CINQUIÈME LETTRE
PERTES DE l'artillerie EN MATÉRIEL DANS LA CAMPAGNE DE 1866 ET DANS CELLE DE 1870-1871.
Il me reste à examiner quelques autres points encore par rapport auxquels l'artillerie de 1866 ne produisit pas tout l'efFet voulu, tandis que ces mêmes faits ne se renouvelèrent pour ainsi dire plus en 1870. Je suis d'avis, comme je l'ai déjà laissé entrevoir à la fin de ma première lettre, qu'en 1866 l'artillerie fréquemment ne produisit pas tout l'effet voulu parce que les munitions lui faisaient défaut, que par-ci par-là elle rétrograda pour se refaire et que la plupart du temps elle évita de s'exposer au feu de l'infanterie, soit qu'elle ne se portât pas en avant, soit qu'elle se mît à rétrograder dès qu'elle s'en voyait atteinte. Rien de tout cela n'arriva en 1870.
Vous me dispenserez, n'est-ce pas, devons énumérer un à un tous les cas particuliers où, en 1866, une batterie cessa son feu parce qu'elle avait épuisé ses munitions. La plupart du temps les caissons ne Tavaient pas suivie, ou bien ils s'en étaient vus séparés par d'autres troupes et n'avaient plus pu continuer à avancer, ou bien encore ils n'avaient pas trouvé de points de passage sur les rivières. Les batteries qui, ayant ouvert le feu, se voyaient ainsi soudain réduites à l'impuissance, se disaient qu'il était absolument inutile de rester là à fournir, avec honunes et chevaux, un point de mire à l'ennemi et à exposer leurs canons à lui servir de trophées. Dès lors elles remettaient l'avant-train et s'en retournaient en arrière pour aller chercher de nouvelles munitions.
A la vérité il y a eu, es 1866 également, des batteries qui, ayant épuisé leurs munitioBA, restaient muettes à leur poste dans la ligne de combat en attieiadant qu'on leur
amenât des munitioDS. Telle la batterie von der Goltz à droite de la forêt de Sadowa entre Unter-Dohalitz et Ober-Dohalitz pendant la bataille de Koniggrëtz. Mais cette action héroïque ne constitue qu'une exception pour cette guerre-là.
D'ordinaire, les batteries rétrogradaient dès qu'elles n'avaient plus de munitions, et, h considérer la chose de sang-froid, elle paraîtra naturelle, du moins au point de vue purement humain. L'infanterie, eq etTet, n'a-t-elle pas aussi rétrogradé souvent quand elle n'avait plus de cartouches? Personne n'a songé à lui en faire un crime. Et pourtant l'infanterie avait au moins sa baïonnette pour combattre, tandis que l'artillerie est absolument sans défense quand elle n'a plus de munitions.
Et pourtant il faut que l'artillerie, bien plus que les autres armes, se garde de rétrograder, car quand c'est elle qui bat en retraite, l'effet produit par là sur les autres troupes est par trop considérable.
La cavalerie pourra charger, et refluer par après vers les autres armes, et certes cela lui arrivera même si sa charge a réussi, car elle se verra souvent forcée par les circonstances à se rallier en dehors de la sphère où le feu ennemi acquiert son efficacité décisive. Ce fait se présentera par exemple quand une charge de cavalerie victorieuse a poursuivi l'infanterie jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au moment où elle se verra en quelque sorte acculée à la pointe des baïonnettes de troupes ennemies toutes fraîches.
Les lignes d'infanterie, en particulier les lignes de tirailleurs, n'auront pas à rougir d'avoir cédé en quelque sorte à la façon d'une balle en caoutchouc, à la pression de l'ennemi si elle est devenue par trop violente, pour reconquérir le terrain perdu dès qu'elles se seront vues renforcées.
Mais les deux armes ont l'habitude de considérer l'artillerie comme l'élément stable, et d'entendre rouler le tonnerre de ses pièces, cela est pour elles la garantie que l'on se maintient solidement dans la position. Dès lors, dès que
fantassins ou cavaliers voient Tartillerie revenir en arrière, ils en concluent qu'on renonce à continuer la lutte, qu'on considère la bataille comme perdue. Lorsqu'une idée de ce genre s'empare de l'esprit des troupes, elle peut, même si pour le moment elle n'est point fondée encore, n'en pas moins amener la perte du combat. C'est pourquoi il est préférable que l'artillerie tienne avec la plus grande opiniâtreté et que, même si elle a épuisé ses munitions, elle n'abandonne pas sa position pour se reporter en arrière tant que le général commandant le corps de troupes engagé n'a pas renoncé à continuer la lutte.
