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HUITIÈME LETTRE

COMMENT l'artillerie APPRTr A TIRER

La seconde question que vous m'adressez est celleci : « Comment se fait-il qu'en 1866 l'artillerie comptait encore un nombre trop restreint de coups heureux et comment se tait-il qu'après cette guerre elle ait si vite appris h. tirer? d Si vous désirez connaître ma réponse, il faudra rae permettre de vous rappeler d'abord comment, au temps passé, l'école à teu était pratiquée, grâce à laquelle l'artillerie devait apprendre à tirer.

Je suppose que, pendant le temps que vous avez passé jadis à l'Académie de Guerre, vous avez eu l'occasion d'assister à une de ces écoles à feu. Mais si je devais me tromper, eh bien, il suffira que vous vous procuriez un exemplaire de ces règlements lithographies du temps des pièces à âme iisse, règlements que l'on nommait « Dispositions de Revue », et que vous le compariez avec les « Dispositions de Revue » de 1869 ou de 1870.

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Ces dispositions contenaient, comme on sait, toutes les prescriptions spéciales concernant les exercices d'une brigade sur son polygone, et étaient, d'ordinaire, valables pour un laps de temps de cinq semaines et un jour. Gomme il n'était pas possible que toutes les batteries, et, de plus, les compagnies d'artillerie de forteresse tirassent en même temps, les unes faisaient, pendant que les autres étaient au tir, d'autres manœuvres ou travaux d'artillerie ou bien encore l'exercice et la manœuvre.

Si vous étudiez dans ces « Dispositions de Revue » la distribution du temps pour ce qu'avait à faire une batterie, TOUS constaterez qu'on commençait par consacrer quelques journées à ce qu'on appelait le « tir d'instruction » à des distances différentes avec des boulets, des obus, de la mitraille et des shrapnels. Puis suivait une manœuvre appelée « tir d'épreuve à des distances déterminées », ensuite une autre appelée « tir d'épreuve à des distances indéterminées. » Un jour était consacré au tir pour des prix. A la fin de la période d'instruction, un ou deux jours étaient consacrés à ce qu'on appelait le « tir d'instruction et d'étude », et quatre journées étaient prises par l'inspection, faite par un inspecteur général ou un inspecteur.

De ces quatre journées il y en avait une où l'on tirait. Par conséquent, au cours de ces cinq semaines, une batterie tirait de huit à neuf fois, et elle avait en outre l'occasion de voir tirer pendant le « tir d'instruction et d'étude ». Car cette dernière manœuvre comprenait l'exécution de différents essais, soit pour faire connaître à la troupe des inventions de la commission d'expériences d'artillerie qu'elle croyait propres à être introduites dans l'arme ou à en faire l'essai pour voir si elles étaient praticables, soit encore pour faire voir telle chose qui sortait du cadre ordinaire et que la commission établie en vue du « tir d'instruction et d'étude » avait imaginée. Tous les officiers et sous-officiers étaient tenus d'y assister.

Il existait quatre buts pour l'artillerie de campagne : un

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[lannoau pour le tir à boulets, long de cinquante pas, haut dfi six pieds; un but pour le tir avec les shrapnels, représenlant uae colonne; en plus trois cibles du même g-enre filarées à vingt pas l'une derrière l'autre; un panneau pour le lir à la mitraille de la même longueur, mais ayant une hauteur de neuf pieds et représentant de la cavalerie; enfin une redoute, dont la plus grande partie n'était figurée que ]iar un tracé sur le sol, tandis qu'on n'en avait élevti]Li'iino faible partie.

Ces buts restaient à la même place, non seulement pen- (lanL toute la période des exercices de lir, mais, en partie tlii moins, pour toute une série d'années, car derrière k- [iiiniieau pour le tir à boulets on avait élevé une butte pour être à même de retrouver plus facilement les projectiles lires; quant à la redoute, on la perfectionnait un peu d'année en année. Le panneau pour le tir à mitraille el le but pour le tir avec les shrapnels eussent seuls pu {•.hv établis ailleurs l'année d'après. Mais cela ne se faisait que rarement, parce que le besoin ne s'en faisait pas seiilir.

Les distances auxquelles on devait tirer pendant le >< tir d'instruction » et pendant le « tir d'épreuve à distances déterminées » étaient fournies d'avance, par l'inspecteur général, si je ne m'abuse; on les mesurait avec la plus grande exactitude à l'aide de la chaîne d'arpenteur. Elles étaient indiquées par des piquets munis de chiSres et placés de cent en cent pas.

A la vérité, ces piquets étaient enlevés pour le « tir à dislances indéterminées », afin que la batterie qui devait se ]iorter en avant et opérer d'après un thème tactique quelconque et qui recevait l'ordre d'ouvrir le feu sur n'importe quel point commcn<;&t par faire l'évaluation (le la distance. Mais tous ceux qui avaient quelquefois seulement parcouru le polygone connaissaient si exactement les distances qui séparaient les différents points des buis restant toujours à la même place qu'il n'arrivait que^très

rarement des erreurs et que, quand il s'en commettait, tout le monde en était saisi d'étonnement.

Cet exercice du « tir à des distances indéterminées » était donc, au fond, illusoire, et les résultats qu'on en obtenait pour rinstruction n'étaient pas meilleurs que ceux du» « tir d'instruction » et du « tir à des distances déterminées ». Pour ceux-ci, d'ailleurs, outre que les distances étaient exactement mesurées et fixées, la hausse qu'il fallait prendre était également indiquée minutieusement. Il pouvait, d'ailleurs, être rarement question de corriger la hausse, car le tir des anciennes pièces à âme lisse était par trop inexact. Rationnellement, on ne pouvait faire cette correction qu'après avoir tiré avec la même pièce, à plusieurs reprises, trop loin, puis trop près, et chacune des pièces ne tirait déjà pas un nombre tellement considérable de coups de canon. Il arrivait d'ailleurs qu'un canon exactement pointé, à 1200 pas, portait trop loin deux fois de suite, trop près deux autres fois, et qu'il ne parvenait pas du tout à mettre dans la grande cible, et il n'y avait pas de quoi tant s'étonner de la chose.

