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LE MODE DE REMPLACEMENT, A LA GUERRE, DES MUNITIONS ÉPUISÉES

Je vais m'occuper aujourd'hui d'un sujet qui, je le

crains bien, va vous ennuyer outre mesure. Je me propose

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d'examiner, en effet, quelles furent les causes pour lesquelles, en 1866, notre artillerie eut k souffrir de la pénurie de munitions, et la manière dont on s'y est pris en 1870 pour parer à cet inconvénient. Mais je ne saurais vous éviter cet ennui; il est en effet de la plus haute importance que les munitions soient renouvelées en temps opportun, carque! effet une ligne d'artillerie serait-elle à même de produire pendant le combat, si elle n'a plus de munitions? On ne pourra pas lui dire à elle ce que ce brave général saxon disait au bataillon de chasseurs à pied qui, dans la bataille de Sedan, avait épuisé ses munitions : « La belle affaire, n'avez-vous pas vos sabres? » Ain^ parla-t-il, mais aussi il resta auprès du bataillon dans la ligne de combat la plus avancée jusqu'au moment où de nouvelles munitions lui furent amenées.

C'est pourquoi l'artillerie a le devoir de se préoccuper avec un zèle tout aussi grand de renouveler ses munitionseu temps opportun, que de faire de ses batteries l'emploi tactique voulu. Certes, bien des officiers d'état-major, après avoir élaboré les dispositions de détail concernant les opérations contre l'ennemi, ressentiront de l'ennui et de l'impatience de ce qu'il leur faille se préoccuper en outre du train gigantesque des échelons de colonnes demunitions qui viennent s'accrocher comme un plomb aux talons des corps d'armée; certes, plus d'un fera entendre ce cri du cœur : « Ah, si vous vous mettez à me parler d't'cbelons, je me sens défaillir! » Mais rien n'y fera, il faudra bien s'en occuper,

.I'l'ii conviens, rien que de penser à ces colonnes de chiii'iots infinies qui, d'un pas incroyablement lent, s'avan- CLMil derrière l'armée et couvrent les routes (en 1870 chaque <:i.<v\\s d'armée comptait neuf colonnes de vingt-sept voitures chaque, occupant chacune une longueur de vingt pas), rien que d'y penser, dis-je, cela anéantit la vision poiHique, chevaleresque presque, que le jeune guerrier, dtMoré de la soif d'agir, entrevoit en pensant « aux combats gaiement soutenus et enlevés ».

Aussi ne fus-je nullement surpris quand un jeune offijcier de réserve de la cavalerie de la garde, le rejeton d'une noble famille, qui avait été détaché à Tartillerie pour me servir d'auxiliaire et qui me demandait d'être attaché à une batterie à cheval, quand ce jeune homme, dis-je, faillit s'évanouir de frayeur lorsque je dus l'informer qu'on l'emploierait aux colonnes de munitions. Plus tard il a appris h voir d'un meilleur œil le sort qui lui était fait, car il a trouvé l'occasion de s'engager si avant que son cheval fut blessé dans la fusillade, il a trouvé celle de se distinguer à tel point que, dès la première bataille, sa conduite lui valut la Croix de Fer.

Au demeurant, les perfectionnements apportés aux ^rmes à feu ont fait subir une modificatien considérable à la manière d'envisager la gloire, l'honneur, la conduite <îhev6ileresque qui, dans l'antiquité et au moyen âge, faisaient seuls la loi et se fondaient sur l'habileté avec laquelle on savait combattre avec le glaive, la massue, la lance et la masse d'armes. Car, pour triompher d'un Achille devant les murs de Troie comme d'un Albert-Achille aux forces de géant, il suffirait actuellement du même petit projectile du calibre de neuf millimètres lancé par une arme de précision, à l'aide duquel on abattrait le soldat le plus malingre.

L'action de l'homme à la guerre ne réside plus que pour une portion minime dans le combat individuel. Le soldat d'infanterie est couché dans la tranchée-abri ou derrière une haie; il charge, il vise et fait' partir sa machine à lancer des projectiles. L'artilleur combat encore moins de sa personne. L'un commande le pointage et la nature des feux à exécuter, un autre écouvillonne le canou^ le troisième apporte l'obus, le quatrième garnit le shrapnel de sa fusée, le cinquième vise et le dernier enfin tire la ficelle de l'étoupille.

Et pourtant ils combattent tout aussi bien que le cavalier qui, l'épée à la main, s'en va bravement ferrailler

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comme les anciens preux. Actuellement, l'honneur et la valeur chevaleresque consistent à remplir avec précision, conscience et calme la fonction dont on est chargé, malgré le danger constant qui vous entoure. C'est pourquoi celuilà y participe qui apporte les munitions dans la lig^e de feu, au milieu des plus grands dangers tout autant que celui qui dépense ces munitions. Quelle différence y a-t-il donc entre le canonnier qui porte l'obus depuis le caisson d'avant-traiii jusqu'à la pièce et ceux qui amènent le caisson rempli de gargousses jusque dans la hatterie qui tire?

Vous conviendrez donc que de contribuer au renouvellement des munitions épuisées cela fait aussi bien partie du combat, cela demande à être considéré comme tout aussi important que de tirer, d'attaquer, de prendre les dispositions tactiques en vue de la lutte, et dès lors vous vous efforcerez bien de vaincre le sentiment d'ennui qui, involontairement, se produit lorsqu'on traite ce sujet, vu qu'il y a justement là une foule de diffîcultés des plus dures à vaincre.

.]•■ [l'ai pas de données certaines concernant les dispositii>ii.s spéciales qui étaient prises dans les guerres du commencement de ce siècle pour assurer le renouvellenieiil régulier des munitions épuisées par les armées en campagne. Mais il me semble probable que ce renouveliL'nifiil devenait rarement nécessaire au cours même de la hiilailli; (à l'exception peut-être de la bataille de Dcnnewitz, peniliuit laquelle Bulow envoya au général Tanenziem une coloiiTii' de munitions), du moins cette nécessité ne se faisait |i;is sentir pour les batteries qui arrivaient sur le cham{i de bataille avec leurs munitions bien cosiplètea; c'f'f«l| rc que sembleraient indiquer les pnescrij^ons qui, dans notre armée, sont restées en vigueur jusqu'en i86t>.

Mais après la bataille on avait pleinement le temps et tout le loisir voulu d'attirer à soi les colonnes de munitions, la d'autant plus que les batailles et les combats ne se

succédaient pas à d'aussi courts intervalles que dans nos dernières guerres^ Car même à l'époque où Napoléon I" menait les choses avec le plus d'énergie nous ne trouverons pas une succession aussi rapide d'engagements violents que pendant la campagne de huit jours du 26 juin au 3 juillet 1866 en Bohême, et les guerres de Libération, qui durèrent trois ans, n'en comptent pas autant que la guerre de 187Ô-1871, dont la durée fut de six mois.

Ajoutez qu'avec les pièces se chargeant par la culasse il pourra se faire que dans les moments critiques on fasse une dépense plus considérable de munitions qu'avec les pièces se chargeant par la bouche, qui exigeaient un temps plus long pour chaque coup de canon qu'on tirait avec elles^. Ajoutez en outre que, ^e parti pris, les masses d'artillerie sont actuellement appelées à ouvrir leur action de bien meilleure heure, et qu'on ne les tient plus inactives en réserve.

En outre, les armées sont bien plus considérables; dans les guerres actuelles, par cela même, la dépense de munitions est plus considérable et il faut les renouveler plus fréquemment. Pour la même raison les routes se voient, plus que par le passé couvertes de grandes masses de troupes, et les colonnes de munitions qu'on fait suivre ont donc à lutter avec un plus grand nombre d'obstacles et de difficultés.

