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QUATORZIÈME LETTRE

l'artillerie devra-t-elle, a l'avenir, éviter les atteintes

DES feux de l'infanterie?

... Votre seconde objection ne m'a pas surpris le moins du monde, car j'ai, à plus d'une reprise, entendu soutenir que l'artillerie, depuis qu'avec les shrapnels elle obtenait à 2000 mètres un effet qui ne devient pas sensiblement plus considérable à une distance moindre, n'avait plus du tout besoin de se rapprocher davantage de l'ennemi et qu'elle s'exposait tout à fait inutilement à subir des pertes en s'avançant jusqu'à portée des projectiles de l'infanterie. Dès lors, ajoutait-on, elle devra, au contraire, éviter de s'exposer aux feux de l'infanterie ennemie. A différentes reprises, je vous ai écrit que je suis d'un avis tout à fait contraire, et je vous ai alors énuméré les cas où l'artillerie^ selon moi, qu'on prenne l'offensive ou qu'on soit sur la défensive, ne devait pas se soustraire au feu efficace de cette infanterie. Cependant je ne saurais me dispenser de citer à l'appui de ce que j'avance, et comme argument destiné à réfuter, vos opg^nions, différeiites raisons qui n'ont pas été suffisamment étudiées par moi et qui plaident en faveur de ma thèse.

La première de ces raisons, c'est qu'à la distance de 2 000 mètres, alors que de part et d'autre les lignes d'infanterie se sont rapprochées l'une de l'autre, on s'expose à confondre amis et ennemis et à canonner ses propres troupes.

J'ai eu une fois Toccasion, après une bataille, de comparer le rapport officiel d'un capitaine commandant une batterie d'une des deux armées avec celui d'un chef de bataillon d'infanterie appartenant à l'autre. Le premier écrivait ce qui suit : « A trois heures, je pris position à la bifurcation des chemins qui conduisent à M., à L. et à N. J'ouvris le feu sur un bataillon ennemi battant en retraite sur la route de S. à N. jusqu'à ce qu'il disparût dans un chemin creux. J'ai observé que trois de nos coups atteignirent l'ennemi. Distance, 2 800 pas. »

Le rapport du chef de bataillon disait : « Je marchai depuis S. sur N. pour prendre part au combat qui se livrait, et dont le prix devait être la possession de ce village. Trois obus atteignirent le bataillon avant qu'il pût se mettre à couvert en pénétrant dans le chemin creux près de N. » Il n'est pas possible que deux rapports concordent davantage. En mesurant les distances sur la carte, je constatai que depuis la bifurcation jusqu'à l'entrée du chemin creux il y a juste 2 800 pas. Et c'est un capitaine très calme et très brave qui a pu commettre une erreur aussi grave, et cela à la distance de l 878 mètres.

Le général de Dresky m'écrit ce qui suit sur la part qu'il prit à la bataille du Mans :

« Le 12 janvier, à la pointe du jour, l'artillerie de corps du IIP corps d'armée reçut l'ordre de soutenir l'attaque dirigée contre la hauteur de Champagne. Par le plus grand des hasards, on avait trouvé une bonne position dans ce terrain si couvert, si coupé et qu'on ne pouvait dominer d'où que ce fût. Nous allions nous mettre à tirer sur les troupes qu'on voyait distinctement sur les champs couverts de neige, quand un de nos officiers, qui avait une lunette extrêmement bonne, m'assura, avec le ton d'un homme qui est sûr de son fait, que les troupes que nous avions devant nous étaient des Prussiens. Pour être tout à fait sûr de la chose, j'envoyai en avant mon adjudant avec deux ordonnances à cheval, et à leur

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retour ils m'affirmèrent que la chose était vraie. Les Français avaient d'ores et déjà abandonné la hauteur de Champagne. »

Je vous dirai en passant que la distance qui sépare la position de M. de Dresky, près de la ferme les Morinières, de la ferme les Rumaldières, sur la hauteur de Chapagné^ se monte à 2 000 mètres (voir l'ouvrage du grand étatmajor, tome II, page 860, plan n" 29).

