LE GÉNÉRAL DE HINDERSIN
Je ne saurais admettre que j'ai traité à fond mon sujet, qui est d'examiner les motifs pour lesquels l'artillerie de l'armée prussienne s'est perfectionnée de 1866 à 1870, si je ne vous parlais pas d'un homme en particulier, et je le ferai, même si je devais m'exposer au danger de me voir accusé d'inconséquence par vous. En effet, j'avais dit en commençant que je n'examinerais pas à quels hommes, mais simplement à quels faits il fallait attribuer ce per* fectionnement.
Mais il est clair et évident que dans une armée dans laquelle, comme c'est le cas pour la nôtre, c'est la discipline qui est l'élément vital et la base même de son existence, une ^me ne pouvait pas se perfectionner à ce point dans un espace de quatre ans avec cette uniformité et dans toutes ses parties s'il ne s'était pas trouvé à sa tête un homme capable de lui imprimer la direction seule bonne et juste. En effet, si l'impulsion était partie d'en bas, c'est-àdire de la majorité des officiers de l'armée, ces perfection-
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nerncrils eussent rencontré, de la part de la minorité, de la part d'ufl certain nombre d'hommes, une résistance quelconque qui ne leureûtpasperrais d'atteindre le plus haut point.
Mais l'impulsion partit de l'inspecteur général lui-même, du général de Hindersin, qui fut à proprement parler l'âme et la cheville ouvrière de la réforme opérée dans l'artillerie après la guerre de 1866. Certes, il trouva dans toutes les fractions de la troupe les esprits tout disposés à l'écouter, les mains toutes prêtes à se mettre à l'œuvre, car tous sans exct'ption sentaient le besoin de ces réformes. Mais celui Hindirsin lui-même qui y présida, qui les dirigea ; c'est lui qui mit, ce qui était la chose capitale et essentielle, de runit(j dans les idées, dans les propositions si nombreuses et souvent si divergentes, et c'est lui qui activa le mouvement et hâta l'achèvement de la transformation de l'arme.
On s'efforçait d'une part, on haut lieu, de pousser, par les arrêtés qu'on prenait, les critiques qu'on faisait aux grandes manœuvres, à ce que l'arme reçût l'emploi tactique voulu; d'autre part, Hindersin modifiait le système et la marche de l'instruction de l'artillerie et la rendait ainsi propre à être employée comme on voulait qu'elle le fût. C'est lui qui forgeait l'arme et lui donnait son tranchant, tandis que les prescriptions et les arrêtés pris eu haut lieu indiquaient la manière de s'en servir.
L'homme placé à la tête de l'artillerie était une figure des plus originales. Fils d'un pauvre pasteur, il avait reçu une instruction complète qui avait formé le cœur en même temps que l'esprit; mais il avait dû se frayer sa voie dans la vil' en se livrant k un dur labeur et en subissant les plus graniliis privations. C'est ce labeur sans doute et ces privations qui, tout en lui donnant une volonté de fer, le détournèrent des plaisirs de la vie du monde, et plus jamais il ne voulut se donner la peine d'acquérir la forme polie et facile des relations mondaines. Il mettait par exemple son orgueil à ne panUtre jamais, même aux bals, qu'en bottes du veau le plus ordinaire.
Ses débuts, si pénibles et si sévères, il les avait faits peu après la fin des guerres de Libération, sous des supérieurs qui étaient des officiers d'artillerie de la vieille école, et il. avait copié leur façon d'être rude et sans fard. Quoique son instruction fût des plus étendues (il était très fort en mathématiques, en physique et en chimie, il savait le français et l'anglais), il; ne faisait pas grand cas de ce qu'il y avait de scientifique et de « savant » dans l'arme; il mettait bien au-dessus de la science proprement dite les connaissances tactiques et l'habileté pratique. Il suivait l'exemple du général von Enke en mettant lui-même en pratique son adage : « La journée est de vingt-quatre heures de service. » Mais aussi il exigeait beaucoup des autres.
Il était emporté et très violent, et son humeur colérique était augmentée encore par l'impatience qui le dévorait de voir avancer son œuvre. Cette impatience provenait de ce qu'il était convaincu qu'il n'atteindrait pas un âge fort avancé; son père, en effet, et tous ses frères, n'avaient pas atteint Tàge auquel il était parvenu ; ils étaient tous morts jeunes d'une apoplexie du coeur. Il s'attendait à mourir d'un jour à l'autre. Mais, avant que la mort vînt le frapper, il tenait à voir réalisés les résultats de l'activité qu'il déployait depuis qu'il se trouvait placé à la tête de l'arme.
