‹ lettres sur l'artillerieChapitre 3 sur 21 · DE · texte numérisé non relu

DE

«... Pourquoi tant d'exemples historiques? me ditesvous. Indiquez-moi plutôt la cause de ce phénomène! »

Je me propose certes de résoudre le problème, mais ce ne sera pas pour aujourd'hui. J'en ferai l'objet d'une autre lettre. Il me faut accumuler encore mes matériaux et prouver par les faits les allégations par lesquelles j'ai terminé ma première lettre. Ayez donc un peu de patience encore, s'il vous plaît.

Or je vous disais, à la fin de cette première lettre, qu'en 1866 notre artillerie n'eut pas autant de touchés qu'on était en droit d'attendre d'elle après les résultats obtenus aux écoles à feu et les succès constatés aux redoutes de Dtippel.

Pour prouver ce que j'avance là, il me faut remonter plus haut dans l'histoire.

De 1850 à 1860, notre artillerie avait tenté de réaliser une idée qui avait été condamnée par tous les artilleurs jouissant d'une certaine autorité, comme n'étant pas pratique du tout, une idée qui s'était vue en butte aux plus amères railleries, celle de construire des pièces rayées. Ces essais qu'on avait fait réussirent, ils avaient donné dès résultats réellement surprenants sous le double rapport de la justesse et de VeSei du tir. Des obus éclatant au point de chute même et les essais de mise en brèche faits à Schweidnitz dans l'automne de 18S7 décidèrent le gouvernement prussien à introduire les pièces rayées de six, de douze et de vingt-quatre dans l'artillerie de siège et de forteresse.

Dans le courant de l'année 1858, on étudia, avec la cir-

Lettres sur l'Artillbr». 4

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conspection et la méthode inhérentes au caractère allemand, la construction d'une pièce de campagne réellement pratique, et ron perdit ainsi beaucoup de temps. Toute nouveauté, en effet, est sûre de rencontrer des contradicteurs de toute sorte. Notre pièce rayée d'alors était une machine fort compliquée. On était en droit de douter qu'elle pût être d'un usage vraiment pratique, eu égard aux accidents en quelque sorte brutaux auxquels se trouve exposé le canon dans la guerre de campagne; et ce doute ne fit que renforcer la résistance que la force de l'habitude opposera toujours à ce qui est nouveau.

Notre commission d'expériences d'artillerie s'efforça de vaincre tous les doutes, ceux qui étaient justifiés comme ceux qui ne l'étaient pas, à force d'inventions, de propositions, d'essais sans cesse renouvelés. Pendant ce temps, les hommes qui, en France, avaient la haute main pour tout ce qui concernait les questions d'artillerie, apprirent quelque dbiose des essais de mise en brèche faits à Schweidnitz.

Dans le courant de 18S8, Napoléon vit s'accentuer le conflit qui, en 1859, devait amener la guerre avec l'Autriche, et il ordonna d'armer sans retard d'aucune sorte son artillerie avec des pièces rayées. Mais on n'invente pas du jour au lendemain quelque chose de neuf, on ne crée pas davantage en un tour de main un nouveau matériel d'artillerie pour toute une grande armée. Or, le temps pressait : l'artillerie française pourvut donc de rayures ses canons de bronze à &me lisse, et c'est ainsi que prit naissance le système hybride qui fut maintenu jusqu'en 1870 et qu'on nommait le système Lahitte.

Quoique cette transformation fût à peine accomplie quand éclata la guerre de 1859, quoique les artilleurs français ne connussent absolument pas leurs pièces ainsi transformées, l'armée française n'en obtint pas moins avec elles une supé* riorité si considérable dans la portée sur les Autrichiens, que les hommes influents de l'arme dans toutes les armées et dans les gouvernements s'en préoccupèrent énonnément.

LSTTRSS SUR L*ÂRTILLSRIE &1

Le gouyemement prussien exigea que son artillerie ne fût pas inférieure à celle des Français. A ce moment*là, notre commission d'expériences d'artillerie avait terminé les études se rapportant à une pièce de six de campagne ; les essais faits en présence des hommes revêtus de Tautoràé militaire suprême furent trouvés satisfaisants, et, avant même que la guerre entre la France et T Autriche eut pris fin, Tordre fut donné de construire des pièces de campagne de douze, rayées. On commença par en fabriquer trois cents.

Les résultats obtenus avec ces pièces étaient en effet tels, que tout homme qui n'avait jusqu'alors vu tirer qu'avec des pièces à âme lisse en était forcément surpris. Jusqu'alors, lorsqu'on tirait à 1000 pas, l'effet obtenu était si peu sâr que nos artilleurs se réglai^at sur le proverbe qui dit : « Le premier coup est pour le diable, le second pour le bon Dieu, et le troisième seulement pour le roi. » C'est-àdire qu'à 1000 pas on ne touchait qu'avec un tiers des boulets la cible alors en usage, qui avait 6 pieds de haut sur 50 pas de large. D'ailleurs il était rare que ces boulets allassent à une distance de 1800 à 2 000 pas. Si l'on se tenait à une distance plus considérable, on n'avait plus rien à craindre de la part des pièces de campagne à &me lisse.

Et voilà qu'on se trouvait en faœ d'un canon qui, à une distance plus grande encore, touchait le point, un canon dont le projectile en touchant le but éclatait en causant les plu& grands désastres tout autour de lui, si bien qu'il sembbMit douteux que l'ennemi pût tenir quand un tel projectile vieiMlEait tomber au milieu de ses rangs.

Cependant on lu&sita à remplacer toutes les anciennes jiièces à âme lisse p«r des pièces rayées nouveau modèle. On n'était pas encore patiienu à construire un shrapnel vraiment bon, un shrapnel à iisée fusante pour le canon rayé, et le coup à mitraille de hi ]ttàce rayée n'était pas aussi efficace que celui de la pièce à 4iQPt^ lisse. Mais on ajoutait une grande importance au shrapiNÂ et au tir à mitraille par rapport au combat de près, pendant iiMjuel on

ne croyait pas avoir le loisir voulu de bien exactement viser afin de pouvoir tirer le plus de profit de la pièce rayée et rendre le tir avec elle le plus efficace possible.