De tels malentendus, où Ton tirait sur ses propres troupes, ont eu lieu, il est vrai, à l'époque également où l'on n'avait que des pièces et des fusils à âme lisse. Gôtz de Berlichingen ne nous raconte-!-il pas, en effet, qu'il eut la main enlevée par le projectile d'une pièce amie? Je n'ai pas besoin de vous rappeler qu'à Wagram les deux divisions du corps de Bernadotte se combattirent Tune l'autre pendant un certain temps. Mais, dans ce dernier cas, le malentendu provenait surtout de la différence des uniformes, l'une des divisions étant saxonne et l'autre française.

Cependant ces malentendus étaient extrêmement rares jusqu'au moment où l'on introduisit les armes rayées. Ils sont, au contraire, bien plus probables présentement, vii la grande distance à laquelle on ouvre le feu avec elles. Il faut donc les éviter avec d'autant plus de soin, car rien ne démoralise autant uiie troupe que de recevoir sur ses derrières le feu d'une troupe amie tandis que de front elle lutte contre l'ennemi. Dans deux batailles différentes, la chose m'est arrivée. Mes hommes, à la vérité, ne songeaient pas encore à fuir, mais cette résignation menaçait de se produire qui paralyse toute activité et qui s'empare de l'homme quand il est contraint de se dire : « Tout est fini. » Un certain moment, j'entendis même un des capitaines qui faisait le commandement : « Pendant le feu, volte-face! » et il allait se remettre à tirer. Vous vous figurez aisément quelle confusion impossible se serait produite si son ordre avait été suivi. Par bonheur, je l'avais entendu et j'en empêchai l'exécution.

L'impression qu'on reçoit dans ce cas est certes plus terrible encore pour Tinfanterie qui "attaque : le combat de près est engagé avec Tinfanterie ennemie, il est des plus violents; peut-être est-ce la dernière phase de Fattaque d'un village, et voilà que sa propre artillerie la couvre sur ses derrières d'une grêle de shrapnels destructeurs, et dès lors une catastrophe semblera inévitable.

Postez-vous derechef, je vous prie, en rase campagne, sur un point qui vous semblera être une position d'artillerie dans un combat. Supposez qu'à 2 000, voire 2 SOO mètres, c'est-à-dire à un tiers de mille de là, un combat d'infanterie soit engagé avec des hauts et des bas pour les deux parties qui se disputent un village ou une forêt, et demandez-vous si vous pourrez toujours dire avec certitude que telle colonne d'infanterie que vous voyez apparaître là-bas, tel groupe de quatre à six files de tirailleurs qui courent par ici appartient à votre armée ou à celle de l'ennemi. Oseriez-vous, si vous commandiez l'artillerie, y lancer des obus ou des shrapnels?

Considérez, en outre, qu'il faut avoir égard à l'éparpillement naturel des projectiles, à la vitesse plus ou moins grande de combustion des fusées, dont l'une ou l'autre aura peut-être été construite d'une manière défectueuse, dites-vous que certains projectiles pourront s'écarter considérablement de la trajectoire normale, écarts trop considérables par rapport à la nature du canon et qu'on attribuera à quelque faute commise dans le service de la pièce (dans le pointage), mais qui se produiront toujours par-ci par-là (nous nommons ces projectiles égarés dés « déserteurs ))), et dès lors, effrayé par les conséquences. désastreuses que peuvent avoir ces coups de canon-là, vous préférerez ne pas tirer an tout. Il faudrait donc que toute l'artillerie se tienne inactive (nous supposons qu'elle a totalement réduit au silence l'artîHerie ennemie) pendant que l'infanterie livre la lutte décisive, au lieu de faire pencher la balance en sa faveur en ouvrant sw l'ennemi un

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feu de shrapnels destructeur (comparez le paragraphe 203 du règlement, dernier alinéa).

Pour ne pas faire de redite, je vous renverrai à ce J'ai dit dans les lettres que je vous écrivis sur Finfanterie, de la part que prendra Tartillerie à Tattaque exécutée par Tautre arme dans une plaine découverte. Je vous exposais alors que Tartillerie n*est pas exposée à être anéantie si elle s'avance à portée du feu efficace de Tinfanterie, du moment que celle-ci est tenue en échec par le feu de la nôtre.

