TREIZIÈME LETTRE
QUE FAUT-IL PENSER DE LA PROPOSITION DE WE FAIRE OUVRIS SOH FEU A l'artillerie QVE PE0 AVANT LE COMHAT d'iMFANTEBIE, MAIS ALORS DE LA FAIRE TIRER IMMÉDIATEMENT A UNE DISTANCE d'où l'effet de SES FEUX SERAIT DESTRUCTEUR?
Je m'attendais k votre première objection et à la
question qui en découle. On est tenté de tirer du fait que l'effet des feux de l'artillerie do campagne est devenu très meurtrier cette conclusion que, grâce à cet effet, l'anéantissement de l'adversaire serait obtenu en un temps plus court; par conséquent, si l'on voulait faire attaquer l'infanterie immédiatement après, il faudrait attendre, avant de faire tirer l'arLilIerie, que l'infanterie se fût sufiisammeot rapprochée de l'ennemi afin qu'elle profitât, pour exécuter son mouvement offensif, du moment où l'effet produit par l'artillerie serait le plus efficace; l'adversaire ébranlé de cette façon n'aurait pas le temps de se soustraire à ce choc ou de se remettre et de se refaire.
J'ai entendu émettre cette idée à plusieurs reprises, et une brochure très sérieuse, parue tout récemment et qui traite de la manière de conduire l'artillerie, l'a adoptée également. On y précise même le temps qu'il faudra, et l'on admet que, pour soutenir victorieusement ce duel d'artillerie qu'on devra commencer à une distance de 2 000 mètres, un quart d'heure suffira, et qu'il faudra employer le même laps de temps pour ébranler l'infanterie ennemie. On tire de cela la conclusion que le combat d'artillerie ne devra commencer qu'une demi-heure avant le moment qu'on supposera être celui où les lignes de tirailleurs, en attaquant l'ennemi, masqueront leurs propres batteries.
Avant de discuter ce point en détail, il faut que je vous
prie de faire un retour en arrière et de vous reporter jusqu'à Tépoque des Romains. Quand les triumvirs se disputaient l'empire du monde, les grandes batailles qui se livraient entre eux ne se terminaient d'ordinaire que quand l'armée qui succombait était presque entièrement exterminée. Du côté des vaincus alors, cent mille cadavres couvraient le champ de bataille, à ce que nous rapportent les historiens. Dans les siècles qui suivirent, les batailles devenaient de moins en moins sanglantes; plus les armes qu'on inventait étaient meurtrières, plus la distancfe devenait grande à laquelle portaient les projectiles.
Depuis que balles et boulets remplacèrent la flèche et la lance, les pertes se réduisirent encore, et cela d'une manière sensible. Frédéric le Grand [Histoire de la Guerre de Sept ans) nomme la bataille de Prague « une des plus meurtrières de ce siècle » . D'après lui, « les pertes de l'ennemi se montèrent à 24 000 hommes; y compris 3 000 prisonniers, et les siennes à 18000 combattants, sans compter le maréchal Schwerin, qui seul valait au delà de 10 000 honunes. » Les Autrichiens comptaient 61 000 combattants, les Prussiens 64 000, qui prirent part à la bataille. Le nombre des morts et des blessés se monte, par conséquent, de part et d'autre, à environ trente pour cent des combattants. Au dire du roi, la bataille dura de neuf heures du matin à huit heures du soir.
Dans la bataille d'Aspem, qui dura deux jours, 75 000 Autrichiens combattaient (d'après Hôpfner) contre plus de 80 000 Français (ce chiffre est celui de l'effectif des Français, déduction faite des pertes subies pendant la première journée). D'après le rapport autrichien officiel, les pertes de l'armée impériale se montèrent à près de 20 000 morts et blessés. Le bulletin de Napoléon donne les chiffres suivants : 1100 morts et 3 000 blessés; mais Hôpfner, après avoir étudié toutes les pièces officielles françaises, admet que, en dehors des prisonniers, les pertes se montèrent à 42 000 combattants. Ces chiffres se répartissant sur deux
SbS lettres bur l'artillerie
journées, la lutte a été moins sanglante à Aspern qu'à
Prague.
D'après HôpÊier, l'armée autrichiemie était, à Wagram, forte d'environ 124 000 hommes, et les pertes semontèrent à un peu moins de 24 000. On n'a pas été à même de fixer le chifFre des pertes subies pendant cette journée par l'armée de Napoléon, forte de 180 000 hommes. Les bulletins, comme pour Aspern, parlent de 1100 morts et de 3000 à. 4000 blessés. Ea tout cas, la lutte pour la bataille de Wagram, dont la durée fat également de deux jours, a été bien moins meurtrière qu'à Aspern.
Je ne sais pas si, eu citant ces deux batailles, j'ai nommé les plus sanglantes des guerres napoléoniennes, mais je suis tenté de le croire. A Leipzig, du moins, les alliés ne perdirent, pendant les trois journées que dura la bataille, que 49 000 hommes sur 330 000, par conséquent un sixième de leur effectif, ce qui, par jour, fait de cinq à six pour cent.