Pour rinstant, on se contenta donc de donner à chaque corps d'armée trois batteries de pièces rayées; cela faisait un quart de toute Tartillerie de campagne. Pour Tartillerie de siège et de forteresse, au contraire, on augmenta le nombre des pièces rayées dans la mesure des fonds disponibles. On inventa une autre pièce de campagne plus légère, la pièce de quatre, et une batterie devait en être armée à titre d'essai.

La transformation de l'armement en était là quand éclata la guerre avec le Danemark en 1864. Dans cette campagne, on n'a pas fait d'expériences concluantes, décisives, avec notre artillerie de campagne. En effet, les engagements que nous eûmes à livrer en rase campagne n'avaient qu'une importance secondaire. Pans quelques rares occasions, j'ai vu, dans les combats de la guerre de campagne, nos pièces tirer un coup de canon par-ci par-là. L'ennemi quittait sa position presque immédiatement. C'est ainsi que les choses se passèrent à Satrup le 10 février, devant Fridericia le 8 mars.

Par contre, cette guerre nous permit d'expérimenter davantage avec nos pièces de siège, et nous acquîmes ainsi une somme d'expérience assez considérable. L'effet produit par notre grosse artillerie de siège ne surprit pas seulement l'ennemi, elle fut pour nous également une cause de surprise. A des distances où l'ennemi se croyait absolument à l'abri de nos obus, nos pièces de vingt-quatre lancèrent leurs projectiles au delà du large Wenning-Bund ; en éclatant, elles faisaient crouler les blockhaus, elles renversaient les pièces de rempart, qu'elles enfilaient, et causèrent, le jour même où le bombardement fut commencé, un tel trouble et une telle panique que, si nous avions pu prévoir qu'elles produiraient un effet aussi foudroyant, nous eussions tenu prêtes des troupes afin de pénétrer

dans les retranchements en mettant à profit la panique que notre artillerie venait d'y produire.

Peut-être que dans cette première journée nous eussions rencontré moins de résistance que le jour oii plus tard nous donnâmes l'assaut. Du moins, des prisonniers nous ont raconté que, le jour où le bombardement fut ouvert, l'ensemble des troupes postées dans les redoutes n" l et n° 6 avait pris la fuite. Nous ne pouvions pas voir cela, à cause de la neige qui tombait dru. Dans la suite, les défenseurs s'habituèrent à nos obus et apprirent à s'abriter tant soit peu contre eux en élevant des épaulements en terre.

Quand les pièces conquises lors de l'enlèvement des redoutes de Dûppel furent amenées à Berlin, l'état de délabrement où les avaient mises nos obus suscita un sentiment général d'admiration en faveur de notre nouvelle invention et de l'effet qu'elle produisait. Il va de soi qu'on crut qu'en rase campagne aussi tout ennemi qui ne voulait pas s'exposer à une mort certaine n'oserait pas affronter le feu de ces pièces.

Ces espérances exagérées firent taire les doutes qu'eussent pu provoquer certaines expériences, se rapportant particulièrement à la difficulté qu'il y avait d'atteindre avec la pièce rayée un but qui se mouvait avec rapidité. Cette difficulté, nous l'avons pu constater surtout quand il s'agissait de tirer sur des navires. Quand, au mois de février, nous voulions empêcher un bâtiment de traverser le Petit-Belt, il s'en retourna, il est vrai, mais sans avoir été atteint par nos projectiles. Lors de l'assaut des redoutes de Dûppel, il y avait là le cuirassé danois Rolf Krake, dont il a été si souvent question. Eh bien! on tira en pure perte une quantité inouïe de fer et de plomb avant de pouvoir se vanter d'avoir logé quelques projectiles dans le flanc du monstre, projectiles qui le décidèrent à quitter le champ de bataille.

Peu après l'assaut de Dûppel, on se mit avec le plus grand zèle à construire un plus grand nombre de pièces de

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campagne rayées, spécialement de pièces de quatre; et, quand éclata la guerre de 1866, chacun de nos corps d'armée possédait d'ores et déjà quatre batteries rayées de six et quatre batteries rayées de quatre : il ne eomptait donc plus que six batteries qui fussent amées de Taneienne pièce à ftme lisse. Beaucoup d'hommes très autorisés croyaient toujours ne pas pouvoir se passer entièrement du canon à âme lisse pour le combat de près, à cause du feu de mitraille et du tir des shrapnels, qui étaient meilleurs avec cette pièce. Or ils virent leur opinion confirmée parles mesures que prit la seule puissance qui eût, pendant la durée d'une guerre des plus considérables, renouvelé son matériel.

En effet, les États-Unis d'Amérique s'étaient vus obligés,, au cours de la guerre de Sécession, de renouveler, à trois reprises et cela presque totalement, leur matériel d'artillerie; et, lors du troisième renouvellement, ils s'étaient crus tenus de faire fabriquer au moins un quart de pièces courtes de douze à âme lisse contre trois quarts de pièces rayées. C'était là la même proportion qui régnait chez nous en 1866.

En 1866 donc, nous entrâmes en campagne absolum.ent sûrs et certains que rien ne saurait résister à notre artillerie. Nous savions en effet que le canon autrichien se chargeant par la bouche, quoiqu'il fût rayé et construit avec un peu plus d'exactitude et de soin que les canons français système Lahitte, tirait bien plus mal que notre canon qui se chargeait par la culasse. Nous nous attendions donc à voir les autres armes, l'infanterie aussi bien que la cavalerie, se disloquer et se disperser comme paillette au vent quand nos obus tomberaient et éclateraient au milieu d'elles.