Il était donc tout naturel qu'on n'attachât pas une importance bien considérable à ce que les pièces fussent pointées très exactement et qu'on n'arrivât guère à pratiquer le réglage du tir d'après les observations faites à l'aide de coups d'essai ou qu'on n'y arrivât tout au plus que quand on tirait avec des shrapnels ou dans le tir à courbe élevée des obus. D'ailleurs ce réglage du tir, là où on le pratiquait, n'était pas instructif, car il y avait des « distanciers » (vulgairement appelés « viseurs à la cible ») qui, à l'aide de signaux prescrits et définis, annonçaient à chaque coup s'il avait été trop court ou trop long, s'il avait passé à droite ou à gauche. De cette façon, aucun artilleur n'apprenait à juger l'effet du coup qui venait d'être tiré d'après ses observations personnelles.

Au demeurant, on était conséquent et on n'attachait pas une aussi grande importance à l'effet du tir qu'actuelle-

ment. Après chaque exercice de tir, il est vrai, on amenait la Iruupe auprès de la cible pour qu'elle se fit une idée générale de l'effet produit, mais on ne pouvait pas, avec ce syslfeme, faire la critique des mesures prises par chacune des pièces en particulier et du réglage auquel un avail pu s'y livrer, on ne pouvait pas faire ressortir un enseignement par l'étude des trous faits à la cible et dire d'après cfla si les mesures avaient été bien ou mal prises par cbacune des pièces.

Ou n'obtenait qu'un aperçu général de l'effet produit par le canon, c'est-à-dire on constatait qu'à telle distance on pouvait compter sur tant pour cent de coups heureux sur une cible haute de tant et large de tant, et il était facih' fl'arriver k cette conclusion que contre des buts moinR grands, par exemple des canons, des tirailleurs, des soutiens, on ne compterait qu'un nombre excessivement restreint de touchés.

En même temps, on se convainquait que la manière dont la pièce était servie exerçait une influence infiniment peu sensible sur l'effet .du tir, et il n'y a rien de surprenant que l'opinion se soit universellement accréditée que, dans un combat d'artillerie, l'essentielétaît de toujours continuer h tirer bravement, le hasard seul décidant du nombre des coups heureux.

Par contre, les artilleurs pouvaient se convaincre rfe visu k ces écoles à feu de l'ancien temps qu'une masse d'artillerie s'approchant de l'ennemi k la distance ordinaire à laquelle on avait l'habitude de tirer à mitraille devait se hâter considérablement de passer du mouvement en avant au lir, car, si elle s'arrêtait à 400 pas du but, celui-ci, s'il était formé d'infanterie, pouvait, en moins d'une minute et demie, accourir et s'approcher tellement de l'artillerie que celle-ci eût à redouter d'être écrasée par son feu. Si ce but était formé de cavalerie et que celle-ci fît une charge résolue, la batterie pouvait être envahie dans une demiminute.

Il fallait donc ajouter la plus grande importance à ce que Tartillerie, si elle se portait en avant, fût à même d'ouvrir son feu très rapidement si jamais, à l'instar de Sénarmont à Friedland, elle voulait jouer le rôle décisif que Tartillerie française joua ce jour-là. Car, à proprement parler, ce n'était qu'au feu de mitraille qu'il était possible d'attribuer un efifet réellement foudroyant ; l'effet du feu des shrapnels était, en ce temps-là, douteux encore ; il était minime, comparé à la sûreté que ce tir possède actuellement.

C'est pourquoi on était tenu d'exiger absolument de l'artillerie qu'elle fût en état de produire un effet intense par le feu à mitraille une demi-minute après que l'ordre de faire halte et d'ôter l'avantrtrain eût été donné. Il va donc de soi que l'officier supérieur ou général qui inspectait une troupe d'artillerie faisant des exercices à feu avait pour principal critérium de contrôler, ayant en main sa montre à secondes, le temps qui s'écoulait entre le commandement : « Halte, ôtez l' avant-train ! » et le premier coup tiré. Sans nul doute vous vous rappellerez qu'en moyenne cela ne durait qu'un peu moins ou qu'un peu plus de vingt secondes.

Aux manœuvres, ce temps était encore sensiblement diminué, et les spectateurs étrangers à l'arme n'en croyaient pas leurs yeux quand ils voyaient une batterie à cheval arriver à fond de train et tirer son premier coup de canon quand à peine cette allure si rapide venait de cesser. Quiconque avait de bons yeux pour voir et un cheval doux qui lui permettait de ne rien perdre de ce qui se passait au milieu de la batterie dans son galop furieux et le trouble général qui suit le commandement : « Otez l'avant-train, » celui-là pouvait fort bien voir que la batterie s'était portée en avant avec ses pièces toutes chargées (ce qui était contraire au règlement) et que la pièce qui obtenait le prix pour avoir tiré la première (car le capitaine payait une prime quand l'inspection était une de celles qui avaient

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beaucoup d'importaDCe), que celte pièce, dis-je, n'avait pas la flèche d'affût posée à terre, mais que les servants la tenaient encore dans leurs bras quand on faisait feu.

Vous imaginez bien que dans ces conditions-là il d'cûI pas pu être question ni de pointer ni d'atteindre le but si l'on avait tiré à boulet; vous voyez également que forcément il se produisait une manière en quelque sorte sauvage de fitrvir les pièces qui ne pouvait être que préjudiciable il l'i^Iïet du tir et qui causait même de temps en temps des malheurs, car il pouvait arriver que le servant chargé de mettre le feu à la pièce fit partir le coup, dans sa précipitation, pendant qu'on retournait le canon et que sa bouche était tournée encore vers les autres pièces au lieu d'être dirigée sur l'ennemi.

Pour le lir â boulets et à obus également, le temps écoulé entre le commandement : <i Halte ! d et le premier coup, formail le critérium. Et plus on regardait à ce qu'il fût très court, moins on ajoutait de prix à l'exactitude du pointage.

Jamais, jusqu'au moment oii furent adoptées les pièces ravées, je n'ai vu qu'un officier supérieur ou général qui inspectait une troupe d'artillerie prît les résultats du tir comme base d'appréciation de l'instruction, bonne ou médiocre. On inspectait la troupe par rapport à l'exécution correcte des évolutions et du pas cadencé, au maniement dans le service des pièces, à l'équipement correct des hommes et des chevaux, au temps que mettait une batterie à ouvrir le feu, toutes choses, certes, qui sont légalement importantes.