L'un des combats les plus sanglants de ce siècle fut celui qu'on livra lors d'une sortie faite par la garnison de Fridericia en 1849, combat durant lequel l'armée schleswigeoise perdit un quart, c'est-à-dire vingt-cinq pour cent de ses combattants. Ce fut sans doute une des dernières rencontres oii l'on ne combattit qu'avec des annes à âme lisse. Depuis cette époque, toutes les armées ont été pourvues de fusils et de canons rayés.
De toutes les batailles qui ont été livrées par des troupes armées de la sorte de part et d'autre, les plus sanglantes furent, sans conteste, celle de Vionville-Mars-la-Tour, livrée le 16 août 1870, et celle de Saint-Privat le 18, et, dans les deux, les Allemands perdirent, tant en morts qu'en blessés, un tant pour cent plus considérable que les Français, à savoir (chiffres de l'ouvrage du grand état-major) pour la première bataille 16 000 hommes sur 80 000 combattants, et, dansia seconde, un peu plus de 20 000 sur 210 000, par conséqueat dans la première journée un cinquième, et, dans la seconde, un dixième des combattants. Dans toutes les batailles et
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tous les combats subséquents, le pour cent des pertes est bien inférieur.
Nous voyons, par conséquent, que plus on s'ingénie à perfectionner les armes destinées à donner la mort, plus leur portée est grande, moins les batailles sont sanglantes. En vous disant cela, je ne vous apprends rien que .vous ne sachiez déjà. Ce fait est si connu, si universellement reconnu que, il y a plus de vingt ans de cela, Tinventeur d'une nouveUe fusée prétendait, dans la préface de Fouyrage oii il décrivait son invention, que celle-ci constituait un bienfait rendu à Thumanité, vu que de la sorte il perfec^ tionnait les armes meurtrières et que plus on les perfec** tionnait, moins les combats étaient sanglants.
Quand, en présence de ces faits historiques, j'entends soutenir que l'effet de l'artillerie (tir avec les shrapnels) se trouve, par les perfectionnements les plus récents^ tellement augmenté qu'en moins d'un quart d*h^ure on obtiendra forcément l'anéantissement d'une des deux années enga*^ gées, je me sens en quelque sorte contraint d'examiner de plus près les raisons pour lesquelles les combats étaient moins sanglants à mesure que la portée des armes deve-^ nait plus grande, que leur tir était plus exact, qu'elles devenaient plus meurtrières. De cette façon, j'arriverai peutêtre à trouver un motif qui portera à admettre que réellement les perfectionnements les plus récents apportés à nos armes de guerre puissent avoir un résultat tout opposé.
Les inventions qui nous mettent à même de tirer à de grandes portées ont en premier lieu cet avantage de nous permettre d'engager également le combat à de grandes distances. Une fois le combat à distance terminé, on passe, s'il a été heureux, au combat de près. Mais, si les résultats du combat à distance font prévoir que le combat do près n'aura pas de succès, la grande distance qui sépare tes deux armées pçrmet à celle des deux qiui ne croit pas pouvoir compter sur la victoire de se soustraire à la lutte subséquente avec la plupart de ses forces ou, même avec
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toutes. Plus les portées seront grandes, plus il sera facile de battre en retraite en temps opportun, et cela pour les fractions de troupes engagées au cours de la bataille dans certaines phases spéciales, de même que pour Tannée entière qui, en se retirant, mettra fin à toute la bataille.
A Tépoque où le glaive romain si court constituait la principale arme des troupes, les combattants ne pouvaient plus se séparer une fois qu'ils s'étaient mêlés : l'anéantissèment seul d'une des deux parties mettait fin à la lutte. En l'an 1870, on lançait des projectiles à des distances si considérables que Bazaine, le 18 août, put commencer la retraite avec toute son armée sans être inquiété après que Saint-Privat eût été pris d'assaut, c'est-à-dire que sa position fût devenue intenable. Ce n'est que dans ce village même qu'il y avait eu mêlée proprement dite, et c'est pourquoi les défenseurs de cette localité furent totalement anéantis (c'est-à-dire qu'ils tombèrent ou qu'ils furent faits prisonniers).
Vous pourriez peut-être exiger qu'une artillerie bien dirigée ne doit pas ouvrir le feu à des distances trop considérables, mais qu'elle cherche à amener promptement la décision à des distances moindres, c'est-à-dire qu'elle engage le duel d'artillerie, qui peut être terminé en quinze minutes, à la distance de 2000 mètres, avec les shrapnels. Vous ajouterez peut-être que, si Ton exige de l'infanterie qu'elle ne dépense pas inutilement ses munitions en tirant à de trop grandes distances, il est permis d'exiger la même chose de l'artillerie.
Les expériences que j'ai faites personnellement me permettent de vous répondre il cela ce qui suit :
Personne plus que moi ne blâmait sévèrement l'artillerie d'ouvrir le feu à des distances trop considérables. Dans la conférence que je fis le 18 mars 1869, et dont il a déjà été question, je disais qu'on ne devait attendre la décision que si le combat d'artillerie était livré à des distances au-dessous de 2000 pas, qu'à une distance au-dessus de 2S00 pas on
ne produisait autre chose qu'une canonnade traînante, et qu'un feu à une distance de 4 000 à 5 000 pas constituait une dépense inutile des munitions. Quand éclata la guerre de 1870, j'ordonnai aux batteries placées sous mes ordres d'éviter autant que possible d'ouvrir le feu à une distance au-dessus de 2 000 pas. Peu après, nous reçûmes du général commandant en chef l'artillerie de toute l'armée l'ordre de ne pas tirer à une distance supérieure à iSOO pas.