Certes, ce serait folie de se porter en avant avec Tartillerie jusqu'à 600 ou 800 mètres d'une position occupée par Finfanterie (d'un village, d'une forêt), tant que cette position ne sera pas battue par le feu de troupes d'infanterie plus rapprochées. Mais à une distance supérieure à 1000 mètres l'effet du feu d'infanterie n'est plus destructeur ; il le sera d'autant moins si les troupes ennemies sont tenues en échec par notre infanterie à la distance de 500 mètres.

Pendant la guerre de 1870, les Français avaient déjà des fusils d'infanterie qui, depuis, n'ont été que peu perfectionnés sous le rapport de la portée et de la précision. Et, malgré cela, Dresky, avec l'artillerie à cheval, put, à la distance de 1600 pas (1200 mètres) de Flavigny, franchir le pont de Tantelainville en ne laissant en arrière qu'une seule pièce, qui bientôt rejoignit. Malgré le chassepot, moi aussi j'ai pu tenir bon avec toute ma ligne d'artillerie de 54 pièces de deux heures à cinq et demie, le 18 août, quoiqu'une ligne de tirailleurs très nombreux fût couchée à terre, à 1000 pas en avant de nous, qui, sans un moment d'interruption, nous envoyait ses balles.

Par contre, quand le combat d'infanterie fut devenu intense, nos 'batteries n'hésitèrent pas à s'approcher de bien plus près encore, et, côte à côte avec l'infanterie, elles prirent part à la lutte; certaines d'entre elles prirent même place dans la ligne des tirailleurs. De même ces batteries-là n'ont pas été anéanties qui se portèrent en avant au plus

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fort du feu des tirailleurs ennemis pour enlever le Geissberg à Wissembourg, et à Wôrth en s'avançant depuis Elsasshausen.

Dans ces cas-là, Tartillerie subira des pertes, elle aussi. Sans pertes il n'y a pas de victoire. Mais, je vous Tai déjà dit, dans une batterie les hommes ne sont pas si près les uns des autres que dans une ligne serrée de tirailleurs, donc ils ne sont pas exposés à perdre autant de monde. Et puis un canonnier est-il plus précieux qu'un fantassin? Ne sont-ils pas tous deux combattants dans une seule et même armée? Ne dépense-t-on pas, pour instruire un fantassin, autant de peine et de temps que pour Tartilleur?

Un jour j'ai vu aux grandes manœuvres une ligne d'artillerie qui resta en position à 2 500 mètres de l'ennemi au moment où l'infanterie s'avançait pour engager le combat de près, parce que la position la plus rapprochée, distante de 1000 mètres de l'ennemi et séparée de la première par une vallée encaissée, lui semblait n'être pas assez éloignée du feu des tirailleurs ennemis. Elle se tenait là bien en arrière et tout à fait inactive, et, quand les réserves même de l'infanterie prirent part à l'action, qu'elles se trouvaient par conséquent à 500 mètres seulement de l'ennemi, l'artillerie était postée à la distance de 2000 mètres (à plus d'un quart de mille) de ces réserves, comme si elle ne faisait pas le moins du monde partie de ce corps.

Le défenseur profita de cette inaction. Deux de ses escadrons s'avancèrent avec rapidité et beaucoup d'habileté, couverts qu'ils étaient par des forêts et des ravins, en tournant les ailes de la ligne d'artillerie, la surprirent, l'attaquèrent sur ses derrières et s'en emparèrent.

Je ne pus m'empêcher de me poser à moi-même différentes questions : Que doit donc faire le général en chef si son artillerie est obligée de rester si loin en arrière? Devra-t-il pas hasard lui laisser deux bataillons comme escorte et rendre son attaque moins vigoureuse pour couvrir l'artillerie, dont la collaboration va lui faire défaut? Comment,

les réserves ennemies n'avançaient plus qu'avec hésitation.

A la vérité, les généraux de Pape et Budritzky envoyèrent des aides de camp pour demander que l'artillerie soutint leur mouvement en avant, mais ces aides de camp rencontrèrent les batteries qui se portaient en avant. Quelle eût bien été l'issue de ce combat si l'artillerie de la garde el celle du XII° corps d'armée avaient voulu éviter les atteintes des fL'ux àe. l'infantene?