Pour ce qui est de la guerre de 1870, un nombre excessivement restreint de cas sont venus à ma connaissance où l'artillerie a dû rétrograder par suite du manque de munitions. Dans la plupart des cas, le service du remplacement des munitions épuisées se faisait régulièrement et à temps; il était, par conséquent, très rare qu'une batterie épuisât totalement ses gargousses.
Si par hasard ce fait arrivait, quel procédé employaiton? Si ce fait arrivait à l'avenir, que faudra-t-il faire? La méthode est toute trouvée. Il y a eu à Châteaudun une batterie qui avait épuisé ses munitions. Les officiers firent monter leurs hommes sur les avant-trains et leur firent entonner la Wacht am Rhein afin qu'ils passassent agréablement le temps en attendant des munitions fraîches. Bien d'autres surent tenir ferme de la sorte dans d'autres engagements.
Quant à moi personnellement, je n'ai, durant tout le cours de la guerre, pas une seule fois vu l'artillerie se porter en arrière en face de Tennemi. J'en excepte les combats livrés aux troupes qui, pendant le siège de Paris, faisaient des sorties. Quand nous les avions rejetées derrière la ligne de leurs forts, il fallait bien revenir en arrière pour rentrer, le combat fini et sur l'ordre qu'on nous en donnait, dans notre position d'investissement et dans nos cantonnements.
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Mais au ecmrs de la guerre nous avons livré un nombre, il est vrai très restreint, de combats dont l'issue ne nous fut pas favorable. Notre artillerie y a rétrogradé, mais, que je sache, cela n'a guère été parce qu'elle avait épuisé ses munitions, mais bien la plupart du temps sur l'ordre du général qui avait le commandement supérieur des troupes engagées quand il jugeait convenable de renoncer à la lutte.
Le fait qu'on a toujours su parer au manque de munitions est d'autant plus remarquable que, dans les batailles et les combats de la guerre franco-allemande, nous en avons dépensé une quantité infiniment plus considérable que dans ceux de la guerre avec l'Autriche.
Dans la bataille de Yionville-Mars4a-Tour, l'artillerie de corps du IIP corps d'armée tira, avec six batteries, à elle seule, 5699 coups de canon. A Saint-Privat, l'artillerie de la garde en a tiré plus de 8000 ; à Sedan plus de 5000 coups de canon. Cette dernière usa en tout plus de 25 000 obus, par conséquent une quantité plus grande que celle qui constituait tout l'approvisionnement en munitions des troupes de campagne.
Si malgré cela il n'y eut jamais pénurie de munitions au cours du combat, il faut bien que quelque chose en ait été la cause. Quant à examiner ces causes, nous ne le ferons que plus tard. Qu'il me suffise, pour aujourd'hui, de dire combien il est important que l'artillerie n'ait pas à souffrir au cours du combat du manque de munitions. En effet, c'est exiger énormément d'une batterie que de rester là sans tirer, en attendant le renouvellement de ses munitions, et de rester là sans défense au lieu de quitter la ligne sans en avoir reçu l'ordre. Ce ne sont que des hommes doués d'une énergie extraordinaire qui pourront, dans ces moments-là, d'eux-mêmes, avoir l'idée de rester là sans munitions, du moment que le règlement n'en a pas fait une disposition formelle.
Il en est de même du mouvement rétrograde que font
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les batteries quand elles se dérobent au feu de rartillerie ennemie pour se « rétablir >i coninie on dit. Dans Fourrage du grand état-major nous pourrons voir se passer ce fait durant la guerre de 1866 à plusieurs reprises, chez les Autrichiens aussi bien que chez les Prussiens. Dès le premier choc, au combat de Nachod, une batterie autrichienne a rétrogradé et a pris une position moins avancée parce qu'elle ne pouvait pas tenir tête au feu de l'artillerie prussienne.
