TOUJOURS A TEMPS
...Je ne mettrai pas davantage votre patience à l'épreuve, et, dans cette lettre-ci, je commencerai à répondre à votre question; en me basant sur les faits historiques que j'ai cités, sur mes souvenirs que je vous ai racontés, je vais examiner les causes de la différence si frappante entre l'effet produit par Fartillerie en 1866 et celui qu'elle produisit en 1870,
Pour ce qui est de l'emploi de l'artillerie en masse, certes nous l'avions adopté bien avant la guerre de 1866. En théorie, c'était un principe reconnu que l'artillerie devait être employée en masse pour préparer la décision là oii l'on avait l'intention de l'amener. Les guerres napoléo-
M6 LETTRES SUR L'ARTIUEBIB
niénnos, au commencemeat de notre siècle, dous avaient en effet montré que l'efTet de ces masses d'artillerie décidait du sort do la bataille.
A Friedland, le général Sénarmont s'était, avec sa grande ligne d'artillerie, approché de l'infanterie russe jusqu'à, une distance de 300 à 400 pas, et il lui avait fait perdre sa fîëre contenance en la couvrant d'une grêle de mitraille. Qui n'aurait pas vu mentionnées dans les livres les grandes batteries françaises d'Austeriitz et de Wagram; qui donc ignorerait qu'à Gross-Gôrschen ce n'est que grâce à sa grande masse d'artillerie que Napoléon parvint à arrêter les progrès incessants de l'ennemi, en attendant qu'il disposât d'assez de forces pour faire pencher la balance absolument en sa faveur.
Ce n'est que quand ses ennemis se décidèrent à imiter son procédé, qu'ils parvinrent à le vaincre. Le vieux Biûcher s'en était bien rendu compte. Quand le duc Eugène de Wurtemberg, au commencement de la guerre de 1813, fit sa connaissance, et qu'en causant il lui dit quelques paroles d'éloge à propos de ses charges de cavalerie des campagnes du Rhin, Blilcber répliqua : « Laissez-moi donc tranquille avec les hussards, ils ne prennent pas avec Bonaparte. Vis-à-vis de cet homme, il y a qu'un grand nombre de canons qui servent à quelque chose. »
Et c'est à quoi l'on se conforma. A la vérité, on ne fut pas toujours heureux dans les premières batailles (Gross- Gârschen), car de la conception k l'exécution il y a d'ordinaire un grand pas à franchir. Il y a à la guerre une quantité d'obstacles impondérables dont on ne se rend pas le maître avec la même rapidité avec laquelle on formule de nouvelles théories. De plus, les nouveautés sont lentes à se frayer un chemin, et dans la bataille de Bautzen, commf dans le combat de Goldberg, nous trouverons des capitaines commandant une batterie qui ne se porteront pas au combat avec toutes leurs pièces, mais qui tiendront à garder d'abord en réserve une fraction de leurs huil
canons. Mais quand à Leipzig Napoléon vit les grandes masses d'artillerie des alliés ouvrir leur feu contre lui, on prétend qu'il s'est écrié : « Ils ont enfin appris quelque chose. »
C'est en se basant sur les expériences faites pendant les campagnes de 1813 à 1815 qu'on organisa et répartit notre artillerie en vue de la mobilisation. L'organisation qui lui fut donnée alors, elle l'a gardée jusqu'en 1866, sauf de légères modifications qui lui furent imposées par celles qu'on introduisait dans l'ensemble de l'armée, quand, par exemple, on pratiqua, d'une manière passagère, la formation de quatre petites divisions d'infanterie par corps d'armée.
L'organisation de l'artillerie en vue de la mobilisation devait frayer les voies à l'emploi de l'artillerie par grandes masses, car elle attribuait seulement un peu plus de la moitié de l'artillerie du corps d'armée aux divisions d'infanterie, et avec ce qui restait, c'est-à-dire avec une moitié presque complète, on formait l'artillerie de réserve. A la vérité, quelques corps d'armée distrayaient une partie de cette artillerie de réserve pour l'adjoindre à la cavalerie de réserve.