L'uu des généraux du temps prést^nl ([ui jouissent de l;i plus grande autorité disait un jour, en faisant la criliqui.' après les grandes manœuvres où l'artillerie, lors de l'attaque, avait évité de s'exposer aux projectiles de l'infanterie : Il Voilà qui ne peut aboutir à rien ; l'artillerie tirera le mieux du monde h la plus grande distance qu'il lui plaira; linalement il faudra bien qu'elle prenne sa part de la fête. »

il Prendre sa part de la fête, » c'est là le cri du cœur. La froide raison aurait beau prescrire qu'au moment décisif l'artillerie restera en arière, le cœur la pousserait en avant. Le soldai doit faire ce que lui dictent et sa raison et son cœur. L'artillerie qui, de front, s'avancerait jusqu'à la distance de quelques centaines de mètres seulement d'une lisière intacte bien occupée par l'infanterie, avec courage, mais noQ avec réflexion, se ferait anéantir. L'artillerie qui abandonnerait son infanterie abn d'éviter les atteinli-s du feu des fautassins montrerait qu'elle a beaucoup Jt froide raison et qu'elle la déploie dans son propre intérêt; mais elle ne montrerait pas de cœur; dès lors, ce serai' une troupe dont on ne pourrait faire rien de bon.

Jusqu'ici, je n'ai tait que vous pai'ler de la manière dont l'artillerie aurait à se comporter étant dans l'offensivi'. Mais les mesures qu'elle prendrait étant sur la défensive sont simplement à déduire- de celles-là; au point de vue purement théorique, elles. sont bien plus faciles à observer, mais danalajMift^MAA^MUgjKnt'Aire qui csL vrai. . ili ^^û^S/mÊÊÊÊÊÊjKÊÊJBÊjggtfi &çon détaillée tm»

se porte à son secours? Vous voulez qu'il joue le rôle de spectateur afin de ne point « s'exposer » au moment où se décide le sort de la bataille, où la lutte est la plus ardente, cette lutte qui coûtera la vie à un nombre double de fantassins si l'artillerie ne prend pas part à l'action, du double moins considérable si elle agit , lutte qui, sans le secours de l'arme auxiliaire , pourra aboutir à une défaite au lieu de mener à la victoire grâce à son aide? Allez une fois proclamer la règle qu'à l'avenir l'artillerie évitera les atteintes du feu de l'infanterie. Peut-être que vous trouverez par-ci par-là quelques individus de peu de cœur qui l'observeront et qui se considéreront comme « couverts » par ce nouveau paragraphe du règlement; mais quiconque aura du cœur fera fi de votre règle au moment critique : il ira de l'avant, au secours de ceux qui combattent, sans se soucier d'aucune prescription.

Quand, à Saint-Privat, nous vîmes à notre grande surprise (car j'avais reçu l'ordre de n'engager qu'un combat traînant) notre infanterie sortir du couvert et s'avancer pour engager la lutte, quand en avançant elle masqua les feux que nous dirigions sur le village, nous ne pûmes rester un seul instant inactifs dans notre position. Je me tenais, dans ce moment-là, entre l'artillerie de corps et celle de la première division de la garde, et je causais avec les officiers supérieurs commandant Tune et l'autre. En voyant que notre feu allait être masqué, nous nous écriâmes tous trois à la fois : « Tâchons d'avancer à notre tour. »

Je donnai l'ordre à ces deux messieurs de faire avancer les batteries au fur et à mesure qu'elles seraient masquées. Mais beaucoup d'entre elles remettaient l'avanttrain de leur propre autorité et se préparaient à partir avant que l'ordre leur fût parvenu. Entre autres la batterie Prittwitz, de l'artillerie divisionnaire. Elle partit au galop et remonta la hauteur. Certes, elle a subi des pertes. D'abord elle n'arriva au sommet qu'avec trois pièces seulement. Mais, dès son premier coup de canon, elle put constater que

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les réserves ennemies n'avançaient plus qu'avec hésitation.

A la vérité, les généraux de Pape et Budritzky envoyèrent des aides de camp pour demander que Tartillerie soutint leur mouvement en avant, mais ces aides de camp rencontrèrent les batteries qui se portaient eii avant. Quelle eût bien été l'issue de ce combat si l'artillerie de la garde et celle du XIP corps d'armée avaient voulu éviter les atteintes des feux de l'infanterie?

