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DIXIÈME LETTRE

COMMENT, DANS LA DERNIÈRE GUERRE, L'ARTILLERIE s'eST-ELLE SOUSTRAITE A l' ACTION DE l' ENNEMI?

Il nous reste à examiner un point par rapport

auquel l'artillerie, au cours de la guerre de 1870 à 1871, s'est montrée sous un jour plus favorable que dans celle de 1866. Dans cette dernière campagne en effet, elle a eu nombre de pièces qui, soit pour se rétablir, soit pour éviter le feu de l'infanterie ennemie, ont dû rétrograder, tandis qu'en 1870 le fait ne s'est pas présenté. Qu'il se soit présenté en 1866, la faute en est à des prescriptions qui avaient été élaborées, à des habitudes qui avaient acquis force de loi au cours d'une longue période de paix. Ni les unes ni les autres ne se basaient sur l'expérience acquise pendant la guerre.

Rappelez-vous simplement ce passage du règlement ayant trait aux travaux appelés « manœuvres de force et de rétablissement ». Souvenez-vous qu'une grande partie de ces manœuvres n'avait d'autre but que de « sauver » les pièces. La principale d'entre ces manœuvres, celle à laquelle on exerçait tout d'abord les hommes, c'était d'atti^cher une poutrelle traînante sous l'essieu, à défaut de roue. Quelle importance n'attachait-on pas à ce que les difiTérents genres de ligatures fussent faites avec le plus de soin possible? Mais à quoi pouvait-on employer une poutrelle traînante, sinon à traîner la pièce en arrière, c'est-à-dire à la faire battre en retraite? *

On disait, il est vrai, aux hommes que, même soutenue par une poutrelle traînante, la pièce pouvait tirer, et, poiir

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le leur prouver, on tirait un coup de canon à blanc avec une pièce arrangée de la sorte. Mais quand un jour, à l'occasion d'un tir d'instruction ou d'étude, on tira avec une telle pièce un coup de canon chargé à boulet, la poutrelle, par suite du recul, se brisa comme un cure-dent, au grand ébahissement du corps d'officiers, qui certes, ce jour-là, voyaient leur instruction bien et dûment complétée.

Où prendre, d'ailleurs, immédiatement une poutrelle? Le règlement répondait à cette question en prescrivant d'abattre et d'équarrir un arbre qu'on trouverait à proximité. Or, il saute aux yeux que ce travail de charpentier prend plus, de temps qu'on n'en mettra à aller chercher une roue de rechange au chariot de batterie ; mais l'emploi de la poutrelle traînante n'en resta pas moins la manœuvre de force de prédilection.

Rappelez-vous en outre la manœuvre qui consistait à attacher la pièce sous l'avant-train, manœuvre qui avait pour but de sauver la pièce, c'est-à-dire de permettre de battre en retraite en temps opportun. Mais, dans les quatre campagnes de 1864, de 1866, de 1870 et de 1871, je n'ai jamais aperçu ni une poutrelle traînante ni une pièce attachée sous l'avant-train. J'irai même jusqu'à soutenir qu'aucun officier n'a vu pratiquer ni l'une ni l'autre de ces manœuvres pendant les mêmes campagnes.

A la vérité, le règlement prescrivait de faire, « si la chose était possible », toutes ces manœuvres de force et de rétablissement dans la ligne de feu même; mais il ajoutait que les pièces qui ne pouvaient pas être rétablies dans la ligne de feu devaient la quitter et être ramenées en arrière, pour être, en dehors de la zone rendue dangereuse par le feu ennemi, remises en état de servir. Or, le mouvement rétrograde que nécessitera cette réparation s'est vu considérablement étendu et allongé depuis l'invention des pièces rayées ; il est possible qu'actuellement la pièce doive rétrograder de 3800 mètres. Si un capitaine renvoyait en arrière une pièce isolée sous le commandement d'un sous-

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officier, il devrait forcément craindre de ne plus jamais la revoir.

En outre, il est trës difficile d'établir d'avance s'il est ou s'il n'est pas possible de procéder à la réparation au milieu du feu ennemi. En effet, cela dépend bien trop de l'efficacité de ce feu telle qu'elle sera pendant le temps que durera le travail lui-même. On ne pourra jamais savoir d'avance s'il sera violent ou non. Donc, toutes les fois que chacune des pièces de la batterie ou la plupart d'entre elles avaient besoin d'être réparées, il était loisible au capitaine-commandant de rétrograder « afin de procéder au rétablissement, « sans pour cela contrevenir au règlement.

Ajoutez que c'était une très grande honte lorsqu'il vous arrivait de perdre une pièce. Depuis les guerres de Libération, on avait pris pris l'habitude de se montrer très sévère à cet égard. Quand Bernadette hésita à donner suite aux invitations réitérées que lui adressait BlUcher de venir prendre part à la bataille de Leipzig parce que, disait-il, le mouvement qu'on lui demandait d'exécuter lui semblait par trop risqué, il disait emphatiquement qu'il avait assisté k tant et tant de batailles sans jamais perdre de pièce.

Certes, il est de toute évidence que le canonnier doit préférer tomber mort sous sa pièce plutôt que de la perdre. Sur la pièce en effet est gravée l'aigle royale, c'est en imposant la main sur la pièce qu'il prête, lui, son serment au drapeau-, la pièce pour lui, c'est le drapeau. Mais, malgré loiil, il vaut mieux perdre une pièce plutôt qu'une bataille.

Aussi a-tnan, après la guerre de 1866, établi des principes tout autres àce sujet. En 1870 et en 1871, nous avons aussi perdu des pièces dans les combats, de même que nous avons perdu un drapeau. Mais quelle gloire ces pièces perdues n'ont-elles pas value aux corps de troupes qui ont dû les abandonner à l'ennemi! Ces pertes constituent un des faits les plus glorieux de notre histoire militaire. C'est que le principe avait fini par prévaloir que de perdre ime

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pièce ne constituait pas une honte par cela même qu'on la perdait, mais que ce qu'il fallait considérer, c'était la ma^ nière dont la troupe s'était comportée ce jour4à.