Un peu plus tard, dans le même combat, les deux batteries prussiennes qui étaient entrées en scène les premières, qui par conséquent avaient le plus longtemps tenu contre le feu des pièces eimemies supérieures en nombre, ces deux batteries, dis-je, furent ramenées en arrière pour se rétablir. Elles ne se remirent à tirer que vers la fin de la bataille. Une batterie de quatre, au début du combat de Soor, ouvrit son feu, mais elle fut « relevée » par une autre batterie pour lui permettre d'aller se « rétabUr » à cause des grandes pertes qu'elle avait subies, et elle ne prit plus aucune part au combat. On voit des faits de même nature se présenter dans presque tous les engagements de la guerre de 1866, et c'est dans la bataille de Kôniggratz qu'ils sont les plus fréquents.
Qu'on ne laissât pas dans la ligne de feu des pièces qui étaient démontées et par conséquent incapables de produire de l'effet^, mais qu'on les en retirât pour les mettre en sûreté afin que si la bataille devait, à un moment donné, tourner en notre défaveur, elles ne tombassent pas entre les mains de l'ennemi et ne pussent lui servir de trophées, cela semblait se justifier d'autant plus que le règlement d'alors contenait une disposition d'après laquelle les pièces démontées qui ne pouvaient être rétablies dans le feu mèm^e devaient être ramenées en arrière.
Mais en agissant ainsi, en ramenant également en arrière les batteries incapables de « tenir » et qui doivent se refaire, on affaiblît considérablement la ligne de feu. Si
au contraire on prend le parti d'interdire absolument qu'on retire les pièces démontées ou qu'on ramène en arrière des batteries entières pour qu'elles pussent se refaire en dehors du feu, on contraindra la troupe à réparer vivement les pièces atteintes et à continuer à tirer, si bien qu'au bout de peu de temps la plus grande partie des pièces seront en pleine activité.
Des batteries qui ne peuvent pas tenir, il faut les renforcer par d'autres, au lieu de les retirer ou de les relever, et quand il y en aura un nombre suffisant dans la position, elles finiront bien par pouvoir tenir. Mais si vous remplacez une batterie par une autre parce qu'elle n'aura pas pu tenir, cette autre à son tour ne tiendra pas, car elle se verra exposée au même feu que la première. De la sorte on s'expose à ce que l'ennemi supérieur en nombre vous épuise, vous enlève vos forces goutte à goutte en quelque sorte, tandis que, en faisant agir toutes les batteries en commun, on fût parvenu à lui disputer cette supériorité *.
Qu'on se représente bien l'aspect qu'a une pièce démontée, une batterie démontée. La première pièce a eu tous ses chevaux tués : un seul coup de shrapnel touchant en plein a suffi pour cette belle besogne ; la deuxième pièce gît à terre avec ses deux roues d'afifût brisées; la troisième pièce a été atteinte par un obus ennemi à l'embouchure même, il Ta tordue de telle façon qu'aucun projectile n'y pourra plus passer. La quatrième pièce a vu éclater son cofEret d'avant-train; la cinquième a eu sa hausse enlevée par un obus ennemi, elle ne pourra plus tirer ; la sixième a eu la culasse démolie.
Certes, cette batterie-là est bien et dûment démontée. Il
1. Nous n'avons pas l'intention, en disant cela, de blâmer la mesure de retirer les pièces quand on est sur la défensive; on agit très judicieusement en la prenant quand on n'a pas l'intention de continuer la lutte d'artillerie contre un ennemi par trop supérieur en nombre. Alors on fait rétrograder l'artillerie de la position pour la mettre à couvert. Au moment où l'infanterie ennemie exécutera son attaque, elle rentrera en scène. Mais pour cela, comme pour tout mouvement rétrograde de Vartillerie^ il faudra Vordre du général commandant les troupes engagées.
faut qu'elle se reporte en arrière, disait-on en 1866. Mais donnez-lui Tordre de rester en place. Que fera-t-elle? Elle donnera à sa première pièce quatre chevaux de la troisième ; pour la seconde, elle enverra chercher des roues de rechange au chariot de batterie (évidemment, il faudra qu'on l'ait sous la main) ou bien elle lui donnera les roues d'affût de la troisième pièce. Cette même troisième pièce cédera son avant-train à la quatrième, de même que son timonier et son sous-verge pour remplacer les bêtes atteintes par l'explosion; elle cédera sa hausse à la cinquième, sa culasse à la sixième.