J'étais fermement résolu à agir en conséquence quand, le 18 août, j'abordai le champ de bataille, et mes batteries se hâtèrent de s'approcher de Tennemi à la distance où le combat devient décisif. Au moment où le corps de* la garde commença à prendre part à l'action, elles rivalisaient même entre elles à qui arriverait la première pour tirer sur les batteries que l'ennemi avait, au début, poussées en avant sur le plan incliné depuis la position de Saint-Privat. Qu'arriva-t-il? Ces batteries avancées rétrogradèrent jusque dans l'intérieur de la position, et le mouvement en avant des miennes fut arrêté par cette ligne serrée de tirailleurs poussés fort en avant dont je vous ai déjà parlé et qui, de ses trois mille chassepots, nous conmaanda impérieusement de ne plus bouger.
Nous voici donc au pied de la hauteur, et l'artillerie ennemie que nous avions en premier lieu à combattre était quand même éloignée de 2200, de 2800 et même de 3200 pas. Que fallait-il faire? Nous approcher davantage, c'eût été passer tout droit à l'ennemi; reculer, reculer avec une ligne de cinquante-quatre pièces (c'était là le chiffre de celles qui, sur ce point, avaient commencé la lutte), c'eût été avouer que la bataille en ceUendroit était perdue pour nous. Rester là sans tirer et se laisser canarder par l'infanterie et l'artillerie ennemies, c'eût été une insanité ; on eût de la sorte exigé des canonniers une ténacité et un courage plus qu'humains.
Il n'y avait donc d'autre parti à prendre que d'engager le combat à des distances considérables, en dépit de ma
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propre résolution et de l'ordre de mon supérieur. L'auteur de cet ordre, le général de Colomier, vint, pendant le combat d'artillerie, vers mes batteries, qu'il longea à cheval. Je m'excusai d'avoir ouvert le feu à cette grande distance en lui montrant l'épais essaim de tirailleurs que nous avions devant nous. Il approuva mes dispositions et me mit en garde contre l'envie d'aller inconsidérément de l'avant. « Tout à l'heure, me dit~il, presque toute l'artillerie de corps du IX" corps d'armée s'est fait horriblement malmener à droite du bois de la Cusse; tâchez, pour votre compte, d'éviter une catastrophe comme celle-là, » La situation était donc plus forte que notre volonté.
Plus tard seulement, quand l'action devint plus générale, que l'infanterie y prit part, nous pûmes choisir des positions plus rapprochées. Sur tout le front de bataille, le combat d'artillerie fut engagé à ces mêmes distances. La grande ligne d'artillerie de la I" armée à Gravelotte se trouvait k 2 500 et même à 3200 pas des positions ennemies, et le général de Dresky nous dît dans sa lettre ît propos de la position qu'il occupait ce jour-là qu'il avait réglé son tir étant distant de 3200 pas des batteries ennemies.
De comparer l'artillerie à l'infanterie, cela n'est pas absolument juste. A la vérité, nous exigeons de l'infEinterie qu'elle n'ouvre pas son feu trop tôt lorsqu'elle prend l'offensive, mais nous ne lui demandons cela que pour le cas où il nous est possible de faire tirer l'artillerie sur l'ennemi contre lequel elle s'avance. Mais présentement personne n'ira plus exiger que l'infanterie marche en rase campagne jusqu'à la distance de SOO mètres sans tirer un coup de fusil contre l'infanterie ennemie intacte encore et occupant uno ]iosition. Au contraire, dans les lettres que je vous écrivis sur l'infanterie, nous sommes arrivés à ce résultat que, pendant la marche en avant de celle-ci, l'artillerie devait se charger de la protéger en tirant avec des shrapnels, et que, si l'artillerie n'était pas disponible, d'autres troupes
d'infanterie devaient la protéger en fournissant des salves ,
à la distance d'environ 1000 mètres. '
A la vérité, l'artillerie, par ses feux ouverts à de grandes distances, peut faciliter h l'infanterie sa marche en avant et lui permettre de s'approcher à courte distance sans qu'elle ait besoin de tirer un coup de fusil, mais l'inverse n'est pas vrai, car l'infanterie n'a pas une arme qui lui permette de tirer d'aussi loin que l'artillerie. Pour cette arme-ci, il n'en existe pas une autre qui tire de plus loin encore ; il faut donc qu'elle fournisse elle-mèijae à grande distance les feux à l'abri desquels elle s'approchera au moment opportun à la distance d'où elle engagera avec la plus grande chance de succès le duel d'artillerie.
En outre, l'artillerie n'a pas à tenir compte de la principale raison qui oblige l'infanterie à ménager ses munitions durant l'ofiFensive; il est impossible de faire suivre celle-ci de ses caissons tant que dure l'attaque ; l'artillerie, au contraire, peut, pendant la canonnade même, remplacer ses munitions épuisées.