Après la guerre de 1866, on avait formulé ce principe qu'aucune pièce, en quelque état qu'elle fût, ne pouvait être renvoyée de la ligne de feu pour se porter en arrière à l'effet d'être rétablie. C'est pourquoi, dans la guerre qui suivit, toutes les pièces restèrent dans la position et se voyaient réparées à l'aide des pièces de rechange emprun* tées au chariot de batterie, lequel était posté tout à côté de celle-ci, dans le premier échelon des voitures et caissons.

Et ce principe, il avait fallu le formuler, car la tentation peut-être était grande pour maint capitaine-commandant d'obéir à un semblant de nécessité et de quitter le combat en exécution des prescriptions du règlement, voire même qu'il fût poussé par le désir louable de conserver toutes ses pièces.

Précédemment déjà, j'ai eu l'occasion de vous faire observer que l'instinct de conservation inhérent à la nature humaine ne manifestait jamais son action directement chez les personnes instruites et bien élevées, mais que, pour exercer son influence sur le moral de ces personnes, cet instinct se servait d'un prétexte plausible quelconque, et que, grâce à ce prétexte, il y prenait lentement le dessus. Mais, du moment que le prétexte fait défaut, l'instinct est lui aussi, par cela même, réduit au silence, car tout homme instruit et bien élevé veut, avant toute chose, faire son devoir.

D'avoir à réparer des pièces, de manquer de munitions, d'être exposé au feu de l'infanterie ennemie (ce dernier point, nous en parlerons plus tard), c'étaient là de ces prétextes, et c'étaient même des prétextes en quelque sorte légaux. Or, il est bien difficile d'établir à quel moment l'instinct qui se cache derrière ce prétexte parle au cœur des hommes : cela dépend absolument de leurs nerfs et de la force de résistance qu'ils offrent.

Bien des hommes qui assistent pour la première fois à un engagement me faisaient l'effet d'une réunion de gens qui, pendant une journée d'été extrêmement chaude, se baignent dans une rivière dont Teau est très froide. C'est avec le plus grand entrain qu'ils se jettent à l'eau; au début, la fraîcheur des ondes leur cause un sentiment délicieux. Mais, au bout de quelque temps, quelques-uns d'entre eux se mettent à frissonner, ils ont envie de sortir de l'eau ; d'autres sont pris de cette envie-là un peu plus tard, à d'autres enfin elle ne vient qu'au bout d'un temps fort long. C'est qu'il faut avoir les nerfs solides et une grande habitude pour se sentir à l'aise dans l'eau durant des heures. Mais en tout cas toute la compagnie est plus gaie au moment de s'habiller, après le bain, que pendant qu'elle était à l'eau.

Les nerfs en 1870 étaient absolument les mêmes qu'en 1866, mais les prescriptions du règlement avaient été modifiées.Tje premier principe était qu'aucune ligne d'artillerie, qu'aucune pièce ne pourrait exécuter de mouvement rétrograde à moins d'en avoir reçu l'ordre. C'est pourquoi^ au cours de la guerre de 1870, je n'en ai vu rétrograder aucune à l'effet de procéder à des réparations.

Par contre, il y en a eu un certain nombre de démontées. A la bataille de Saint-Privat, comme je vous l'ai déjà raconté, il y avait en tout trois pièces incapables d'avancer, pour toutes les batteries placées sous mes ordres, au moment où il s'agissait de suivre l'infanterie et de soutenir son attaque. Il va de soi qu'elles ne purent avancer avec les autres, elles restèrent sur place. C'est là qu'elles furent réparées, et le plus vite qu'elles purent elles vinrent nous rejoindre dans notre nouvelle position. A Sedan, j'ai eu une de mes pièces absolument hors de combat. Le canon avait éclaté. Mais, malgré tout, la pièce resta à sa place dans la ligne de feu. Je crois qu'aux autres corps également, en 1870, le fait a dû être extrêmement rare qu'une ligne d'artillerie ou une pièce ait rétrogradé sans en avoir reçu l'ordre.

Ce qu'il y a de mieux, c'est qu'avant 1866 il existait des évolutions réglementaires qui aboutissaient bonnement à enseigner aux hommes, s'il m'est permis de m'cxprimer ainsi, à déguerpir devant l'ennemi. Il faut bien que je me serve de ce mot, je n'en trouve pas d'autre. Bien plus, c'étaient ces évolutions-là et pas d'autres qu'on pratiquait de préférence et qu'on montrait le plus aux hommes, car, quand elles étaient bien exécutées, elles offraient un joli coup d'œil.

Qu'était-ce autre chose qu'une fuite déguisée, cette manœuvre qui consistait à faire partir pour revenir en arrière une batterie à cheval à la sonnerie « Au trot » au moment où l'on accrochait la flèche d'affût à Tavant-train, alors que les cavaliers avaient encore à se mettre en selle et que le capitaine-commandant les conduisait à la suite de la batterie en faisant le commandement : « Demi-tour à gauche, conversion, au galop! » Avez-vous jamais vu, avant 1866, une batterie à cheval faire l'exercice sans que cette manœuvre ait été exécutée?

Certes, le spectacle était vraiment joli qu'offraient ces cavaliers sautant à cheval avec une adresse merveilleuse et suivant à fond de train leurs pièces. Mais supposez que la moindre petite faute soit commise, devant Tennemi, dans l'exécution de cette manœuvre. Supposez simplement que le capitaine ne se soit pas aperçu que sa sixième pièce n'a pas eu le temps de mettre l'avant-train et qu'il ait fait sonner trop tôt « Au trot ». Qu'arrivera-t-il? Cinq pièces et un avant-train partiront trop tôt, les artilleurs à cheval se mettront à galoper à leur suite, les projectiles que l'ennemi lancera après les pièces ne feront qu'accélérer la course des chevaux de trait, leur trot se transformera en galop, finalement ils détaleront à fond de train.