C'est ainsi que se produisit en lui une activité fébrile qiii contraignait tous ses subordonnés à déployer de leur côté le plus grand zèle. Bien des réformes furent accélérées de la sorte, quoique de temps en temps la trop grande précipitation avec laquelle il procédait eût des effets nuisibles. On cite un mot qui peint bien son caractère et la fièvre qui le dévorait. Il venait d'ordonner à un de ses aides de camp d'élaborer un rapport très étendu et présentant des difficultés fort grandes. Le jeune homme faisait triste figure à la pensée des journées nombreuses et de la peine que lui coûterait ce grand travail. « Cela ne presse pas, dit le général, vous pourrez dîner avant de vous mettre à l'œuvre. » Comme tous les hommes violents, il avait, au fond, très
bon cœur. Il était compatissant aux hommes et il aimait sa très nombreuse famille. Mais il ne croyait pas qu'il fût cligne d'un militaire de montrer qu'il avait bon cœur, et il trouvait bon de faire montre de ïndesse et de sécheresse de cœur, même vis-à-vis de sa famille. Son fils aîné mourut d'une blessure reçue à Saint-Privat, après avoir langui et souffert pendant des mois. Il ne dit que ceci : « Le sort de ce jeune homme est digne d'envie. Un jeune officier ne saurait trouver de mort plus belle que n'a été la sienne ; de Tune de ses mains il tenait la main de sa mère et de l'autre la Croix de fer. » Et il disait cela du même ton bourru dont il adressait des paroles de blâme à un subordonné. Mais un léger tremblement du menton trahissait la profonde émotion qui l'emplissait. Puis sa mine devint plus rigide, plus dure encore qu'elle n'était d'ordinaire, et il se mit à parler d'affaires de service.
Car il avait les traits durs et rigides; la face, large et bronzée, était surmontée d'un front vaste et large, et encadrée de favoris d'un blond qui tirait sur le roux ; la moustache était de la même nuance ; il était trapu, de taille moyenne,, et sa tenue était tout aussi rigide que ses traits. Il riait rarement et ne goûtait guère la plaisanterie. Quand les officiers organisaient un spectacle d'amateurs où l'on représentait quelque facétie, il était capable de se lever au beau milieu de la comédie et de s'en aller en s'écriant : « C'est par trop bête, cette histoire-là ! »
Il n'essayait point de se rendre populaire, il ne tenait pas à être aimé, aussi ne l'était-il pas; la grande majorité de ses subordonnés le craignait. Dans l'intimité, les jeunes officiers l'appelaient « la statue du Commandeur ».
Quoiqu'il s'y donnât des airs de tyran, sa famille connaissait son bon cœur. Je pourrais vous en citer maints traits touchants qui m'ont été rapportés à ce sujet ou dont j'ai été moi-même témoin. Mais ce sont là des détails de la vie intime auxquels le grand public n'a rien à voir.
Elindersin n'aimait pas à décerner des éloges. Il crai-
gnait que les louanges ne paralysent le zèle de ses subordonnés. Mais quand il était contraint d'en décerner, il aimait à les diminuer en glissant une restriction quelconque dans Texorde ou la péroraison. Or Téloquence n'était pas justement son fort, et il pouvait très bien arriver que, après avoir estompé Téloge dans l'exorde, il Testompàt une seconde fois dans la péroraison, s'imaginant l'avoir déjà décerné. De la sorte, il lui arrivait de ne pas dire du tout le bien qu'il pensait d'une chose ou d'un homme.
C'est ainsi qu'un jour, au milieu d'un corps d'officiers, il dit d'une conférence faite par un jeune officier et qui lui avait plu : « Quoique je ne sois pas absolument du même avis que l'orateur sur tous les points qui viennent d'être traités parlui, je n'en ai pas moins à faire bien des réserves. » L'officier pâlit et me demanda peu après s'il pouvait risquer, après ces paroles de blâme, de continuer sa conférence (elle devait être répartie sur plusieurs soirées subséquentes). Je demandai à Hindersin, quand je me vis en tête à têtç avec lui, ce qui lui avait déplu si considérablement dans cette conférence pour avoir exprimé un blâme si violent. Ma question lui causa le plus grand étonnement, il croyait bonnement avoir décerné les plus grands éloges au jeune officier.
Aussi à la séance suivante il répara le mal en témoignant à l'orateur toute sa gratitude et en lui serrant la main tout en lui exprimant son approbation. A moi personnellement, il m'est arrivé de m'entendre dire par lui, de la sorte, les grossièretés les plus violentes, tandis qu'il s'imaginait m' avoir donné son assentiment pour la manière dont j'envisageais l'affaire que j'avais à traiter avec lui.