Mais (juand l'effet produit et le nombre des touchés étaient inférieurs au pour cent établi par une longue expérience, on se montrait extrêmement indulgent et l'on passait outre en faisant remarquer que c'était là une alTaire où le hasard jouait le grand rôle. En effet, on savait que la pièce était défectueuse sous ce rapport, et dès lors il fallait bien se montrer indulgent. Si donc un capitaini.avait eu jiiir hasard beaucoup de coups heureux et qu'il

eut voulu se targuer d^avoir bien tiré, on se fât bonnement moqué de lui, et tout le monde était. de cet avis que ni le chef ni toute la batterie n'y> avaient pu être pour rien.

Au moment même où les pièces rayées étaient adoptées, un officier qui demandait qu'on s'intéressât surtout au pointage et à Teffet du tir faisait une conférence dans laquelle, en termes fort clairs, il déplorait que les ofliciers supérieurs ou généraux, en inspectant les manœuvres de tir, s'occupassent surtout de contrôler la ferrure des chevaux, les brides, les mors et les harnais, et considérassent le tir simplement comme une occasion de se débarrasser des gargousses à boulet, d'un transport si incommode; l'assistance fut*remplie de la plus vive indignation, que ressentaient sans doute le plus ceux que ce reproche atteignait.

En tout cas, on avait raison, à ce moment-là, d'attacher plus d'importance à ce que les évolutions fussent correctes et élégantes qu'à obtenir un bon tir. Vous connaissez le paradoxe de cet artilleur à cheval qui disait : « L'artillerie serait un bien beau corps si elle n'avait pas à traîner après elle des canons. » Il exprimait bien là ce que tout le monde à peu près pensait, sans toutefois oser le dire. Certes, on méconnaissait le caractère même de l'artillerie, mais c'était là le résultat naturel de l'imperfection de nos pièces et d'une longue période de paix qui faisait oublier le but guerrier de l'arme.

Je me contenterai de vous rappeler les nombreuses évolutions tellement peu naturelles que vous pouviez voir exécuter en ces temps-là sur le champ de manœuvres, telles que le « Déployez-vous sur le mouvement de flanc », le « En colonne par sections sur la section A ou B » (évolution qu'on faisait exécuter à toute une Abtheilung) et enfin et surtout le changement central de front d'une batterie de quatre pièces ayant ouvert le feu, et cela autour d'un pivot qu'il fallait supposer entre la seconde et la.troi-

siëme pièce. Cette évolution-là, du temps où j'étais lieutenant, a fait mes délices à moi aussi.

Vous m'objecterez peut-être que l'on faisait au moins pour l'une des journées de manœuvres un tir jJour des prix et que ce tir, par cela seul qu'il existait, prouve qu'on attachait de l'importance à l'efficacité du tir. Mais vous ne me feriez pas cette objection si vous vouliez regarder d'un peu plus près comment les choses se passaient à ce tir pour les prix. On tirait sur la grande cible à une distance minutieusement mesurée à l'aide de la chaîne d'arpenteur, k 900 mètres pour les pièces de six, si je me souviens bien. Le nombre des coups heureux décidait du prix.

Les servants qui le remportaient avaient tellemenl conscience de le devoir au hasard pur et simple qu'ils ne le gardaient pas pour eux; l'argent de tous les prix était mis en une masse que la batterie mangeait et buvait en commun, c'était de tradition. Il semble qu'on eût à ce moment-là absolument oublié que les gagnants avaient le droit d'opter entre le prix en argent et une médaille commémorative. Quand je pris le commandement d'un régiment d'artillerie et qu'après que les pièces rayées eussent été adoptées, je mis la main sur ce vieux règlement et m'informai des hommes qui avaient préféré la médaille, je ne trouvai personne dans tout le régiment qui en sût le premier mot ni qui pût m'indiquer où il fallait s'adresser pour avoir les médailles.

Permettez que j'ajoute un mot encore sur ce qu'on appelait le « tir d'instruction et d'étude ». Comme je vous kdisais plus haut, ce tir avait lieu à la fin des exercices df tir. L'instruction et les enseignements qui on résultaient n'étaient donc pas mis en pratique cette année-là par la troupe, et, jusqu'à l'année d'après, la plupart les avaient oubliés. Souvent aussi on ne mettait à exécution que les idées personnelles de tel ou tel membre de la commission d'expériences de l'arlillerie, idées qui n'étaient guère viables. La troupe ne recevait des instructions nettemeni

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définies et ayant le caractère de dispositions réglementaires que quand il s'agissait d'introduire une nouveauté, comme par exemple, en 1849, l'emploi des projectiles à chambre excentrique, puis le tir indirect avec les obusiers de vingtcinq à âme lisse et plus tard la pièce de douze courte. Il était rare qu'on montrât aux troupes comment il fallait s'y prendre pour tirer sur un but mobile. Cela entraînait de grandes difficultés et de grands frais aussi pour la caisse de tir qu'épuisait d'ailleurs considérablement le coût si élevé des grandes cibles. La difficulté résidait en ceci, qu'il eût fallu, vu le peu de précision des pièces, faire rouler la cible mobile sur un câble comparativement très long, qui s'enchevêtrait très facilement par suite des inégalités du polygone; la cible alors ne marchait plus, et d'ailleurs il était, en général, très difficile de la faire mouvoir, tellement il la fallait grande pour le tir des pièces à âme lisse. Il était donc extrêmement rare que les hommes vissent, en général, un tir tel qu'il se pratique à la guerre, c'està-dire sur un but mobile dont la distance est inconnue. Pour ce qui est de les y exercer, cela était impossible. Et, quand par hasard ils y assistaient, ils n'en retiraient qu'une conviction, à savoir qu'on manquait le but. Cela ne leur donnait pas le sentiment d'assurance vis-à-vis d'un ennemi qui vous attaque; ce sentiment, ils ne l'avaient que par rapport au tir à la mitraille. Mais qu'eussent-ils éprouvé en face d'une infanterie ennemie qui eût été armée de fusils rayés se chargeant par la culasse et qui se fût avancée hors de la zone battue par la mitraille, tandis que ses projectiles à elle eussent déjà été efficaces?