Mais, comme cette cavalerie de réserve avait également pour destination d'entrer en scène au moment décisif, on croyait pouvoir compter sur l'apparition de son artillerie quand on croirait le moment venu de préparer la décision. Cette masse d'artillerie tenue en réserve et disponible se voyait à ce moment-là encore augmentée par les batteries que l'organisation attribuait à la réserve d'infanterie (par exemple deux batteries qui en 1866 étaient attribuées au Y® corps), et de cette façon la masse d'artillerie tenue en réserve se montait à plus de la moitié de l'ensemble des pièces.
Si avec cette masse on apparaissait sur le point oii Ton avait l'intention d'amener la décision, on comptait qu'on pourrait se réunir avec les batteries que l'organisation
attribuait à Tinfanterie et qui à ce moment-là seraient déjà engagées, on espérait pouvoir faire agir sur le point décisif plus des trois quarts du nombre total des pièces dont on disposait.
En Autriche, on alla plus loin encore, et, outre la réserve d'artillerie des corps d'armée, on se mit à former une réserve d'artillerie de l'armée qui comptait à l'armée du Nord, en 1866, quatre divisions de quatre batteries, la batterie de huit pièces (ce qui donne 126 pièces), et qui était destinée à préparer la décision dans la grande bataille principale. Toutes ces dispositions étaient on ne peut plus rationnelles en tant qu'elles se basaient sur les expériences faites pendant les guerres de 1813 à 1815.
Mais je vous prierais de ne pas perdre de vue que toutes ces grandes réserves d'artillerie n'étaient destinées à être mises en action qu'à l'instant où Ton croyait que le moment décisif était venu, autrement dit au moment où l'on avait reconnu le point décisif et où l'on se décidait soit à l'enlever, soit à empêcher l'ennemi de l'enlever. Dès lors, les réserves devaient être tenues inactives, en arrière, jusqu'à ce qu'on eût résolu en quel point la décision devait être amenée.
Napoléon P', le grand maître de la tactique et de la stratégie, ne s'y est jamais pris autrement; il n'a pas comtnencé par dépenser ses grandes masses d'artillerie; il les a. gardées comme un atout dans son jeu et ne les a employées qu'au moment où il avait l'intention de frapper le coup décisif. Pour quel motif agissait-il ainsi? Il ne voulait pas se dessaisir de son artillerie avant que la marché et le développement de la bataille aient clairement - montré quel était le point où il lui faudrait, l'employdr^
Mais le motif pour lequel on retenait en arrière la màlsse principale de l'artillerie n'existe plus depuis l'introduction des armes rayées. L'artillerie des guerres napoléoniennes, qui, passé 1000 pas, n'avait plus beaucoup de coups
heureux et qui, pour exercer, une action nettement décisive, se voyait contrainte de s'approcher de Tennemi à la distance de 300 à 400 pas (comme fit par exemple Sénarmont à Friedland), cette artillerie, on s'en dessaisissait certes dès qu'on l'engageait, et l'on ne pouvait plus compter l'employer sur un autre point dans la même bataille.
Mais une artillerie qui à la distance de 1900 mètres (actuellement même à la distance de 3 800 mètres) produit un effet énergique, qui n'a donc pas besoin d'engager le combat d'artillerie en se plaçant à une distance moins grande, de celle-là le général commandant sur les lieux ne s'en dessaisit point, elle est absolument à sa disposition quand elle a ouvert son feu. Il lui sera parfaitement loisible encore d'assigner à cette artillerie une autre position, et elle-même sera en état de donner suite à cet ordre tant que le combat n'aura pas le caractère d'une action décisive. En conséquence, le général commandant le corps d'armée ou l'armée n'aura plus besoin de tenir en réserve et inactive la fraction de l'artillerie à l'aide de laquelle il veut amener la décision, et cela jusqu'à ce que le moment en soit venu.
Un autre résultat obtenu par l'élévation de la portée grâce à l'introduction des pièces rayées, c'est que rarement il sera nécessaire que l'artillerie change de position afin de canonher le point où l'on veut amener la décision, mais que très souvent il suffira d'ordonner un changement dans la direction du tir. Figurez-vous que le front de bataille d'un corps d'armée ait l'étendue fort considérable de 5700 mètres. Une pièce qui est capable de fournir un tir efficace à une distanoe de 3 800 mètres est à même, si on l'établit au centre, d'atteindre n'importe quel point de ce front, en admettant, ce qui ne sera que rarement le cas, que le terrain en avant du front aolt dénudé et n'offre pas de couverts à l'ennemi.