C'est en vain que le capitaine cherchera à rattraper au moins l'avant-train sans pièce : les chevaux qui y sont attelés courront aussi vite que le sien. Le roulement des voitures couvrira sa voix et les signaux qu'il fera faire,

l'allure du capitaine qui va à fond de train pour rattrapef son avant-train semblera être la preuve pour ses hommes qu'il est content de les voir retourner en arrière avec une telle vitesse, et c'est ainsi que toute la masse rétrogradera au triple galop et parcourra peut-être une distance de 3 800 mètres, jusqu'à ce qu'enfin un obstacle que présente le terrain finisse par arrêter la batterie.

Pour comble de malheur, il pourra arriver que les dragons avec lesquels il avait marché en avant lui amènent la pièce laissée en arrière k l'aide de la corde aux fourrages avant que l'ordre qu'il aura donné d'aller la chercher ait pu être exécuté. Dès lors il ne lui restera qu'à les remercier en rougissant de honte de la bonté qu'ils ont eue de lui ramener l'enfant prodigue.

Je ne sais si, en 1866, pareille chose est arrivée chez nous, je ne le crois pas ; mais ce que je sais, c'est qu'après la guerre de cette année-là on mit dans le règlement cette prescription que, si l'arlillerie recevait l'ordre de battre en retraite, elle ne pourrait le faire qu'au pas et qu'elle ne devrait prendre une allure plus rapile qu'exceptionnellement, quand elle serait contrainte de dégager le front d'une ligne d'artillerie ayant ouvert le feu après avoir rétrogradé, ligne d'artillerie à l'aide de laquelle elle devrait aller se poster. En tout cas, ajoutait-on, CartUlerie battant en retraite ne devrait jamais parcourir les cent premiers pas qu'elle ferait après avoir remis Cavant-train à une autre allure qu'au pas.

Or, le nouveau règlement contient la mémo disposition. C'est de cette manière qu'on fit du coup disparaître du champ de manœuvres celte façon élégante de déguerpir devant l'ennemi qu'avaient les batteries à cheval. Dans l'intervalle qui sépara la guerre de 1866 de celle de 1870, on ne l'a plus jamais vu pratiquer.

II y avait une autre formation, plus élégante encore pour les mouvements rétrogrades rapides prescrits par le règlement : c'était de faire exécuter par les artilleurs à cheval

une attaque en ordre dispersé pendant que les pièces battaient en retraite pour aller occuper une position en arrière de celle qu'ils venaient de quitter. J'avoue que, comme lieutenant, j'avais toujours le plus grand plaisir à exécuter une de ces attaques.

Quand elle était exécutée, la sonnerie « appel » ou ralliement faisait revenir les cavaliers, et ceux-ci parcouraient au triple galop l'espace qu'ils venaient de parcourir et qui quelquefois avait une longueur de 1500 pas. Tous ces cavaliers, allant à fond de train, couvraient tout le champ de manœuvres. Il fallait qu'ils fissent rendre à leurs chevaux tout ce dont ils étaient capables, afin d'arriver à temps entre les pièces et de ne pas se mettre devant les bouches des pièces qui ouvraient le feu, car à peine les artilleurs à cheval étaient-ils arrivés auprès de la batterie que déjà partait la première pièce, chargée par les canonniers montant les porteurs des seconds attelages, qui avaient mis pied à terre, et tous les spectateurs et militaires appartenant aux autres armes laissaient un libre cours à l'admiration que leur inspirait le magnifique spectacle auquel ils venaient d'assister.

Mon cœur alors se gonflait aussi, et, surexcité par le mouvement rapide que je venais de me donner, flatté de l'approbation des camarades, je m'imaginais presque avoir pris part à une action héroïque, car cette manœuvre était, en quelque sorte, le couronnement des exercices préparatoires de l'artillerie. Je ne considérais pas qu'une telle attaque dirigée contre l'ennemi n'était guère réalisable, et que, si elle était réalisable, elle constituait une faute et qu'il n'y avait pas de quoi être si fier d'avoir fui, car ce couronnement de nos évolutions ne représentait autre chose qu'une fuite!

Peut-être que vous ne partagerez pas ma manière de voir par rapport à cette attaque, que vous la trouverez réalisable et que vous ne voudriez pas convenir que, si on la réalise, on commet par cela même une faute. Voyons

un peu ! A quelle distance en avant du front faut-il que je suppose l'ennemi lorsqu'on devra exécuter cette attaque? A cent pas? Mais alors il culbutera mes artilleurs à cheval, et pêle-mêle avec eux il se précipitera à la suite des pièces et il les rejoindra, car elles n'auront pas une avance assez considérable. Ou bien mettrons-nous quatre cents pas et davantage? Mais alors moi, capitaine-commandant, je ferai mon mouvement rétrograde avec tous mes artilleurs, je ne leur ferai pas exécuter l'attaque, et l'ennemi ne me rejoindra pas. Je n'aurai pas eu besoin de sacrifier la moitié de mes servants et d'affaiblir ainsi l'efficacité et l'exactitude du tir de la batterie.

Car vous ne supposez au moins pas que la charge puisse être couronnée de succès? Si l'ennemi était si peu nombreux au point que les quarante-huit artilleurs à cheval de la batterie puissent triompher de lui dans une attaque de cavalerie, une salve à mitraille bien dirigée et tirée à 200 pas le décimera au point que les survivants, s'ils devaient atteindre la batterie, ne seraient plus en nombre suffisant pour lui nuire.

Ou bien se trouverait-il quelqu'un pour demander que les artilleurs à cheval aillent se joindre à une ligne de cavalerie exécutant une charge, afin de renforcer cette ligne? Mais cela, à mon avis, reviendrait, pour un chef de bataillon, à faire mettre pied à terre au peloton de hussards qui lui sont adjoints en vue d'attaquer un village afin qu'ils soutiennent un combat à pied et qu'ils renforcent sa ligne de tirailleurs. Cette mesure-là, certes, a déjà été prise, mais uniquement au jeu de guerre, par un lieutenant qui venait de quitter le corps des cadets.