On se contentait donc de donner aux hommes des règles générales, aussi bien par rapport au tir sur un but mobile que par rapport à l'évaluation des distances. Pour ce qui est du premier point, ces règles étaient formulées assez laconiquement : « On se porte en avant et on ouvre le feu sur la tête de colonne. » Quant à l'évaluation des distances, on en faisait, il est vrai, l'objet d'une instruc-

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tion particulière, et au cours de celte instruction il fallait même quB les canonniers apprissent par cœur les règles d'optique s'apptiquant à la chose. Mais, comme chacun sait, ces règles ne sont pas applicables h tous les hommes indifféremment, car les yeux de chaque être en particulier reçoivent une impression toute différente par rapport à la distance. Il n'y a là qu'un moyen qui donne des résultats, c'est de s'exercer soi-même à évaluer les distances. Or, d'y exercer les hommes cela eût exigé alors plus de temps qu'on n'y pouvait consacrer, car, s'il faut commencer par mesurera pas comptés une distance de 1000 à 2 000 pas, on y dépense un quart d'heure ou une demi-heure. En outre, on n'avait pas l'occasion de tirer parti de l'habileté que les hommes eussent pu acquérir dans l'évaluation des distances, on ne pouvait pas non plus tenir note des résultats, donc on négligea la chose.

Ce ne fut que la pièce rayée, dont le projectile touche exactement et dont l'obus éclatant au moment même où il touche terre vous fait voir instantanément si l'on a commis «ne erreur et si elle est considérable ou non, ce ne fut que la pièce rayée, dis-je, qui de chaque coup de canon tiré faisait un exercice pratique d'évaluation des distances pour tous les hommes de la batterie et qui contraignit tous les officiers à s'exercer à évaluer ces distances, car, quand ils commettaient une erreur d'évaluation, ils n'atteignaient pas le but.

Ce fut en i 860 que l'artillerie reçut les premières pièces de campagne rayées. Elles formaient, comme on sait, le quart de l'armement. Vous me direz peut-être que de 1860 à 1866 on avait bien le temps d'apprendre k tirer avec les nouvelles pièces, et, Ji première vue, tout le monde partagera votre manière de voir. Mais qui donc devait instruii'e les liommes, alors que personne n'avait tiré pendant une .guerre et comme on tire à la guerre avec les pièces nouvellement inventées? L'instructeur-né, si je puis m' exprimer ainsi, c'eût été l'inventeur. Or cet inventeur, c'était

la commission d'expériences d'artillerie. Son président, le lieutenant général Enke, avait depuis six ou sept ans bien mérité de notre matériel d'artillerie en poussant d'une part l'inventeur proprement dit, M. Neumann, alors colonel, un homme de beaucoup de mérite, à continuer ses recherches, en l'encourageant sans cesse, et, d'autre part, en prenant en main la défense de son invention et en la faisant valoir.

A la fin, le général Enke semblait^s'être proposé pour tâche unique la création d'une pièce rayée. Il s'en occupait exclusivement, et, comme il ne vivait que pour le service de l'artillerie (c'est lui qui a dit : « La journée a vingt-quatre heures qui doivent être vouées au service ; de plus, on peut travailler pendant la nuit »), il attendait l'école à feu de 1860, oii la troupe tirerait pour la première fois avec des pièces rayées, comme un enfant attend la fête de Noël et ses étrennes. Il ne lui fut pas donné de voir cette école. Quelques jours avant qu'elle commençât, on le trouva mort dans son fauteuil.

La nouvelle invention ne pouvait pas fournir un motif isuffisant pour modifier totalement le maniement du tir, d'autant moins que l'homme qui en avait été le principal prormoteur était mort, et cela à un moment où les trois quarts des pièces, c'est-àrdire la grande majorité, étaient encore des canons de l'ancien modèle, que la nouvelle pièce avait encore de nombreux contradicteurs qui la trouvaient trop compliquée pour la guerre et qui la voyaient avec un sentiment de méfiance, parce que son tir à la mitraille laissait encore trop à désirer.

Les exercices de tir continuèrent donc k être faits d'après les prescriptions de l'ancien règlement, et il n'y avait rien à y dire tant que les pièces rayées ne constituaient point encore la majorité. Celles-ci étaient servies d'après le principe d'après lequel on avait tiré jusqu'alors; elles tiraient quelquefois à des distances un peu plus grandes. Nous nous réjouissions de les avoir, car chacun de leurs coups

portait (elles tiraient à des distances auxquelles actuellement le feu de Tartillerie produit un effet destructeur), et elles coûtaient gros à la caisse de tir, car elles démolissaient tout. En outre, Fartillerie ne fut pas en état de s'habituer suffisamment, des ce moment-là, à considérer la pièce avec son obus qui éclate conune le diastimëtre infaillible par excellence, car la plupart du temps on était tenu de tirer avec des obus chargés à poudre, qu'on recherchait pour les faire servir une seconde fois.

En 1864, le nombre de nos pièces rayées no constituait pas encore la moitié de toutes nos pièces de campagne réunies. Quelque supérieures que se montrassent nos pièces de siège rayées lors des combats livrés pour arracher à Tennemi les redoutes de Dùppel, quelque supérieures qu'elles se montrassent aux pièces rayées et à âme lisse des Danois, on n'en fut pas moins amené à convenir que la troupe n'avait pas tiré tout le parti voulu de la supériorité de ces pièces, vu qu'elles n'avaient pas pu apprendre suffisamment à s'en servir.

En même temps, on avait de mieux en mieux compris qu'il était tout d'abord nécessaire qu'on apprît aux officiers à tirer avec leurs pièces, afin qu'ils sussent donner les ordres voulus et qu'ils fussent à même de contrôler leurs servants, dont la fonction consisterait, au fond, à n'être plus que les aides des officiers. On avait constaté en même temps qu'un homme ne pouvait apprendre à bien tirer qu^à force de pratiquer la chose.

Mais pour cela les munitions que le ministère de la guerre était à même d'accorder pour les écoles à feu annuelles de tous les régiments et de toutes les brigades d'artillerie de l'armée n'étaient de loin pas suffisantes. C'est pourquoi on créa une école de tir pour les officiers, lesquels au début se chargèrent eux-mêmes de servir les pièces. Le zèle des officiers d'artillerie était si grand qu'ils firent avec la plus grande joie les frais de leur séjour à l'école et que le ministère de la guerre n'eut qu'à accorder

les munitions nécessaires à la première période d'instruction de l'école de tir, établie à titre dressai.