L'un des généraux du temps présent qui jouissent de la plus grande autorité disait un jour, en faisant la critique après les grandes manœuvres où l'artillerie, lors de l'attaque, avait évité de s'exposer aux projectiles de l'infanterie : « Voilà qui ne peut aboutir à rien ; l'artillerie tirera le mieux du monde à la plus grande distance qu'il lui plaira; finalement il faudra bien qu'elle prenne sa part de la fête. »

« Prendre sa part de la fête, » c'est là le cri du cœur. La froide raison aurait beau prescrire qu'au moment décisif l'artillerie restera en arière, le cœur la pousserait en avant. Le soldat doit faire ce que lui dictent et sa raison et son cœur. L'artillerie qui, de front, s'avancerait jusqu'à la distance de quelques centaines de mètres seulement d'une lisière intacte bien occupée par l'infanterie, avec courage, mais non avec réflexion, se ferait anéantir. L'artillerie qui abandonnerait son infanterie afin d'éviter les atteintes du feu des fantassins montrerait qu'elle a beaucoup de froide raison et qu'elle la déploie dans son propre intérêt; mais elle ne montrerait pas de cœur; dès lors, ce serait une troupe dont on ne pourrait faire rien de bon.

Jusqu'ici, je n'ai fait que vous parler de la manière dont l'artillerie aurait à se comporter étant dans l'offensive. Mais les mesures qu'elle prendrait étant sur la défensive sont simplement à déduire, de celles-là; au point de vue purement théorique, elles, sont bien plus faciles à observer, mais dans la pratique c'est le contraire qui est vrai .

Je n'ai pas davantage exposé d'une façon détaillée mon

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opinion qu'étant sur la défensive on sera souvent à même d'ouvrir le feu à de très grandes distances, et cela avec succès. D'ailleurs cela ressortait de mon exemple combiné d'après le champ de bataille de Kôniggrâtz, où rartillerie du défenseur contraint l'assaillant depuis Ldpa, à la distance de 5 000 mètres, de faire quitter dès Dub la grande route à ses colonnes de marche et de chercher pour elles des couverts ou de leur faire prendre des formations de combat.

Ce serait, en efiTet, une grosse faute que commettrait le défenseur s'il laissait échapper l'occasion de canonner l'assaillant avec cinquante pour cent de coups heureux, de lui causer des pertes et d'entraver sa marche en avant, ce qui doit être le principal objectif de la défensive.

Mais dès qu'il s'agira de savoir si, oui ou non, l'artillerie devra éviter de s'exposer aux projectiles de l'infanterie, la situation des troupes étant sur la défensive pourrait être envisagée tout autrement que celle des troupes qui auraient pris l'offensive, et Ton pourrait croire que l'artillerie étant sur la défensive ne devra à aucun prix s'exposer au feu de l'infanterie, vu que celle-ci tuerait ses chevaux, ce qui la rendrait incapable de se mouvoir, si bien que, l'assaillant continuant à gagner du terrain, elle serait irrémédiablement perdue.

Il faut, à la vérité, que j'émette l'avis de poster, en occupant une position défensive, les lignes les plus avancées des tirailleurs, partout où la chose pourra se faire, quelque peu en avant des lignes d'artillerie, afin que celles-ci ne soient pas trop engagées dès qu'on préludera au combat de tirailleurs. Mais, selon moi, il suffira de laisser un intervalle de 500 mètres, car les lignes de tirailleurs postées à 500 mètres en avant de l'artillerie tiendront l'infanterie ennemie éloignée d'au moins 500 autres mètres, et, à une distance de 1000 mètres, celle-ci ne pourra pas faire grand mal à l'artillerie si nos tirailleurs la tiennent suffisamment en respect.

Si l'artillerie devait se voir obligée de tirer par-dessus

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la tète do ses propres tirailleurs, cette distance de 500 mètres me paraîtrait, d'autre pari, être l'intervalle minimum. Non pas que l'artillerie fût exposée au £eu de l'infanterie ennemie, mais parce que sa propre infanterie serait exposée à être atteinte par les écIaLs des projectiles, au cas oii des obus ou des shrapnels éclateraient dans le canon même. Par conséquent, 500 mbtres constitueraient la distance normale à laquelle, si on est sur la défensive, rinfantcric devrait être poussée en avant de l'artillerie.