Figurons-nous bien ce que c'est qu'un combat semblable aux nombreux engagements auxquels j'ai assisté, avec cette seule différence que la distance à laquelle jadis on entretenait la canonnade traînante est maintenant celle à laquelle se livrera le duel d'artillerie décisif, leqtiel, en un quart d'heure, devra amener l'anéantissement d'une des deux parties. Dès lors, je ne sais absolument pas comment il sera possible que l'artillerie, dans l'offensive, attende, pour ouvrir son feu, qu'une demi-heure seulement la sépare du moment où l'infanterie ouvrira un feu énergique de tirailleurs (à 500 mètres par conséquent de l'ennemi), comment il sera possible que l'artillerie ouvre son feu de suite à la distancé de 2 000 mètres.
L'infanterie ne pourra pas parcourir lexheiom qu'elle a à faire jusqu'à ce qu'elle soit arrivée à SOO mètres de l'objectif de son attaque, sans arrêt et bonnement comme elle ferait une étape. Il faut qu'elle marche en avant étant dé-
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ployée, formant des lignes de tirailleurs, etc.; elle avancera peut-être par bonds, et la plus grande distance qu'on pourra supposer être parcourue de là sorte en une demi-heure dans son mouvement en avant se montera à la moitié de celle qu'elle parcourrait en faisant une marche ordinaire, soit 1500 mètres.
Au moment donc où l'artillerie devra commencer le duel à la distance de 2000 mètres et une demi-heure avant le combat de tirailleurs qu'on s'attend à voir commencer de suite, l'infanterie devra se trouver également éloignée de 2000 mètres de l'ennemi, par conséquent à peu près à la même hauteur que l'artillerie. Comment les deux armes pourront-elles, sans ouvrir elles-mêmes le feu, s'approcher tellement de l'ennemi, chez lequel il nous faut supposer le même armement et qui, par conséquent, pourra les couvrir de shrapnels depuis le moment où nous aurons été à une distance de 3500 mètres de lui?
L'infanterie pourra-t-cUe tenir dans un feu aussi efficace sans que ses chefs s'écrient, pleins de dépit : « Mais pourquoi donc avons-nous de l'artillerie, si elle n'est pas capable d'éloigner de nous le feu ennemi? En avant l'artillerie, qu'elle se remette donc à tirer! » L'artillerie devra-t-elle donc s'abstenir de tirer afin que sa propre infanterie, décimée par le feu d'enfer des batteries ennemies, cesse son mouvement en avant, que par conséquent l'attaque échoue? Ou bien l'artillerie devra-t-elle, étant isolée, précéder l'infanterie jusqu'à 2000 mètres de l'ennemi et commencer la lutte? En premier lieu, elle agirait contrairement au principe que nous discutons, car elle ouvrirait son feu plus d'une heure avant le moment où les liuui > i'n' tirailleurs commenceront le combat par les feux. l'IiiMiItt' il est permis de se demander si, en général, l'artil- K'iiv [xiuiTait, étant isolée, se poster du premier coup si pri.'» il<' l'ennemi. Ce n'est qu'exceptionnellement qu'on trouvera un lorrain qui vous permette de marcher à cou- Vvrl jusqu'à ce qu'on ne soit plus qu'à 2000 mètres de
Tennemi, à moins que celui-ci n'ait très mal choisi sa position défensive. Toutes les fois que ce sera là le cas, surtout quand on pourra atteindre une position si rapprochée en marchant à couvert, c'est-à-dire en surprenant l'ennemi, l'assaillant sera certainenient tenté de l'enlever immédiatement. Mais si quelques endroits sur la ligne de marche peuvent être efficacement battus par les shrapnels de l'ennemi, comment l'artillerie pourra-t-elle marcher en avant contre les pièces de l'adversaire qui tireront sans être inquiétées, bien tranquilleinent comme au tir à la cible? Et si, de plus, il y a des obstacles sur le front de la ligne d'artillerie qui s'avance, et cela dans le terrain battu par les batteries de l'ennemi, le mouvement en avant immédiat jusqu'à une distance de 2000 pas deviendra en tout cas impossible.
Pour plus de clarté, je me reporterai avec vous à la situation non plus abstraite, mais simple et concrète du champ de bataille de Kôniggràtz, quia, dans ma précédente lettre, déjà servi de base à mes considérations. Nous supposerons donc que le défenseur ait posté son artillerie sur les hauteurs de Lipa, jusqu'à la hauteur 733 à l'ouest de Langenhof, par conséquent à peu de chose près le long du chemin qui conduit de Lipa à Stresetitz. Il a détruit les ponts sur la Bistritz, et nous supposons que cette rivière roule le même volume d'eau considérable que le 3 juillet 1866. Les shrapnels du défenseur portent à 3 500 mètres, par conséquent jusqu'à Zowetitz, à la tuilerie de Sadowa et à Kopanina.
L'assaillant s'avance depuis Klenitz; il doit faire une attaque de front. (Admettons, si vous voulez, que les ailes des deux artilleries se trouvent prolongées par d'autres troupes.)
Comment Tartillerie de l'assaillant parviendra-t-elle à occuper sa première position à une distance de 2000 mètres de l'ennemi? Elle ne pourra tout de même pas franchir au trot les ponts de la Bistritz qui ont été détruits et
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que commande le feu de shrapnels du défenseur. li faudra donc que l'infanterie commence par s'en emparer. Mais l'infanterie chargée de cette opération devra-t-cllc parcourir les derniers 500 mètres qui la séparent de la BisLrîtz, exposée qu'elle sora aux shrapnels du défenseur, qui les lancera en toute liberté? Croyez-vous qu'elle en soit capable, si l'effet du shrapnel est aussi meurtrier que le font admettre les résultats obtenus au polygone? Quant à moi, je ne le pense pas.