Une pièce, au contraire, qui n'aura plu&çie de très rares coups heureux au delà de 1000 pas et qui, pou^ produire
un effet énergique, devra s'approcher de rennemi à la distance si courte de 500 mètres, cette pièce-là ne commandera efficacement que 4000 pas du front de bataille, donc la septième partie de ce que commandera l'autre. On nepourra pas compter que cette pièce contribuera à préparer la décision si cette dernière doit être amenée à une distance plus grande que 1000 pas.
Tant que nous étions armés de pièces à âme lisse, il y avait donc nécessité absolue de tenir en réserve et inactive une masse considérable d'artillerie. A mesure que la portée des pièces augmente, cette nécessité décroît, et, quand nous arrivons aux portées des pièces rayées, nous la voyons tomber à zéro.
Mais, du moment qu'il n'y a plus aucune nécessité à tenir de l'artillerie en réserve et inactive, le besoin contraire se fera sentir de faire agir autant d'artillerie que possible et cela dès le début de l'engagement.
Dès lors, figurez-vous deux artilleries de force égale, tirant aussi bien l'une que l'autre et placées face à face; l'une apparaîtra au complet, l'autre successivement. Forcément cette dernière se verra anéantie fraction par fraction avant d'avoir pu ouvrir le feu. Cela est si clair, si évident, que vous allez me demander pourquoi notre org-anisation de l'arme et les principes tactiques suivis dans remploi de l'artillerie n'ont pas subi les modifications nécessaires dès le moment où furent introduites les pièces rayées. •
Mais je me vois obligé de vous répondre par ce proverbe qui dit : « Les conseillers municipaux en quittant l'hôtel de ville s'en reviennent toujours plus sages que quand ils y sont allés. » Les pièces rayées nouvellement inventées avaient des adversaires très énergiques parmi les plus anciens et les plus écoutés des généraux de l'arme. On les tenait pour trop compliquées, trop artificielles, et c'était là le jugement porté par des hommes dont l'expérience militaire remontait aux guerres de 1813 à 1845. L'un
d'eux se plaisait à répéter : « Nous avons besoin de généraux rayés (bien stylés), mais non pas de pièces rayées. » Il avait tellement en haine le nouvel armement que sur son lit de mort il demanda qu'à son enterrement les coups de canon d'usage fussent tirés par des pièces à âme lisse et non pas par des canons rayés.
Notre expérience, notre connaissance de la grande guerre datait des luttes soutenues de 4813 à 1815, car il n'est guère possible de compter comme étant de la grande guerre nos campagnes de 1848 et de 1849. Quoi d'étonnant qu'on tînt grand compte des doutes et des hésitations des héros que cette grande époque nous avait légués, et que les généraux de l'arme hésitassent à tirer de l'invention toutes les conséquences qu'elle comportait avant qu'elle ait été mise à l'épreuve, c'est-à-dire qu'elle se soit montrée bonne et efficace dans toute la durée d'une grande guerre de campagne.
Or la guerre de 1864 n'avait pas permis d'expérimenter sous le rapport de la tactique de l'artillerie de campagne dans la grande guerre, vu qu'on n'y a livré que des combats d'ordre secondaire par rapport aux troupes et en particulier à l'artillerie qu'on y employa, et un siège seul avait permis de faire des expériences sur une échelle considérable.
En Autriche, les circonstances n'avaient pas été absolument les mêmes. La guerre de 1859 et en particulier la bataille de Solférino avait fait sentir de la manière la plus palpable à l'armée autrichienne quelle est l'influence prédominante qu'exerce une masse de pièces rayées qui. ouvrent leur feu en temps opportun. La même journée qui, par l'attaque à la baïonnette de Benedek, attaque victorieuse et glorieuse qui sauva toute l'armée, fit naître dans l'armée autrichienne Tidée prédominante que la baïonnette était l'unique correctif aux armes de précision de l'infanterie, cette même journée fit naître dans la même armée la tendance à introduire des armes de précision dans l'artillerie et à l'emplover en masse plus tôt que par le passé.