Quelque circonstance que vous puissiez imaginer, la batterie mettra hors de combat, par ses feux, dix fois plus d'ennemis que par une attaque exécutée par les servants à cheval, et elle arrêtera l'ennemi bien mieux que par une de ces attaques en ouvrant le feu, pourvu que les hommes visent avec calme. Par conséquent, on fera mieux de tirer

que de faire une de ces attaques, donc celles-ci constituent une faute.

La disposition d'après laquelle Tartillerie devait toujours et partout parcourir, en rétrogradant, les cent premiers pas en marchant au pas, cette disposition, dis-je, fit disparaître cette manœuvre aussi, si brillante qu'elle fût, dans l'intervalle qui sépara la guerre de 1866 de celle de 1870.

Depuis que Fartillerie à cheval est armée de pièces rayées et que l'infanterie a des fusils à longue portée, toute autre attaque exécutée par les servants, et non seulement celle qu'ils exécuteraient pour protéger la retraite des pièces, ne pourra plus, à mon avis, se produire à l'avenir. En effet, ces différentes attaques exécutées par les canonnicrs à cheval ont leur point de départ dans un cas unique qui s'est produit pendant les guerres de Libération.

A cette époque-là, il y eut une batterie à cheval qui, ayant ouvert le feu, s'était vue attaquée de flanc par une petite troupe de tirailleurs ennemis; ceux-ci, à une faible distance, l'incommodaient au point que, malgré la faible portée des fusils à âme lisse alors en usage, leurs balles allaient donner dans la batterie. D'après les idées sur la tactique qui avaient cours à cette époque-là, c'eût été le cas de faire rétrograder la batterie. Mais le capitainecommandant était un homme valeureux; il fit monter à cheval une partie de ses servants et mit de la sorte en fuite les tirailleurs ennemis. Il en rejaillit sur lui une grande gloire, et cela à bon droit. Plus tard, il est devenu chef de l'état-major de l'artillerie (le général de Jenichen), et finalement il fut nommé inspecteur de la deuxième inspection d'artillerie. Dans le fait, c'était un des généraux les plus considérés de l'époque. Ses idées avaient force de loi, ses hauts faits servaient d'exemples à toute l'artillerie. On introduisit donc l'attaque de cavalerie exécutée par les canonniers à cheval sous les formes les plus différentes. Il va de soi que toutes les fois que le célèbre Jenichen pas-

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sait rinspection, on n'avait garde d'omettre cette manœuvre.

Mais actuellement le fait qu'on mît en fuite les tirailleurs ennemis par une attaque de ce genre ne pourra plus se présenter, car ces tirailleurs nous incommodent présentement à une distance de lOOO pas, et certes vous ne voudriez pas qu'on envoyât au loin les servants, à plus de 1000 pa^s, pour batailler à cette distance-là avec quelques tirailleurs. I<es feux de la batterie jouent un rôle plus efficace et plus important que le petit nombre de sabres des canonniers, et actuellement dix tirailleurs suffisent pour abattre cinquante canonniers à cheval qui exécuteraient une attaque contre eux.

Pour que les batteries, au point de vue exclusif de l'artillerie, rendissent le plus de services possible, il serait très utile que le servant n'eût d'autre arme que sa pièce, qu'il concentrât toute son activité au service de cette pièce et qu'il vît en elle son seul moyen de salut. Je pourrais vous nommer un officier d'artillerie d'un grade élevé (s'il m'avait autorisé à donner son nom) qui chevauchait avec le plus grand calme entre ses batteries, tout en jouant avec la cravache qu'il tenait à la main, parce qu'il montait un cheval auquel il arrivait souvent de ne pas vouloir sauter les obstacles. Il se promenait ainsi pendant qu'une charge de cavalerie s'avançait à fond de train contre ses batteries. Son aide de camp lui demanda s'il n'allait pas mettre l'épée à la niain. « Je m'en garderai bien, répondit-il; les canonniers auraient vite fait de suivre mon exemple au lieu de viser et de tirer, et dès lors nous aurions pour sûr les cavaliers ennemis sur les batteries ! » Or la charge s'arrêta net à cinquante pas en avant des pièces, enrayée qu'elle était par le tir à mitraille.

Malheureusement il y a d'autres raisons qui nous interdisent de mener à la guerre des soldats ne portant pas d'arme au côté. Ils en ont besoin par-ci par-là, pendant la marche ou dans les cantonnements, afin de se défendre

Si

contre les habitants hostiles. De plus, un guerrier sans armes ferait triste figure.

Le général de Dresky, dans sa lettre que j'ai citée déjà, m'écrivait que, courant par des chemins étroits à Vionville pour arriver à temps pour la bataille, il plaça à la tête de l'artillerie de corps les servants de deux pièces de Tartillerie à cheval, afin qu'ils balayassent la voie des voitures, chariots et autres objets qui eussent pu barrer le chemin. Si ces servants n'avaient pas eu de sabres, il est certain qu'ils n'eussent point été à même de remplir cette missîon-là.

Mais ce n'est pas là une raison pour apprendre aux artilleurs à cheval à exécuter des attaques de cavalerie. Il suffira qu'ils sachent monter à cheval et manier le sabre. En général, on commet une erreur quand, en se basant sur un fait exceptionnel qui se présente pendant la guerre, on se met à faire apprendre aux hommes la manœuvre pratiquée alors. On dépense ainsi inutilement une portion du temps si précieux et si parcimonieusement accordé pour les exercices et les manœuvres.