On n'aura donc d'autre parti à prendre que de poster des batteries sur la montagne de Roskos et près de Mzan, afin d'engager un combat d'artillerie et de lancer sur les batteries de l'ennemi une grêle d'obus telle qu'il sera contraini de ne plus s'occuper de l'infanterie. Cela n'empêchera pas des batteries isolées de mettre à profit de petits couverts pour chercher une position, par exemple derrière la tuilerie, à côté du petit bois qui se trouve auprès de la raffinerie de sucre ou bien partout où elles trouveront à se masquer afin d'ouvrir le tir avec les shrapnels pour renforcer l'effet produit par les obus. Vu la grande distance, il pourra fort bien 86 faire qu'une heure et plus s'écoule avant que le combat amène un résultat ; il pourra s'écouler uu temps bien plus long même, si l'on ne réussit pas à régler rapidement le tir.
Je vous disais dans une précédente lettre déjà que, à en jugci- parles tableaux du tir au polygone, il était probable que k' défenseur pourra battre de ses feux depuis Lipa la grande route jusqu'à Dub avec une telle violence que l'infanterie marchant sur cette route devra renoncer à avancer en ciilonue, et qu'alors la situation de cette infanterie exigera impérieusement qu'une ligue d'artillerie tire sur ces batteries de Lipa. Dès lors, il sera peut-être nécessaire que l'artillerie de l'assaillant, avant de se poster h la montagne de Roskos, prenne position à Dub. Ou conviendra donc que l'urtillerie de l'assaillant devra tirer pendant deux heures ou <{fMX heures et demie en tout avant que son infanterie
LETTRES 8UH L'ARTILLERIB 295
puisse songer h s'emparer de la Bistritz et à rétablir les ponts.
Là encore, la force des choses vous empêchera absolument de mettre à exécution la résolution même la plus ferme d'attendre, par principe, le moment où Ton pourra ■commencer le duel d'artillerie à la distance de 2006 mètres. La logique des faits suit des voies tout autres que celle ■des dédiictions théoriques les plus correctes.
Nous voici arrivés à l'argument capital que je ferai valoir contre le système qu'on voudrait faire adopter de ne faire ouvrir les feux de l'artillerie qu'à la distance de 2 000 mètres en engageant de suite le duel d'artillerie décisif, et cela une demi-heure seulement avant que commence le feu efficace de l'infanterie. Qui donc vous garantit que
la décision sera amenée au bout d'un quart d'heure? Etesvous sûr que votre artillerie pourra vivement régler son tir? Ne pourra-t-elle pas, peut-être pendant une demi-heure et davantage, manquer le but, tout en s'imaginant qu'elle l'atteint? En temps de paix, l'artillerie a une grande pratique, elle suit un système très simple pour régler le tir. Il est si facile d'observer l'effet qu'il produit. Quand la fumée «de l'obus qui éclate couvre le but, on n'a pas tiré assez loin, et, quand on aperçoit le but en avant de la fumée, on a tiré trop loin; le troisième, le cinquième, au plus tard le septième coup devra l'atteindre. Voilà ce que àe dit maint artilleur en se basant sur les résultats qu'il obtient au polygone.
Mais à la .guerre, c'est d'abord le terrain qui joue des tours réellement comiques au capitaine commandant la batterie. Si en avant du but il se trouve dans le terrain un «reux faiblement évasé qu'on n'aperçoit pas depuis la batterie et dans lequel on ne voit pas immédiatement les obus qui touchent et qui éclatent, la fumée, en s'en échappant,; monte en se dissipant et laisse entrevoir le but avec une netteté si grande que celui qui observe l'effet du coup de
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canon s'imagine que la vapenr^e trouve en arrière du bnt, que par conséquent il a tiré trop loin. Quand une de ces dépressions se trouve de 500 mètres en avant du but, ta batterie pourra se tromper de 500 à 600 mètres en moins pour la distance entre le coup trop long el )e coup trop court et dépenser toutes ses munitions en pure perte. J'ai assisté à un tîr on l'un des professeurs les plus expérimentés de l'école de tir, en pleine pais, continuait de la sorte à tirer des coups de canon trop courts de 500 pas. Dans une bataille, j'ai vu uue ligne d'artillerie cousîdérable à cAlé de laquelle j'étais posté qui, pendant des heures, tirait des coups de canon trop courts. A. la fin, je m'en aperçus et je l'avertis de l'erreur qu'elle commettait. L'ennemi sur lequel elle tirait avait Mabli ses batteries sur le rebord du plateau le plus éloigné de nous; an milieu du plateau se trouvait le creux, et l'artillerie, par l'effet trompeur de la fumée, avait été portée à croire que l'ennemi était posté sur le rebord même qui lui faisait face.