En dix minutes — certes il n'en faudra pas plus — la batterie pourra ouvrir son feu avec 5 pièces. Si une autre vient se ranger à ses côtés pour la renforcer au lieu de la relever, il y aura un feu de 11 pièces, et ces 11 pièces tiendront plus facilement que les 6 de la seconde batterie qui fussent restées seules si la première avait été se reformer en arrière.
Il n'y aura donc eu qu'une pièce réellement démontée, la troisième. Qu'en fera-t-on? A mon avis, on n'a qu'un parti à prendre, c'est de jeter le canon : on ne pourra quand même plus s'en servir (bien entendu si elle est en acier fondu ou en fer; une pièce en bronze, on ne la jettera pas, car elle est susceptible d'être refondue). On pourra considérer comme démonté pour de bon un canon qui aura été totalement déformé par un projectile plein de l'ennemi, et, dès lors, on emploiera les parties intactes de cette' pièce à remplacer celles qui auront été endonunagées chez les autres.
Mais il est bien rare qu'un canon soit atteint de la sorte. Étant donné la distance considérable à laquelle les deux artilleries engagent la lutte, le canon d'une pièce formera un but tellement minime que la chance qu'elle a d'être atteinte en général se rapproche considérablement de la différentielle du calcul des probabilités dans les hautes mathématiques. De plus, tout projectile donnant sur ce
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canon ne le déformera pas forcémeut de telle façon qu'on ne pourra plus s'en servir pour tirer. Certes il y a eu de ces coups exceptionnels. Le premier coup tiré, k une distance aïisolument incroyable, par une pièce de quatre de campagne n'a-t-il pas atteint, en 1866, une pièce en bronze de vingi-quatre de la place de Mayence droit dans Tembouchure et déformé le canon au point qu'on n'a plus pu s'en servir?
Mais c'est là un hasard tel que, durant des années, toutes les pièces de l'artillerie allemande pourront tirer sans que pareille chose se représente. Ce qui e«t arrivé bien plus souvent, c'est que des projectiles pleins sont venus donner sur un canon sans pour cela l'endonunager au point qu'il fût hors de combat. J'ai été témoin d'un de ces cas quand, le 5 septembre, je fus forcé de bombarder Montmédy avee de l'artillerie de campagne. Un lourd projectile, tiré par une pièce de rempart, alla donner sur le canon d'une pièce de six de campagne et éclata. Le canonnier pointeur fut J.ué, mais l'explosion ne causa pas d'autres dégâts. La pièce continua à tirer, portant à son flanc une cicatriôe glorieuse.
Le principe fondé sur l'expérience que je viens d'indiquer plus haut, notre artillerie s'y est conformée dans le cours de la guerre de 1870-1871 ; elle n'a pas fait sortir de la ligne de feu les pièces démontées tant que durait le combat, elle a au contraire essayé, toutes les fois que cela était tant soit peu possible, de les remettre en état pendant le combat même, et jamais, dans le courant de cette guerre, on n'a vu des batteries en relever d'autres afin que celles-là pussent aller se reformer en arrière. Vous allez peut-être ouvrir l'ouvrage du grand état-major à la page 1159, et la revue « L'artillerie allemande » de Léo, à la page 39 du huitième fttscicule, et me dire, texte en main : « A la bataille de Sedan, sous votre propre commandement, la 4" batterie légère a été relevée par la 3° de grosse artillerie. »
Cela est parfaitement vrai, mais celle-là n'a pas été
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relevée afin qu'elle pût aller se refaire en arrière, mais bien parce que la distance à laquelle on tirait était trop considérable pour la portée efficace de l'artillerie légère, et que dans cette position on n'avait pas d'autre place à assigner à la 3*" batterie de grosse artillerie qui devait {produire plus d'effet, car^ à cette heure, on ne pouvait encore songer à occuper la position plus rapprochée où plus tard purent être d^Ioyées toutes les batteries de la gajd^ : le corps d'armée bavarois et le XIP soutenaient, en ce moiment-là, des engagements dont l'issue était douteuse au point qu'il n'y eût eu rien d'impossible que la garde dût se porter à leur secours et être engagée sur ce point-là.