Au commencement du siècle il semble que l'on satisfaisait à tous les besoins en fait de munitions, en faisant suivre un certain nombre de colonnes de munitions et en adjoignant des caissons aux batteries. Il ne semble pas qu'on ait organisé un service spécial marchant avec la régularité d'un mécanisme. Du moins quand, après la guerre de 1866, l'inspecteur général de l'artillerie demanda un avis à deux vétérans de la guerre de 4813 qui n'étaient plus en activité de service et voulut savoir d'eux qui il fallait charger du soin d'amener les caissons, l'un d'eux répondit que, pour l'amour du ciel, il n'en fallait pas

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charger le sergent-major ou le maréchal des logis chef. « Le mien, ajouta-t-il, en 1813 avait si peu de courage que dans tout engagement il voyait une hataille perdue et qu'il battait en retraite avec son convoi de voitures. » L'autre répondit également qu'il ne fallait pas charger le sergent-major ou le maréchal des logis chef de ce service. « Le mien, disait-il, était un si brave homme que je ne pouvais pas m'en passer à la batterie, quand elle avait ouvert le feu. »

Si les prescriptions concernant le mode de remplacement des munitions épuisées qui sont restées en vigueur chez nous jusqu'en 1866 étaient basées sur les expériences faites pendant les guerres de 1813 à 1815, on serait tenté de croire à la vérité que jamais en ce temps-là aucune batterie n'épuisait en un jour toutes les munitions qu'elle avait avec elle dans les caissons et les coffrets d'avant-train, car ces prescriptions s'arrêtaient au renouvellement des munitions prises dans les coffrets et remplacées par celles qu'on empruntait aux caissons. Pour ce qui est de renouveler les provisions de ces derniers, les .prescriptions se contentaient de formuler cette règle : Dans son rapport sur le» combat, le capitaine commandant la batterie devra fournir une liste des munitions dépensées et faire une demande de renouvellement. Là-dessus il recevra un bon lui indiquant où il devra prendre livraison des munitions fraîches. Cette demande arrivait par voie hiérarchique jusqu'à l'officier général ou supérieur auquel étaient subordonnés et la batterie et le dépôt (ou colonne) de munitions.

C'est peut-être le contrôle minutieux qu'on pratique dans toutes les branches de notre administration militaire et civile et qui sans doute, à un point de vue général, aura été la principale cause que nous ayons eu des fonctionnaires si parfaits, c'est peut-être ce contrôle, dis-je, qui, avec le temps, aura contribué à faire naître dans la branche du service dont nous traitons cet esprit méticuleux et pape-

rassier qui, quand le service dut pour la première fois fonctionner, en 1866, produisit forcément des retards considérables et même irréparables.

Il fallait que les colonnes de munitions et les batteries, dans cette campagne, fournissent à des intervalles réguliers, d'après un modèle imposé, des états du montant des munitions! Ces états étaient contrôlés par le général commandant l'artillerie du corps d'armée et les rentrées et les sorties devaient se balancer. Conformément à ces états, le général commandant Tartillerie du corps d'armée demandait au général commandant en chef l'artillerie de l'armée le remplacement des munitions, et celui-ci fournissait un bon sur le dépôt des munitions de campagne où les colonnes allaient s'approvisionner.

De plus, après chaque engagement toute batterie avait à fournir, en même temps que son rapport sur le combat, un état extraordinaire du montant des munitions et, conformément à cet état extraordinaire, elle recevait un bon sur les colonnes de munitions en vue du remplacement de celles qu'elle avait dépensées. Quoique les écritures qu'entraînaient' tous ces états fussent sensiblement réduites grâce à la précaution qu'on avait eue de faire remettre aux troupes avant leur départ de la garnison des formulaires imprimés pour leurs états du montant des munitions, vous n'en conviendrez pas moins que ces écritures, toutes réduites qu'elles fussent, non seulement devaient considérablement incommoder les batteries après un engagement, mais que, de plus, il devenait impossible de les achever à temps quand la bataille avait duré jusqu'à la nuit tombante, que la batterie devait passer la nuit au bivouac, n'importe où, sous la pluie et dans la boue, pour continuer à marcher le lendemain dès la pointe du jour.

Car le rapport sur le combat devait être accompagné d'un croquis, d'une liste des pertes et d'une liste de propositions pour les décorations. Il se passait quelquefois plusieurs jours avant que le général commandant l'artillerie

du corps d'année fût, par l'envoi des états du montant des munitions, mis h même de faire établir les bous pour le remplacement des munitions, et pendant tout ce temps, les batteries devaient attendre le renouvellement. Les choses ont dû traîner plus en longueur encore pour les bureaux du commandant en chef de l'artillerie de réserve de la 1" armée en 1866, car là il fallait que les propositions arrivassent au général commandant l'artillerie de l'armée, vu qu'il n'y avait pas de commandant spécial pour les 111° et IV* corps d'armée, et c'est de là que le bon partait pour arriver au général commandant l'artillerie de réserve de la 1" armée sous les ordres duquel étaient placées les deux Abtheiitingen de colonnes de munitions.

La quantité de caissons et de voitures de cette grande artillerie de réserve marchant à la queue de l'armée était énorme, et, par suite, les distances qu'il fallait parcourir pour les atteindre étaient tellanent considérables que la transmission des ordres de remplacement ne se faisait que très lentement. Considérez que cette artillerie de réserve couvrait, avec ses quinze batteries et ses deux Abtheilungen de colonnes de munitions, quand elle était iti marche sur une route, nne longueur de 43 kilomètres. Cette longueur de colonnes de marche rendait également '■sLraordinairemojit difficile de transmettre en temps iipportun les ordres qui se rapportaient aux marches à twécuter.

Il pouvait fort bien arriver qu'une batterie, quatre jours après un engagement, n'avait pas encore pu remplacer les munitions qu'elle y avait dépensées parce que les colonnes lie munitions n'avaient pas encore reçu d'ordre, qu'il ne Itur était donc pas permis de procéder au remplacement. Liés lors la batterie se présentait à un nouvel engagemeot |ieul-ètro avec quatre caissons vides, elle avait bien vite liui d'épuiser ses munitions et pourtant on n'en pouvait faire un reproche à qui que ce soit.

Le caractère peu pratique des prescriptions concernant

la manière dont on disposerait les caissons faisant partie intégrante des batteries, rendait également douteux le remplacement en temps opportun des munitions contenues dans les coffrets d'avant-train et dépensées pendant le combat même. Ces prescriptions portaient que les caissons d'une batterie seraient répartis en deux échelons dont le premier, comprenant deux ou trois caissons ef un chariot de batterie, aurait à suivre la batterie à la distance de 300 à 400 pas, tandis que le second, comprenant le reste des caissons, devrait se tenir en dehors du feu ennemi, c'est-à-dire à 1000 pas pour le moins.

Il était bien difficile déjà de se conformer à cette prescription quand une batterie agissait pour elle toute seule, comme par exemple quand un lieutenant passait son examen pratique pour obtenir le grade de capitaine, car le chef de chacun des échelons (c'était un sous-officier, quelquefois même un simple premier soldat) ne pouvait pas, quand on changeait vivement de position, recevoir en temps opportun les ordres nécessaires; de plus, étant donné le degré d'instruction de la classe à laquelle appartenaient les hommes, on ne pouvait pas toujours! choisir un individu qui eût l'adresse et l'intelligence voulues.

Aussi, quand la batterie exécutait un mouvement rétrograde, on pouvait voir souvent que les échelons lui barraient le chemin, ou bien fermaient un défilé ou que finalement ils se trouvaient être plus près de l'ennemi que la batterie elle-même. Vous vous figurez aisément dans quelle proportion ces difficultés grandissent, comment même, forcément, elles constituent des obstacles qu'il est absolument impossible de surmonter, quand plusieurs batteries s'avancent sur une seule route pour aller occuper une nouvelle position ou quand d'autres troupes encoure s'avancent par la même voie pour engager la lutte. Le malheureux premier soldat qui commandera un 4e ces échelons se verra, avec ses trois ou quatre chariots, considéré par le régiment d'infanterie ou de cavalerie auquel

il barrera la route, comme une fraction de train qui n'a rien à faire par là, c'est-à-dire qu'il sera jeté dans le fossé.

