstock , les Anglais citent l'emprisonnement d'Elisabeth. Long*temps on a montré la chambre oà elle
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a été renfermée, et où Ton prétend qu^elIe a pleuré en voyant passer sous les fenêtres de sa prison une petite fille de campagne, qui chantait en portant son lait. Shenstone a &it des vers charmans sur ce sujet ; il y montre la noble captive enviant le sort de la pauvre villageoise , et voulant changer sa destinée de reine pour celle de la jeune paysanne*
On voyait , écrits avec du charbon sur un des volets de la chambre, d'autres vers, composés par Elisabeth elle-même ; ils ne montrent pas un grand talent poétique ; mais ils font voir que si la tiberté lui est rendue, elle saura faire retomber sm* ses ennemis tous les maux qu'elle endure. Il y a loin des vers d'Elisabeth aux plaintes touchantes de la belle Marie Stuart! Je me laisse peut-être aller à des préventions injustes ; mais je ne puis me résoudre à plaindre Elisabeth, pas plus qu'à Taimer. Chacun peut avoir ses affections ou ses antipathies historiques ; j'use d^ cette liberté pour détester Henri YIII et sa fille.
C'est sous le tyran Cromwell que le palais de Woodstock a le plus souffert ; il fut as-
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siégé, et ayant été pris, son magnifique mobilier fut mis en vente. Les commissaires envoyés par le rump parliamerU pour s'emparer de cette propriété royale , osèrent se loger dans les appartemens du roi....; mais ils n'y restèrent pas long - temps en paix: : rien ne s'alarme aussi facilement qu'une mauvaise conscience ; ces régicides , troublés par le souvenir de leurs crimes, ne pouvaient être tranquilles sous ces voûtes royales. La nuit ils entendaient des bruits épouvantables.... Un soir qu'ils se rassemblèrent pour une orgie, ils trouvèrent sur leur table une tête d'bomme couronnée ; une autre fois ils ne virent que du sang au lieu d'eau dans leurs cbambres. Au milieu du silence , ils entendaient des voix qui leur demandaient : Qu^ax^ez^pous fait de iH>tre roi? Bientôt le bruit de toutes ces choses merveilleuses se répandit au dehors ; on ne parlait que de la fi^ayeur des commissaires du rump parliament. Ceux, qui ne croyaient pas aux revenans , accusèrent Joë Collins , royaliste éprouvé, et surnommé leJuste^ d'avoir joué tous ces tours auxamis deCromwell ; mais l'opinion générale était que des régicides
avaient bien mérité de ne pas dormir en paix dans la demeure de leur Tictime y et que tout ce qu'ils avaient entendu , vu et éprouvé , était une punition surnaturelle et venant de Dieu.
Deux gros volumes contenant les récits de toutes ces visions et malédictions sur les hommes de sang, furent publiés en 1660, l'un par un savant professeur de l'université d'Oxford, l'autre par M. Widdoives, qui était aloi^s ministre à Woodstock.
Les révolutions ont fait de grands progrès ; aujourd'hui ceux qui tuent les rois ont meilleur marché de leur crime ; les démons ne les tourmentent plus , et ils trouvent des hom* mes qui vantent leurs pertus et la douceur de leurs mœurs.
A présent , mon cher ami> que fe vous ai raconté tout ce que j'ai vu à filenheim ; que je vous ai redit tout ce que j^ai éprouvé à l'endroit où fut le palais de Woodstock , je vais vous envoyer l'histoire de la belle Rosikmonde. J'ai soin de vous prévenii* d'avance que je ne la tiens ni d'un savant antiquaire, ni d'un vieux chroniqueur : c'est l'hôtesse d'une
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petite hôtellerie qui me Ta racontée. Si elle ne TOUS intéresse pas, jetez -la au feu /je vous la livre.
Walter Scott a placé la scène principale d'un de ses romans à Woodstock. Je me rappelle ({u'en le lisant , je souffrais de voir la manière burlesque et triviale dont il peint le roi Charles II. Un royaliste français ne jouerait pas ainsi avec la majesté sacrée d'un roi dans la mauvaise fortune.
Jusqu'à la publication de ce roman , j'avais cru l'illustre Écossais stuar liste , et je l'en aimais encore plus , car il sera toujours et partout noble de se faire
Courtisan du malheur , flatteur de rinfortune.
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