Sans être, à proprement parler, ni myope ni frappé de surdité, Hindersin n'avait pas justement la vue très perçante ni l'ouïe très fine. Si c'est là la cause de sa méfiance ou si elle provenait d'aventures désagréables, je ne saurais le dire. Mais il était animé, vis-à-vis de ses subordonnés et de la troupe, d'une méfiance qui se manifesta maintes fois
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d'une manière des plus pénibles et qui était d'autant moins Ûatteuse pour ceux auxquels elle s'adressait qu'il l'exprimait toujours sans le moindre ménagement. Il avait pour principe non seulement d'inspecter les corps do troupes, mais encore de les épier, car il croyait qu'il était toujours possible qu'on lui iït prendre des vessies pour des lanternes et qu'on n'exécutât pas ses ordres tels qu'il les avait donnés. Un jour, il inspectait un corps de troupes placé sous mes ordres au moment des exercices de tir. Quand je voulus faire exécuter telle ou telle manœuvre, il me dit que c'était mutile. H Je l'ai vue, ajouta-t-il, il y a huit jours, et j'en ai été satisfait. » Je lui répondis que je le priais de vouloir bien me pardonner si je ne m'étais pas présenté à lui ce jourlà, comme c'eût été mon devoir, ajoutant que je ne m'étais pas aperçu de sa présence, n Vous ne deviez pas savoir, reprit-il, que j'étais \k. Je m'étais caché dans la forêt et je suivais la manœuvre h l'aide de la longue-vue. Je voulais voir comment vous faisiez cela quand je n'y suis pas. »
Une autre fois, il avait fixé six heures du matin comme étant le moment où il commencerait son inspection. C'était au plus fort de l'été et il faisait une chaleur étouffante. Dès le lever du soleil, c'est-à-dire depuis trois heures et demie, il se tenait sur une éminence dans la forêt et observait, de là, à l'aide de sa longue-vue, nos manœuvres pré- [iiiialoires, notre marche en avant, la manière dont nous placions nos pièces, etc. Il s'était rendu à cet endroit depuis Berlin, sans être vu de qui que ce soit, à l'abri des ténèbres de la nuit. Quand finalement on l'aperçut daus sa cachette, je m'y rendis et lui fis mon rapport, portant que la brigade faisait ses manœuvres préparatoires. « Vous ne me ferez votre rapport, me dit-il, que (juand vous serez sur le point d'ouvrir le feu. Je ne suis pa<i encore ici officiellement. Je suis ici parce qu'il me plail de faire une promenade à cheval dans la fraîcheur du matia, »
Quand il inspectait, il fallait toujours que la construc-
tion des batteries se fît pendant la nuit. Mais il ne procédait pas comme avaient fait ses prédécesseurs; ceux-ci n'assistaient qu'au début de la construction, puis ils rentraient chez eux. Lui il restait là toute la nuit, et, dès l'aube,* il faisait ouvrir le feu depuis la batterie qui venait d'être construite, afin qu'il ne fût pas possible d'accélérer la construction par quelque moyen illicite comme il en connaissait. Une de ces journées d'inspection donc commençait dès la veille au soir, à la tombée de la nuit, et durait jusqu'au lendemain dans l'après-dîner.. Il montrait, dans ces occasions, une ténacité énorme et un très grand empire sur lui-même. Lors de sa première inspection en qualité d'inspecteur général, à Magdebourg, en 1864, il eut ' le pied meurtri et les médecins lui interdirent de monter h cheval. Il n'en continua pas moins les opérations de l'inspection en endurant les plus terribles souffrances.
Un homme de ce caractère inspire le zèle le plus infa^ tigable à ses subordonnés, rien que par l'exemple qu'il leur donne. Mais quiconque n'avait pas la conscience entièrement nette, quiconque avait à se reprocher la moindre négligence, le moindre manquement dans son service, celui-là n'avait qu'à trembler devant Hindersin, car il pouvait être certain que celui-ci saurait bien s'arranger de façon à le prendre sur le fait.
Je mentirais si je voulais nier qu'au début je n'aimais pas à avoir affaire à lui, il m'inspirait une sorte d'inquiétude. Mais quand plus tard je l'eus pénétré, que je me fus convaincu de l'honnêteté, de la pureté de ses intentions, je le voyais volontiers, et, connaissant l'excellence du fruit caché sous une si rude enveloppe, j'avais appris à faire abstraction de cette dernière.
Car ses intentions étaient toujours honnêtes et pures. Il ne craignait rien tant que de pouvoir être entraîné à se montrer injuste vis-à-vis de qui que ce soit. Je pourrais vous citer un des officiers placés sous ses ordres et qu'il
tenait pour incapable. Mais jusqu'à sa propre mort il hésita à agir en se conformant à cette manière de voir, parce que, dans son jeune âge, il avait eu un duel avec ce même officier et qu'il craignait que la répulsion que lui inspirait sa personne, la mauvaise idée qu'il en avait de parti pris ne pussent avoir exercé une influence par trop marquée sur sa manière de juger ses capacités.
Quoiqu'il fût un homme de l'ancien temps et qu'il fût sorti de la vieille école, il n'en accueillait pas moins toute nouvelle invention, toute nouvelle idée. Il accueillait même les nouveautés qui étaient portées à sa connaissance avec beaucoup de zèle et d'enthousiasme, et, quand on lui montrait les difficultés que rencontrait la nouveauté, quand on la discutait ou y contredisait, il lui arrivait même de s'emporter et de se fâcher, mais il n'en voulait pas pour cela à son contradicteur. Bien au contraire. Il pesait bien mûrement, à part lui, toutes les objections qu'on lui avait faites, et, quand il arrivait à se convaincre de leur justesse, il laissait bien vite tomber la nouvelle proposition pour laquelle il s'était enthousiasmé pendant un instant. Mais si, après avoir tout bien pesé, la proposition nouvelle lui paraissait bonne à être mise en pratique, alors il se mettait à l'œuvre avec cette ténacité qui seule est capable de créer des choses durables et fortes. .
Pour être h même d'apprécier selon leur mérite toutes les nouveautés qui se produisaient dans le domaine de son arme, il ne se faisait pas seulement faire un rapport sur toutes les nouvelles inventions, mais il assistait encore à toutes les conférences qui se faisaient à Berlin sur des sujets ayant trait aux sciences militaires, et il lui arrivait parfois de trouver, même dans les idées les moins mûries de jeunes officiers, quelque chose qui se trouvait être bon et viable.