Figurez-vous un corps d'armée qui est engagé et qui a toutes ses batteries au feu. Derrière elles, à une distance de 300 à 400 pas, sont postés autant de petits groupes de trois à quatre voitures qu'il y a de batteries; conformément aux prescriptions, elles chercheront péniblement et vainement « à s'abriter derrière un couvert quelconque qu'offrira le terrain ». Mais à mille pas au moins en arrière sont postés d'autres groupes en nombre égal de sept à huit voitures qui ont pour consigne d'éviter de s'aventurer à la portée du feu ennemi.

Supposez la moindre crise dans la lutte, et forcément il se produira le plus horrible désordre. Je ne sais si réellement la chose est arrivée, mais si les prescriptions d'alors avaient été observées, le deuxième échelon des caissons de munitions appartenant à celles des batteries qui, dans le combat de Nachod, firent avec toute l'avant-garde réunie un mouvement rétrograde eussent forcément dû se hâter de sortir de la zone dangereuse en reculant et se précipiter la tête la première dans le défilé de Nachod à la rencontre du gros du corps d'armée et eussent ainsi empêché celui-ci d'avancer. Et si cela n'a pas eu lieu, eh bien les chefs de ces échelons de caissons-là ont contrevenu au règlement.

J'ai mes raisons pour admettre que ces prescriptions si peu naturelles concernant la manière de conduire les caissons des batteries, prescriptions qui, en 1866, étaient encore en vigueur, n'ont pas été formulées d'après les expériences faites pendant la guerre de 1813, mais que bien longtemps après cette guerre elles ont été élaborées dans les meilleures intentions du mondé d'ailleurs, par des aides de camp qui n'avaient jamais fait campagne. Les généraux qui avaient à les sanctionner n'y auront sans 4oute pas attaché une bien grande importance parce que -dans les guerres de 1813 à 1815 on n'aura probablement

pas, pendant les combats, manqué de munitions, el qu*après le combat on avait alors toujours assez de temps pour procéder au renouvellement.

Ce qui me fait supposer cela, c'est une parole dite au moment où je passais mon examen pratique pour le grade de capitaine, par le chef du régiment auquel j'appartenais, le colonel de Rôhl. C'était un des vétérans des guerres de Libération, il était décoré de la Croix de Fer. Quand il était de très bonne humeur et qu'il se déboutonnait, il parlait le plus pur berlinois. J'avais à indiquer, dans mon examen, quelles dispositions il conviendrait de prendre en vue du remplacement des munitions épuisées.

Il déclara que mes réponses étaient satisfaisantes, vu,, disait-il, qu'elles étaient conformes aux dispositions du règlement. « Mais, ajouta-t-il, vous ne savez pas? Le règlement, c'est des bêtises! A la guerre, personne ali monde ne s'y peut conformer. Deux échelons ! Des bêtises ! A la guerre on marche toujours avec toutes ses voitures, et quand l'ennemi commence à tirer, on dit : Les caissons, filez par là-bas, à droite, dans les champs ! puis on va de l'avant et on tire. Puis on envoie quelqu'un aux caissons pour leur dire de venir. » J'exprimai mes regrets au colonel d'avoir dû apprendre quelque chose qu'on nommait par après « des bêtises » et je lui demandai comment il fallait s'y prendre pour découvrir ce qu'il convient de savoir. « Mes petits agneaux, dit-il, n'étudiez donc pas tant; vous deviendrez de plus en plus stupides comme ça. » Vous voyez, on ne pouvait pas le compter parmi- les artilleurs savants.

L'ancien règlement dont nous nous occupons ici portait aussi qu'il fallait procéder au remplacement des munitions dépensées (à l'exception de la mitraille, qu'il fallait toujours renouveler sans perdre un instant) dès qu'il se produirait un arrêt dans le feu ou dans le combat en général. On procédera, — au plus tard — continuait le règlement,^ au renouvellement des munitions épuisées quand on aura

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«lépensé la moitié des munitions contenues dans les coffrets d'avant-train, c'est-à-dire qu'on n'avait besoin de remplacer les munitions pendant l'engag^ement même, que si ce cas-là se présentait. Mais avec les pièces rayées on constata qu'à ce momcnt-Ui il était déjà trop tard. Ces pièces peuvent être chargées bien plus vite que les pièces à âme lisse, et elles pourront donc en très peu de temps, si l'on devait ordonner d'ouvrir le feu rapide, dépenser celte seconde moitié avant que l'ordre donné de renouveler les munitions ait pu être exécuté.

Ce qu'un commandant d'Ablheilting devait faire de ses caissons au cas où il eût à mener au feu toutes les quatre batteries de YAbtheilung réunies sous son commandement, le règlement n'en disait absolument rien. Et pourtant dans la période de manœuvres de cette unité on voyait presque chaque jour des Ahtheilungen tout entières faire des évoJutions d'ensemble, et ces évolutions ne seraient pourtant pas possibles si, à 400 pas derrière chaque' batterie, marchaient de trois à quatre caissons. Que vouliez-vous par exemple qu'il advînt de ces groupes de voitures si ce commandement venait à retentir : c A droite par sectioDS, en colonne? »

Quand, le 3 juillet 1866 de grand matin nous enlendimcs, dans le bivouac de Rettendorf, ie signal d'alarme, on m'appelait à Koniginhof, à la gare, pour y recevoir des ordres et j'y courus. Au moment où j'allais repartir, le chef delà deuxième Abtheilung k pied, le major de Miesitschek m'adressa la prière de l'autoriser à faire prendre, dans son Abtheilung, la tête à toutes les pièces et à faire marcher à la queue tous les caissons, « sans quoi, ajoutaitil, jv nt- '[^ourrai^ pas commander V Abtheilung comme for- Miaiil un tout complet et je ne pourrai pas la mener conlri' l'ifnui'iiii. fi J'étais pressé, tout en m'éloignant rapidement

ni'^rriai : » Soit, — faites comme il vous plaira. » J'ai un liou du m'en repentir grandement, car qu'arriva-t-il?

L'onlr« donné à KOniginhof par le général commandant

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le corps de la garde portait que l'artillerie de réserve, marchant derrière la première division d'infanterie de la garde, franchirait l'Elbe à Kôniginhof, et que la deuxième division d'infanterie ne marcherait qu'après elle. Après avoir conduit la tête de l'artillerie de réserve jusque dans l'intérieur de Kôniginhof, après avoir prié le général eommandant la deuxième division d'infanterie de garde de lui céder le pas, j'avais pris les devants pour courir à Chotieborek afin de me rendre compte de la situation.

Pendant ce temps la deuxième division d'infanterie de la garde avait laissé passer devant elle les batteries de l'artillerie de corps et les avait laissées s'engager dans le défilé. Mais quand elle vit venir derrière les batteries rien que des caissons elle les prit (il y en avait quarante) pour des colonnes de munitions. Désireuse de prendre part à l'action et n'ayant nullement envie d'arriver sur l'ennemi après le « train », la division commença la marche et signifia aux caissons d'avoir à lui faire place, vu qu'il y avait un ordre général portant que, jusqu'à nouvel ordre, les colonnes de munitions n'avaient pas à franchir l'Elbe. C'est ainsi qu'il advint que, pendant toute la bataille, les caissons des batteries de l'artillerie de réserve, ayant franchi l'Elbe après le dernier homme du corps d'armée, cou-, raient de droite et de gauche cherchant sur tout le champ de bataille leurs batteries qu'ils ne devaient trouver que quand la bataille était bel et bien finie.