Il ne m'a pas été donné de participer aux premiers engagements soutenus par la IP armée à Nachod, Skalitz, Schweinschâdel, Trautenau et Soor. Les rapports de celles des batteries de mon régiment qui étaient détachées auprès des corps de troupes qui avaient pris part à trois de ces combats ne mentionnaient qu^une chose : la supériorité numérique triple et même quadruple de l'artillerie ennemie.

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A Schweinschâdel, la 3' batterie à cheval, armée de six pièces à Âme lisse, s'était approchée à la distance de 1000 pas de seize pièces rayées autrichiennes ; elle leur avait envoyé des shrapnels et ne parlait pas avec un respect hien profond de l'effet du tir des ennemis, qui finalejsoL&si avaient préféré s'en aller.

A Kôniginhof^ j'assistais à l'extrême fin du combat et je fus témoin d'une canonnade ouverte à une distance telle que je regrettai de voir tant de munitions si coûteuses tirées en pure perte; aussi ]a canonnade fut-elle bientôt arrêtée.

De même je ne fus guère efi&uyé d'un feu rapide que quatre batteries ennemies ouvrirent contre moir-mème et les officiers qui m'accompagnaient, à une distance vraiment incroyablcf ei sans le moindre effet, quand, vers le soir, je me portai à Kôniginhof pour faire une reconnaissance en vue d'un passage forcé de l'Elbe dont on parlait pour le lendemain, mais qu'on n'exécuta pas.

Par conséquent, mon expérience personnelle quant i nos nouvelles pièces de campagne équivaut à zéro pour la période qui précède la bataLlie de Kôniggr&tz. En tout cas, j'étais rempli encore de la confiance et de la certitude qu'avaient fait naitre en nous les expériences de la période de paix qui précédait. Aucun fait encore ne s'était jHrésenté qui eût pu l'amoindrir.

La confiance en soi-même et la certitude de vaincre sont Ie(S. conditions essentielles des grands succès. Mais il faut que cette confiance et cette certitude se basent sur des réalités, sans quoi on court risque de voir des échecs transformer^ au moment décisif, la confiance en un sentiment tout opposé. Quoiqu'il ne m'ait pas fallu passer par là, les résultats obtenus à la bataille de Kôniggratz n'ont absolument pas répondu à mon attente quant à l'effet que produisaient les pièces dont était armé le corps de troupes que je commandais.

A cette époque, le chef d'un régiment d'artillerie de campagne voyait bon nombre de ses 96 canons détachés, par

ordre, de son corps de froupes. Je ne disposais plus, quant à moi, que d'une Abtheilung (la seconde) de quatre batteries, c'est-à-dire 24 pièces, toutes rayées. Bientôt Tordre m'arriva de me porter en avant; joyeusement nous nous mîmes au trot, et, après une course très pénible par monts et par vaux, de Rettendorf par Kôniginhof, Chotieborek et Jericek, nous arrivâmes à la ligne de combat la plus avancée de Favant-garde de notre corps d'armée.

J'ordonnai aux batteries de se mettre en position, au sud de Jericek, contre de l'artillerie ennemie postée sur la hauteur de Horenowes garnie d'un bouquet d'arbustes qui est devenu historique. Les pièces ennemies m'avaient déjà envoyé des obus au moment où je passais la Trotinka à Jericek, mais ces obus, avec leur angle d^ chute trop aigu, allaient s'enfouir profondément dans les champs, de ci de là éclataient sourdement en projetant de la terre au loin, mais, loin de nous faire du mal, ne servaient qu'à nous mettre en belle humeur.

Les premiers coups d'essai donnèrent une distance de 4 000 pas ; nous étions donc bien trop loin de l'ennemi, et je fis poster mes pièces plus près de lui sur l'ondulation de terrain qui se trouve tout près de Horenowes, au nord de cette localité; le réglage du tir donna 1900 pas; nous engageâmes donc le combat contre l'artillerie ennemie. Dans ma première lettre, j'ai dit déjà que cette ligne d'artillerie était forte de 40 pièces; j'ajoutais qu'à ma droite et à ma gauche d'autres batteries encore tiraient sur elle, et qu'en tout le but était canonné par 90 pièces.

Pendant ce combat d'artillerie, nous vîmes sortir de Horenowes sur le chemin qui conduit à la hauteur au bouquet d'arbres, donc à une distance moins grande que celle où était postée l'artillerie autrichienne, nous vîmes, dis-je, une batterie ennemie gravir au trot la montagne de la droite à la gauche, par pièce en colonne. Il n'est pas possible de trouver un but meilleur. Toutes mes batteries se mirent à tirer sur cette colonne de pièces. Les obus allé-

rent donner en avant ou en arrière, pas un n'atteignit l'ennemi. Il nous échappa sans avoir perdu un seul homme, un seul cheval, et disparut derrière la hauteur. J'étais confus comme un chasseur qui aurait manqué un cerf qui qui se serait venu mettre devant le canon de ison fusil.

Peu après, je fus quelque peu consolé, car mes obus dispersèrent un bataillon ennemi qui, venant de Horenowes, gravissait lentement Féminence. Je vis un escadron de dragons charger l'ennemi et ramener une foule de prisonniers. L'artillerie autrichienne, après avoir soutenu sa lutte pendant un court espace de temps, cessa le feu et disparut derrière la hauteur. Nous ne fimes aucune difficulté d'admettre que c'était notre artillerie qui avait amené ce résultat, et naturellement nous en fûmes très heureux.

Pendant ce temps, le gros de la !'• division d'infanterie de la garde s'était formé en lignes après avoir franchi la Tcûtinka ; elle s'avançait ainsi contre la hauteur au bouquet d'arbres pendant que Tavant-garde luttait avec le plus grand acharnement avec les dernières troupes ennemies. Dès que l'infanterie en avançant masqua mes batteries, je leur fis cesser le feu et recharger immédiatement les pièces pour qu'elles fussent prêtes à repousser les retours offensifs que l'ennemi pourrait faire. Moi-même j'accompagnai l'infanterie, qui marchait en avant, pour être à même de fixer, dès que la hauteur serait prise, l'emplacement où l'on posterait l'artillerie.