11 va de soi que cette distance variera considérablement selon la contiguration du terrain. Il pourrait se faire qu'en avant d'une faible ondulation de la hauteur qui constituera une excellente position pour l'artillerie se trouve un bâtiment ayant tout à fait le caractère d'un fort (comme par exemple le château de Villetanneuse, en avant de Saint- Denis) ; on le ferait occuper par l'infanterie, même s'il se trouvait à une distance de 1000 mètres de l'artillerie. Par contre, on ne fera guère avancer les tirailleurs de plus do deux ou trois cents mètres si les localités propres à les poster (les fermes, les remises, etc.), ne s'étendent que jusque-lft et qu'en avant d'elles on ait un champ de tir tout à fait lilirc. De même, je peux très bien me figurer une position défensive dansj laquelle ces points [défendus par les premicTes lignes de tirailleurs se trouvent sur le même front (jue l'artillerie. C'est que tout cela dépendra du terrain- Mais, si je suis libre de choisir (par exemple au cas iiù j'aïuais à faire établir des tranchées-abris sur une pente dénudio s'abaissant vers l'assaillant), je les ferai faire, cooimr je l'ai dit, à 500 mètres en avant de la ligue d'arlilk-rie.

De là il ri'ssort dès maintenaut que, étant sur la défensive. rnrlilliTJe ne pourra pas toujours. et partout éviter les alttiiiUs <ii'> feux de l'infanterie. En effet, même si les tirailli-iiis jmsLés à une distance de 500 mètres occupent le Diii-ux liu monde ceux de l'assaillant, il n'y en aura pas moins quelques projectiles, tant égarés que tirés intention-

neUement, qui atteindront Tartillerie à une distance de plus de 1000 mètres, voire même à celle de 1600 mètres.

En outre, il faudra examiner si Tartillerie, étant sur la défensive, devra ne pas bouger de sa position au cas où rinfanterie de l'assaillant repousserait les tirailleurs du défenseur et s'approcherait de son artillerie de façon à la menacer le plus gravement possible.

Pour résoudre cette question, je commencerai par consulter le règlement d'infanterie; voici ce qu'on y lit à la page 148 : « C'est pourquoi, dans la plupart des cas, on ne trouvera que des avantages minimes à occuper des points avancés en vue de ne les défendre que passagèrement; d'ordinaire, il sera bien préférable de faire agir les forces destinées à atteindre le but qu'on poursuit en défendant une position, sinon toutes simultanément, du moins sur une seule et même ligne. »

D'après ce passage, le règlement condamne la méthode qui consiste à pousser en avant des troupes légères qui devront rétrograder si l'ennemi attaque sérieusement, et l'infanterie embusquée en avant de l'artillerie se trouvera d'ordinaire à l'endroit où elle a résolu de livrer le combat principal.

Si elle se retire et abandonne cette ligne, c'est qu'elle aura été refoulée et forcée de céder aux forces supérieures de l'ennemi. Que l'ennemi obtienne ce résultat, on ne pourra l'admettre qu'après une lutte fort longue et très acharnée, du moins pour notre infanterie, et, durant cette lutte, l'artillerie du défenseur aura, tant par les obus et les shrapnels que par les projectiles de l'infanterie l'atteignant durant le combat livré par celle-ci, perdu tant de chevaux qu'on ne pourra en général plus compter sûrement qu'elle sera en état de changer de position avec rapidité. Or, il faudrait qu'elle pût le faire rapidement, vu le voisinage compromettant de l'ennemi.

Mais ce qui est bien plus important, c'est l'effet désastreux que le mouvement en arrière des batteries s'effectuant en

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ce moment-là produirait sur le moral des troupes. L'in&tnterie aura engagé ses dernières réserves {elle devra le faire, vu que, d'après le règlement, elle est tenue de faire agir toutes les forces dont elle disposera pour atteindre le but qu'on poursuit eu défendant la position). Lorsqu'elle se verra forcée de rétrograder devant un ennemi supérieur en nombre, toutes ses unités seront près de perdre toulc cohésion, parce qu'elles auront perdu un grand nombre d'officiers et d'hommes. Si l'artillerie bat en retraite avec elle, l'échec momentané que subit l'infanterie se transformera totalement en défaite. Même si l'on devait réussira transporter les pièces, le feu de l'infanterie ennemie tuera en ce moment-là surtout un nombre considérable de chevaux aux pièces qui rétrogradent, et une grande partie d'entre elles, étant sans défense, tomberont entre les mains de l'ennemi, et tout cela parce qu'il n'y aura plus là une ligne d'artillerie qui, par ses feux, permettra k l'infanterie de se rallier, de se reformer el de se préparer à engager de nouveau le combat.