I!2 LETTRB3 SDR l'AHTILLBRIË
Dès 1864, les troupes autrichiennes, dans le Schleswig- Hplstein, n'avaient que des pièces rayées, quand en 1859 il n'en existait pas une seule chez eux, et dans le petit engagement de Veile ils ne furent pas longs à faire avancer des batteries de la réserve d'artillerie du corps d'armée, et, quand ces batteries eurent préludé au combat, alors seulement ils exécutèrent leurs charges héroïques à la baïonnette.
Il .était tout naturel dès lors qu'en 1866 l'armée autrichienne se servît de ses réserves d'artillerie de corps d'armée bien moins comme de réserves proprement dites que de grands corps de bataille qu'on a hâte de jeter dans le plateau de la balance, d'ordinaire très peu de temps après qu'on a eng'agé la lutte, souvent aussi au moment même où on l'engage.
Cela leur était plus facile dans les batailles et les combats défensifs de Skalitz, Gitschin, Soor et Kôniggràtz, qu'à l'assaillant, qui avant de pouvoir le faire avait à déployer péniblement ses longues colonnes au sortir des déiîlés de montagnes; mais, m^gré cela, les combats liés d'une rencontre fortuite, à- Nachod et à Trautenau, prouvent qu'à cç momeat-Ià le principe d'engager de très boniie heure l'artillerie de réserve était plus en vigueur dans l'armée autrichienne que dans celle des Prussiens. Ils ne retenaient en arrière comme réserve proprement dite que la réserve d'artillerie de l'armée, laquelle dès lors n'a pas pu obtenir les mêmes résultats que leurs réserves de corps.
La bataille de Kôniggrâtz cùt-elle bien dégénéré en déroute aussi complète si la réserve d'artillerie de l'armée autrichienne se fût partagée en deux fractions, dont l'une, combinée avec les réserves d'artillerie des corps, eût empêché notre I" armée et notre armée de l'Elbe de passer la Bistritz, tandis que l'autre eût défendu avec opiniâtreté les hauteurs d'Horenowes contre la 11° armée qui s'avançait? Je ne le crois pas.
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Vous me direz peut-être que nous pouvions tirer de la guerre de 1859 les mêmes leçons et les mêmes règles de conduite que les Autrichiens, vu que nous avions de nos officiers qui assistaient en spectateurs à la campagne. Mais chaque armée reste en général fidèle à son mode spécial de développement, et nous ne pouvons que nous estimer heureux de ce que les hommes placés à la tête de notre armée niaient pas tiré des résultats obtenus pendant la campagne de 1859 les mêmes 'conséquences .que l'état-major autrichien, qu'on n'ait pas adopté chez nous la tactique de la charge à la baïonnette, mais qu'on ait basé la tactique de l'infanterie sur le tir exact et le maniement méticuleux du fusil se chargeant par la culasse, tactique •qui nous valut principalement, comme chacun se plait à le reconnaître, les lauriers de 1866.
En outre, vous ne pourrez pas ne pas faire entrer en ligne de compte ce point qu'en 1866 l'artillerie prussienne n'était pas encore intégralement armée de pièces rayées. Six seizièmes des batteries en avaient encore à âme lisse ; il n'y avait que dix batteries sur seize qui en eussent de rayées. Et de celles-ci deux seizièmes, c'est-à-dire deux batteries par corps d'armée, avaient été, aji moment même de la mobilisation^ pourvues en toute hâte de pièces rayées, quoique les honmies n'eussent appris à se servir que des pièces à âme lisse. Pour la moitié presque de Farmement, les principes anciens et éprouvés datant des guerres de Libération étaient encore pleinement en vigueur, et il n'y avait pas de raison pour qu'on se mît à élaborer en vue de l'autre moitié de nouvelles dispositions, de nouvelles règles d'emploi que toute l'armée eût accueillies avec méfiance, parce que ces nouvelles règles n'eussent encore pu être éprouvées nulle part, qu'elles n'eussent pas, en quelque sorte, acquis le droit de cité, et qu'on n'eût pas pu démontrer qu'elles étaient nécessaires en les expérimentant dans une guerre faite par l'armée à laquelle elles étaient destinées.
Dans rartillerie prussienne de 1866, nous ne trouverons qu'une seule disposition qui, n'ayant pas été prise auparavant, a Tair d'être copiée sur l'organisation autrichienne. C'est la formation d'une grande artillerie de réserve de l'armée, instituée auprès de la P® armée, et conforme à la réserve d'artillerie de l'armée des Autrichiens.