Pendant que j'avançais ainsi avec l'infanterie, une batterie ennemie me fournit la preuve la plus évidente que l'artillerie autrichienne n'était nullement anéantie. Elle nous surprit en apparaissant en avant de nous à notre gauche, lança coup sur coup huit projectiles, qui, tous, donnèrent sur un seul et même point par où passait justement le bataillon avec lequel je cheminais en ce moment. Trois obus éclatèrent en avant du bataillon, trois au milieu des rangs et deux en arrière, en plein au milieu des morts ^t des blessés qui se tordaient les uns sur les autres.

S8 LBTTBBS SUR L'ARIILtZRlE

Hais le bataillon ne fiit pas dîspei^é. J'entendis les commandements : « Â droite, en avant, chef de 6te! aa pasi droite, gauche, gauche, droite, » et le bataillon continua sa marche sans que rien p&l l'arrêter. (Je crois que c'était nn bataillon du 3' régiment de la garde, car, pendant un bout de chemin, je cheminai avec le capitaine de Lobenthal). Les obus des pièces rayées, en édat&nt, ne produisaient done pas un effet aussi destracteur que je l'avais cm; da moins ne produisaient-ils pas cet effet snr une bonne infanterie.

Après avoir ouvert pour un temps fort court un feu rapide depuis la crête de la hauteur sur les derniers restes de l'infanterie ennemie, la nôtre s'empara de la hauteur au bouquet d'arbres; j'envoyai, par l'adjudant du régiment, l'ordre à mes batteries de me rejoindre vivement, pour nous assurer la possession de la hauteur. En attendant leur arrivée, je m'orientai. Je vis l'ennemi qui disparaissait dans la direction de Nedelitz. Je voulus voir dans quel état de délabrem^it l'effet destructeur de cette artillerie avait mis l'artillerie ennemie en allant examiner les débris dont je croyais que le teiraiu serais jonché. Je n'en trouvai aucun ! Pas une pièce dont les roues avaient été fracassées, pas un débris d'un caisson d'avant-train brisé par l'explo^ sion, pas un cheval aux membres déchiquetés, rien ne marquait la place où avait été postée l'artillerie de l'ennemi.

Certes il y avait de quoi se décourager. Mais quand plus tard je lus l'ouvrage de l'élat-major autrichien, quand j'y vis que la hauteur de Horenowes avait été évacuée uniquement parce que Benedek en avait donné l'ordre à [^usiears reprises, — car il n'avait nullement eu l'intention d'étendre si loin son aile droite, — quand donc il me fallut bien me dire que l'artillerie ennemie n'avait nullement rétrogradé liar suite de l'effet produit par notre tir, alors, je l'avoue, ma désolation ne connut plus de bornes.

Mais le 3 juillet Je n'avais pas, sur cette éminenc^là, grandement le temps de me laisser aller à des considérations, de quelque nature qu'elles fussent. L'infanterie de la

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1"" division de la garde se mit h suivre vivement l'ennemi qui cédait. Depuis les environs de Chlum, il nous arrivait des obus ennemis sifflant à travers l'air, et mes batteries ôtèrent Tavant-train sur la hauteur au bouquet d'arbres et ripostèrent. La distance était énorme. C'est pourquoi j'ordonnai de ménager les munitions et de ne tirer que tout juste assez pour détourner de notre infanterie ^ qui marchait en avant, le feu de Tartillerie ennemie.

Puis je courus sur la crête à arête vive de la hauteur de Maslowed pour chercher une position plus rapprochée pour mes batteries, afin que, de là, leur tir fût plus efficace qu'il ne l'avait été jusque-là. Je rencontrai dans la ligne de tirailleurs la plus avancée de l'infanterie qui continuait sa marche en avant le général de Golomier, qui fut d'avis aussi que de tirer à de si grandes distances était absolument inutile.

La hauteur tout près de Maslowed ayant sa pente nord très escarpée, je craignis que nos pièces ne se missent à dégringoler par suite du recul ; je choisis donc, sur la croupe de la hauteur qui|[descend de Maslowed à Nedelitz, la position qui se trouve à moitié diemin entre les deux localités. C'est là que je donnai à l'adjudant du régiment l'ordre d'amener les batteries; moi-même je me rendis directement sur les lieux pour y choisir les emplacements.

Dans l'intervalle, l'artillerie ennemie, dont précédwiment j'avais taxé l'effectif à une ou deux batteries, s'était vue augmentée à un point tel que le dos de la hauteur co\irant de Chlum à Nedelitz, qui fermait l'horizon^ i^emblait comme garni d'une rangée continue de canons. Il y avait là un chemin planté de petits arbres, je m'y portai; je voyais derrière moi la première batterie (la 4** batterie de pièces de quatre) qui descendait la hauteur de Horenowes, où il y avait ce fameux bouquet d'arbres; la pente était si raide qu'elle dut la descendre au pas.

En même temps, j'observai l'ennemi. U fit tirer un coup de canon. Le projectile alla donner dans les blés à environ

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100 pas en avant de moi. Un deasiëme obus svàvit qui alla Erop loin anasi. Un troisième obos toucha le sol toat à eâté de moi et a'enfoDça dans la terre détrempée par la plnie. Pais vint nn de ces silences lugubres, comme ceux ^, peadant nu lonrd temps d'orage, précèdent les premiers éclairs.

Je CTDS deviner le dessein de l'ennemi. H avait reconnu en moi l'officier qui cherchait la meilleore position poor l'artillerie qui allait venir; il avait réglé son tir sor moi et n'attendait, ponr le comiomcer, qoe l'arrivée de la batterie qni avait dispam derrière la hanteor sur laquelle je me trouvais. Je retournai alors auprès d'elle, dans le terrain bas, et donnai an capitaine l'ordre suivant : Dès qu'il serait parvenu sur la hauteur et que l'ennemi ouvrirait son feu sur lui, il prendrait, sans se soucier de ce feu, l'allure la plus rapide possible, puis ferait 6ter l'avant-train à la pièce auprès de laquelle se trouvait le guide. Juste à l'endroit où moi-même je m'arrêterais.