Vous me direz peut-être qu'il existe d'autres moyensencore d'observer l'effet des projectiles. Le capitaine se tient, la lunette à l'œil, à l'abri du vent, sur l'aile de la batterie. En admettant que ce soit par exemple l'aile gauche, il saura que tout obus éclatant dont on aperçoit la fumée à droite du but provient d'un coup de canon trop court et que tout obus éclatant à gauche provient d'un coup de canon trop long. Cela est simple et facile. Mais, même en temps de paix, il arrive qu'une pièce se trompe 'de but, l'ennemi étant représenté par une ligne de pièces, et, dès qu'une de nos pièces aura par erreur visé un canon eoncmi qu'elle ne devait pas viser, le capitaine forcément se trompera et arrivera à formuler des conclusions fausses.
Miiis k la guerre l'observateur aura à lutter avec bien d'aulrcs obstacles encore. Il pourra se faire que la fumée il'iiti ooup de canon tiré par l'ennemi lui cache celle de son ohus ,'t lui ; par conséquent, il ne pourra pas observer celoil'J. Si l'on canonne l'ennemi de plusieurs c6tés, on pren-
dra peut-être Tobus d'une autre batterie pour le sien, on tirera une conclusion fausse et Ton tirera bien des coups de canon d'après une donnée inexacte. Après un certain temps, on s'en apercevra et l'on commencera de nouveau à régler le tir.
Mais, pendant ce temps, le feu de l'ennemi sera également devenu plus intense et il aura réussi à régler son tir. On voudra observer un coup de canon, mais la fumée d'un obus ennemi qui éclate passera près de votre lunette d'approche, elle voilera la vue et salira peut-être le verre. On le nettoiera avec son gant et l'on donnera l'ordre de tirer lin autre coup de canon. A ce moment, votre cheval s'effarouchera à cause d'un obus qui aura passé tout près de lui, et l'on s'estimera heureux de n'être pas tombé de cheval au lieu d'avoir pu observer le projectile. Puis un autre obus viendra tomber au milieu de l'attelage d'un avant-train, il éclatera, les chevaux prendront le mors aux dents et se jetteront sur vous au moment où vous voudrez observer un nouveau coup de canon. Les obus ennemis tombent dru à côté de vous, de plus en plus nombreux. Vos hommes se montreront un peu agités, ils ne prendront pas la hausse avec toute l'exactitude voulue, ils viseront moins juste; et, de la sorte, vos observations n'auront plus aucune valeur.
Ce que je vous raconte là, ce sont des choses qui me sont arrivées à moi personnellement à la bataille de Sedan, quand j'eus posté les deux premières batteries de l'artillerie de corps. Elles se trouvaient derrière une haie et des arbres, et j'espérais que ceux-ci cacheraient notre position à l'ennemi. Mais nos premiers obus éclatèrent dans les branches, immédiatement en avant des pièces. Il fallait, dès lors, commencer par abattre ces arbres, qui entravaient notre tir, et cela dura plus d'un quart d'heure. Puis se présentèrent tous les faits que j'ai énumérés plus haut, et, avec cela, l'ennemi nous inquiétait considérablement.
Je n'avais d'autre parti à prendre que de faire d'abord
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cesser le feu sur toute la ligne, de conttôler le pointage de chacune des pièces, puis de faire fournir des salves à chacune des batteries, afin que Texplo^ioû simultanée de six projectiles permît de mieux voir et de mieux contrôler. Cette façon primitive de mesurer les distances se trouva être bonne, et celui qui Tavait proposée dans le temps, le colonel de Scherbening, venait à l'instant même d'être tué par un obus. Nous commençâmes à avoir bien des coups heurieux; l'ennemi ne tirait plus avec calme, ses feux n'avaient plus beaucoup d'effet; biei^tôt nous eûmes le dessus.
Mais plus d'une heure s'était écoulée avant que nous ayons pu atteindre le but. La distance se montait, si je ne m'abuse, à 3200 pas, ce qui ferait 2400 mètres (l'artillerie comptait par pas géométriques, mesure alors en vigueur, et ce pas constituait les trois quarts d'un mètre, et non les quatre cinquièmes, comme le pas que le règlement impose actuellement à l'infanterie); Nous étions donc à peu près à la distance qu'on considère comme étant la plus propice pour le duel meurtrier d'artillerie qui, à ce qu'on prétend maintenant, doit amener la décision en un quart d'heure.
Après que la ligne d'artillerie eût fait taire celle de l'ennemi, je me rendis auprès des autres batteries pourvoir si elles atteignaient le but, et j'étais dans cette situation d'esprit qui nous entraine facilement à intervenir d'une mamère prématurée, (c Mais, capitaine, m'écriai-je, vous tirez trop loin! » Le capitaine sourit et répondit qu'il n'avait pas même tiré assez loin. Je lui montrai la fumée produite par l'explosion d'un obus bien loin en arrière de l'ennemi. « Cet obus-là n'est pas de moi, » telle fut sa réponse, faite sur un ton très afiirmatif. J'exigeai impérieusement qu'il tirât à une distance plus courte de 500 pas. Il le fit, et je vis qu'il avait raison.