Pendant un hiver, il alla jusqu'à faire, dans une des salles de l'École d'artillerie, des réunions périodiques composées de tous les généraux et officiers supérieurs d'artil-
lerie présents à Berlin, et il leur faisait faire des conférences sur les inventions les plus récentes par des officiers de Técole de tir et de la commission d'expériences d'artillerie. Il dut bientôt abandonner cette expérience, parce qu'il acquit la conviction que ces officiers étaient trop âgés pour être réunis dans des salles de classe, que, de cette façon, on exigeait trop de travail intellectuel de leur part, mais cette entreprise n'en rend pas moins un éclatant témoignage du zèle dévorant dont il était rempli.
Mais toutes ses actions, toutes ses décisions étaient dictées par un sentiment dominant, son attachement au monarque. Et cet attachement était sans bornes et se traduisait par une vénération profonde pour le souverain qui •était à notre tète dans les campagnes que nous avons faites. Cette vénération est générale, elle est ressentie par tous, elle ne constitue pas un mérite spécial et ne mériterait pas une mention spéciale si, pour le général de Hindersin, elle n'avait pas, comme pour peu d'hommes en dehors de lui, constitué la norme même de la plus insignifiante •de ses actions et de ses décisions et si elle ne s'était manifestée à la moindre occasion.
Un homme comme lui était bien fait pour reconnaître les défauts de l'arme, pour y remédier et pour accomplir la grande transformation qu'elle devait subir.
En 1864, Hindersin avait été chargé de diriger l'artillerie devant les redoutes de Dùppel. Après avoir victorieusement mené ce siège, il fut nommé deuxième inspecteur général de l'artillerie. Le premier inspecteur général d'alors était empêché par ta maladie de quitter son cabinet, •et il se vit contraint, peu de mois après,' à renoncer au service actif. Hindersin prit sa succession.
Au cours du siège de Dùppel, la supériorité énorme des pièces rayées sur les pièces à âme lisse avait été universellement reconnue et reconnue pratiquement, comme tous ceux qui ont été les spectateurs des événements de ce
ri
temps-là le savent fort bien. Mais à ce moment-là l'introduction dans notre armée de pièces de campagne rayées avait en quelque sorte subi un arrêt. Nous avions, en fait de pièces de campagne, un quart de rayées sur trois quarts de pièces à âme lisse ; ces canons rayés étaient des pièces de six. Une seule batterie de pièces de quatre avait, à titre d'essai, pris part à la guerre. On n'était pas définitivement fixé sur l'adoption des pièces de quatre, sur l'augmentation des pièces de campagne rayées, sur la suppression des canons à âme lisse.
La première chose que Hindersin résolut de réaliser fut d'introduire exclusivement des pièces de campagne rayées. C'est à ce moment-là que j'entrai pour la première fois en relation avec cet homme d'un caractère si original. C'est lui qui vint me trouver. J'étais fort surpris de recevoir, moi tout jeune officier supérieur, la visite d'un général si ancien. Mon étonnement s'accrut quand je l'entendis me dire que, depuis sa nomination au poste d'inspecteur général, il n'avait pu trouver le sommeil et que moi je devais lui rendre le repos de ses nuits.
Là-dessus il me développa sa manière de voir sur les pièces rayées, il me dit qu'elles étaient à tel point supérieures aux pièces à âme lisse qu'il fallait absolument n'avoir que des pièces de campagne rayées. C'est pourquoi, ajouta-t-il, il est de mon devoir d'insister sur ceci qu'on n'entre à l'avenir en campagne qu'avec des pièces rayées. Si je ne fais pas, sous ce rapport, tout ce qu'il est en mon pouvoir de faire, et si la Prusse se voit entraînée, avec son artillerie composée pour les trois quarts de pièces à âme lisse, dans une grande guerre contre une puissance qui, elle, ne posséderait que des pièces rayées, il est probable qu'elle perdra une bataille décisive. Or la perte d'une bataille décisive peut entraîner la perte et l'anéantissement de notre patrie. Donc, si moi je ne fais pas tous les efforts possibles pour que les pièces rayées soient adoptées, si sous ce rapport je commets la moindre négligence, cette
négligence, cette omission de ma part pourront causer la perte de ma patrie. C'est là la pensée qui sans cesse me tourmente, c'est celle qui me ravit le sommeil. »
En conséquence, il me pria de Tannoncer auprès de Sa Majesté afin qu'il pût lui développer les raisons pour lesquelles il fallait augmenter le nombre des pièces de campagne rayées. C'était chose facile pour moi cle faire ce qu'il me demandait. En effet, c'était une des obligations de ma charge — j'étais alors aide de camp de service — d'annoncer auprès de Sa Majesté les chefs de service toutes les fois qu'ils en exprimaient le désir.