Mais je peux vous citer un autre cas d'où il ressort comment on s'y prit pour permettre h des batteries qui ne pouvaient tenir de rester quand même en ligne. C'était dans le combat du Bourget, le 21 décembre 1870. On s'était imaginé, de notre c6té, que la sortie dirigée contre le Bourget ne prendrait pas les dimensions grandioses qu'elle prit en réalité. Au début, on s'était contenté d'envoyer au delà des terrains inondés deux batteries seulement (la 4.° légère et la 4® de grosse artillerie) sous les ordres du capitaine Seeger. Elles avaient pris position à gauche du Bourget pour soutenir celles de nos troupes qui défen* daient la localité.
Mais quand le colonel de Helden, qui avait accompagné ces deux batteries, envoya dire que l'artillerie ennemie était trop nombreuse et que le capitaine Seeger ne pourrait pas tenir contre elle, on envoya simplement un plus grand nombre de batteries. D'abord VAbtheilung à cheval partit au galop et vint se poster aux côtés du capitaine Seeger, puis les batteries que la 1" division d'infanterie delà garde envoyait pour le soutenir allèrent également prendre leur place dans la position ; finalement les batteries de la 2^ division de la garde entrèrent en scène aussi, et ces onze batteries, soit 66 pièces, étaient fort bien en état de tenir, tandis que l'artillerie ennemie, ne le pouvant plus, dut
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rétrograder jusque dans la place. Le capitaine Seeger fut ainsi mis en état de ne pas rétrograder quoiqu'il eût subi des pertes considérables. C'est ainsi qu'il constata le lendemain, en passant l'inspection de ses chevaux, qu'aucun de ceux qui avaient été engagés ne s'en était tiré à moins d'une blessure, légère quelquefois. Il eût donc, au besoin, pu porter tous ces chevaux à la rubrique : « pertes. »
Peut-être me montrerez-vous, à la page 59 du 8® fascicule de la revue de Léo « l'Artillerie allemande », le passage d'où il ressort qu'à la bataille de Sedan la 5® batterie légère et la 6® légère de la garde furent ramenées en arrière, et vous attribuerez cette mesure à ceci qu'elles n'eussent sans doute pas été en état de tenir dans la position avancée qu'elles occupaient. Mais ce mouvement rétrograde n'a pas du tout été fait pour ce motif, mais simplement pour cet autre qu'il fallait rétablir l'alignement, vu que ces deux batteries, dans leur position avancée, obstruaient le champ de tir des autres, lesquelles de leur côté, vu la configuration de la hauteur, ne pouvaient pas prendre position plus en avant.
Dans toute la guerre de 1870-1871, aucune des batteries placées sous mes ordres n'a fait de mouvement rétrograde parce qu'elle y eût été contrainte par le feu ennemi. Ailleurs aussi le cas ne s'est présenté que fort rarement qu'une batterie se soit laissé chasser en arrière par le feu ennemi. Car on ne peut pas dire qu'une batterie a battu en retraite quand son commandant ou les officiers supérieurs dont elle dépend lui ont ordonné ou permis de rétrograder, qu'ils crussent que ce mouvement était commandé par les circonstances ou qu'ils jugeassent inutile de sacrifier éventuellement la batterie.
Partout où les batteries ont reçu l'ordre de tenir, elles se seraient fait anéantir plutôt que de battre en retraite (en avant de Vionville, à Beaune-la-Rolande).
Vous me direz peut-être que, dans la guerre de 1870, nous avions des pièces dont le tir efficace avait une telle
supériorité sur celui des pièces ennemies si mal construites que jamais le cas ne s'est présenté chez nous où il a fallu procéder au rétablissement d'une pièce. Il est incontestable que nos pièces tiraient mieux que les canons français jusqu'au moment où^ ayant perdu les pièces ancien modèle (système Lahitte), les Français se mirent à fabriquer leurs canons de sept, d'une construction toute nouvelle. Mais dès le commencement, ils s'entendaient fort bien à tirer bon parti de leurs masses d'artillerie; très souvent la quantité énorme des projectiles parvenait à compenser chez eux ce qui leur manquait sous le rapport de l'exactitude du tir, si bien que celui-ci n'en avait pas moins une efficacité très grande.