Je lui abandonnai la direction du réglage et je constatai qu'il atteignit le but au bout de peu de temps. Ce qui me frappa, c'était qu'il ne regardait jamais le but, mais uni-
qiiement sa batterie, à côté de laquelle il se tenait. Je lui demandai pourquoi il agissait de la sorte, et il me répondit : « Le volontaire d'un an Klopsch suit le vol de chaque obus; il passe d'une pièce à l'autre au fur et à mesure qu'elles font feu, se place à l'abri du vent, et, après chaque coup de canon, il me fait un signe convenu. » Vous voyez qu'il y a des moyens bien différents de régler son tir. Si chaque batterie avait un volontaire d'un an doué d'une vue aussi perçante que le nommé Klopsch, le réglage serait chose facile. Il n'existe pas de recette, de règle précise et ayant cours partout. Il n'y a qu'une chose qu'il faille recommander : c'est d'acquérir la pratique de la chose, et les règles qu'on vous donne à l'école de tir ne sont qu'un point d'appui, utile d'ailleurs.
. Ce fut pour moi une piètre consolation de constater que nous n'avions pas été les seuls, mes batteries et moi, à commettre de ces erreurs-là pendant la guerre pour ce qui était d'observer et de régler le tir. Tout à l'heure, je vous racontais comment j'ai vu moi-même une ligne d'artillerie voisinq qui, pendant fort longtemps, tirait des coups de canon trop courts. Le général de Dresky nous écrit ce qui suit sur la part qu'il prit à l'action, le 18 août 1870 :
« Il m'a été donné de faire une autre expérience intéressante, qui prouve qu'il est possible de se tromper dans l'observation du but, malgré la lunette d'approche. Voici de quoi il s'agit : Il nous semblait que les. quatre batteries de canons françaises sur , lesquelles nous ouvrîmes tout d'abord notre feu le 18 août, et qui avaient pri^ position en avant de Montigny-la-Grange, se trouvaient placées derrière des embrasures ouvertes dans le mur d'un jardin. On ne voyait que l'éclair des décharges, et celles-ci, sans nul doute, sortaient des embraswes, et ce sont elles que nous visâmes,
<( Deux jours après, nous visitâmes ce point, et nous dûmes constater que les batteries étaient postées en avant de la muraille, car c'est là que nous trouvâmes des artil-
leurs, des chevaux tués et beaucoup d'éclats de bois, tandis que nous vîmes qu'aucune meurtrière n'avait été pratiquée dans le mur et que ce que nous avions pris pour des meurtrières, c'étaient simplement des branches qui dépassaient la muraille. La distance, depuis celles-<5i jusqu'à notre position du 18, était de 3 200 pas (par conséquent de moins de 2 500 mètres). Le terrain avait été labouré en tous sens par nos obus, et, si nous avions obtenu quand même de beaux résultats par rapport aux batteries ennemies, cela provenait sans doute de ce que celles-ci étaient placées trop près de la muraille, de ce que les projectiles naturellement s'éparpillent, et de ce que nous avions fait une dépense assez considérable de munitions (environ 1200 obus). »
Je pourrais vous citer d'autres officiers supérieurs d'artillerie fort bien stylés à l'école de tir, qui m'ont dit avoir fait la même expérience; mais je ne leur ai pas demandé l'autorisation de publier leurs noms, et, au demeurant, je me dis que ce que je vous ai raconté suffira bien. D'ailleurs, vous trouverez tout naturel qu'il n'est déjà pas si facile de régler le tir à une distance de 2000 à 2500 mètres, si vous considérez que 2000 mètres cela fait un peu plus d'un quart de mille et que 2500 font un tiers. Montez une fois sur une éminenco, fixez un point distant d'un quart à un tiers de mille, dites-vous que là-bas, derrière une ondulation du terrain ou derrière une haie, un village, brillent les éclairs des coups de canon et que les obus vous arrivent, dites-vous que les éclairs sont la seule chose que vous voyiez, que vous commencez à faire tirer des coups d'essai^ et que, pendant l'observation, vous êtes constamment dérangé. Vous ne vous étonnerez pas que dans ces conditionslà on commette des erreurs, ou pour le moins qu'on tire et qu'on observe durant un quart d'heure, voire même durant une heure entière, avant d'avoir pu régler son tir.
En tout cas, vous conviendrez qu'il est impossible de compter sûrement sortir vainqueur du duel d'artillerie
un quart d'heure après que le premier coup de canon, aura été tiré. Mais qu'allez-vous faire si le duel d'artillerie engagé à 2000, à 2500 mètres n'amène pas la décision à laquelle vous vous attendiez, bien plus, s'il constitue un échec pour votre artillerie? Le général commandant le corps auquel vous êtes attaché se basera sur la perspective que vous, artilleur, vous lui aviez ouverte par rapport à l'issue de ce combat ; il comptera que le duel d'artillerie prendra un quart d'heure, que le quart d'heure suivant vous l'emploirez à canonner l'infanterie ennemie. Ce général, à ce que vous m'écriviez, dira, s'il se conforme aux idées qui ont cours actuellement, au chef de l'artillerie : « Vous avez une demi-heure pour faire votre besogne ; au bout de ce temps, je serai avec mes tirailleurs si près de l'ennemi que je masquerai vos feux. »
Or, au moment même où le chef de l'artillerie ouvre le feu à la distance de 2000 à 2500 mètres, l'infanterie, qui jusqu'alors s'est tenue à la même distance, abritée naturellement par un repli de terrain et où elle s'est formée en vue de l'attaque, commence son mouvement en avant. Au bout d'une demi-heure, elle se trouve à 500 mètres de l'infanterie ennemie. Mais son artillerie s'est trompée dans ses prévisions, elle n'a pas encore réussi à régler son tir. L'infanterie donc, si en général, étant donnée cette situation, elle a pu parvenir aussi loin, se trouve, au moment où elle masque son artillerie, en face de la position ennemie encore intacte, et elle se voit décimée considérablement non seulement par l'infanterie ennemie, qui n'a été nullement ébranlée, mais encore par une partie au moins de l'artillerie de l'adversaire.