Il m'est bien arrivé un jour qu'une Abtheilung d'artillerie à cheval placée sous mes ordres devait occuper les cantonnements qu'on lui avait assignés et qui se trouvaient dans le voisinage presque immédiat d'une place forte ennemie, sans qu'il y eût entre cette place forte et l'artillerie des troupes qui eussent pu protéger celle-ci. Je ne sais qui était la cause (la chose, d'ailleurs, n'a aucune importance pour le point que je traite) que les troupes des autres armes désignées à cet effet n'eussent point encore atteint leur lieu de destination. Ce qu'il y a de certain, c'est que le commandant de V Abtheilung fit établir des grand'gardes, posta des vedettes et poussa des patrouilles dans la direction de la place forte jusqu'à ce qu'au bout de quelques heures les troupes des autres armes arrivèrent. Mais il ne m'est pour cela jamais venu à l'esprit de demander que, à cause de ce cas exceptionnel

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et unique, les servants de l'artillerie à cheval dussent, en temps de paix, être exercés au service d'avant-posles de la cavalerie.

Dana ses souvenirs, le général de Dresky raconte ce qui suit :

« Après la prise d'Orléans, le 5 décembre 1870, le IIP corps reçut la mission d'opérer sur la rive gauche de ia Loire, en remontant le cours du fleuve, dans la direction de Bourges. Le corps marchait sur une seule route dans l'ordre suivant : 5° division, artillerie de corps, 6' division. Pour éviter les à-coups et les arrêts qui en résultent, les troupes se suivaient h de grands intervalles. C'est ainsi que je suivais la 5" division à environ 1900 mètres.

t( Le 8 décembre, nous approchions de Gien, quand nous entendîmes en avant de nous une fusillade assez vive. Mais bientôt tout rentra dans le silence. C'est pourquoi je continuai ma marche, et bientôt l'artillerie arriva h. Gien, que la S* division venait de traverser. Elle avait dû livrer un combat à des francs-tireurs qui s'étaient logés dans les maisons du faubourg situé sur la rive gauche de la Loire. Le pont qui passait sur le fleuve, on l'avait fait sauter, et la Loire charriait beaucoup de glaçons.

« Les rues de la ville sont, les unes parallèles, les autres perpendiculaires au fleuve. Quand la tête de ma colonne entra dans une de ces dernières, des coups de fusil isolés, tirés depuis les maisons du faubourg, nous atteignirent. C'étaient probablement les francs-tireurs qui y étaient revenus et qui tiraient sur nous. Comme je n'avais pas d'infanterie avec moi, je ne pouvais, pour l'instant, rien entreprendre dans les rues étroites de la ville. D'ailleurs, je ne subissais pas de pertes, car l'ennemi tirait toujours trop haut.

« Au sortir de Gien, la route de Briare longe le bord même de la Loire, qui a, en cet endroit, une largeur d'environ 500 pas. Du côté du fleuve, la route est plantée de

grands peupliers; sur le côté opposé, il y a des maisons. Mais quand j'eus franchi la porte avec une partie de la batterie qui tenait la tête, le feu ouvert sur nous depuis le faubourg devint si violent que j'eus des blessés; heureusement ils ne Tétaient que légèrement. Les projectiles atteignaient surtout les chevaux. L'ennemi tirait par trop mal, et, de plus, les arbres nous protégeaient tant soit peu. J'ordonnai alors à la batterie de grosse artillerie qui marchait à la tête d'ôter l'avant-train, de prendre le faubourg en flanc et de canonner lés francs-tireurs.

« La batterie tira deux fois, une maison fut incendiée, et les francs-tireurs disparurent, si bien que je pus continuer ma marche sans être autrement inquiété. »

Il ne viendra à l'idée de personne de demander, eu égard à la situation exceptionnelle dont il vient d'être -question, que le règlement contienne une disposition prescrivant d'exercer l'artillerie à traverser une ville occupée par l'infanterie ennemie.

Peut-être que vous n'êtes point encore convaincu, et que vous allez me dire que, malgré tout, le cas pourrait se présenter où il faudrait que l'artillerie quittât précipitamment sa position pour rétrograder. Vous m'accorderez peut-être que, si la cavalerie parvient à l'approcher de si près qu'il lui faudrait battre en retraite avec la plus grande hâte, il serait quand même trop tard pour rétrograder, et que, dès lors, il est forcément préférable que l'artillerie continue à tirer.

Mais, me direz-vous, si c'est l'infanterie qui soudain se jette sur elle? Eh bien, vous n'allez pas demander qu'on revienne aux anciens errements et qu'on établisse ce principe que l'artillerie doit tourner les talons quand quelques projectiles d'infanterie viennent tomber au milieu des batteries? Elle tiendra, elle pourra et elle devra tenir même si l'infanterie s'approche d'elle à une distance de 1000, voire même de 500 pas. C'est alors justement qu'elle prêtera le secours le plus efficace à; l'infanterie

amie combattant à ses côtés, c'est alors qu'elle décimera peut-être Tennemi en train de prendre le dessus et le contraindra à reculer.

Mais que fera l'artillerie, demanderez-vous peut-être, si l'infanterie ennemie se montre soudain devant elle, à 400 pas, par surprise? Mais alors, mon cher ami, en aucun cas les pièces ne pourront rétrograder, si l'on devait essayer de mettre Tavant-train et de s'éloigner au trot, car l'infanterie ennemie aura au moins assez de coups heureux pour abattre un cheval par attelage, et dès lors la pièce ne pourra plus avancer et tombera aux mains de l'ennemi.

L'artillerie, dans ce cas-là, n'aura qu'un seul et unique moyen de salut à sa disposition, à savoir de refouler l'ennemi par ses feux, et peut-être y parviendra-t-elle en tirant son dernier coup de canon alors que l'assaillant ne sera plus qu'à dix pas de la pièce. C'est ce que fit la cinquième batterie de quatre de la garde à la bataille de Kôniggrâtz, quand à Rosberitz elle allait battre en retraite avec un petit nombre de compagnies refoulées par un ennemi supérieur en nombre et que soudain, à iOO pas devant elle (c'est le chiffre qu'indique le rapport fourni par la batterie), elle vît surgir d'un creux de terrain fortement évasé une masse d'infanterie ennemie forte d'un bataillon ou d'une division de deux compagnies.