Je retournai à ma place de tout à l'heure, et je suivis avec la plus grande attention tous les mouvements de l'ennemi. A peine le» chevaux de volée de la batterie apparurent-ils sur la hauteur que tout l'horizon en avant de moi se couvrit de nuages bleus et que conunença un feu rapide entretenu par plus de 100 canons avec un tel fracas et de tels sifflements d'obus qu'on eût dit que l'enfer se déchaînait. Mais au même moment j'éperonnai mon cheval et je m'avançai au galop vers l'ennemi sur une longueur de ;i(lll l'a». La batterie m'avait suivi aussi rapidement que le tmcttait le sol gras et défoncé. Les projectiles ennen masse passaient en sifflant au-dessus de nos tètes 'liaient terre en arrière de nous dans le chemin.

L'i-imemi n'avait pas dû s'apercevoir, dans l'épaisse funi^c de poudre que produisait son tir, que nous avions pnsHi'! au-dessous de des obus, car il continuait à tirer sans ehaiixiT do hausse; k grêle la plus drue de ses projectiles Minliminit à couvrir le chemin pondant que, bien tranquille-

menty nous tirions nos coups d'essai et que nous réglions notre tir à 1350 pas. En filant sous les projectiles ennemis, la batterie ne subit qu'une seule perte : elle eut un homme blessé. Une fois mise en position, elle n'en subit plus aucune.

Au moins j'eus la consolation de constater que l'ennemi n'avait pas non plus, avec ses pièces nouveau modèle, appris encore à bien tirer *.

Les autres batteries de VAbtheilung franchirent également, à droite et à gauche de la première (batterie Mutins), le dos de la hauteur battu en brèche par l'ennemi avec des pertes minimes, et se postèrent sur la même ligne qu'elle, ainsi que quelques batteries de la l'® division de la garde.

Je vous ai déjà raconté, dans ma première lettre, que nous avions à peine tiré une ou deux salves après avoir réglé notre tir quand nous constatâmes que des caissons d'avanWrain sautaient dans la ligne ennemie et qu'il s'y' produisait des désordres. Nous attribuions cela, vous disais-je, à l'effet de notre feu, mais, par après, nous apprîmes à notre très grand désappointement que nos tirailleurs marchant en avant dans les blés fort élevés s'étaient approchés à la distance de 200 à 300 pas de l'artiUerie ennemie, qui sans doute fut empêchée de les voir, à cause de l'épaisse fumée de la poudre. Ils se servaient de cartouches à balle explosive, dont l'usage, à ce moment-là, n'était pas encore interdit, et ces balles produisirent dans les caissons d'avant-train et les fourgons de munitions l'effet le plus dévastateur.

1. La ruse qui venait de me réussir et qui consistait à passer vivement sous le feu ennemi, Strotha Pavait d'ores et déjà pratiquée à la bataille de Leipzig lorsqu'il dut aller remplacer une batterie russe mise hors de combat. Arrivé à Tendroit où gisaient les débris de cette batterie, il donna Tordre de prendre le galop et alla se poster à 300 pas plus près de l'ennemi. Quand je vis, à Kôniggrfttz l'énorme batterie ennemie toute silencieuse, le souvenir de la manœuvre de Strotha traversa, semblable à un éclair, mon esprit et je Timilais. Il nous l'avait racontée bien des années auparavant à mes camarades et h moi qui assistions, tout jeunes officiers, à une conférence technique qu'il faisait. Je cite ce fait simplement pour montrer combien il peut résulter de bien de ce que les officiers déjà anciens racontent aux jeunes les événements qui ont fait époque dans leur vie.

63 LETmU SDR l'ARTtUARlE

On m'a raconté par après qu'à c^te occasion un des ofS- (àers commandant les tirailleurs (je crois que c'était le lieutenant Chorus) s'était mis bien tranquillement à tirer quelques coups d'essai sur un cheyal blanc, pui», voyant la bête s'affaisser, il avait donné l'ordre de prendre la hausse à 350 pas et d'ouvrir un feu rapide pour se jeter en poussant le bourrah de la charge sur la batterie tout en désarroi et descendre la plus grande partie des servants et des chevaux.

A la vérîté? les projectiles de notre ligne d'artillerie ont bien pu mettre hors de combat des chevaux et des servants, mais il est bien difficile d'établir la chose après coup et de HsjBt le nombre d'hommes et de bêtes qu'ils firent tomber. Mais les rapports fournis par l'infanterie établissent bien ceci que toute la ligne d'artillerie ennemie con- ' tinua à tirer sans un moment d'interruption jusqu'à ce que rioEanterte ouvrit son feu ra}»de.

Par conséquent, nous antres artilleurs, nous n'avons, dans cette position-là aussi, eu qu'un noulure énormément restreint de coups heureux, et notre tir n'a ea que ce seul effet, effet d'ailleurs essentiel, d'attirer uniquement su nous le feii de la ligne formidable de l'artillerie ennemie, donc de la détourner absolument de l'infanterie. Cette dernière fut, de la sorte, mise en état de réduire au silence, tout en subissant des pertes relativement peu considérables, toute cette masse d'artillerie et de prendre la moitié des canons.

Après avoir été arrêté à plusieurs reprises par l'infanterie et la cavalerie ennemies qui se jetaient depuis la droite sur mes derrières, mon front et mon flanc, j'alteigois la dernière position que je devais occuper dans cet^ bataille, au sud de Cblum, sur la hauteur, en vue de soutenir les bataillons de la l** division de la garde, qui avaient pénétré en avant. Certes, j'avais alors devant moi un but qu'il m'était impossible de manijuer, que mes pièces eussent des cayures ou n'eu eussent point.