Quiconque a observé, fût-ce même de loin, le mécanisme d'un État constitutionnel dans lequel la moindre dépense qui vient dépasser le chiffre prévu doit d'abord être votée par les représentants du pays, celui-là sait la lenteur avec laquelle on est obligé d'introduire des améliorations qui nécessitent de grands frais. Le ministère, pour pouvoir demander les fonds nécessaires, est obligé non seulement de se convaincre de l'utilité du perfectionnement, il lui faut, de plus, être à même de la démontrer. C'est ainsi qu'il se fit que la nouvelle école de tir n'avait pas encore pu donner des résultats qui se fussent fait sentir partout quand éclata la guerre de 1866, parce que le ministère de la guerre n'avait pas encore pu augmenter le chiffre des dépenses fixé pour les munitions.

Convaincue comme elle l'était de l'importance d'une école de ce genre, poussée par la conviction que le tir des nouvelles pièces eût été forcément bien plus efficace en l'an 1866 si la troupe avait été mieux instruite, l'artillerie travailla de toutes ses forces à ce qu'une école de tir pour les officiers fût définitivement organisée. Tous ceux que cela regardait se rendirent à ses raisons, et l'école fut fondée.

Destinée étrange, que celle qui était réservée à l'arme savante. Elle se vit obligée d'emprunter à l'infanterie, qui elle n'était pas une arme savante, ses principes, l'arme à feu rayée>et le chargement par la culasse; elle dut, de plus, accepter sa méthode théorique d'instruction!

Que les choses ne pussent pas du jour au lendemain, dans ces conditions-là, arriver à une perfection même relative, vous le comprendrez sans peine. Il fallut d'abord former un certain nombre d'instructeurs, puis faire établir par ces instructeurs les règles définitives d'après lesquelles la troupe devait apprendre à tirer avant qu'on pût permettre à ces hommes d'agir directement sur la troupe. Ce

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qu'il y a d'étonnant, c'est qu'on réussit au bout de si peu de temps. L'école de tir pour les officiers faisait deux cours par an ; elle voyait deux promotions qui devaient travailler par tous les temps, qu'il fît une chaleur torride ou un temps de neige et de gelée. On était arrivé à la fin de l'année 1867 quand on eut à sa disposition un nombre suffisant d'instructeurs pour enseigner aux troupes un tir rationnel. A cette époque-là, on était également parvenu h remplacer, à peu de cbose près, toutes les pièces de campagne à âme lisse par des canons rayés.

Alors le moment, à tous égards, était venu de modifier les principes d'après lesquels la troupe faisait ses écoles à feu. Aussi l'inspecteur général de l'arme invita-t-il, dans les premiers mois de l'année 1868, l'école de tir pour les officiers et toutes les brigades d'artillerie à lui faire tenir leurs propositions à ce sujet. Tous les artilleurs avaient fait de ces modifications le sujet de leurs méditations et formulé leurs idées et leur manière de voir. Dès lors les propositions, selon le point de vue et les expériences personnelles faites au cours de la guerre de 1866, étaient tellement divergentes que l'inspecteur général de l'arme laissa aux généraux ou colonels commandant les brigades — tout en leur accordant les fonds très suffisants qui avaient été votés — une liberté à peu près pleine et entière par rapport aux dispositions concernant l'inspection pour l'année 1868.

L'inspecteur se contentait de décider qu'avant cbacune de ces écoles à feu il y aurait, en guise d'introduction, un « tir d'enseignement » exécuté par une batterie à cheval et par une batterie d'artillerie légère, enfin par une batterie de grosse artillerie, commandée chacune par un capitaine ayant suivi les cours de l'école de tir afin de faire voir à tout le corps des officiers quel était le procédé qui avait été reconnu comme le plus pratique, après épreuve, par l'école de tir. Ainsi dirigées et instruites, les brigades purent, en 1868, faire des expériences qui servirent de

base aux propositions nouvelles qu'on leur demanda. Ces propositions, combinées avec le résultat des expériences renouvelées faites par Técole de tir, furent le fondement sur lequel on édifia les prescriptions d'après lesquelles durent être rédigées les « Dispositions de Revue » de 1869 et de 1870.

Tout cela actuellement, c'est de l'histoire ancienne, et, à l'heure qu'il est, tout jeune artilleur serait saisi d'étonné» ment si on lui racontait qu'il y a vingt ans encore l'artillerie pouvait exister sans école de tir pour les officiers. Mais quiconque a traversé les temps où cette école n'existait pas, quiconque a suivi les développements qui sont résultés de sa création, celui-là, aujourd'hui encore, se sent tout ému à la pensée de cette transformation, et, si l'on veut répondre à la question qui fait le sujet de la présente lettre, il faudra nécessairement s'arrêter quelques instants à la fondation de cette école de tir.

Après avoir rapidement esquissé la transformation de l'artillerie, je vous prierai d'étudier avec moi une « disposition de revue » pour l'année 1869 ou 1870, c'est-à-dire celle qui a été prise pour Tune des années où toutes les pièces de campagne étaient rayées, et de la comparer avec celle d'une des années précédentes.

Vous constaterez tout d'abord que les buts représentent des troupes et qu'ils sont bien plus petits que précédemment. La cible d'infanterie et la cible de cavalerie n'ont plus que quinze pieds (largeur de la section et largeur du peloton), la cible d'artillerie représente des pièces, des hommes, des chevaux. On établit en outre des cibles de tirailleurs, les unes représentant des hommes debout, les autres des hommes couchés, d'après le modèle des cibles d'infanterie. Ces cibles, plus petites, coûtaient plus de peine, mais moins d'argent. Il en résulta qu'on avait toujours à sa disposition les fonds nécessaires pour faire marcher constamment une cible mobile et pour s'exercer à tirer dessus. La brigade que je commandais trouva

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même les fonds voulus pour faire établir un petit chemin de fer sur lequel la cible allait et venait.

Les exercices de tir commençaient par un « tir d'instruction et d'enseignement préparatoire » où trois batteries sur pied de guerre (une batterie de quatre, une de six et une batterie à cheval), commandées par des capitaines qui avaient suivi les cours de l'école de tir, montraient, en passant par les différentes situations, comment il fallait tirer. Tous les officiers y assistaient comme spectateurs et auditeurs. Le principal objet de l'enseignement, c'était le tir sur un but mobile, que ce but avançât droit contre la batterie ou qu'il marchât obliquement vers elle, ou encore qu'il passât à côté. Les munitions, à cet effet» étaient fournies sans parcimonie aucune. Puis venait le tir élémentaire à boulets (à moins qu'il n'eût eu lieu auparavant); là les recrues, après avoir appris à tirer à blanc, se faisaient une idée de ce que c'était qu'un coup de feu à projectile tiré sur une cible.