Si je les avais eues à ma disposition plus tôt, si Miesitschek avait observé le règlement qui prescrit que pour les marches accélérées il doit venir un caisson derrière chaque pièce, j'aurais, à quatre heures et demie de l'après-midi, eu à Chlum mes munitions au complet et j'aurais été en état d'arrêter le mouvement en avant de l'infanterie enne-, mie sans avoir besoin d'assistance, car le général de Dresky a raison de dire : « Attaquée de front, l'artillerie ne saurait être enfoncée, » bien entendu si elle a des munitions. Mais nous n'en avions pas, nous n'étions donc pas en état de

I tenir. Bien des batteries n'avaient plus que quelques gar-

; gousses. Je suivis donc notre infanterie, serrée de très près

i par Tennemi supérieur en nombre, et qui rétrogradait vers

I la hauteur sur laquelle est située la fraction septentrio-

I nale de la localité de Chlum, après quoi les P*" et VP corps

' d'armée prussiens marchèrent en avant et empêchèrent

Tennemi d'avancer. Mais je retins bien cet enseîgnef. ment : « Ne plus jamais permettre que les batteries soient

î séparées de tous leurs caissons. »

Si de plus vous tenez compte de ce fait que le règlement

est insuffisant par rapport au mode de remplacement des

munitions épuisées, qu'il ne contient aucune prescription

" qui ordonne formellement qu'une batterie n'ayant plus de

« munitions n'en est pas moins obligée de tenir bon dans

^ la ligne de combat, vous trouverez certes très naturel que

des batteries qui, ayant épuisé leurs munitions, étaient J sans défense préférassent revenir en arrière plutôt que

l de voir leurs pièces tomber aux mains de l'ennemi.

r Vous désirez savoir d'après quels principes — opposés

l h ceux qu'on appliqua en 1866 — on procéda dans la

h guerre de 1870 au remplacement des nmnitions épuisées.

• Je vous prierai, en conséquence, de me permettre de vous

I décrire le mode observé par le corps de la garde, car je ne

! sais pas si, dans tous les autres corps d'armée, on fit abso-

lument de même. L'inspecteur général de l'artillerie en ;: effet avait remplacé les dispositions qui, dans la guerre de

1866, avaient été reconnues comme insuffisantes par d'autres, et ces nouvelles dispositions accordaient une plus grande liberté d'action pour les détails du service. Mais je ne me rappelle plus exactement quelles étaient les mesures formellement prescrites et quelles étaient celles qui émanaient de l'initiative laissée aux corps de troupe. Je commencerai par les batteries renouvelant leurs munitions au cours du combat. Pendant la marche, les batteries ne prenaient jamais d'autre formation que celle prescrite pour les marches accélérées; derrière chaque

pièce venait un caisson qui, une fois pour toutes, dépendait du sous-officier chef de pièce. A la queue marchaient les chariots de la batterie, la forge de campagpae et les fourgons aux bagages (toutes les voitures du service administratif) sous les ordres du quartier-maître ou sergent d'équipement.

Jamais, on n'adopta une autre formation que celle de « par pièce en colonne » ou bien celle de « batterie en bataille ». Dans cette formation-là aussi, les caissons marchaient immédiatement derrière leurs pièces respectives, et, en troisième ligne, venaient les quatre voitures du service administratif.

Quand la batterie avait à occuper une position de combat, on faisait le commandcîment : « Formez les échelons. » A partir du moment où Ton atteignait la zone battue par le feu ennemi, les pièces se portaient en avant sur le front. Elles étaient suivies immédiatement par le premier échelon des voitures (trois caissons à obus et un chariot de batterie). Les deuxièmes échelons des batteries (il restait six voitures par batterie) de toute mx\& Abtheilung étaient réunis sous le commandement d'un officier et postés sur un point que le commandant de VAbtheilung avait à désigner.

Quand la batterie ôtait l'avant-train, les voitures du premier échelon se postaient à la gauche des pièces, sur le même front et avec les mêmes intervalles. Les Abtheilungen ne s'avançaient pas dans la position d'où elles devaient ouvrir le feu sous le commandement commun du chef de VAbtheilung (l'unique exception fut l'évolution de la deuxième Abtheilung d'artillerie à pied à Sedan déjà mentionnée, pour passer de la première à la seconde position), mais les batteries se portaient en avant l'une après l'autre à mesure qu'elles quittaient successivement la formation en colonne, conformément aux ordres envoyés par le chef de VAbtheilung.

Ces ordres étaient des plus simples : il dirigeait lui-

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même la première batterie et envoyait aux autres Tordre de se poster à gauche ou à droite de celle-ci. Quand le terrain était découvert et qu'il n'y avait aucun autre motif pour ne pas agir ainsi, chacune des batteries arrivant après la précédente se postait à 200, 300 pas plus près de Tennemi que la batterie voisine qui tirait. Ce procédélà était de Tinvention de Scherbening; il l'avait employé en 1866 à Blumenau avec succès.

Par ce procédé, en effet, Tennemi, qui est sur la défensive, est induit en erreur : il réglera son tir sur la première batterie, et, ne pouvant pas atteindre les suivantes avec la même hausse, il se verra obligé de régler son tir à nouveau.

Une fois qu'on se sera solidement établi, il faudra faire avancer les batteries postées plus en arrière dans la ligne de feu la plus avancée, afin qu'elles aient toutes le champ de tir le plus libre possible en tous sens. Au point de vue du moral des hommes, on fera bien de prendre cette mesure également, car cela ne produit pas bon effet de laisser quelques batteries à une distance plus grande de Tennemi que les autres.

D'ailleurs le procédé Scherbenîng ne pourra être employé que lorsqu'on ira occuper la première position et que le terrain sera absolument découvert et ne présentera aucune ondulation, comme c'était le cas à Saint-Privat. A Sedan, les crêtes des hauteurs courant entre des vallées aux rebords escarpés imposaient d'une manière si nettement tranchée ses positions à l'artillerie qu'il lui eût été impossible d'avancer ainsi par échelons avec des diflférences dans les distances de 200 à 300 pas.

Mais je me iSuis laissé aller là à faire une digression. Laissons la tactique appliquée, et revenons au mode de remplacement des munitions épuisées.

On avait établi le principe qu'il fallait dépenser d'abord les munitions des caissons et conserver soigneusement les munitions renfermées dans les coffrets d^avant-train

comme dernière réserve. Tant qu'il était possible de tirer avec une certaine lenteur, il fallait que chaque obus fût pris directement au caisson, et, à cet effet, on en plaçait un derrière la seconde pièce et un autre derrière la cinquième. Il n'était permis de puiser dans les coffrets d'avant-train que pour tirer le premier coup de canon depuis la position qu'on venait d'occuper en attendant que les caissons soient arrivés, ou bien encore quand on recevait l'ordre d'ouvrir le feu rapide. Mais, dès que ces moments critiques avaient pris fin, il fallait le plus rapidement possible compléter le vide fait dans le coffret d'avant>-train avec des munitions prises dans les caissons. Les hommes qui étaient assis sur les coffrets des caissons devaient prêter leur concours pour cette opération.

Dès qu'un de ces caissons était vide, on faisait asseoir les blessés dessus, on y plaçait les morts (car il faut, autant que possible, éviter que les hommes de la batterie voient leurs camarades tués) et on le faisait revenir lentement vers les deuxièmes échelons de VAbhteilung formant un tout. Le troisième caisson du premier échelon prenait la place de celui qu'on venait d'envoyer en arrière, et en même temps un nouveau caisson du second échelon accourait à l'allure la plus rapide possible pour se placer sur l'aile de la batterie qui tirait. Le deuxième échelon de VAbtheilung envoyait les caissons qui lui revenaient vides vers le premier échelon des colonnes de munitions dès que celui-ci avait atteint l'endroit où il devait se poster, afin de les faire remplir de nouveau.

Quand, au cours des batailles de Saint-Privat et de Sedan, je parcourai la ligne des batteries et que je passai l'inspection des cofifrets d'avant-train, je les trouvai partout remjo/w jusqu'au bord. Et quand, à Saint-Privat, nous marchâmes en avant, de Concert avec l'infanterie qui donnait l'assaut, les batteries atteignirent la hauteur située entre Saint- Privat et Amanvillers, hauteur qu'on venait d'enlever; elles atteignirent également la position plus rapprochée encore

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tout près de Saînt-Privat, en avant de la localité, toujours avec leurs coffrets dC avant-train remplis. On eut bientôt Toccasion de constater combien cela était utile.