Hindersin développa ses vues devant le chef suprême de l'armée. Différents autres personnages prirent part à la conférence. On fit valoir bien des raisons pour que les pièces à âme lisse ne fussent pas totalement supprimées ; on insista sur ceci, que le tir à mitraille de ces dernières était supérieur à celui des pièces rayées; on cita, comme je vous l'ai déjà dit dans une de mes précédentes lettres, les États-Unis d'Amérique, qui, dans la dernière guerre qu'ils venaient justement de terminer en ce moment-là, avaient continué à faire construire un quart de pièces à âme lisse, semblables en outre à nos pièces de douze courtes. Malgré toutes ces objections, les arguments d'Hindersin remportèrent la victoire auprès de Sa Majesté.
En juin d864, l'ordre fut donné d'introduire autant de pièces de campagne de quatre rayées que les fabriques en pourraient livrer. Or vous savez que, surtout quand la matière travaillée est de l'acier fondu, cette fabrication prend du temps. Quand donc, au bout d'un peu moins de deux ans, l'événement qu'Hindersin, avec sa grande sagacité politique, avait prévu, se réalisa, quand nous fûmes engagés dans une grande guerre, la moitié seulement de notre artillerie de campagne avait vu ses pièces à âme lisse remplacées par des pièces rayées. Au bout d'un an et demi, au début de l'année 1866, chaque corps d'armée possédait, sur seize batteries de campagne, huit qui avaient des pièces rayées,
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à savoir quatre batteries de pièces de six et quatre de pièces de quatre.
Dès que les complications politiques en 1866 rendirent probable une guerre avec l'Autriche, Hindersin résolut d'accélérer la transformation des batteries à âme lisse en batteries rayées. D'après les principes administratifs alor» en vigueur, ou tenait pour nécessaire d'avoir sous la main, pour être à même de réparer les pertes qu'on pourrait subir, une réserve d'une certaine quantité d'armes et, par conséquent aussi, de canons rayés. Hindersin revint à la cbarge avec son argument de la bataille décisive. « Dans cette guerre, dit-il, il y en aura une, et si vous la gagnez, cette bataille décisive, vous n'aurez pas besoin de remplacer les pièces rayées qui peut-être auront été démolies, car il vous faudra, par après, moins d'artillerie. » Il obtint que tous les canons rayés de la réserve fussent immédiatement attribués à l'artillerie de campagne.
C'est ainsi que, peu avant l'entrée en campagne, deux batteries en plus des huit de chaque corps d'armée furent armées de pièces de quatre, et, de la sorte, nous avions dix seizièmes de notre artillerie de campagne qui étaient armés de pièces rayées quand la guerre éclata. Il n'était pas davantage homme à se laisser arrêter par des objections, quand une fois il avait pris une résolution bien arrêtée. On lui objectait que les batteries ne savaient pas bien se servir de leur nouvelle arme. « Qu'elles tirent, répondit-il, aussi mal <|u elles voudront avec leurs pièces rayées, elles tireroiil encore mieux qu'avec les pièces k âme lisse, quelque bon que pourrait être le tir de ces dernières. » On eut à peine le temps d'instruire très superficiellement les batteries. Chacune d'elles ne put plus consacrer qu'une seule journée au tir avec les obus non chargés. Puis elles partirent pour le théâtre des opérations.
Hindersin avait vu juste. Une seule bataille décisive décida le cette guerre. Les batteries transformées en dernier liea et à la hâte se conduisirent bien. Si, dans l'ouvrage
à mer liei
du grand état-major, vous suivez les numéros des batteries, vous constaterez que beaucoup de ces cinquièmes et sixièmes batteries de quatre (c'étaient là les numéros portés par celles qui avaient été transformées peu avant de quitter la garnii^on) se sont signalées, qu'en tout cas elles n'ont pas plus mal tiré que toutes les autres batteries armées de canons rayés. Toute Tartillerie qui, dans la guerre de 1866, n'a pas été employée dans les différents engagements et dans la bataille décisive, c'étaient principalement, ou du moins en grande majorité, des batteries armées de pièces à âme lisse.
Une fois la guerre de 1866 terminée, toutes les batteries qui avaient encore des canons à âme lisse furent pourvues de pièces rayées au fur et à mesure que les fonds nécessaires à cette transformation devenaient disponibles.
C'est avec le même esprit de suite, que rien n'était capable d'ébranler, qu'Hindersin, des pièces rayées, passa à la création d'une école d'application d'artillerie. Dès le siège dé Dùppel, il avait constaté que la troupe, avec les pièces de siège rayées, n'avait pas la moitié des coups heureux qu'elle eût dû avoir d'après les données fournies par les inventeurs. Quelques-uns de ceux-ci avaient été invités à assister au siège. Partout où, dans une batterie, ils avaient indiqué comment il fallait s'y prendre, aussitôt les résultats avaient été meilleurs.
De plus, quand en 1864 il inspecta pour la première fois les écoles à feu, il constata que la troupe n'obtenait, de loin, pas les résultats sur lesquels on croyait pouvoir compter avec les nouvelles pièces. C'est lui qui le premier, en faisant la critique de l'inspection, en appréciant celle-ci, a fait résider le principal critérium d'après lequel une troupe pour lui était plus ou moins bonne, dans les résultats du tir.