LETTRXS 8UR L'IATILLBIIIB 63

C'étaient deux corps d'armée autrichiens qui étaient rangés dans la plaine , au pied même de la hauteur; ils étaient admirablement alignés, et leurs uniformes blancs se détachaient nettement du fond vert des champs de blé qu'agitait le yent« Us étaient massés en faisant front dans la direction de Sadowa et me présentaient par conséquent leur flanc droit. Ces bataillons, ces escadrons et ces masses d'artillerie, concentrés en bon ordre dans leur formation sur la place d'alarme, ressemblaient, vus de haut, aux dés d'un jeu d'échecs. Ces masses remplissaient le vaste évasement de la vallée jusque vers les hauteurs de Problus, et leur aile droite était distante de 900 pas de l'endroit où je m'étais posté avec mes pièces. Le feu de celles*ci y jeta, dès l'abord, la surprise, la terreur et la confusion.

Un officier d'infanterie de mes amis (le major Erckert) gisait à terre, à ce moment-là, en avant de Rosberitz. Il était blessé, absolument immobile et tenu pour mort. Or il me raconta que les bataillons autrichiens qui lui passaient sur le corps en s'avançant à l'attaque de Rosberitz s'arrêtèrent court dans leur élan au premier coup de canon tiré depuis la hauteur de Chlum; ils étaient saisis d'e&oi et comme retenus sur la place par une force magique.

Moi aussi je pus constater les désastres que nos obus causaient dans les rangs serrés de l'ennemi. Chaque pro* jectile qui y tombait éclatait et ouvrait, comme à la faux, de larges trouées dans ces masses d'hommes compactes qui cherchaient à s'écarter à droite et à gauche. Mais j'eus beau activer le zèle de mes canonniers, leur crier de laincer avec une vitesse redoublée leurs projectiles dans ces troupes massées pour y causer plus de désastres encore, elles ne se débandèrent pas, elles ne prirent pas la fuite, comme au fond je m'y étais attendu. A la vérité, les rangs se séparaient tant soit peu, les hommes cherchaient des couverts partout où les fossés le long des chemins et les ondulations du terrain leur en offraient; mais finalement la masse fit front contre nous et commença l'attaque.

64 LBTTHES SUR L'ARTUXEBIE

La première attaque, exécutée par ]a cavalerie, vint échouer à un chemin creux qui se trouvait au pied de la hauteur. Depuis ce chemin, quelques-unes de nos compagnies d'infanterie accueillirent les escadrons autrichiens par un feu rapide de leur fusil à aiguille, qui produisit un effet destructeur. A l'heure qu'il est, je doute que le feu de notre artillerie, si peu stylée encore à ce moment-là, eût suffi à lui seul, sans le secours de l'infanterie, k faire tourner bride à la cavalerie qui nous chargeait.

Là-dessus nous vîmes dans le fond, sur tous les points, des batteries ennemies se mettre en position dès qu'elles curent trouvé l'espace voulu pour se déployer; elles se mirent à tirer avec autant de rapidité et de violence qu'il leur était possible. Elles formaient derechef une ligne de plus de 100 pièces. Mais cette fois-ci elles décrivaient un demi-corcle autour de nous, et le feu de leur flanc gauche fut particulièrement cruel : des éclats d'obus rebondissaient le long de toute la ligne de nos batteries. Maintenant nous subissions des pertes bien plus sensibles. Des attelages complets étaient, du coup, renversés k terre; certaines pièces voyaient tomber tons leurs servants.

Derechef ce fut une chance pour nous que les artilleurs ennemis ne sussent pas encore parfaitement faire jouer leurs pièces. La plupart des batteries autrichiennes choisirent, à ce qu'il nous semblait, pour but le clocher de Chlum, car obus sur obus allaient y tomber; il se mit à chanceler, les tuiles et les débris de maçonnerie volaient tout autour. Mais nous étions postés à environ 200 pas en avant du clocher, et les projectiles qui l'atteignaient ne niius incommodaient pas, nous autres. Toujours est-il que l'existence que nous préparait l'ennemi était infernale en . tous points. Nous avions, comme on dit, donné du pied dans un gnèpier.

Et cette existence infernale pouvait bien avoir duré une tioure quand les attaques des niasses ennemies finirent par refouler notre infanterie. Nos sept compagnies postées à

Rosberitz durent abandonner cette localité. Elles étaient désagrégées, et la plupart de leurs chefs étaient tombés. Elles reculèrent donc devant les dix-sept bataillons du VP corps qui se jetaient sur elles. Ces masses, il est vrai, eurent encore quelques moments d'hésitation causés par le feu des pièces et celui du fusil à aiguille.

Mais avec le feu de mon artillerie seule, je n'étais pas capable de les arrêter; ceci, les résultats obtenus jusqu'alors me l'avaient clairement démontré. Je suivis donc le mouvement général, et je fis rétrograder mes batteries pour les poster sur la hauteur la plus rapprochée, celle qui court en pente douce de la partie nord de Chlum vers Nedelitz. Les ennemis nous suivirent, mais ils se virent pris en flanc, à gauche et à droite par notre VP corps d'armée et par le I" corps, qui les anéantirent.

Ce fut la dernière action à laquelle je pris part dans cette guerre. A la bataille de Kôniggrâtz, quand j'eus rétabli mes batteries et complété mes munitions, je reçus, au moment où j'allais me porter en avant sur les hauteurs de Rosnitz pour participer à la poursuite de l'ennemi, Tordre de me mettre en réserve en arrière de l'infanterie du corps de la garde.

Durant la bataille, j'avais eu toutes les occasions possibles de me déclarer satisfait de la manière dont mes batteries s'étaient comportées. Elles avaient déployé une très grande bravoure, et tout avait été exactement exécuté comme cela avait été prescrit. Pas un honune n'avait hésité ni montré un courage chancelant. Mais nous n'avions de loin pas compté autant de coups heureux qu'on était en droit de s'y attendre. C'est que mes hommes n'avaient pas suffisamment appris à tirer, et j'étais obligé d'en convenir vis-à-vis de moi-même, je ne l'avais pas appris non plus. De là ce sentiment de contrainte et de déplaisir qui se produisit en moi.