Elle comprenait quatre Abtheilungen^ chacune de quatre batteries; elle était donc forte de 96 pièces, dont la moitié était rayée, l'autre moitié à âme lisse (les batteries à cheval).
Mais justement d'avoir sous la main une telle réserve cela contribua du côté des Prussiens aussi peu que du côté des Autrichiens à faire agir dès le début la grande masse d'artillerie. Quiconque a une fois eu l'occasion de voir de près comment on dirige les grandes masses de troupes comprendra d'emblée qu'une masse d'artillerie aussi considérable, du moment qu'elle se trouve sous un seul commandement, d'ordinaire aussi marchera sur une seule route et ne pourra par conséquent pas être amenée à temps dans la ligne de bataille la plus avancée. D'ailleurs, à ce moment-là on ne le voulait pas, on voulait, au contraire, la ménager, la considérer comme une réserve proprement dite.
« Marcher sur différentes lignes, combattre réunis, » c'est là la formule magique qui dévoile le grand art de conduire les troupes, mais ce grand art vous ne le posséderez pas en possédant la formule, ce n'est ni la science, ni la théorie qui le feront vôtre; il faut que vous appreniez à le pratiquer après avoir appris à le reconnaître théoriquement.
Pour l'instant, il nous suffit de savoir qu'on ne voulait pas se servir dès le début des grandes masses d'artillerie combinées. Et c'est ainsi qu'on fut amené à les faire marcher à la queue. De l'artillerie de réserve dépendaient en outre les grandes masses des colonnes de munitions. Elles en couvraient les routes à des distances de plusieurs milles allemands, et la pièce la plus avancée ne marchait
qu'à la suite du dernier homme valide des deux autres armes.
C'est ainsi qu'il pouvait arriver qu'un corps d'armée, même s'il marchait isolément, lorsque pendant cette marche il rencontrait inopinément l'ennemi, avait sa masse d'artillerie distante du champ de bataille de plus d'une journée de marche, et que cette artillerie n'y pouvait arriver que vers la fin de la journée, et cela au prix des plus grands efforts.
Mais quand toute l'armée marchait réunie, qu'il se produisait une rencontre fortuite et qu'un combat en résultait, l'artillerie de réserve n'y pouvait paraître à temps. C'est ainsi qu'elle fit défaut à Mûnchengrâtz et à Gitschin ; à Nachod, à Trautenau et à Soor, elle ne put arriver sur les lieux que très tard, même après la tombée de la nuit.
Les officiers d'état-major, lorsqu'ils apercevaient les longues colonnes de pièces et les colonnes du train d'artillerie avec lesquelles l'artillerie de réserve couvrait les routes à la distance de plusieurs milles allemands, se voyaient tout naturellement envahis par la crainte que toute cette masse qui semblait se mouvoir péniblement et gauchement pourrait bien, dans un terrain difficile à franchir, rendre les défilés impraticables, c'est-à-dire causer des difficultés fort sérieuses.
C'est pourquoi, quand nous franchîmes les monts de Silésie, nousfne permîmes pas même, du moins à une partie de notre artillerie de réserve, de marcher immédiatement derrière les autres troupes; nous la fîmes suivre à une ou deux journées de marche, si bien que, le corps d'armée venant, à la fin d'une journée de marche, à rencontrer l'ennemi, son artillerie de réserve se fût vue obligée de parcourir en une fois trois journées de marche pour être à même de prendre part à l'action ; or, c'est là un effort qui est au-dessus des forces des attelages.
Les premières rencontres partielles avec l'ennemi dans
les combats de Nachod, de Traulenau, de Munchengratz, de Skalitz, de Soor et de Gitschîn eurent lieu presque en même temps et démontrèrent clairement aux chefs de nos troupes quel effet produisait la supériorité numérique que Tartillerie autrichienne jetait dans la balance dès le début des engagements. Aussi fut-il donné différents ordres qui tous tendaient à faire en sorte qu'on pût employer Tartilleric en masse moins tardivement.