En eflfot, à partir de ce moment on dut ouvrir à plusieurs reprises le feu rapide, et dès lors il n'était plus possible de tirer directement les gargousses des caissons. Mais, dès qu'il n'était plus nécessaire d'avoir recours au feu rapide, les munitions enlevées des coffrets étaient immédiatement remplacées par des provisions empruntées aux caissons.

C'est en agissant ainsi qu'on parvint, malgré la dépense énorme de munitions faite au cours de cette bataille, jusqu'au soir sans qu'il se produisît d'embarras, sauf, sur le tard, par-ci par-là, pour celles des batteries de grosse artillerie qui avaient été au feu le plus longtemps (c'étaient celles de la première et de la seconde Abtheiliing d'artillerie à pied), car les batteries de grosse artillerie avaient moins de munitions que les batteries d'artillerie légère. Aussi dépensèrent-elles le dernier obus du dernier caisson et toutes les munitions contenues dans les coffrets d'avant- ' train (en cette journée, les quinze batteries de la garde lancèrent de 8 000 à 9000 obus). Mais les colonnes de munitions parvinrent à parer à ces embarras en temps opportun encore, comme je vous le dirai plus tard.

De poster les voitures du premier échelon sur le front même des batteries, cela présente, à la vérité, cet inconvénient qu'une batterie exige pour son front une étendue de terrain de 200 pas, tandis que sans cela 12Ô seraient suffisants. On ne pourra donc recourir à cette mesure que quand on disposera de l'espace nécessaire, comme ce fut notre cas à Saint-Privat, tandi'S qu'à Sedan nous n'avions pas d'emplacement d'une étendue suffisante. Mais, sous tous les autres rapports, cette mesure n'offre que des avantages. Grâce à ce front plus étendu, on enveloppe davantage l'ennemi par les feux. La distance de près de 100 pas qui sépare la pièce de l'aile gauche de celle de l'aile droite permet d'observer avec une facilité plus grande l'effet du

tir, de le corriger plus aisément et de . mieux pouvoir loger les hommes que fournit l'infanterie afin de protéger la batterie.

Vous me direz peut-être que les voitures placées ainsi sur le front sont plus exposées à subir des pertes que si elles se trouvaient à une distance de 300 à 400 pas en arrière du front. C'est le contraire qui est vrai. Avec les pièces rayées, le terrain qui s'étend en arrière de la batterie jusqu'à 300 ou 400 pas de distance constitue, grâce aux éclats des obus rayonnant en tous sens, une zone bien plus dangereuse que l'emplacement à la gauche des pièces sur le front même.

Les pièces rayées de l'ennemi sont en état de tirer avec assez d'exactitude pour que leurs projectiles ne s'écartent pas si loin et n'atteignent pas les voitures, car l'ennemi ne vise pas ces voitures, il ne vise que les pièces qui le canonnent. On a été à même de constater que les voitures placées sur le front même, à côté des batteries, étaient moins exposées que si elles étaient postées en arrière, à une distance de 300 à 400 pas. Durant toute la bataille de Saint-Privat, aucun des caissons n'a sauté, tandis que j'ai eu des coffrets d'avant-train qui ont fait explosion.

Je vous ai surtout parlé de la bataille de Saint-Privat, parce que c'a été celle où l'on a dépensé le plus de munitions. Dans celle de Sedan," les quinze batteries de l'artillerie de la garde n'ont lancé qu'enyiron 5 000 obus. Sur aucun point, dans cette dernière bataille, il n'eût été nécessaire de recourir aux colonnes de munitions pour compléter les caissons.

Passons maintenant à l'étude du procédé qu'on employait pour le remplacement des munitions des batteries fBT les colonnes de munitions et de celles-ci par les dépôts de munitions de campagne.

Les neuf colonnes de munitions qui étaient menées à la

suite de chaque corps d'armée étaient divisées en deux échelons dont le premier, comprenant deux colonnes de munitions d'infanterie et une colonne de munitions d'artillerie (après la bataille de Saint-Privat, on établit la proportion contraire), suivait le corps d'armée à une denaijournée de marche. L'autre échelon, comprenant les six colonnes restantes, suivait à une journée de marche entière. Le chef de YAttheilung des colonnes marchait avec le premier échelon; les ordres journaliers d'après lesquels il avait à se guider lui étaient transmis par le général commandant l'artillerie de corps, qui à son tour les recevait du général commandant le corps d'armée.

La distance à laquelle marchaient les deux échelons rendait extraordinairement difficile la transmission des ordres. En effet, il saute aux yeux que le commandant du corps d'armée ne pouvant prendre ses résolutions et formuler ses dispositions que le soir, après avoir reçu les rapports sur les mouvements de l'ennemi, il lui était très difficile de faire tenir en temps opportun, au cours de la nuit, les ordres concernant la marche du lendemain aux colonnes de munitions, distantes (en y comprenant la profondeur de marche du corps d'armée) de 38 à 45 kilomètres.

Il n'est guère admissible que des aides de camp ou des ordonnances franchissent, de nuit, des distances de 38 à 45 kilomètres et rejoignent le quartier général du corps d'armée, qui aura peut-être fait une marche en avant de 23 kilomètres dans ^'intervalle. Aussi ne parvint-on à diriger régulièrement les colonnes de munitions qu'en établissant, d'après les expériences faites au cours de la campagne de 1866, une ligne de relais ambulants de cavaliers porte-dépêches entre le quartier général du corps d'armée, celui du général commandant l'artillerie du corps, et celui du commandant des colonnes, s'étendant finalement jusqu'à son deuxième échelon. Ces cavaliers portedépêches se relevaient d'un jour à l'autre.

Cette ligne de relais ambulants était suffisante pour la

LBTTRES SUR L'ARTIUBRIE 199

transmission régulière des ordres, mais les colonùes avaient * sans cesse à lutter contre des difficultés de toute nature et à vaincre des obstacles considérables, car, en arrière des corps d'armée, la route est mise également à contribution par les colonnes du train, les équipages de ponts, les voitures mises en réquisition, les ambulances, au point qu'elle en est obstruée. Dans les cas extraordinaires, quand on avançait en vue de livrer bataille, on envoyait des aides de camp qui, évidemment, avaient à faire alors des courses tout à fait considérables.

En outre, on avait soin d'imposer aux chefs des colonnes de munitions l'obligation de faire tous les efforts humainement possibles pour ne pas laisser la troupe engagée sans munitions; ils devaient, en cas de bataille, marcher sans attendre d'ordres, sous leur propre resp'onsabilité. Quant au chef dç VAbtheilung des colonnes, il avait pour consigne de se rendre — dès qu'il apprendrait ou qu'il entendrait qu'une bataille se livrait — immédiatement, sans en attendre l'ordre, auprès du général commandant rartillerie du corps d'armée et de lui demander, dès qu'il l'aurait trouvé, ses ordres concernant le point où il devait poster ses colonnes de munitions. L'ordre portant cette indication était, au cours de la bataille, communiqué aux divisions et à l'artillerie du corps, afin qu'elles sussent en quel endroit elles pourraient faire remplir leurs caissons vides.

Mais il devenait absolument impossible de soumettre & .une direction régulière leà colonnes de munitions quand plusieurs corps d'armée marchaient l'un derrière l'autre sur une seule et même route et quand chacun des corps à lui seul occupait, avec ses corps de troupes engagés, une profondeur de 23 kilomètres. Dans ces cas-là, il fallait absolument que le chef di Abtheihmg des colonnes de munitions exécutât sa consigne et tâchât de suivre ses batteries et de ies rejoindre le plus vite possible, fût-ce au prix des plus grands efforts, et qu'il agit sous sa respon-

sabîlité personnelle sans attendre des ordres spéciaux pour la journée.