Quelle tournure les affaires eussent-elles prise à Vionville si la grande ligne d'artillerie qui avait été établie sur le front occupé d'abord par l'artillerie de corps de Dresky avait rétrogradé pour se mettre hors de l'atteinte des feux de l'infanterie ennemie au Heu de fournir, comme elle lu fit, à l'infanterie serrée de près par un ennemi supérieur eu nombre du double et du triple, un point d'appui, un abri derrière lequel elle put se refaire pour retourner en avant? La bataille de Beaune-la-Roiande cùt-«Ue été une victoire pour nous si l'artillerie avait évité les atteintes du feu de l'iiifoiiterit'.'

Plus cette infanterie s'approche de l'artillerie, plus sûremi'ul cllo Si- voit atteinte par les projectiles de celle-ci. Les ulius t'i liiirs éclats iront tout droit en sifflant faire des rav.'iL;<'s ilati» les rangs de l'infanterie, les shrapnels y proluirout un otTct destructeur; et si les ennemis devaient kuni'iu- jusque devant les bouches des canons, le

feu de ceux-ci les refoulera au dernier moment. Quel mal y a-t-il, dès lors, à ce que Tartillerie soit momentanément réduite à Timmobilité parce qu'il y aura eu bon nombre de chevaux de tués? A ce moment-là elle ne doit pas faire des évolutions, elle n'a qu'à tirer, qu'à refouler l'ennemi par ses feux et à se maintenir dans sa position.

Aussi M. de Dresky dit-il fort justement dans sa lettre déjà citée que de front il n'est pas possible d'enfoncer une ligne d'artillerie et que celle-ci tient lieu de réserves destinées à recueillir les troupes battant en retraite.

Donc quand elle est sur la défensive, l'artillerie a encore moins de raisons d'éviter les atteintes du feu de l'infanterie que quand elle prend l'ofiensive; elle ne l'évitera surtout pas quand sa propre infanterie se verra refoulée. Les raisons qui plaident en faveur de ma thèse n'ont fait que gagner en importance par suite des perfectionnements apportés à la construction des pièces depuis la dernière guerre, car, avec ses shrapnels et ses obus de nouvelle construction, l'artillerie, plus encore que parle passé, pourra compter que de front il est impossible de l'enfoncer.

Vous me direz peut-être que j'émets là un principe connu de tous et que personne ne conteste (comparez le règlement au paragraphe 195, premier alinéa). Mais depuis quelque temps je trouve dans des brochures et des articles émanant d'auteurs fort entendus et que j'approuve sur tous les autres points, je trouve, dis-je, qu'en beaucoup d'endroits ils proposent pour l'artillerie des évolutions et des changements de position en arrière, même quand elle est sur la défensive. Dès lors la peur me prend qu'au cours d'une si longue période de paix nous pourrions, par des déductions par trop raffinées, devenir artificiels et, à force de manœuvres et d'évolutions factices, oublier ce qui est simple, ce qui mène franchement au but, et reléguer à l'arrière-plan la chose capitale, l'impression exercée sur le moral des troupes.

L'un des ouvrages récents les meilleurs, intitulé « De

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la direclion des manœuvres et du combat d'artillerie » (Hanovre, 1883), démontre d'une manière irréfutable la haute importance du réglage du tir. Plus le réglage a gagné en importance, plus l'artillerie est devenue stable. Elle ne poul pas exercer d'aclion tant qu'elle évolue, et, après l'évolution, elle perd du temps encore, celui dont elle a besoin pour de nouveau régler son tir. Cela constitue un des côtés faibles de l'assaillant que son artillerie soit obligée d'évoluer, c'est-k-dire d'aller en avant d'une position à l'autre. La défensive devra donc tirer profil de cette faiblesse et faire valoir sa force à elle, qui est l'immobilité.