Le capitaine commandant ordonna de tirer à mitraille. Disons-le en passant, il y avait des obus dans les canons, on commença par les faire partir, et, en éclatant dans la masse serrée de l'infanterie ennemie, ils produisirent plus d'effet encore que la mitraille. Grâce à ce feu donc, combiné avec le feu rapide d'une compagnie qui fit jfronl encore une fois, on fit rétrograder l'ennemi un bon bout de chemin. Et c'est ce moment-là que la batterie mit à profil pour revenir en arrière avec calme et en bon ordre.

En général, l'artillerie ne devra jamais rétrograder pendant le temps où une attaque ennemie est dirigée sur elle. Car c'est là le moment le plus favorable pour Tefiet qu'elle

est appelée à produire. Si elle a l'ordre de revenir en arrière, elle devra, pour cela, mettre à profit le moment où Tennemi s'arrêtera devant son feu et reculera pour renouveler son attaque l'instant d'après, alors que des forces fraîches encore seront venues le soutenir.

Mais si l'artillerie devait recevoir l'ordre de se porter en arrière (car sans un ordre elle ne rétrogradera jamais) de la part du général commandant sur les lieux trop tard pour qu'elle puisse opérer son mouvement de recul en bon ordre et avec calme, eh bien alors, elle ne devra plus du tout revenir en arrière, et, si elle perd ses pièces, ce n'est pas elle qui en sera responsable. Il vaudra donc mieux pour elle de succomber glorieusement en continuant à faire feu que de se faire prendre en fuyant.

Tels étaient les principes qu'on dicta à l'artillerie après la guerre de 1866 et qu'elle suivit durant la campagne de 1870. C'est parce qu'elle les a observés qu'on a pu se maintenir à Spicheren sur le Rothe-Berg, qu'à Vionville la ligne d'artillerie tint bon au centre même de la bataille, qu'on perdit glorieusement des pièces à la bataille de Saint-Privat près d'Amanvillers et à celle de Beaune-la- Rolande, et qu'à Coulmiers, où nous perdîmes la bataille, nous ne perdîmes pas de pièces.

Disons en passant qu'à Amanvillers nous eûmes plus de pièces mises temporairement hors de combat que nous n'en vîmes tomber aux mains de l'ennemi, car bien des batteries, comme le prouvent' leurs états des pertes, virent tomber tous les servants et tous les chevaux qui se trouvaient dans la ligne des feux ; plus tard, elles reçurent d'autres servants et d'autres attelages ; elles continuèrent donc à figurer comme batteries actives'.

A Coulmiers, on ne perdit pas de pièces, parce que les batteries profitèrent, pour exécuter l'ordre qu'elles avaient reçu de battre en retraite, d'un moment où le mouvement offensif de l'ennemi subit un léger arrêt.

Il existait dans le règlement de l'artillerie beaucoup

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d'autres dispositions qui faisaient qu'on attachait une bien trop grande importance à sauver les pièces et qui étaient de nature à rendre peu ferme la contenance de Tarme visà-vis de Tennemi, non pas qu'elle craignit Tennemi, mais elle craignait le blâme.

Permettez-moi de vous citer quelques-unes de ces dispositions. Je possède un vieux Manuel pour les officiers de l'artillerie prussienne. A la page 696 de ce manuel, paragraphe 5, 6, se rapportant au choix de la position, je lis ce qui suit : « Il faut que le terrain qu'on choisit à Tintérieur du champ de bataille pour y établir des batteries soit tel qu'on puisse se mouvoir en tous sens, mais particulièrement en arrière. »

Si cette disposition avait été en vigueur en 1870 encore, le général de Bulow n'eût pas eu le droit, à Spicheren, de conduire les deux batteries par le chemin à travers bois, chemin étroit, escarpé et qui longeait une pente raide et rocheuse, afin d'assurer la position de Rothe-Berg. De même à Vionville, le colonel de Dresky eût contrevenu au règlement en établissant son artillerie de corps dans une position immédiatement après avoir franchi un fossé marécageux et un pont étroit qui, de plus, était battu paries projectiles des fusils de l'infanterie française.

Ces deux exemples suffiront, je pense; si je voulais citer tous ceux que je connais, je me verrais obligé d'écrire tout un gros livre à ce sujet, car je suis convaincu que les trois quarts de toutes les positions choisies par notre artillerie dans la campagne de 1870 et de 1871 appartiennent à la catégorie des positions exclues par la prescription ci-dessus mentionnée.

Mais, après la guerre de 1866, ces prescriptions avaient été modifiées; aucune d'elles ne parlait plus de mouvements rétrogrades. Au contraire, elles établissaient que le devoir le plus sacré de l'artillerie était de garnir de pièces, et cela le plus rapidement possible, toutes les positions enlevées par l'infanterie, afin d'en assurer la possession

d'une manière durable. Et quand elle agit de la sorte, elle a, neuf fois sur dix, un défilé sur ses derrières, et, par conséquent , elle n'a plus sa « liberté d'action en arrière ».

Mais, pour le cas où il n'y avait plus moyen du tout de sauver rartillerie, notre manuel indiquait par-ci par-là un expédient encore. A la page 812, vous trouverez par exemple cette disposition concernant la reddition d'une place forte : « L'officier commandant l'artillerie de la place remettra tout ce qui, conformément aux livres de réception, par rapport à la qualité et la quantité, se trouvera dans le dépôt d'artillerie, et il cherchera à s'en faire délivrer un reçu. » Sapienti sat.

Or ce manuel n'est pas, comme on pourrait le croire, une publication émanant d'un particulier, comme c'était le cas pour le compendium de Oelze, tant répandu jadis. Il portait imprimée en sous-titr-e cette mention : « Imprimé sur l'invitation des chefs de service. » Cette mention lui imprime le caractère, sinon d'une publication ayant force de loi, du moins celui d'un livre officieux.