Permettez que je vous dise comment ces braves officiers savaient comprendre et remplir leur devoir.

Les voies ferrées étaient, au moment où nos armées, en Fan 1870, se concentraient dans Touest, tellement mises à contribution par les troupes de combat qu'on ne put, au début, envoyer à la suite de chaque corps d'armée que trois colonnes de munitions (premier échelon). Les dispositions se rapportant au voyage des troupes étaient prises par la section des chemins de fer de Tétat-major à Berlin, et les généraux commandant les corps de troupes n'avaient rien à y voir et n'étaient pas tenus au courant de ces dispositions, car elles étaient sujettes à subir, selon les mouvements qu'exécuterait l'ennemi, des modifications qu'il était absolument impossible de prévoir. Ce n'était qu'à partir du moment où les troupes rejoignaient leurs chefs que ceux-ci pouvaient en disposer.

Nous autres (le quartier général du corps de la gardé), nous avions été déposés le 1" août sur le quai de la gare de Mannheim; la journée du 2, nous la passâmes dans cette ville; le 3, nous nous rendîmes à Durkheim et le 4 à Kaiserslautern. Juste quand nous arrivions dans cette ville, on débarquait les trois colonnes de munitions formant le premier échelon, après que, dans la même localité, la division de cavalerie de la garde et l'artillerie de corps fussent descendues du train.

J'avais donc à ma disposition au moins le premier échelon de mes colonnes de munitions, mais le commandant des colonnes, le major de Heineccius, n'était pas là. Il avait reçu l'ordre de conduire les six colonnes restantes de Berlin par la grande route à Wittemberg, où elles devaient être embarquées sur le chemin de fer. Voilà toutes les nouvelles qu'on put nous donner de ces six colonnes; nous n'en eûmes pas d'autres jusqu'au 15 août. Il était, en outre, très difficile de diriger les trois premières

LETTRES SUR L'âRTILLBRIS 2(H

colonnes, car trois corps d'armée marchaient sur une seule et même route. Le corps qui nous suivait barrait le chemin aux colonnes, et pourtant il fallait qu'elles nous suivissent. Combien de froissements, de collisions n'y eutil pas là! C'est à peine si souvent la route était libre pendant la nuit pour les colonnes. Ce ne fut qu'à partir du -moment où le déploiement de l'armée sur le territoire français fut un fait accompli, c'est-à-dire à partir du 9 août, que ces trois colonnes purent avancer régulièrement.

Le 15 août arriva un rapport écrit du commandant des colonnes de munitions m'annonçant que le 14 i] arriverait, avec lés six colonnes restantes, à Sarreguemines. Le 6 août, il avait été embarqué sur le chemin de fer, qu'il dut quitter le 8, aux environs de Mayence. Là, personne ne put lui fournir d'indication précise sur le point où avait été dirigé le corps de la garde (cette direction, d'ailleurs, pouvait être journellement modifiée), et dès lors il marcha à la garde de Dieu dans la direction de l'ouest jusqu'à ce qu'il trouvât la trace de notre corps.

D'après son rapport, il avait l'intention de faire marcher les colonnes, le 45, jusqu'à Verminy, près de Morhange, le 16 jusqu'à Nomeny, le 17 jusqu'à Dieulouard. Si vous prenez la peine de suivre sur la carte la marche de Mayence à Dieulouard, vous penserez comme moi que de telles marches forcées exécutées par des fractions de troupes tout nouvellement formées méritent des éloges d'autant plus grands que les colonnes n'avaient pas d'ordres du tout et qu'elles allèrent de l'avant, sous leur propre responsabilité, mues uniquement par leur zèle pour le service.

Le 16 août, de grand matin, le commandant de VAbtheilung, qui avait pris les devants, se présenta au général commandant le corps de la garde, et, le 17 août au soir, les ordres donnés au corps font,* pour la première fois, mention du deuxième échelon des colonnes de muni-

I Au

Ij ment

302 LETTRES SUR L'ARTILLBRIB

tion8. C'était vraiment une grande chance que, la veille de la grande bataille décisive, il ait été possible de donner pour la première fois des ordres régulière pour les dernières fractions du corps d'armée descendues de chemiD de fer, et qu'ainsi )e remplacement des munitions épuisées par les colonnes fût rendu possible.

Le 16 août, l'état-major du corps de la garde arrivait à. Bernécourt, le premier échelon des colonnes de muuîtioas à Manonville, le deuxième (comme je l'ai dit plus haut] h Nomeny. Pour la journée du il, le corps avait l'ordre de' marcher jusqu'à la Meuse; le premier échelon fut dirig'é sur Âpremont, tandis qu'on attendait poiu- le soir l'arrivée du deuxième échelon à Dieulouard.

Les événements du 16 forcèrent, comme on sait, le 17, le corps de la garde à prendre la direction du nord. Aussi les colonaes du premier échelon furent-elles dirigées, par un second ordre modifiant les dispositions du premier, daté du n, trois heures du matin, et apporté par un aide de camp, de Manonville k Limey.

Par les ordres donnés au corps le 17 au soir, qui prescrivaient à la garde de se trouver réunie le lendemain matin, formée sur la place d'alarme, à Mars-la-Tour, les colonnes de munitions étaient dirigées de telle façon que le premier échel<Hi devait atteindre le 18 à sept heures du matin Sponville, et le second échelon Thiaucourt, à une heur3 qui n'était pas fixée.

Le 18 août, peu après que le premier coup de canon eut été tiré, le commandant d«s colonnes de munitions se présenta à. moi pour me demander des ordres. Je fis d'abord avancer les colonnes jusqu'à Doncourt et je les postai derrière le corps de la garde, qui avait engagé la lutte, et tout à sa portée, entre Habonville et Batilly. Cet emplacement fut porté à la connaissance des divisions et de l'artillerie du corps.

Au début de la'bataille donc, j'étais rempli d'un sentiment d'assurance et de sécurité, car les résultats des

exercices de tir que nous venions d'achever immédiatement avant d'entrer en campagne m'avaient montré que les batteries avaient appris à parfaitement tirer et qu'elles seraient invincibles, que l'effet qu'elles produiraient serait irrésistible si, à aucun moment, elles ne manquaient de munitions, car le remplacement en semblait assuré.

Mais, au cours de la longue canonnade, le général de Colomier, commandant en chef de l'artillerie de l'armée, s'en vint le long des batteries et m'avertit qu'il avait assigné toutes les munitions d'artillerie de mon premier échelon aux batteries des IIP et X** corps d'armée. « Elles ont, disait-il, dépensé avant-hier des quantités si énormes de munitions que leurs propres colonnes ne sont pas à même de combler les vides. »

Vous voyez d'ici la terreur qui s'empara de moi. J'avais engagé la lutte la plus violente, et, en arrière de mes batteries, on me privait de mon organe vital. Malgré tout, dans mon for intérieur, il m'était impossible de donner tort au général. Lui, en effet, avait à pourvoir au remplacement des munitions pour toute l'armée, et à quoi pussent pu lui servir les batteries des IIP et X*" corps d'armée si elles n'avaient pas eu de munitions. Pouvait-il savoir d'avance quelles étaient les batteries qui en dépenseraient le plus dans cette journée?

La nouvelle me causa un désappointement d'autant plus grand que, peu d'instants auparavant, le commandant de VAbtheilung des colonnes m'avait quitté pour faire avancer ses caissons dans la position qui leur était assignée entre Habonville et Batilly. Quand il revint auprès de moi, il me fit un rapport qui me consola quelque peu. Il me dit que lui aussi avait eu connaissance des dispositions prises par le général de Colomier et que, ensuite de cela, il avait envoyé à Thiaucourt l'ordre au deuxième échelon des colonnes de munitions d'avoir à pousser en avant, si faire se pouvait, jusqu'au premier échelon.