Une fois les officiers et les hommes mis au courant des éléments, on commençait l'instruction du tir proprement dite. On ne tirait alors jamais autrement qu'à projectile, c'était un vrai tir de guerre; journellement les cibles étaient changées de place; souvent même une batterie se voyait arrêtée au milieu de son tir et on lui faisait ouvrir le feu sur un autre but. Ce n'étaient pas seulement les batteries qui tiraient une à une ; les sections devaient également se porter en avant isolément pour ouvrir le feu, et, de cette façon, les plus jeunes des lieutenants avaient l'occasion de montrer qu'ils savaient évaluer les distances et régler convenablement le tir. Par rapport aux munitions, on ne se montrait plus aussi parcimonieux que par le passé. En dehors du tir effectué en présence de l'inspecteur général,, chaque batterie tirait 182 gargousses.

Avec cette quantité, chacune des quarante à quarantequatre recrues que comptait la batterie ne pouvait pas, il est vrai, devenir un tireur émérite, mais elle suffisait du

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moins à apprendre à chaque batterie ce |qu'il fallait qu'elle sût en renonçant à enseigner à tous les canonniérs à viser. On avait constaté que cela n'était pas nécessaire, car, aux distances auxquelles on tirait avec les nouvelles pièces, tous les canonniérs n'avaient pas la vue assez perçante pour pouvoir viser avec l'exactitude voulue. Aussi, dès que les recrues arrivaient au régiment, on les examinait par rapport à la faculté visuelle, et l'on n'exerçait à viser que ceux qui avaient une vue excellente. Parmi ces derniers, on triait une seconde fois les honmies, et ceux qui montraient la plus grande sûreté dans le pointage étaient chargés de viser quand on tirait à boulets. On trouva qu'il était absolument suffisant de bien exercer à viser douze hommes sur les quarante ou quarante-quatre recrues d'une batterie, et ceux-ci étaient alternativement exercés comme pointeurs.

Toutes les dispositions étaient donc prises pour que l'artillerie apprît à tirer et à atteindre le but.

Peut-être verrez-vous avec intérêt que je vous fournisse des données plus détaillées au sujet du tir sur la cible mobile. En votre qualité de chasseur passionné, vous savez combien il est difficile d'atteindre avec une balle le gibier qui passe devant vous en courant. La difficulté est plus grande encore avec une pièce avec laquelle on ne peut pas, comme avec la carabine, suivre le but mobile et faire feu au moment où la hausse et le guidon sont dans la position voulue, car le pointeur ne fait pas feu, il faut qu'il se recule avant que le commandement de faire feu puisse être donné. '

La chose devient plus compliquée encore par ceci qu'il faut que le commandement de faire feu soit donné, par conséquent que les pièces de la batterie doivent attendre toutes chargées, et qu'ainsi il s'écoule un temps assez long entre le moment où la pièce a été pointée et celle où elle fait feu, intervalle durant lequel le but mobile change de place.

A l'époque où l'on pratiquait davantage le tir sur un but mobile, il se produisit une violente discussion entre les capitaines sur la manière dont ils devaient s'y prendre pour ce tir. Dans la première année (en 1868), je fis tirer à chacun, lors des exercices élémentaires du tir à boulets, vingt obus charg-és à balles sur une cible mobile, sans formuler de prescriptions jusqu'à ce qu'il me fût possible de constater, par les expériences ainsi faites, quelle était la meilleure manière de procéder. En 1869 et en 1870, on put déjà formuler des règles nettement définies qui servirent de norme pour ce tir.

Tous, en effet, étaient d'accord sur ceci, qu'il fallait choisir un point quelconque du terrain, point vers lequel se dirige le but, et que c'était sur ce point qu'il fallait régler son tir. Dès que le tir était réglé de façon à atteindre ce point, il fallait cesser le feu jusqu'au moment où la cible mobile y arrivait, et alors on la couvrait d'une grêle de projectiles. Le procédé se simplifie énormément quand le but se dirige droit sur la batterie, c'est-à-dire quand l'ennemi attaque celle-ci ; dans ce cas, on peut faire viser l'ennemi en ligne droite et on n'a qu'à conunander de viser à une distance qui, de toute évidence, ne sera pas assez grande, sur quoi l'on prend note du point où l'on a vu toucher et éclater l'obus. Mais comment tirerait-on quand le but serait arrivé à ce point? Là-dessus, l'opinion des capitaines-commandants était très divergente ; les uns voulaient fournir une salve de toutes leurs pièces, les autres ouvrir un feu rapide, d'autres enfin croyaient obtenir le plus de touchés en ouvrant tranquillement le feu par pièces successives.

Vous me direz peut-être — et c'était ce que moimême je me disais tout d'abord — qu'une salve de batterie fournie au moment où l'ennemi atteint le point sur lequel sont pointées toutes les six pièces serait forcément le procédé le plus rationnel. Mais, chose étrange, les capitaines qui avaient recours à cette salve étaient

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ceux qui obtenaient le moins de touchés. Les hommes se laissaient facilement impressionner par cette détonation simultanée et devenaient nerveux, inquiets, ce qui sans doute provenait du bruit violent et de l'impression qu'il causait aux organes de Touïe.

Ajoutez que la batterie se sentait sans défense une fois qu'elle avait fourni sa salve et que ce sentiment rendait extrêmement difficile de lui faire, avec calme, régler son tir sur un nouveau point. De plus, l'épais nuage produit par la fumée de la poudre qui enveloppe la batterie après une salve était cause que le capitaine ne pouvait guère observer l'eflFet produit. Si le coup d'essai avait commencé par être mal fait, qu'il eût donc fourni un point de repère faux, toute la salve passait à côté du but.

Meilleurs étaient les résultats obtenus par celles des batteries qui commandaient : « Feu rapide » au moment où le but s'approchait du point fixé par le réglage. Là, les officiers, après que le commandant eût indiqué l'aile qui commencerait le feu rapide, faisaient tirer les pièces à des intervalles bien plus courts que l'intervalle prescrit jusqu'alors (on devait compter lentement de un à quinze entre chaque coup), mais jamais trop vite pour qu'il ne leur fût plus possible, en reportant l'attention de la pièce qui venait de tirer sur celle qui allait faire feu, de contrôler la manière dont les pièces étaient servies.