J'étais curieux de savoir où en étaient les autres régiments d'artillerie de notre armée à cet égard. Et voyez un

Lettres buh l'Artillerie. 5

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peu ! Toutes les fois qu'un officier me communiquait franchement et entre quatre yeux sa manière de penser, il exprimait ce même sentiment de contrainte, il avouait qu'il n'était pas content de lui. Mon ami Scherbening, qui était sous mes ordres à Sedan et y périt presque sous mes yeux, confessa, parlant à ma personne, que c'était bien aussi son cas à lui, et pourtant il avait, à Kôniggrâtz, maintenu avec la plus grande ténacité les quatre batteries qu'il commandait dans la position en avant du déAlé de Sadowa, et k Blumenau, dans le dernier engag'ement de cette guerrelà, il s'était, de plus, distingué tout particuliërement.

Bien plus, je pourrais vous citer des ft-actions de troupes d'artillerie assez considérables dont les pièces de quatre, au cours de la longue canonnade, envoyaient leurs projectiles à des distances de plus en plus courtes, finalement h 300, 400 pas en arrière du but, et qui attribuaient ce fait à l'encrassement causé par la poudre dans le tube du canon, tandis qu'il provenait, en réalité, de ce que les hausses des pièces de quatre glissaient à chaque recul du canon et qu'on n'avait pas eu soin de les faire remettre en place. Les pièces de quatre, en efi'et, avaient des hausses d'mie construction ditîérenle de celles des pièces de six; pour celles-ci, la hausse était enlevée avant que le coup partît, le recul ne pouvait donc pas la faire glisser.

Je pourrais encore vous citer des firactions de troupes d'artillerie assez considérables dont les obus n'éclataient pas, bonnement parce que, pour les projectiles fournis lors du renouvellement des munitions par les colonnes, on avait oublié, comme on le découvrit par après, de mettre le percuteur en place; dès lors, évidemment, il n'y avait guère moyen que l'explosion eût lieu. Mais je ne vous les citerai pas, parce qu'il me déplairait de mettre en quelque sorte au pilori, après coup, des hommes d'un mérite reconnu pour s'être rendus coupables d'une faute au fond très pardonnable. Je dis que cette faute est pardonnable, parce que nous n'avions pas encore acquis toute la routine

désirable dans la manœuvre du nouvel annement, ou mieux, parce que nous n'avions pas encore bien appris à tirer.

Pour moi, cela ne fait pas Tombre d'un doute que, dans tous les régiments, on en était absolument au même point que nous; où, en eflfet, dans toute cette guerre de 1866, avons-nous atteint un but qui en valût la peine?

Au début du combat de Naôhod, une batterie prussienne a contraint la batterie autrichienne de la brigade Hertwek à battre en retraite ; pendant le combat de Soor, une batterie autrichienne a laissé, en rétrogradant, une pièce démontée sur le terrain; durant le combat de Schweinschâdel, la 3® batterie à cheval de la garde a, nous dit-elle dans son rapport, forcé deux batteries autrichiennes à quitter leur position. Mais c'est tout, absolument tout !

Dans la grande bataille de Kôniggrâtz, nous avons conquis tout près de 200 pièces ; il ne s'en est pas trouvé, à ce que je sache, une seule dans le nombre qui eût été démontée.

A Nachod et à Skalitz, l'ennemi battit, il est vrai, en retraite quand, à la fin de l'engagement, notre artillerie de réservé eut fait son apparition. Mais à l'heure actuelle on n'a pas encore pu établir avec sûreté si, à Nachod, c'est l'entrée en scène de cette artillerie de réserve qui décida l'ennemi à rétrograder ou s'il n'avait pas, auparavant déjà, pris la résolution d'abandonner le champ de bataille parce qu'il avait vu échouer ses attaques. Pour ce qui est du combat de Skalitz, il est actuellement prouvé historiquement que le corps d'armée autrichien avait l'ordre de ne tenir que jusqu'à deux heures, et que sa retraite fut exécutée saris que l'apparition de l'artillerie de réserve du V® cbrps y fût pour rien.

Mais nulle part, dans tout le cours de la campagne de 1866, notre artillerie n'a joué un rôle décisif vis-à-vis des autres armes de l'armée ennemie. Aucune masse considérable d'infanterie, aucun grand corps de cavalerie n'a été

es LETTRES atat L'utniiEms

mifl en pièces par elle; il a'j a ea ancim objet d'attaque, ni village, ai position, contre lequel elle ait ouvert, pour pri;luiler au combat, son fea de manière à en décider Crani^h^ment l'enlèvement. Ce qui ne lui a pas permis de le fain;, c'est qne, sur tons les points, elle s'est avancée en nombre trop inférienr, comme je l'ai montré dans ma pr'ratère lettre.

Ft'aillears six de ses seize batteries étaient armées ilo ^lièces à àme lisse, et une grande partie de ces batt>;ri'is à âme lisse n'ont pas tiré un seul conp de canon, à rituae des grandes distances auxquelles les deux artillerii-s engageaient la lutte. Autant qae je sais, la moitié de la iiTande artillerie de réserve de la P" armée, moitié armer; de pièces à àme lisse, n'est pas parvenue à tirer un »piil conp de canon, et U n'a été donné qu'à on bien petit niinibre de batteries ï àme lisse de conquérir une gioire imp'mssable en s'approchaut de très prés de l'ennemi, dont 11-, llr était pourtant plus efficace, telle la batterie Buddenbrcirk à Schweinscbadel, telles les batteries Schmelzer et Th.>ilerà Kônïggtâtz.

Après la campagne de 1866 donc, ce sentiment, comme jfi lai déjà dit, s'empara de nous tons que nous n'avioDs pas assez de toocbés à notre actif. Nonobstant nous avions la crmscience tranquille, nous pouvions noos dire qae nous avions fait notre devoir, car nous nous étions battus partout où noas en avions reçu l'ordre, nous nous étions comporlés comme les prescriptions du règlement l'exigeaient de noua, nous avions tiré coomie on nous l'avait appris aux écoles à feu.