Malgré tout, il était permis de croire que ce jour-là elles

ne pourraient plus arriver jusqu'à nous. En effet, elles étaient arrivées la veille au soir seulement à Dieulouard, après les différentes marches forcées qu'elles avaient été obligées de faire depuis leur départ de Berlin. De Dieulouard, elles avaient fait ce jour-là même vingt-trois kilomètres jusqu'à Thiaucourt, distant du champ de bataille de trente autres kilomètres.

Disons en passant que, après m'avoir fait son rapport, le commandant resta auprès de moi pour voir sur quels points les munitions viendraient à manquer. Puis il accompagna la batterie Prittwitz, qu'il avait commandée pendant la guerre de 1866, sur la hauteur de Saint-Privat, où elle fut, comme je l'ai déjà raconté précédenament, la première à ouvrir le feu.

Les colonnes du deuxième échelon donnèrent plus qu'on n'avait osé espérer d'elles. Elles n'avaient pas attendu l'ordre de continuer à avancer. Le vacarme de la gigantesque bataille s'était fait entendre jusqu'à Thiaucourt; elles avaient donc continué à avancer. Deux colonnes de munitions (Planitz et Keudell) marchèrent droit au champ de bataille, et, se frayant un chemin avec la plus grande énergie, au travers de tous les véhicules possibles et impossibles des colonnes de vivres, des ambulances, des parcs de voitures, etc., qui couvraient les routes, elles parvinrent à fournir directement le soir même des munitions aux batteries, à chacune desquelles elles envoyaient un caisson ou deux. C'est ainsi qu'on put éviter les embarras dont on était menacé; mais on n'y parvint que grâce à l'énergie qu'elles déployèrent et à l'indépendance avec laquelle elles surent agir et prévenir les besoins des batteries.

Le lendemain, dès l'aube, on s'occupa de garnir complètement les coffrets d'avant-train et les caissons des batteries, et à deux heures de l'après-midi toutes les cinq colonnes de munitions étaient absolument dépouillées.

J'ai eu précédemment déjà l'occasion de vous dire que,

LETTRES SUR L'ARTILLERIB . 205

pour cette opération, les batteries n'avaient pas d'écritures à faire. Elles envoyaient simplement leurs caissons vides aux colonnes ; là, ils étaient remplis ; le conducteur indiquait le numéro de la batterie à laquelle les munitions étaient destinées et signait un reçu.

Mais nos colonnes pourvoyaient à un autre remplacement encore. Les batteries avaient perdu beaucoup de chevaux (275), et les chevaux de réserve ne suffisaient pas à combler les vides; les colonnes de munitions durent nous céder deux cents bêtes, car pour traîner lès voitures vides elles n'avaient plus besoin que d'un petit nombre de chevaux, et on leur laissa la liberté de compléter leur chiffre pendant la marche à Taide de réquisitions.

En outre, elles durent nous céder des officiers et des hommes. Beaucoup de nos capitaines- commandants avaient été tués ou grièvement blessés. Les officiers commandant les colonnes de munitions d'artillerie, qui, au nombre de quatre, appartenaient au régiment d'artillerie de campagne de la garde, durent prendre le commandement des batteries. Pour les remplacer, on prit des officiers de réserve de la cavalerie de la garde qu'on nous avait attribués comme auxiliaires et qui, dans Tintervalle, s'étaient mis au courant du service des colonnes ; ils furent nommés au commandement des colonnes de munitions.

Une certaine pédanterie inhérente à tout officier qui a servi depuis un temps assez long me faisait craindre, au début, que ces cavaliers ne fassent pas très aptes à remplir ces fonctions. Mais dans la suite les événements prouvèrent que c'était le choix le meilleur qu'on eût pu faire. En temps de paix, ces messieurs, en leur qualité de grands propriétaires fonciers, avaient acquis beaucoup de routine dans le maniement des hommes et des chevaux, ils s'entendaient au harnachement, ils avaient l'habitude d'agir en toute indépendance et sous leur propre responsabilité, et c'est ce que dans leur nouvelle fonction on était souvent obligé d'exiger d'eux quand ils marchaient seuls. Pour la

conservation et Tentretien des munitions et pour la tenue des écritures, la colonne avait son artificier. Je devais bien vite être mis à même de constater quels excellents services les commandants de colonne étaient en état de nous rendre.

Car, dès qu'ils eurent fini de verser toutes leurs munitions, ils durent revenir sur leurs pas. Les premiers d'entre eux se mirent en route dès le 19 août dans l'après-midi.

Pour vous donner une idée complète du mécanisme de ce service du remplacement des munitions, il me reste à vous parler du procédé qu'on employait pour fournir les munitions aux colonnes depuis les garnisons d'artillerie.

Pendant la bataille de Saint-Privat, l'officier adjoint au général de Colomier m'avait dit que le parc de réserve des munitions de campagne de la II' armée avait suivi son armée jusqu'à Herny, à l'est de Metz, et que dans cette localité les colonnes de munitions pourraient renouveler leurs provisions. C'est donc sur Herny que furent dirigées toutes les colonnes de munitions d'artillerie, au nombre de cinq, que nous avions vidées; on leur adjoignit la moitié de la colonne de munitions d'infanterie, car nos fantassins avaient comparativement dépensé très peu de munitions.

Le commandant de VAbtheilung des colonnes resta avec les trois colonnes et demie .de munitions d'infanterie qui marchaient à la suite du corps d'armée. L'état-major de cette Abtheilung établit, d'après les quittances remises pa^r les conducteurs des caissons, les états du montant des munitions et les demandes de remplacement par listes et conformément au formulaire. Ces états étaient remis par le généra] commandant l'artillerie du corps d'armée au général commandant en chef l'artillerie de l'armée afin que celui-ci fit remettre au parc de réserve des munitions de campagne les bons de renouvellement. En même temps.

LETTRES SDR L'ARTILLERIE 207

le général commandant Tartillerie de corps avisait le parc, par le télégraphe de campagne, du chiffre des munitions qu'il aurait à fournir. On s'arrangeait donc de façon à ne pas perdre une minute, tout en établissant les comptes les plus exacts et les plus minutieux. Le contrôle s'exerçait dans les batteries par des révisions imprévues des cofifrets d'avant-train et des caissons : on voyait ainsi si elles avaient réellement leurs munitions au complet.

Mais le remplacement des munitions pour les colonnes ne marchait pas tout seul pour cela. Elles cherchèrent à arriver à Hemy en passant par Pont-à-Mousson. Mais à Herny elles n'obtinrent — rien du touti J'imagine que les munitions qui y étaient accumulées avaient été épuisées par suite de la quantité énorme qui avait été dépensée par la I** et la IP armée dans les trois grandes batailles livrées sous Metz, car il ne faut pas perdre de vue que, dans cette guerre, les pièces qui tiraient et les munitions qui étaient dépensées atteignaient des chiffres dont on n'avait pas idée dans les guerres précédentes.

Mes colonnes donc continuèrent à cheminer et trouvèrent enfin les munitions dont elles avaient besoin dans la forteresse prussienne de Sarrelouis ! De là elles prirent la dil:ection de l'ouest, elles apprirent que le corps de la garde constituait une fraction de Tarmée de la Meuse, elles se mirent à sa recherche, trouvèrent sa trace et se mirent à le suivre en faisant des marches forcées. Et tout cela elles l'exécutèrent sans avoir reçu un seul ordre de marche, car à l'état-major de la garde on ne pouvait jamais savoir au juste où étaient lès colonnes.

Quand pensez-vous bien qu'elles rejoignirent le corps? Quant à moi, je croyais que je rêvais lorsque, le 29 août, je reçus l'avis que la première de ces colonnes était arrivée au corps de la garde. Le 34 août, par conséquent la veille de la bataille de Sedan, toutes étaient arrivées. La première colonne avait donc fait en dix jours 338 kilomètres; les dernières en avaient fait 375 en douze jours. Mais de ces

dix OU douze jours il faut en retrancher un qu'on passa à prendre réception des munitions et à les charger sur les caissons.