Mais le plus fort pour cent de coups heureux était fourni par le feu d'aile réglementaire, parce qu'ici les pièces étaient servies avec le plus de calme et surtout pointées avec le plus d'exactitude. Mais on constata que le pour cent se rapportant à la munition dépensée, ces pièces, tirant plus lentement, dépensaient par cela même moins de munitions, et que le feu rapide, pour un laps de temps égal, donnait quand même plus de résultats, quoiqu'il fît dépenser plus de .munitions.

Il résultait donc de ces essais que d'ordinaire (c'est-à-dire contre un but formé par de l'infanterie) il faudra employer

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le feu lent par pièces successives, et exceptionnellement, contre un but se mouvant avec rapidité (c'est-à-dire contre la cavalerie), un feu rapide conmiandé depuis Taile. La salve de batterie fut absolument rejetée. Aussi les batteries qui se trouvaient sous mes ordres pendant la campagne de 1870-1871 ne Font-elles employée que quand, au commencement d'un combat, il n'était pas possible de suivre et d'observer un projectile seul et qu'il fallait un groupe de six explosions pour être à même d'observer l'effet; nous nous en servions donc comme d'un diastimètre. J'aurai sans doute l'occasion de vous en reparler plus tard.

Sous le rapport du tir sur un but mobile, nous étions également arrivés à formuler des principes définis et à établir un système, et nous avions exercé la troupe d'après ces principes et en conformité de ce système quand éclata la guerre de 1870. Car elle éclata juste à temps pour que nous (c'est-à-dire la brigade que je commandais, et, sans nul doute, la plupart des autres brigades aussi) pûmes voir les choses indispensables du tir d'instruction et du tir à boulets en vue de la guerre, en sorte que nous entrâmes en campagne avec des troupes d'artillerie parfaitement exercées.

Je ne m'étais pas imaginé que l'instruction acquise durant la période de paix pourrait donner d'aussi beaux résultats, en dépit de la surexcitation que vous cause la lutte. J'étais d'autant plus agréablement surpris quand, dans un combat, je m'arrêtais derrière un capitaine commandant une batterie et, en vue de la troupe qui l'attaquait, faisait ses commandements avec un calme que rien n'était capable d'ébranler : « Contre l'infanterie, changement de front vers la droite, but à 1900 pas de Taile droite, préparez-vous à tirer! Vu coup de canon! » Puis, la longuevue braquée sur Tennemi, il attendait que celui-ci vînt près du point établi par le réglage du tir et commandait ensuite : « A partir de la droite, feu rapide ! » Alors

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un vacarme d'enfer s'élevait, et l'ennemi qui marchait en avant disparaissait à nos yeux, enveloppé d'un nuage de fumée produite par les obus qui éclataient et le mettraient en pièces.

Après une minute ou deux, l'ennemi, toujours allant de l'avant, apparaissait de ce côté-ci du nuage. Il avait dépassé le point dangereux et avançait, malgré les pertes énormes qu'il venait de subir, avec une bravoure à laquelle on est bien obligé de rendre justice. Le capitaine alors commandait : « Halte! 1600 pas, un coup de canon! halte! » et quand l'ennemi arrivait dans le voisinage du nouveau point établi par le réglage du tir, il recommençait : « 1600 pas, à partir de l'aile droite, feu rapide! » L'effet produit était éclatant, horrible, écrasant. Pas une attaque n'y a résisté.

Considérez qu'en 1868 l'organisation de l'école de tir pour les officiers d'artillerie n'était pas assez avancée pour qu'il lui fût possible d'élaborer de nouvelles dispositions concernant la manière de procéder à l'instruction du tir, considérez que ces dispositions njd purent être formulées qu'en 1869, et dites-moi s'il n'est pas étonnant que, dès 1870, l'artillerie prise dans son ensemble eût déjà si bien appris à tirer? Ce résultat n'avait pu être obtenu que grâce à la disposition absolument rationnelle de l'inspecteur général de l'arme portant qu'aux exercices à tir devraient fonctionner comme instructeurs ceux des officiers qui venaient de suivre les cours de l'école de tir.

Actuellement , tous les capitaines-commandants ont suivi ce cours, tous les of&ciers commandant une Abtheilung ont suivi deux fois les exercices de l'école, la troupe donc se trouve dans une situation meilleure encore; elle doit obtenir et elle obtiendra sûrement des résultats plus brillants encore. Figurez-vous ma stupéfaction quand, après la dernière guerre, je demandai à l'un des officiers généraux de l'arme les plus en vue d'un État voisin si cet Ëtat possédait une école de tir et qu'il me fit cette

JL pliquéi

lie LETTRES SUR VARTILLERIB

réponse : « A quoi bon une école de tir? Ils tirent assez bien, dans la troupe, »

Considérez que dans ces dernières années l'inspecteur g'énéral de l'artillerie a dans ses inspections générales jugé de la bonté de la troupe par ces deux points : les touchés au tir (parce qu'ils ne sont possibles que si la pièce est correctement servie) et le parcours rapide et réglementaire de grandes distances afin d'arriver en temps opportun. Ajoutez que pour lui les évolutions élégantes ne venaient qu'en seconde ligne, que les manœuvres par trop artificielles étaient absolument rejetées et condamnées. Considérez que des chefs qui n'appartiennent pas à l'arme ont fait voir qu'ils attachaient le plus grand pris au temps qu'on mettait à viser et à régler le tir (c'est ainsi que le chef suprême de l'armée a, dans ses critiques aprës les grandes manœuvres, blftmé la trop grande précipitation mise à tirer le premier coup de canon), et vous aurez la clef de l'éûigme, vous saurez pourquoi nous avons si vite appris k tirer convenablement.

Le règlement a été également modilîé. La nouvelle pièce, en effet, exigeait un autre règlement, cela va de soi. Mais même les principes du nouveau règlement n'étaient plus les mêmes. Tandis qu'auparavant on donnait la plus grande importance au maniement et au pas cadencé, qui sont l'expression d'uûe bonne discipline, on tii|it négliger ces points dans le service de la nouvelle pièce partout où ils pouvaient entraver l'exactitude dans le maniement de la pièce et des munitions et porter par conséquent préjudice au résultat du tir.