Pendant que nous nous portions en avant à Saint-Privat, pendant que nous entretenions par après la lutte contre l'artillerie ennemie postée sur la hauteur de Saint- Privat, mes batteries eurent à souffrir beaucoup des obus ennemis, quoiqu'il faille attribuer la plus grande partie des pertes si considérables qu'elles eurent à subir au feu du chassepot. Je voyais sauter des caissons, j'apercevais bien dés pièces qui, comme nous disions, en avaient dans l'aile, c'est-à-dire qui gisaient là misérablement à terre avec une roue cassée, mais pas une ne fut renvoyée en arrière; nos chariots de batterie étant postés tout près, on n'avait qu'à faire deux pas pour avoir les pièces de rechange, de sorte que, par après, je ne pus même pas faire le calcul exact des pièces qui avaient été, au cours de la bataille, démontées d'une manière passagère.
Mais quand, vers le soir, il s'agit de nous porter en avant avec l'infanterie pour soutenir son attaque, tout avait été, au cours de notre canonnade non interrompue, reiîiis en état si bien que trois pièces seulement ne purent être relevées et durent rester en arrière pour l'instant. Ces trois pièces, à la vérité, eussent été perdues si, au lieu d'avancer, nous avions dû nous porter en arrière.
Mais si nous avions renvoyé de la ligne de feu toutes
un effet énergique, devra s'approcher de l'ennemi à la distance si courte de 500 mètres, cette pièce-là ne commandera efficacement que 1000 pas du front de bataille, donc la septième partie de ce que commandera l'autre. On ne pourra pas compter que cette pièce contribuera à préparer la décision si cette dernière doit être amenée à une dislance plus grande que 1000 pas.
Tant que nous étions armés de pièces à àme lisse, il v avait donc nécessité absolue de tenir en réserve et inactive une masse considérable d'artillerie. A mesure que la portée des pièces augmente, cette nécessité décroît, et, quand nous arrivons aux portées des pièces rayées, nous la voyons tomber à zéro.
Mais, du moment qu'il n'y a plus aucune nécessité à tenir de ra:rtillerie en réserve et inactive, le besoin contraire se fera sentir de faire agir autant d'artillerie que pos. sible et cela dès le début de l'engagement.
Dès lors, figurez-vous deux artilleries de force égale, tirant aussi bien l'une que l'autre et placées face à face; l'une apparaîtra au complet, l'autre successivement. Forcément cette dernière se verra anéantie fraction par fraction avant d'avoir pu ouvrir le feu. Cela est si clair, si évident, que vous allez me demander pourquoi notre organisation de l'arme et les principes tactiques suivis dans l'emploi de l'artillerie n'ont pas subi les modifications nécessaires dès lo moment où furent introduites les pièces rayées.
Mais je me vois obligé de vous répondre par ce proverbe qui dit : M Les conseillers municipaux en quittant l'hôtel de ville s'en reviennent toujours plus sages que quand ils y sont allés. » Les pièces rayées nouvellement inventées avaient des adversaires très énergiques parmi les plus anciens et les plus écoutés des généraux de l'arme. On les tenait pour trop compliquées, trop artificielles, et c'était là \f. jugement porté par des hommes dont l'expérience militaire remontait aux guerres de 1813 à 181S. L'un
LETTRES SUR L*ÂRTILLERIB lil
portée dans le feu de Tinfanterie, à la tenue qu'elle a observée dans la campagne de i870. Dans la première de ces deux campagnes, on obéissaii à la règle qu'il n'était pas permis d'exposer l'artillerie au feu de l'infanterie. Elle devait éviter soigneusement de s'y porter, et quand l'infanterie ennemie s'approchait d'elle assez près pour que le feu des tirailleurs fit sentir son efficacité, il fallait que l'artillerie eût hâte de se soustraire à cet effet, qu'on tenait pour destructeur.
Nous ne trouvons que peu de cas où on eut fait exception à cette règle , celui par exemple de VAbtheilung Rustow, qui resta exposée au feu de l'infanterie dans le combat de Gitschin, celui des batteries Schmeltaer et Theiler, qui s'y portèrent, à Kôniggrâtz. Bien plus nombreux sont les cas où les batteries ont du se soustraire au feu de l'infanterie ennemie en se postant en arrière, comme le voulaient les principes alors en vigueur.