Le l*" septembre, les colonnes atteignirent le village de Villers-Cemay, d'où elles procédèrent au remplacement des munitions, en partie dès le soir même. Je Tai déjà dit, nous n'avions tiré à la bataille de Sedan que 5 000 obus, c'est-à-dire que nous n'avions pas dépensé en totalité les munitions que les batteries menaient avec elles dans leurs coffrets. Mais le bombardement de Montmédy le 4 septembre nous coûta derechef tout près de 4 000 obus, et, le 6 septembre, toutes les colonnes de munitions de l'artillerie étaient encore dépouillées de tout leur contenu.

Elles retournèrent de nouveau en arrière, par Saint- Mihiel et Pont-à-Mousson; elles durent derechef, en grande partie du moins, pousser jusqu'à Sarrelouis et de là se remettre à courir à la suite de l'armée pour essayer de Ja rejoindre. Quand nous arrivâmes devant Paris, le 19 septembre, la première de ces colonnes (Râbel) rejoignait déjà le corps. Du 6 au 19 septembre, par conséquent en quatorze jours, elle avait fait plus de S25 kilomètres. Elle avait fourni là une marche absolument énorme, qui paraîtra plus étonnante encore si l'on considère que souvent il fallait s'arrêter en route ou que la marche était entravée, et que le lendemain il s'agissait de rattraper le temps perdu en fournissant une marche plus considérable encore.

Je ne me souciais pas de savoir combien de chevaux étaient restés en route qu'on dut remplacer en faisant des réquisitions dans le pays. Je n'ai pas poussé l'esprit de contrôle jusqu'à demander combien de fois et pendant combien de temps on avait fait monter dans les voitures les hommes qui formaient l'escorte de sûreté des colonnes et quelles distances on put ainsi franchir en trottant carrément. J'étais trop heureux que les munitions fussent arrivées et que les colonnes eussent leurs attelages au complet et leur équipement aussi. Certes, elles n'avaient pas perdu beau-

coup de temps à se présenter aux commandants d'étape et à faire 'des billets de logement. Elles marchaient le matin, elles marchaient Taprès-dîner, à midi elles faisaient la soupe au bivouac, et les nuits elles les passaient, pour la plupart, dans des villages situés loin de la route, où par conséquent elles étaient sûres qu'il n'y eût pas de garnisaires, et là leur escorte de sûreté, avec ses fusils d'infanterie, se chargeait du service de garde.

Les engagements qui suivirent ne furent pas violents au point que le remplacement des munitions dût présenter de bien grandes difficultés. De plus, en ce moment-là, le parc de munitions de campagne avait été transféré à Épernay.

Malgré que, dans toutes les batailles auxquelles j'ai assisté pendant la guerre de 1870 à 1871, on réussit à renouveler en temps opportun les munitions, je n'en ai pas moins été amené à me convaincre que la quantité de munitions que nous transportons avec nous aussi bien aux batteries qu'aux colonnes n'est pas suffisante. On ne pourra pas compter, et cela particulièrement dans les batailles principales, où de grandes masses de troupes s'entassent en vue de frapper le coup décisif, on ne pourra pas, dis-je, compter avec certitude que les colonnes réussiigpnt, dans la journée même où se livrera la bataille, à se frayer un chemin jusqu'auprès de la troupe engagée. C'est pourquoi il faudra munir les batteries, caissons et coffrets d'avanttrain, d'autant de munitions qu'ils pourront en dépenser pendant toute la durée d'un jour, de bataille. Cette quantité, nous ne l'avions pas en 1870. Le 18 août, nous ne fûmes engagés qu'à midi passé, et pourtant, le soir venu, il fallut recourir aux colonnes pour éviter des embarras. Je suis persuadé que la provision eût été insuffisante si nous avions été engagés dès le matin de très bonne heure.

De même j'estime que les quantités de munitions que les colonnes transportèrent à notre suite en 1870 ne sont pas suffisantes. Après la dépense de munitions faite dans la journée du 18 août, toutes les colonnes avaient leurs

caissons vides. Si cette dépense avait été plus forte, ce qui, comme je l'ai dit, eût été possible au cas où la*bataille eût commencé plus tôt, on n'eût pas trouvé dans les colonnes les quantités voulues pour garnir les caissons et les coffrets d'avant-train des batteries en vue d'une nouvelle bataille. Mais il faut qu'ils soient garnis dans cette perspective, si l'on ne veut pas lier les mains au généralissime pour tout le temps que les colonnes mettraient à ! chercher de nouvelles munitions.

' On a soulevé après la guerre la question de savoir à

quelle quantité on pourrait réduire les munitions d'infan- . terie que transportent les colonnes, vu que dans toute la guerre de 1866 il n'a été tiré que de sept à onze cartouches en moyenne par homme et qu'en 1870 on n'avait eu besoin de compléter qu'un tout petit nombre de caissons de cartouches d'infanterie alors que déjà tous les caissons de munitions d'artillerie étaient vidés.

Mais il n'est pas possible de tirer de ces faits d'expé- I rience une conclusion nettement définie, vu qu'en 1866 la

surprise causée par l'efficacité de notre fusil se chargeant ! par la culasse amenait la plupart du temps une décision

' rapide, de lyrte que les combats d'infanterie n'étaient que

de courte durée. En 1870, au contraire, notre brave infan- ' terie dut, la plupart du temps, subir patienmaent le feu du

fusil ennemi, dont la portée était plus grande, tant qu'il ne lui était pas possible de riposter. Quand il y aura lutte entre deux infanteries dont l'armement sera également bon, il y aura à l'avenir pour la nôtre une plus grande dépense de munitions que dans les deux dernières guerres. Pour arriver à nous former une opinion à ce sujet, il nous faut donc faire abstraction des expériences faites dans ces guerres et nous placer à un autre point de vue.

Je vous disais dans une de mes précédentes lettres qu'un jour je fis ouvrir à une compagnie sur pied de guerre et à une batterie sur pied de guerre au polygone, Tune étant

LETTRES SUR L-ARTILLBRIE ^li

postée à côté de l'autre, un feu rapide rationnellement dirigé et fait par des hommes sachant viser, et que les deux armes dépensèrent approximativement une quantité égale de munitions (comme poids et comme coût). Or, le poids joue un rôle décisif quand il s'agit du remplacement dés munitions.

Si nous admettons que les deux armes soient engagées durant toute une journée et qu'elles entretiennent un feu rapide violent et rationnellement dirigé, nous arrivons à cette conclusion que chacune des compagnies dépensera, sous le rapport du poids, autant de munitions que chacune des batteries. Un corps d'armée compte 25 bataillons, donc 100 compagnies et 19 batteries, et, à ce compte, il lui faudrait transporter à sa suite cinq fois plus de munitions d'artillerie.

Mais cette dernière arme dépensera proportionnellement plus de munitions (sous le rapport du poids), parce qu'elle tire à de plus grandes distances et par conséquent pendant un temps plus long. On peut admettre que la portée de l'artillerie est cinq fois supérieure à celle de l'infanterie, c'est pourquoi une batterie usera, dans la bataille, cinq fois plus de munitions qu'une compagnie. A mon avis donc, nous devrons, à l'avenir, mènera la suite des corps d'armée autant de colonnes de munitions d'infanterie que d'artillerie.

Si vous désirez savoir quelle est la proportion entre les obus et la mitraille dépensés, eh bien, je crois qu'on pourrait s'en tenir aux chiffres de la guerre de 1870. Les batteries de l'artillerie de la garde dépensèrent dans tout le cours de la guerre environ 25 000 obus et une cartouche à mitraille. Cette dernière s'était brisée pendant le transport.

Que si vous deviez penser que je vous ai tenu bien longtemps avec cette question des munitions, veuillez considérer ceci : avec des munitions, l'artillerie, dans un terrain découvert et sur son front, est invincible; sans munitions,

ses pièces constituent des impedimenta pour l'armée à laquelle elles appartiennent et des trophées pour rarmée ennemie

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