Vous serez, comme moi, on ne peut plus étonné que de telles dispositions aient pu s'introduire dans les règlements d'une arme qui, pendant les guerres de Libération, s'était signalée par tant de hauts faits renommés. Quant à moi, je ne trouve d'autre explication à cette énigme que le fait suivant : plus la période de paix était longue, plus aussi on se guidait sur les expériences faites sur le champ de manœuvre et plus l'expérience acquise à la guerre était oubliée et négligée.

Or, dans les grandes manœvres, comme sans doute vous vous le rappellerez, la plus grande honte, jusqu'à la guerre de 1864, consistait, pour l'artillerie, à être faite prisonnière et à voir prendre ses pièces; pour les autres armes, c'était un titre de gloire de prendre des pièces ennemies, aussi leur donnaient-elles la chasse avec frénésie. Un bon soldat joue volontiers sa vie, mais non son

honneur. Il était donc tout naturel que l'artillerie ne s'exposât pas volontiers à être prise.

C'a dû être cette disposition, et probablement aussi l'esprit de fidèle comptabilité, et d'administration méticuleuse qui ont guidé les officiers chargés d'élaborer ces règlements et qui les ont poussés à y introduire des dispositions qui certes n'étaient pas le résultat de l'expérience acquise à la guerre. Car ces officiers, pendant cette longue période de paix qui dura cinquante ans, n'avaient pas fait campagne. Et que les vétérans des guerres de Libération aient autorisé l'impression de ces dispositions, on se l'explique par leur volume. Le manuel dont je viens de vous parler compte 871 pages grand in-octavo d'un caractère fort petit. Quel est le général d'artillerie qui, à côté de ses occupations professionnelles si étendues, trouvera le temps de lire attentivement et de contrôler scrupuleusement tout ce que contient un volume aussi étendu?

Je vous dirai en passant qu'en vous parlant des dispositions contenues dans ce manuel je ne vous ai pas dévoilé des choses dont l'artillerie faisait mystère. En effet, ce livre était dans le commerce, tout le monde pouvait l'acheter.

Pour ce qui est de faire éviter à l'artillerie la zone dangereuse du feu de l'infanterie, cela aussi lui a été enseigné au cours de cette longue période de paix. On tenait même sérieusement la main à ce qu'elle l'évitât. « Mais vous voici exposé en plein au feu de l'infanterie ! » C'était là un des reproches les plus graves qu'on pût adresser au capitainecommandant d'une batterie pendant les grandes manœuvres. Une ligne d'artillerie exposée au feu de l'infanterie était tenue de rétrograder, aux grandes manœuvres, qu'elle le voulût ou qu'elle ne le voulût pas. Si un capitaine avait déclaré qu'il ne voulait pas rétrograder, qu'il croyait que le moment était venu de tenir bon malgré tout, on lui aurait bonnement répondu : « Ne dites donc pas des bêtises. » D'ailleurs, l'arbitre ordonnait toujours celte

retraite, et il faut bien obéir à l'arbitre, sans quoi les grandes manœuvres ne seraient pas possibles.

Depuis que le feu de l'infanterie acquit une portée bien plus grande par l'adoption des armes rayées se chargeant par la culasse, l'artillerie, tant qu^'elle n'eut pas de pièces rayées, donc de 1850 à 1860, joua un rôle peu enviable aux grandes manœuvres, qui forcément devait faire naître chez elle le découragement. Il ne lui était guère possible de s'avancer contre l'ennemi afin d'exercer sur lui une action énergique, car l'infanterie tirait presque aussi loin qu'elle, et il ne lui était pas permis de rester postée dans son feu. Et, toutes les fois qu'elle occupait une position, elle en était bien vite chassée par les feux de l'infanterie, au dire de l'arbitre.

C'est ainsi qu'on la chassait de position en position, et, pendant qu'elle se rendait de l'une à l'autre, elle était, de plus, obligée à bien se garder d'être faite prisonnière par un escadron ennemi. Et les autres armes, à cette époquelà, préféraient avoir affaire à l'artillerie ennemie qu'à la leur propre. Celle-ci, en effet, ne leur était pas d'un grand secours; elles étaient, de plus, obligées de la défendre, et, quand elle se laissait prendre, on leur en faisait un reproche.

L'artillerie ennemie, au contraire, elles pouvaient la faire prisonnière, et, de cette manière, elles se distinguaient. Étant donné tout cela, on comprendra qu'un officier qui ne brillait pas par la vivacité de son esprit se fût écrié : « L'artillerie, je préfère ne pas l'employer du tout. Je reçois des blâmes constamment, à cause d'elle. »

Je pourrais citer des centaines, des milliers de cas, dans la guerre de 1870 à 1871, qui prouvent que l'artillerie n'a pas besoin de rétrograder devant le feu de l'infanterie si elle veut tenir bon. On peut donc considérer comme étant Tune des décisions les moins fondées, les plus irrationnelles des arbitres, quand ils contraignent, pendant les grandes manœuvres, l'artillerie à battre en retraite devant

le feu de l'infanterie. Ces décisions ont, en outre, des conséquences funestes, car, si on les répète sans cesse au cours d'une longue période de paix, tous les officiers chargés d'un commandement dans l'artillerie qui n'auront pas assisté à une campa^e finiront par croire que l'artillerip est incapable de tenir contre les feux do l'infanterie, et la conséquence toute naturelle sera qu'à la guerre ils battront en retraite devant ces feux , comme beaucoup d'autres l'ont fait avant eux.

Or les officiers qui n'ont pas fait campagne formeront bientôt la majorité dans notre armée. Au jour où je vous écris cette lettre, quatorze ans ae sont écoulés depuis la bataille de Saint-Privat, et, sur nos frontières, au poinl de vue politique, tout vous a un aspect si pacifique que l'on serait tenté de croire qu'aucune guerre ne nous menacera plus d'ici à la fin du présent siècle. Il est donc essentiel qu'on fasse entendre k temps cet avertissement, qu'il faut bien se garder, au cours d'une longue période de paix, délaisser s'implanter aux grandes manœuvres des habitudes, des errements grâce auxquels des idées fausses pourraient prendre naissance, et qu'on ne prenne pas des déterminations sur lesquelles les officiers, tenus à l'obéissance, se guideraient également au début de la guern? en s' exposant ainsi, bien innocemment d'ailleurs, au soupçon bien grave d'avoir volontiers évité les feux ennemis.