Pendant qu'il critiquait les évolutions, les mouvements, la situation, la façon dont on se comportait dans les batteries, etc., on établissait le tableau d'ensemble des résultats
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obtenus aux cibles, et, dès que ce tableau lui était remis, il continuait sa critique en disant : « Et maintenant, messieurs, nous arrivons à l'essentiel, à la chose en vue de laquelle nous sommes ici, c'est-à-dire aux résultats obtenus, aux coups heureux. » Puis il faisait donner lecture des résultats, formulés sèchement, comme il suit : « D'après les indications fourmes par la commission d'examen, il doit y avoir tant pour cent de coups heureux; aujourd'hui il y en a eu tant. » Tous les officiers faisaient grise mine, car les résultats obtenus étaient horriblement médiocres. Le général disait sèchement et brièvement : « Ces chiffres en disent assez. Je n'ajouterai pas un mot. Il faut que cela change du tout au tout, a
Il lui arrivait, à la vérité, de dire, sous quatre yeux au chef de telle ou telle batterie, en âcbe de consolation, que toutes les autres batteries de l'artillerie tout entière n'obtenaient pas de résultats plus brillants. Puis il ajoutait : « Pourquoi l'infanterie obtient-elle des résultats plus brillants? Parce qu'elle possède une école de tir. Moi aussi je veux en avoir une pour l'artillerie. »
Et, dès le moment oii il entra en fonction comme inspecteur général de l'artillerie, il répétait, comme l'orateur romain, son ceterum censeo k la fin de chacune de ses critiques, dans chacune de ses conversations avec le chef suprême de l'armée : « Il faut que j'aie une école de tir. »
La critique amère qu'il faisait des résultats intimes du tir qu'obtenait l'artillerie fit naître une foule do théories, de propositions se rapportant à la meulière dont il fallait s'y prendre avec le canon rayé pour tirer, pour corriger le tir et pour en observer l'effet. A tout cela il faisait sans cesse la même réponse : « A quoi toutes ces propositions peuventillcs me servir? Il me faut une école de tiri »
Et il en eut une. Au début, ce n'était pas grand'chose. On ne pouvait pas de suite créer une troupe spéciale ad hoc. Pour cela, il eût fallu ouvrir de nouveaux crédits au budget, il eût fallu que la Chambre des député» les votât.
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L'opposition systématique que faisait alors la majorité ne permettait pas d'inscrire un nouveau chapitre au budget ; cette opposition avait, en effet, produit ce qu'on appelait « la situation sans budget ».
Mais cette situation n'empêcha pas Hindersin de réaliser ce qu'il jugeait être absolument nécessaire. Il créa une école de tir composée d'officiers volontaires. En effet, après avoir insisté sur la nécessité de créer une telle école, après avoir déclaré qu'il était sûr que tout officier ferait volontiers des sacrifices d'argent pour arriver à ce but, il désigna les premiers élèves de l'école de tir. Ils répondirent tous à son appel et supportèrent les frais qu'entraînait la nouvelle institution (je crois avoir mentionné ce fait précédemment déjà). On vit alors cette première promotion de l'école de tir, à l'instar de l'école de tir anglaise, composée d'officiers supérieurs déjà âgés, de jeunes et de vieux capitaines, et tous, de leurs propres mains, servaient d'une part les pièces légères de l'artillerie de campagne et d'autre part les grosses pièces de place pour acquérir l'habitude requise dans le service des pièces.
Mais il va de soi que tout cela était insuffisant. Bientôt on constata une chose que tout officier d'artillerie sait actuellement, à savoir que la principale difficulté réside non seulement en ceci, que les pièces soient bien servies par les canonniers, mais encore que les officiers sachent observer exactement l'effet du tir, qu'ils sachent parfaitement le régler et faire les mouvements en conséquence. Or, pour apprendre comment on s'y prend pour vaincre cette difficulté, il faut s'exercer au commandement; il faut, par conséquent, que l'école de tir dispose d'un corps de troupes spécial.
La guerre de 1866 et les victoires que nous remportâmes avaient mis fin à ce qu'on appelait « la situation sans budget » ; la Chambre des députés accordait de nouveau de l'argent. On eut à sa disposition les fonds nécessaires à la création d'une école de tir. Mes lettres précédentes vous ont montré comment l'habileté avec laquelle notre artillerie
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sut tirer résulta de la création de cette école, qui fut F œuvre personnelle de Hindersin. Les résultats obtenus en 4870 furent brillants.
Après que l'école eût été fondée depuis un certain nombre d'années, ceci je vous l'ai également écrit, le système élaboré dans ses cours, système basé sur des règles nettement établies, fut introduit pour les écoles à feu. Il avait fallu qu'un certain temps s'écoulât avant qu'on parvînt à formuler un système défini, car au déiut il se produisit des masses incroyables de propositions et de projets les. plus profonds, bien des fois on fit fausse route avant de trouver ce qu'il fallait. Je ne vous rappellerai que le tir à échelle graduée et d'autres choses artificielles de ce genre, Hindersin, en effet, tout en tenant fermement à ce que le système élaboré fût non seulement mathématiquement juste, mais encore simple et facile à comprendre si l'on voulait qu'au moment du Ranger il rendît tous les services qu'on en attendait, n'en accordait pas moins à l'école de tir une certaine latitude par rapport à ces essais artificiels et les lui laissait continuer jusqu'à ce qu'elle se fût elle-même convaincue de leur caractère peu pratique.