Mais quand une fois on se tut mis à modifier les différi'iite» dispositions du règlement, on les révisa toutes et on i-ii bannit tout ce qui n'avait pas rapport au but propre fie l'arme, qui est d'apparaître au moment voulu sur le champ de bataille et d'obtenir le tir le plus efficace possible. A partir de ce jour, on ne vit plus d'évolutions compliquées et artificielles sur le champdcmanœuVres. On

s'eflForça d'obtenir des chevaux d'haleine, de les mettre ainsi en état de parcourir à l'allure la plus rapide de longues distances (de 3800 à 7500 mètres , même sur le champ de manœuvre). Arrivée à la position de combat, la batterie ne devait jamais tirer son premier coup de canon d'une façon précipitée, elle ne devait tirer qu'après qu'on eût visé avec soin, dût-on même perdre à cela quelques minutes.

Je suis quelque peu tenté de croire qu'à ce moment-là on eût pu pousser plus loin encore la simplification des évolutions de manœuvre, qu'on eût pu, davantage encore, attacher le plus d'importance à l'instruction correcte de la batterie et réduire plus encore au plus strict minimum les évolutions exécutées par les unités plus grandes sous un seul commandement. Cai* d'après les expériences que j'ai faites à la guerre — et vous m'accorderez que sous le rapport de l'artillerie elles sont assez nombreuses — on ne demande, en campagne, à peine autre chose à l'artillerie que la colonne de marche « par pièce en colonne », le déploiement, et la marche de front.

Lorsque l'artillerie entra en scène à la bataille de Kôniggràtz, le major de Miesitschek fit se déployer, immédiatement après avoir franchi le pont sur la Trotinka à Jericek, sous le feu ennemi, la deuxième Abtheilung^ d'abord à gauche , par batteries , puis il fit serrer en colonne et enfin déployer à gauche. Je lui demandai pourquoi il faisait exécuter cette évolution, qui coûtait un temps si long et pourquoi il n'avait pas préféré mener tout droit la batterie de tête dans la position d'où il devait ouvrir le feu. « La troupe, me répondit-il, est au feu pour la première fois, c'est pourquoi je la veux conduire très correctement comme sur le champ de manœuvre, afin que les hommes conservent leur calme et ne s'imaginent pas • qu'il se passe quelque chose de particulier. » Je ne pouvais pas désapprouver la raison qu'il me donnait là et je laissai faire le brave homme. J'aurai occasion de vous raconter

fTS LETTRES SCR L' ARTILLERIE

plus tard pourquoi je me suis amèrement repenti d'avoir favorisé ce penchant à faire évoluer les Abtheilungen,

Une seconde fois, à Sedan, la chose s'est présentée que sous mon comm^andement le chef de VAbtheilung ait fait faire de ces évolutions-là. C'était au moment où j'amenais toute l'artillerie dans le voisinage immédiat de Gîvonne et pour ouvrir une canonnade décisive sur le bois de la Garenne. La première Abtheilung d'artillerie à pied était postée en ce moment-là en avant du défilé qui coupe la forêt de Villers-Cernay ; elle Tobstruait. A gauche, en arrière de ce défilé se tenait la seconde. Il fallait donc que la première commençât par se porter en avant pour permettre à la seconde de franchir le défilé. Mais nous étions trop près de l'ennemi pour que je pusse exiger de la première Abtheilung qu'elle exécutât un mouvement de flanc, il fallait donc qu'elle se portât droit en avant : au moment oii elle ouvrait son feu, la seconde aurait pu ètr€* portée en avant.

Mais de cette façon la première était amenée à occuper une position qui était contiguë, à droite, à un terrain impraticable (c'étaient des précipices), tandis qu'à sa gauche il y avait place pour la deuxième Abtheilung, Celle-ci donc franchît le défilé au trot, en colonne par sections, sa tète iit une conversion à gauche, puis toute V Abtheilung fit front à droite par batteries, se portant également par batteries^ «dan* la position d'où elle devait ouvrir le feu.

Cette évoluliuu cx>mpliquée nous réussit sans que nous ayons ^u à subii* M pertes, parce que l'ennemi était déjà considérablement ébranlé, qu'il tirait plutôt pour faire du bruit, qu'il visait n'importe où et que ses projectiles passaient coustaimneut au-dessus de nos tètes.

Mais ce sont là les deux seuls cas, dans toutes les batailles, dans tous les combats auxquels j'ai assisté, où j'ai vu des Ahtlmlungen exécuter des évolutions. La pre- * mien» fois j'ai eu lieu, comme je le disais, de m'en repentir (j'y reviendrai d'ailleurs), la seconde fois on eût

pu arriver à ses fins en adressant directement les ordres aux batteries sans faire faire des évolutions à toute YAbtheilung réunie, et, de plus, elle n'a pas été exécutée correctement comme évolution de manœuvre.

Dernièrement je lisais une brochure due à la plume d'un officier de cavalerie au mérite et au caractère pratique duquel toute l'armée rend justice. Il y exprimait le vœu qu'on simplifiât le règlement en ceci qu'on indiquerait d'une part, en y ajoutant la plus grande importance, celles des évolutions qui peuvent être exécutées à la guerre, et qu'on citerait séparément celles qui ne sont destinées à être exécutées qu'aux manœuvres, en temps de paix. La proposition n'est pas sans contenir un grain d'ironie.

Si l'on faisait subir cette simplification au règlement de l'artillerie, toutes les évolutions de VAbtkeihmg, h l'exception 4e la marche d'étape et de la marche de front, devraient être reléguées dans la seconde catégorie des évolutions. Je ne trouverais pas bon qu'on les bannît absolument du règlement. L'artillerie trouverait ses manœuvres par trop monotones durant la période de paix ; or, la monotonie et l'ennui, il s'agit de les éviter partout où la chose sera possible, car elles détruisent la bonne humeur et cette espèce de gaieté que les officiers et les hommes doivent ressentir à faire leur service. D'ailleurs les officiers généraux n'ont pas tous le temps d'inspecter chaque batterie en particulier, ils demanderont donc forcément qu'il leur soit possible d'assister à des évolutions faites par des unités plus grandes, par plusieurs batteries réunies....

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