Je le répéterai encore et ne saurais assez le répéter : L'artillerie ne pourra jamais, en thèse générale, être chassée de sa positionpar tinfanterie si elle ne veut pas s'en aller de son plein gré. Au contraire, c'est au moment où les feux de l'infanterie atteindront la plus grande véhémence qu'elle pourra le moins battre en retraite, parce que ces feux lui tueraient un trop grand nombre de chevaus. Mais, pour ne pas pouvoir rétrograder, elle ne devra pas se considérer comme perdue, loin de là. Tant que quelques rares servants par pièce resteront debout, qui conlinuepnnt à charger et à viser avec calme, elle conservera toute

sa vigueur, son action pleine et entière; cette vigueur et cette action ne prendront fin qu'au moment où lo dernier canorinier sera mis hors de combat.

Il est certain qu'aux grandes manœuvres l'arbitre ne pourra pas toujours attribuer la victoire à l'artillerie. Mais il ne pourra quand même pas la contraindre à prendre la fuite si elle est décidée à ne pas fuir. Il n'aura qu'à prendre une décision autre, n'importe laquelle; il pourra, par exemple, déclarer qu'elle est anéantie. Mais si elle a opéré en se conformant aux principes de la tactique, si au point de vue spécial de l'artillerie elle a fait ce qu'elle devait faire, l'arbitre, dans sa critique des manœuvres, devra la louer de s'être fait anéantir, il devra bien se garder de l'en blâmer et surtout de lui en faire lionte. Cette méthode est la seule qu'il soit possible d'appliquer pendant les grandes manœuvres, si l'on veut que l'artillerie montre toujours à la guerre l'esprit de sacrifice qui doit l'animer.

Je mentirais si je prétendais que tous les arbitres ont adopté cette méthode depuis la guerre de 1866. Bien au contraire, la décision prise par eux que rarlillerie devait battre en retraite parce qu'elle se trouvait exposée aux feux de l'infanterie, cette décision était tout aussi fréquente, et en quelque sorte stéréotypée, entre 1866 et 1810 (et même après la guerre de 1870) qu'avant. Seulement, l'artillerie elle-même était animée du désir de fournir la preuve que, tout aussi bien que l'infanterie, elle était capable de tenir bon contre la fusillade. C'était donc VaTme ellc^mèmt qui, animée du véritable esprit militaire prussien, prenait l'iiiiliative de cette résolution de tenir

-trouve ègalemnit que ce n'était pas la faute des

li commandaient l'artillerie en 1866 si leur

ence fie la guerre, se basant simplement

lituelle et les prescriptions du règlement,

-"PS aussi signalés, aussi brillants

234 LETTRES SUR L AHTILLBRIB

que ceux de 1870. En 1870, l'artillerie était poussée par le très vif désir de prouver qu'elle était l'égale de l'infanterie, chose que les événements de 1866 semblaient rendre contestable.

C'est de là que provenait cette sorte de contradiction où elle se mettait vis-à-vis des sentences arbitrales émises jusqu'alors, c'est de Ih que provinrent l'héroïsme que déployèrent les batteries postées sur le Bolhe-Berg, près de Saarbrûck, et l'opiniâtreté avec laquelle toutes les batteries, à la bataille de Vionville, tinrent dans la première position occupée par le colonel de Dresky. C'est là aussi ce qui explique ces paroles que prononça le capitaine commandant la 6* batterie d'artillerie légère de la garde (Ising), alors qu'on lui demandait, après la bataille de Saint-Privat, quand on lui eut coupé un bras, s'il souffrait beaucoup. « Les souffrances, nous répondit-il, la belle affaire.' cela ne signifie rien; je me ferais volontiers couper mon autre bras aussi du moment que nous avons montré comment nous savons tenir sous le feu de l'infanterie! » C'est encore ce qui explique cet ordre que donna l'officier commandant une ligne d'artillerie dans une des grandes batailles de 1870, quand un de ses subordonnés lui fit la remarque que la ligne d'artillerie était exposée au feu de l'infanterie et que finalement il lui faudrait peut-être rétrograder : <i Tiens, c'est vrai, dit-il! Faites faire la sonnerie : Conducteurs, pied à terre! MainteuMit, ajouta-t-il, nous ne pourrons plus revenir en arrière. »

Je ne vous ennuierai pas davantage avec des exemples empruntés à l'histoire militaire, car à la longue ils poui^ raient vous lasser. Peut-être que c'est déjà fait. Permettez seulement que j'ajoute cette conclusion, basée sur la statistique. Si les médecins militaires étaient tenus de fournir un rapport sur les blessures survenues en 1870 et en 1871 dans le corps de l'artillerie allemande, rapport disant combien de ces blessures doivent être attribuées à l'artillerie ennemie et combien à l'infanterie, le résultat,

j'en suis coayaincu, serait le suivant : soixante-quinze pour cent de ces blessures proviendraient des feux de Tinfanterie ennemie. C'est là au moins la proportion que Ton a pu constater dans les batteries placées sous mes ordres, et je n'ai aucun motif de croire que d'autres corps de l'arme ont été moins opiniâtres à tenir bon. Certes, ceux qui l'ont été le plus, ce seront les batteries du Rothe-Berg à Spicheren et la ligne d'artillerie de Vionville.

Si l'artillerie veut rester sauve, il faut qu'elle anéantisse l'enpemi. C'est là le seul salut qu'elle puisse trouver. Si ce mode n'est pas pratiqué par elle avec succès, au moins elle aura l'honneur sauf

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