Toute autre fut la conduite de l'artillerie allemande visà-vis de l'infanterie dans tous les engagements de la dernière guerre. Les deux batteries Stumpff et Vogt qui, à la bataille de Spicheren, vont se poster sur le Rothe Berg qui vient d'être enlevé et cela au milieu de la plus vive fusillade, les pièces qui, à Wissembourg, s'avancent jusqu'au rebord même du fossé pour enfoncer à coups de canon les polies de la ville, les pièces qui pénètrent dans Bazeilles incendié pour canonner de près les maisons remplies encore d'ennemis qui se battent, tous ces faits pourraient, au fond, être considérés comme des actions héroïques isolées, constituant des exceptions à la règle. Mais en 1870, en réalité l'artillerie avait pour règle de se porter en avant jusqu'à portée du feu de l'infanterie, elle s'était fait une loi de tenir bon dans ce feu, et ce qui le prouve, ce sont justement les grandes masses d'artillerie qui, dans toutes les batailles, ont obéi à cette loi et observé cette règle.
Ûèslâ bataille de Spicheren la masse principale de l'artillerie engagée dans l'action tînt bon au milieu du feu de
rînfanterie. Sur la hauteur de Folst et à Wôrth, dès que le rebord opposé de la vallée eut été gravi par Tinfanterie, Tartillerie y courut; huit batteries prirent position dans le plus épais de la fusillade pour préluder à Tattaque d'Elsasshausen; 80 pièces firent de même pour préluder à celle de Frôschwiller.
A Colombey-Nouilly, toute la ligne d'artillerie qui franchit le bas-fond a tenu bon dans le feu d'infanterie le plus efficace.
A Vionville et à Mars-la-Tour, toute la grande masse d'artillerie, forte de 210 pièces, n'a presque pas cessé de lutter exposée au feu le plus énergique de l'infanterie et elle s'est maintenue dans sa position. Je n'ai pas à ma disposition les indications suffisantes pour me penne ttre de fixer la part qui, des pertes énormes subies dans cette bataille par l'artillerie, revient à ce feu de l'infanterie et celle qui revient au feu des batteries. Mais je ne doute pas que cette artillerie qui eut, à plusieurs reprises, à repousser sans le secours des autres armes des attaques d'infanterie, je ne doute pas, dis-je, qu'elle ait dû forcément la plus grande partie de ses pertes au feu du chassepot. Et pourtant, je le répète, elle a tenu bon dans sa position.
Disons en passant que les deux batteries à cheval du 3® régiment perdirent les trois quarts des chevaux qu'ils comptaient en s'avançant au combat. Et d'ailleurs je crois pouvoir me faire une idée des pertes subies par l'artillerie à cette bataille par celles que je lui ai vu subir à Saint- Privat. Dans cette dernière bataille, les batteries de l'artillerie de la garde perdirent à peu de chose près un quart des chevaux et un cinquième des hommes présents au moment où la lutte s'engagea, et les trois quarts de ces pertes elles les devaient aux balles du chassepot.
Quand ces batteries furent au feu depuis deux heures jusque vers cinq heures et demie contre Saint-Privat il y avait devant elles, à la distance de 900 à 1000 pas, trois bataillons entièrement déployés en tirailleurs, les hommes
couchés à terre et s'abritant dans les sillons et les limites des champs. A quelques centaines de pas en arrière, il y avait une seconde ligne de force égale ; plus loin en arrière encore une troisième. La première de ces trois lignes entretenait un feu continu sur les batteries.
Dans une de mes précédentes lettres, je vous ai raconté que le général commandant le corps de la garde m'envoya dans ma ligne d'artillerie très étendue six compagnies d'infanterie pour me servir d'escorte de sûreté. Or, vous disais-je, elles ne purent pas engager le combat avec l'infanterie ennetaie, à cause de la faible portée du fusil à aiguille; il fallut les poster par petits détachements dans les intervalles entre les batteries pour empêcher les ennemis de s'y porter par petits groupes isolés.