Si, malgré cela, les résultats que nous avions obtenus ne répiiodaient pas à ce que l'année est en droit d'attendre J(i l'assistance de son artillerie, il fallait bien que la faute en fiit aux ordres que nous avions reçus, aux dispositions alors en vigueur, à l'instruction du tir telle qu'elle nous avait été donnée. Mais quand, par après, il parut des écrits entre les lignes desquels on pouvait lire qu'on était

porté à croire que l'artillerie n'avait pas fait son devoir, un sentiment d'indignation des plus justifiés s'empara de nous.

Cependant cette indignation fut considérablement diminuée quand, après coup, les ouvrages historiques sur cette campagne nous apprirent combien les autres armes avaient eu à souffrir de la supériorité de Tartillerie ennemie. A partir de ce moment, ce fut, pour tous les officiers d'artillerie prussiens, l'objet de leur méditation constante de trouver par quel moyen on mettrait notre artillerie à même de fournir un tir plus efficace. Les personnes même étrangères au métier s'occupèrent de cette question, et la meilleure preuve que l'opinion publique était montée contre notre artillerie nous est fournie par ce fait qu'un livre tel que celui qui parut sous le pseudonyme Arkolay put attirer l'attention publique alors qu'il proposait comme moyen unique de sauver l'honneur de l'artillerie la suppression des canons rayés et le retour aux pièces à âme lisse.

On a souvent opposé l'eflfet obtenu par l'artillerie autrichienne à celui qu'obtint l'artillerie prussienne dans la guerre de 1866. Quant à moi, je n'ai jamais pu voir où l'on prenait qu'elle a mieux tiré que la nôtre. On l'a employée simplement en masses plus considérables; et quand les projectiles de masses d'artillerie, dont l'effectif souvent dépassa le chiffre de 100 pièces, formant une seule ligne, balayent tout le terrain situé en avant de cette ligne, les troupes qui y sont exposées s'en verront incommodées, peut-être grâce à des coups heureux, mais peut-être bien aussi par des coups qui, au polygone, eussent été tenus pour manques. Mais une artillerie vis-à-vis de laquelle moi, par exemple, j'ai pu, comme je le racontais plus haut, avec six pièces, au début me porter en avant à 1300, 1400 pas contre plus de 100 pièces en bloc, puis ouvrir le feu, cette artillerie, certes, n'a pas dû bien tirer.

Notre infanterie, dans la plupart de ses rapports, a parlé

du tir à obus violent au milieu duquel il lui fallut marcher en avant pendant cette guerre. Mais cette infanterie a-t-elle vu une seule de ses attaques repoussée par le seul feu de Tartillerie ennemie? Non, n'est-ce pas? Donc Tartillerie ennemie, elle non plus, n'a pas compté un nombre suffisant de touchés, car ceci on doit pouvoir l'exiger d'une artillerie dont le tir est suffisamment bon, que Tennemi ne puisse pas l'aborder de front quand elle a ouvert son feu.

J'établis ici qu'en règle générale, durant la campagne de 1866, l'artillerie a, de part et d'autre, mal tiré. Cela ne veut nullement dire qu'il n'y a pas eu telle ou telle batterie qui faisait exception. Je sais de source certaine que, par exemple, la batterie saxonne Heydenreich, qui, dans là bataille de Kôniggràtz, tint avec une si grande opiniâtreté et si glorieusement sur la hauteur au sud-est de Tresowitz, je sais pertinemment, dis-je, que cette batterie n'a eu que des coups heureux. Elle tirait très lentement, jamais à de très grandes distances, mais chacun de ses obus allait au but et nous causait des dommages. On me dit qu'il en a été de même pour la batterie Léonhardi.

A Blumenau, l'artillerie autrichienne a mis en piteux état tout particulièrement une batterie prussienne; par contre, les quatre batteries de Scherbening ont obtenu de très beaux résultats dans le même engagement.

On a fait grand bruit également de l'héroïsme de l'artillerie autrichienne avec lequel elle s'est, dit-on, sacrifiée, dans le cours de cette guerre, pour sauver les autres armes. Elle y perdit un très grand nombre de pièces. Or, nous lisons dans les rapports fournis par l'infanterie victorieuse que celle-ci s'empara en majeure partie de celles des pièces dont l'attelage avait été détruit à temps. Les autres parvinrent à s'échapper. Donc la plupart ont cherché à s'échapper, et celles qui furent surprises avaient bonnement manqué le moment opportun de s'en aller,, soit qu'elles n'eussent pas estimé à sa juste valeur la portée et l'effet de notre fusil à aiguille, soit qu'elles n'eussent pas

aperçu du tout notre infanterie qui les abordait de front en marchant dans les blés très élevés ou qui, selon la situation, venait les prendre en flanc.

Ainsi donc, toutes les pièces autrichiennes qui, au cours de la campagne de 1866, tombèrent aux mains de Tennemi, ne se sont pas sacrifiées intentionnellement et en pleine connaissance de cause, comme fit la brave batterie autrichienne Grôben en avant de l'issue sud de Chlum et les valeureux canonniers dans les positions de Lipa, qui continuèrent leur feu jusqu'au moment où ils tombèrent morts sous leurs pièces. La plupart d'entre elles ont cherché à s'échapper, et, si beaucoup n'y réussirent point, elles n'ont pas même produit tout l'effet qu'elles eussent pu produire si elles avaient attendu que Tennemi fût arrivé devant la bouche même des canons, et cela justement parce qu'elles cherchaient à s'échapper.

Je maintiens donc mon dire : « Nous autres artilleurs, de part de d'autre, dans la guerre de 1866, nous n'avons pas compté assez de coups heureux. » Et quels furent, par contre, les résultats du tir pendant la guerre de 1870? Permettez que je vous en entretienne dans une prochaine lettre. Aujourd'hui, je suis fatigué à force d'avoir écrit, et peut-être ne l'êtes-vous pas moins à force d'avoir lu.

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