En agissant ainsi, en maîtrisant la précipitation qui lui était naturelle, il donnait une grande preuve de bon sens, car il ne pouvait lui-même pas savoir lequel de ces systèmes on finirait par trouver le meilleur après tous ces essais. Or, pour se former un jugement propre sur le système qu'il s'agissait d'élaborer, il passait de préférence à l'école de tir tout le temps libre que lui laissaient les affaires de sa charge. On pouvait le voir pendant des journées entières, au tir, sur le polygone, ou bien dans les salles de l'école, assistant aux délibérations, aux cours, aux discussions et aux critiques, tout cela en auditeur muet. Il ne dérangeait personne, ne donnait pas son avis, mais chaque jour il emportait chez lui, dans sa tête, une nouvelle idée. Et c'est ainsi qu'il laissa, pendant un certain temps, toute sa liberté d'action à l'école de tir.
Je VOUS Tai écrit précédemment déjà, ce n'est qu'à partir de 4868 que Tinstruction du tir proprement dite donnée aux troupes, les écoles à feu, furent faites d'après des prescriptions telles qu'elles répondaient à la construction toute spéciale des pièces rayées. Je n'attirerai pour aujourd'hui votre attention que sur ce seul point, combien Hindersin agit sagement en laissant pendant un certain temps se développer l'école de tir avant de songer à modifier les exercices de tir. En agissant de la sorte, il avait non seulement formé un certain nombre d'instructeurs pour chaque régiment; il avait, en outre, éveillé chez la troupe le sentiment général de la nécessité qu'il y avait de modifier l'ancien système; de la sorte, non seulement il avait affaire à des gens prêts à lui obéir, mais bien encore à des hommes qui venaient au-devant de ses désirs, de ses idées. Ce fut au point que quand, au commencement de l'année 4868, le général invita l'école de tir et les brigades d'artillerie à lui faire des propositions concernant le nouveau mode de procéder pour les exercices de tir, celles-ci lui envoyaient de leur côté des propositions concernant cet objet : ces propositions et l'invitation de l'inspecteur général se croisèrent.
A partir de cette date, le général, dans ses inspections, tint avec la plus rigoureuse sévérité à ce que les batteries obtinssent au tir les résultats les meilleurs possible. Dès lors, la troupe la mieux instruite à ses yeux était celle qui, tout en étant réglementairement équipée, franchissait le plus rapidement, en observant toutes les dispositions du règlement, de grandes distances, pour arriver sur les lieux où le combat était censé devoir s'engager, et celle en outre qui, en observant les dispositions du règlement, entrait dans la ligne des feux et obtenait le plus de coups heureux.
Tout officier d'artillerie qui n'aura pas été au service durant cette période de transition aura de la peine à se faire une idée juste du mérite de Hindersin et des services rendus par lui. Aujourd'hui, en effet, il n'y a guère de capi-
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taine, d'officier supérieur qui n'ait suivi une ou plusieurs fois les cours de l'école de tir ; il est donc difficile de se faire une idée de l'état où se trouvait l'arme, de la méthode pédante, vieillie, abêtissante à. laquelle il fallut l'arracher pour lui faire adopter un mode de développement pratique et rationnel.
Vous vous figurerez aisément que les choses ne se passèrent pas sans que tel ou tel eût à soufhîr des procédés un peu brutaux de l'inspecteur. Il est tout naturel qu'un homme aussi brusque qu'il l'était, d'un caractère aussi soupçonneux, froiss&t bien du monde ; il est naturel également que quelquefois il disait tort à tel et pensait trop de bien de tel autre. Aussi les corps de troupes ne l'aimaientils pas; ils le craignaient. Mais il ne voulait pas être aimé; il voulait simplement, tant qu'il vivait, poursuivre et mener k bonne fin l'œuvre dont il avait fait le but de sa vie.
A côté du tir, Hindersin ajoutait une grande importaoce au jeu de guerre. Il le faisait enseigner d'office et systématiquement aux élèves de l'école de tir, et, dans la suite, il en faisait une partie du service obligatoire au corps. Le jeu de guerre, il est vrai, n'est qu'un jeu. Il s'éloignera toujours plus ou moins de la réalité, selon que celui qui le dirige aura plus ou moins l'expérience de la guerre et le sens pratique. Mais au moins ce jeu apprend-il à apprécier le terrain, k en tenir compte, à lire les cartes et à réfléchir au rôle que les diff'érentes armes sont tenues de jouer l'une vis-ii-vis de l'autre.
Les officiers d'artillerie, en pratiquant le jeu de guerre, avaient donc à employer toutes les armes, et, par cela, le rôle que l'artillerie est tenue déjouer dans l'ensemble de l'aritiée, ce rôle ils le saisissaient avec plus de clarté. Peu à peu, sans qu'on eût besoin de spécialement l'affirmer, ils eurent conscience de cette vérité que l'artillerie ne saurait jamais être autre chose qu'une arme auxiliaire, que la con- (liticn essentielle de son action résidait justement en ce qu'elle dépend du grand tout, de l'armée. De cette façon, le
j eu de guerre contribua essentiellement à étendre le cercle d'idées des artilleurs, à faire disparaître chez eux ce qu'on pourrait appeler Tesprit borné, à anéantir le vieil esprit de caste.