Quand le feu des tirailleurs ennemis devint par trop désagréable, je désignai, alors que nous commencions déjà h nous rendre maîtres de l'artillerie ennemie, deux batteries qui devaient tirer sur cette ligne de tirailleurs. L'effet produit se fit bien vite sentir, les tirailleurs se couchaient à plat ventre dans les sillons et ne tiraient plus. Mais aussitôt nous vîmes un officier supérieur descendre la montagne, amenant des détachements empruntés à la seconde ligne qu'il fit entrer dans la première. Il fit reprendre le feu, et à cet effet il longea toute la ligne à cheval en haranguant ses hommes. Cela s'est reproduit trois fois; mais, malgré tout, le feu de l'infanterie ennemie n'est pas parvenu à nous faire rétrograder.
Plus tard, les batteries se portèrent en avant à l'attaque au plus fort du feu de l'infanterie, quelques-unes, comme j'ai déjà eu l'occasion de vous le dire, jusqu'à une distance de 300 à 500 pas, o\x pour commencer elles ne purent ouvrir le feu qu'avec la moitié de leurs pièces, parce que les autres avaient été démontées en route; malgré cela, elles se maintinrent à leur place. Il en a été de même pour les autres batailles et pour les batteries des autres corps d'armée allemands.
Lkttres sur l'Artillerik. 8
Que des batteries allemandes se soient laissé « chasser » dans la guerre de 1870 par le feu de Tinfanterie, cela ne s'est vu qu'exceptionnellement. Mais ce qu'on a pu voir, c'est que des batteries en s'approchant trop près de l'ennemi ont été anéanties ou à peu près, comme ce fut le cas pour un certain nombre de batteries du IX® corps d'armée entre Vernéville et Amanvillers, ou pour les batteries postées près de la ferme Saint-Hubert, car elles perdirent à peu près tous leurs chevaux, tous leurs servants, et peu après les troupes amies et ennemies s'en disputèrent la possession. Restées entre nos mains, on leur donna de nouveaux servants ; elles reprirent leur feu, et j'en reviens à mon refrain : elles ne s'étaient point laissé chasser. Les batailles de Noisseville et de Beaune-la-Rolande pourraient sans nul doute me fournir d'autres exemples de ce genre.
C'avait été un singulier adage, celui qui consistait à dire : « On fait rétrograder l'artillerie par des lignes de tirailleurs. » C'était jadis un principe essentiel, une doctrine dans les cours de tactique, aux manœuvres pour les arbitres. C'est pourquoi elle servit de norme à notre armée quand la première fois de nouveau elle eut à livrer des batailles en rase campagne, en 1866. Mais, dans la guerre de 1870, l'artillerie n'en a pas tenu compte; elle ne s'est pas laissé chasser de ses positions; donc elle n'en fut pas chassée.
Je crois vous avoir suffisamment montré que, dans la guerre de 1866, la règle tactique était que l'artillerie rétrogradât, soit qu'elle eût épuisé ses munitions, soit qu'elle eût besoin de se rétablir, soit enfin qu'elle se trouvât exposée au feu de l'infanterie ennemie. Ce n'est qu'exceptionnellement que, étant dans un de ces trois cas-là, elle a tenu bon. En 1870 et en 1871, au contraire, de tenir bon dans sa position c'était la règle, de rétrograder c'était l'exception.
Et ce fait provient de ce que, en 1866, l'artillerie cher-
chait à éviter autant que faire se pouvait de perdre des pièces, tandis qu'en 1870-1871 elle n'avait plus cette préoccupation-là.
Dans la première de ces deux guerres, on considérait comme honteux pour Tartillerie de perdre des pièces; dans la deuxième guerre, on avait établi ce principe que sacrifier des pièces dans telles ou telles circonstances données pouvait être honorable. C'est ainsi que la perte d'une pièce unique dans la bataille de Beaune-la-Rolande constitue un fait glorieux entre tous dans l'histoire de l'artillerie du X* corps d'armée. Il en est de même dés pièces que le IX® corps perdit à Amanvillers. Je pourrais même vous citer les noms de deux généraux d'artillerie, ayant tous deux une situation déjà élevée, qui avaient été rivaux et émules dans la dernière guerre. L'un disait à l'autre : « Il y a une chose où je vous suis supérieur; j'ai perdu des pièces et vous n'en pouvez pas dire autant. »