Cela ne veut pas dire que l'artillerie du défenseur ne doive jamais interrompre pour un certain temps le duel d'artillerie quand celle de l'assaillant commencera à prendre le dessus, qu'elle ne doive jamais ménager ses feux, soit pour bien laisser s'engager trop avant les batteries ennemies qui s'avanceront afin d'ouvrir de plus près un feu plus efficace, soit pour prendre part au combat d'infanterie décisif. Mais k cet effet il suffira, dans la plupart des cas, de faire rétrograder les pièces de quelques pas en arrière do la bauteur oii elles seront postées, et, pour cela, il n'est guère besoin de faire beaucoup d'évolutions, A de grandes dislances même, il suffira de cesser simplement le feu. Quand à Sedan je fis éteindre le feu d'une de mes lignes d'artillerie pour contrôler le pointage en me rendant d'une pièce k l'autre, l'ennemi bientôt cessa de tirer sur nous. J'imagine qu'il se figurait que nos pièces avaient abandonné la position (distance : 2 500 mètres).

Vous m'objecterez peut-être que l'artillerie ne pourra pus rester postée éternellement dans n'importe quelle position défensive, même si le général commandant en ciiif (levait se décider k battre en retraite? Eh oui, du moiiient que l'ordre est donné de battre en retraite, l'arlillerit n'est plus maîtresse de prendre des résolutions en toule indépendance, et dès lors on fera bien de ne pas

l'exposer are feu efficace de Tinfanterie, car le général commandant en chef ne saurait choisir de plus mauvais moment pour décider le mouvement rétrograde que celui où son artillerie est exposée à ces feux.

Même aux grandes manœuvres, un corps de troupes comprenant différentes armes ne peut pas opérer sa retraite aussi rapidement qu'une compagnie dont le capitaine se contentera de faire le commandement : « Bataillon, demitour! » Pour tout le corps de troupes, il faudra prendre toute une série de dispositions et diriger l'opération. A la guerre, le chef d'un tel corps de troupes, avant de faire commencer la retraite par ses régiments, devra diriger vers tel ou tel point son train, ses bagages, ses ambulances volantes et quelquefois aussi ses colonnes de munitions.

Si l'artillerie se voit menacée du feu efficace de l'infanterie ennemie avant que tous ce-s services accessoires se soient mis en mouvement, alors il est d'ordinaire trop tard pour opérer la retraite en bon ordre, il en résultera uno retraite désordonnée et qui coûtera beaucoup de monde. Les pièces dont quelques chevaux auront été tués après qu'on avait remis l'avant-train tomberont sans doute dans ce cas entre les mains de l'ennemi avant qu'on ait eu le temps d'enlever les harnais à ces bêtes.

C'est pourquoi il faudra se décider à battre en retraite avant que l'attaque de l'ennemi soit avancée au point qu'il en résulte un combat d'infanterie acharné ou bien après qu'on aura repoussé cette première attaque, pendant le temps que l'assaillant emploiera à prendre ses dispositions en vue d'un nouveau choc violent (voir les détails que je donne à ce sujet dans ma dixième lettre).

Dans ce cas, à la vérité, le chef du corps de troupes commencera par faire rétrograder l'artillerie et lui assignera une nouvelle position d'où elle entravera le mouvement en avant de l'ennemi et d'où, en ouvrant le feu, elle indiquera aux autres troupes dans quel endroit elles devront se reformer.

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Mais il y a des exceptions à cette règle-là aussi. L'artillerie n'ira pas occuper une seconde position en arrière de la première dans le cas, par exemple, où Tennemi n'aura pas du tout encore commencé l'attaque, où l'artillerie du défenseur commandera un défilé que devra franchir l'assaillant et qu'il ne pourra pas franchir tant que l'artillerie reste en position. Dans ces cas-là et d'autres semblables, on laissera l'artillerie, protégée par la cavalerie, la dernière en face de l'ennemi, jusqu'à ce que toutes les autres troupes, le train comme l'infanterie, aient gagné une avance telle que l'ennemi ne pourra plus les atteindre ce jour-là.

Mais on ne laissera pas l'artillerie dans sa position jusqu'à ce qu'elle soit menacée de trop près par le feu de l'infanterie ennemie. Dans ce cas-là et d'autres du même genre, on pourra quelquefois, afin de gagner du temps, faire vigoureusement canonner Tennèmi qui vous poursuit par l'artillerie de l'avant-garde, qui devra, à cet eflfet, être renforcée dans certains cas même par toute l'artillerie de corps

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