Hindersin tirait profit de tout ce que ses subordonnés pouvaient trouver en fait de perfectionnements et d'idées nouvelles. C'est ainsi qu'en automne, à l'époque où, les manœuvres terminées et les hommes de la réserve congédiés, l'artillerie ne peut pas, faute d'hommes, faire des manœuvres avec les batteries attelées, il vit un groupe d'officiers et de sous-officiers chevauchant à travers champs. On lui dit qu'ils parcouraient le terrain pour y chercher des positions d'après un thème de guerre ou de combat supposé et pour discuter le mode d'action qu'il faudrait adopter dans ces positions. Immédiatement il se rendit chez lui et fit élaborer toute une théorie concernant ces excursions en vue de faire des reconnaissances. Elles devinrent, depuis, une branche du service.
Comme je ne traite ici que de l'artillerie de campagne, je ne pourrai que vous parler très en passant de l'action d'Hindersin dans le domaine de l'artillerie de forteresse. Il suffit, d'ailleurs, que vous considériez cette seule chose : c'est lui qui a créé des régiments indépendants d'artillerie à pied 8L\ec les Abtheihmgen d'artillerie déplace, qui formaient jusqu'alors un appendice des brigades d'artillerie médiocrement en faveur. C'est donc lui qui transforma entièrement le caractère de cette troupe. Jusqu'alors, elle n'avait connu d'autre mission, d'autre but final que de faire journellement sur le bastion destiné aux exercices les mêmes pas, les mêmes mouvements réglementaires pour servir des pièces qui jamais ne changeaient de place. Journellement elle tirait sur la même cible, et il ne lui était pas permis, il lui était interdit d'apprendre à connaîtra, dans la forteresse
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OÙ elle tenait garoison, un autre ouvrage que le bastion qui lui était assigné pour ses exercices.
Considérez qu'Hindersinfit faire à cette troupe des simulacres de siège et de défense aux alentours de la place, et dès lors, si vous daignez quelque peu passer en revue tous les détails que comporte cette modification, vous vous rendrez un compte exact de la grandeur du service qu'il rendit et du mérite qu'il eut à le rendre. C'est en 1869 que, sur la motion d'Hindersin, eurent lieu les premiers « exercices plus étendus du service de place et de siège ». A ce moment-là, ces manœuvres étaient à peine ébauchées, en quelque sorte en train de naître ; actuellement, elles forment tout un système. Dans aucun régiment d'artillerie à pied (car c'est là actuellement le nom officiel de cette troupe) on ne croirait l'instruction annuelle terminée si ces exercices du service de place et de siège ne venaient la couronner. Et avant Hindersin la chose était totalement ignorée! C'est lui le premier qui en a senti le besoin, c'est lui qui l'a créée.
Considérez en outre les faits suivants : c'est à cette époque justement que fut réellement mis en œuvre le remplacement de toutes les pièces de siège à âme lisse qu'on ne voulait pas garder comme pièces de flanc; le matériel qu'il s'agissait de transformer était énorme; ce matériel, rioii que parce qu'il était là, par sa masse énorme, offr^l uiu> résistance des plus difficiles à vaincre; c'est à ce monunt-là que durent être transformés tous les règlements sans exception de l'artillerie, aussi bien de celle de cam- |iagne que de celle de place; Hindersin en contrôlait chaque mot, chaque syllabe; toutes les dispositions qu'ils contenaient, il en faisait faire l'épreuve pratique devant lui iiviiul de les approuver; c'est ainsi que vous vous ferez une idi^'O exacte de l'activité dévorante que cet homme déploya iluns l'espace de sept à huit ans pendant lesquels il se trouva à la tète de l'artillerie.
« Personne n'est heureux avant la mort, h dit un des sages de la Grèce. Ilindersin est mort, et maintenant il est
permis de dire de lui que ce fut un des mortels les plus heureux : sa vie, Taction qu'il exerça, l'œuvre qu'il entreprit, sa fin sont dignes d'envie.
Il n'avait, à proprement parler, d'autre pensée, d'autre préoccupation que de perfectionner l'artillerie. Dans la guerre de 1870 à 4871, cette artillerie perfectionnée par lui fut mise à l'épreuve, elle la subit avec un plein succès. Les services qu'elle rendit furent si nombreux et si grands que la renommée en fut répandue partout et qu'elle vint à occuper parmi les autres armes une place enviable. Hindersin put se dire avec un sentiment de profonde satisfaction qu'en grand le succès total était son œuvre. Il lui fut donné de voir les fruits de son labeur, et quand Tan 1871, l'année de la victoire, prit fin, il prit du repos, c'est-à-dire qu'il mourut.
Il avait le pressentiment qu'il mourrait d'un coup d'apoplexie du cœur. Il ne se trompait pas. Un jour, en prenant congé d'une personne qui avait passé la soirée chez lui, il lui dit : « La première fois que vous franchirez ce seuil, ce sera pour assister à mon enterrement. » Sa prédiction se réalisa. Huit jours après, nous le conduisîmes à sa dernière demeure. Il mourut le 23 janvier 1872