La catastrophe est encore plus inévitable si les batteries de l'assaillant ont eu le dessous dans le duel d'artillerie au lieu d'être victorieuses, tandis que leur infanterie, qui <>omptait sur cette victoire, s'avançait contre l'ennemi. De cette façon, l'artillerie, si elle s'est trompée dans ses calculs, s'expose non seulement à être anéantie elle-même, elle
expose en outre son infanterie à se voir décimée en atten dant trop longtemps pour ouvrir le feu, en ne voulant ouvrir le duel d'artillerie qu'à une distance de 2000 à 2500 mètres, de plus en se croyant assurée d'amener la décisioli par ses feux au bout d'une demi-heure.
En présence de ce danger, le général commandant ne donnera pas son approbation à une combinaison aussi risquée, surtout si une première fois il a éprouvé à ses dépens combien il était dangereux de la mettre à exécution. Il ordonnera bonnement à l'artillerie d'occuper celle de l'ennemi afin d'en détourner les feux de son infanterie dès qu'elle l'incommodera, et, une fois cette besogne faite, de préluder h Fattaque des fantassins au moment où il voudra l'exécuter.
Dès lors, on procédera comme actuellement pour les combats d'artillerie, sauf que les distances seront plus considérables. D'abord on engagera une canonnade, et j'entends par là le feu peu efficace qu'on est obligé d'ouvrir afin d'attirer sur soi l'attention et les projectiles de l'artillerie ennemie ou d'empêcher que celle-ci n'entrave dès ce moment la marche en avant de l'infanterie. J'ai précédemment déjà expliqué que, vu la portée actuelle des pièces, les circonstances exigeront peut-être qu'on commence cette canonnade à la distance même de 5 kilomètres et davantage.
Puis le général commandant fixera le point où il est résolu d'exécuter la première attaque. Une fois qu'il aura pris sa résolution à ce sujet, l'artillerie se portera en avant jusqu'à la limite extrême de la portée du shrapnel (par conséquent à 3 500 mètres environ), et, ouvrant un combat d'artillerie en lançant des obus, elle cherchera à prendre le dessus. Ce n'est qu'au moment où Ton s'apercevra que l'artillerie l'emporte sur celle de l'adversaire que le général commandant sera à même dé fixer l'instant où il fera faire l'attaque.
Alors seulement l'artillerie pourra prendre la résolution
d'engager le duel décisif par les feux. Elle s'avancera par échelons en tirant profit des couverts qu'offrira le terrain et tout en continuant à tirer. Si ce duel a pour résultat de ré« duire au silence Fartillerie du défenseur, alors le moment sera venu où le général commandant lancera en avant son infanterie, qui, étant formée en vue de Fattaque, n'attendait que Tordre d'avancer. Elle ne pourra donc atteindre l'ennemi qu'une demi-heure après que le duel d'artillerie aura pris fin. Elle effectuera son mouvement en avant depuis la distance de 1500 à 2000 mètres pendant que l'artillerie couvrira l'infanterie ennemie d'une grêle de shrapnels, tout en suivant son infanterie à elle en échelons, comme je vous le disais dans mes lettres sur l'infanterie.
Par conséquent, de ce que la portée des pièces est devenue plus considérable, il ne résulte non seulement pas qu*il faille retarder plus que par le passé le moment où Ton ouvrira le feu de l'artillerie ; il en résulte, au contraire, qu'on se verra contraint d'ouvrir la canonnade plus tôt même qu'on ne le faisait jusqu'à présent. Qu'on le veuille ou non, il en résulte en outre que cette canonnade durera plus longtemps. Cela est tout naturel, car plus une arme porte loin, de plus loin aussi l'on ouvrira le feu. Je n'en maintiens, il est vrai, pas moins mon dire qu'il n'est pas permis de commencer à de trop grandes distances une canonnade inutile et que; si l'ennemi commet la sottise de dépenser en pure perte ses munitions en ouvrant le feu de si loin, on peut s'en réjouir sans l'imiter. Mais si l'adver^ saire, en agissant ainsi, vous atteint, alors on devra lui répondre et tirer également. En attendant, les distances deviendront plus grandes encore, grâce aux perfectionnements apportés à la construction des pièces, et la distance à laquelle jadis, en tirant, on dépensait inutilement ses munitions, sera celle où h l'avenir on amènera la décision. C'est pourquoi le combat d'artillerie devra forcément être engagé à des distances dont jadis il ne pouvait pas être question.
D'autre part, gr&ce à ce perfectionnement des armes de
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guerre, les batailles deviendront moins sanglantes. Car, toutes les fois que dans le duel d'artillerie en dehors de la portée efficace du shrapnel on aura le dessous, le général commandant sera à même, trois fois sur quatre, d'éviter la lutte décisive, vu qu'il sera encore éloigné de 3 500 mètres de l'adversaire