Mais de tels ordres qui sont donnés soudainement et qui se trouvent être en contradiction avec l'ensemble de Tinstruction que la troupe a reçue en temps de paix, qui sont, de plus, en contradiction avec l'organisation de Tarme et les principes d'après lesquels on l'avait dirigée jusqu'alors, de tels ordres devaient voir leur exécution entravée par les froissements et les rivalités avec lesquels on a constamment à lutter en temps de guerre.
Quoi d'étonnant que le fait se soit présenté — on le dit du moins — d'un général ou d'un colonel d'artillerie qui, voulant faire traverser un défilé au trot à ses pièces, s'en est vu empêché par un général de division d'infanterie ! 11 ne voulait pas lui céder le pas, la division d'infanterie, disait-il conformément aux dispositions de l'ordre de marche, passait avant. Tout naturellement, cette fois encore l'artillerie arriva trop tard sur le champ de bataille.
Ailleurs, un général d'artillerie et un général de cavalerie (car la cavalerie était logée à la même enseigne) se disputaient le pas, se barraient réciproquement le chemin, si bien qu'en cette occurrence les deux armes entrèrent en scène trop tard.
Grâce à ces ordres dont nous venons de parler, et qui étaient partis de haut, il y a eu certes quelques Abthei^ lungen d'artillerie de réserve qui ont pu être engagées d'assez bonne heure à Kôniggràtz ; la grande artillerie de réserve de la F® armée a vu ses deux Abtheilungen de pièces rayées ouvrir leur feu peu de temps après que la Bistritz eut été franchie, et, à l'armée de l'Elbe également.
il y en eut une qui fut engagée d'assez bonne heure.
Pour ce qui est de Tartillerie de la garde, je réussis, il est vrai en exigeant de la part des chevaux une telle dépense de forces que nous vîmes des bêtes s'affaisser mortes sous leurs harnais, je réussis, dis-je, à amener au feu Tartillerie de réserve peu après le moment où les batteries d'avant-garde eurent ouvert le leur. Daignez mesurer sur la carte l'espace qui s'étend entre le bivouac de Rettendorf par Kôniginhof et Chotieborek jusqu'au delà de Jericek, au sud de cette localité; considérez que le terrain est très montagneux et qu'il me fallut la plupart du temps avancer au trot à travers champs, par les blés très hauts, à côté de l'infanterie qui tenait la route, et vous • pourrez vous faire une idée des efforts qu'il nous fallut faire pour donner suite le plus vite possible à l'ordre qui exigeait que l'artillerie fût en première ligne, alors que, réglementairement, je marchais à la queue.
Mais les réserves des autres corps ont dû rencontrer des obstacles plus grands encore que ceux avec lesquels il me fallut lutter. Celle du VI° corps d'armée ne put prendre part au combat que fort tard dans l'après-dînée, à Sweti; l'artillerie de réserve du I" corps d'armée et les huit batteries à cheval de la grande artillerie de réserve de la P® armée, de même que les deux batteries de la division de cavalerie de la II* armée n'ont pas tiré, que je sache, un seul coup de canon à la bataille de Kôniggrâtz.
Car il ne suffit pas de vouloir que les masses d'artillerie soient employées en temps opportun, il faut encore qu'on ait étudié et pratiqué la méthode qui vous met à même de les amener à temps sur les lieux.
Il n'est pas possible, d'ailleurs, de passer sous silence une circonstance qui, durant la guerre de 1866, a empêché fréquemment notre artillerie d'ouvrir son feu à temps et de le continuer pendant le temps voulu. Cette circonstance, c'est que notre brave infanterie allait de l'avant partout et toujours, c'est qu'elle avait conscience de la supériorité de
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son fusil se chargeant par la culasse et de son habileté au tir, qu'elle ne reculait devant rien, qu'elle se jetait sur tout ennemi, quelque fort qu'il i^t, k quelque arme qu'il appartÎQt, que par conséquent elle masquait l'effet de son artillerie et n'attendait guère qu'on eût le temps d'amener l'artillerie de réserve.
Le succès est venu justifier la manière dont notre infanterie se comportait, manière qui força l'admiration des vétérans mêmes de nos guerres de Libération. On disait à l'un d'eux que les hommes de 1813 avaient été les maîtres et les modèles de ceux de 1866. « En l'an 13, répondit^il, nous n'y avons pas été de main morte non plus, mais nous n'y allions pas aussi carrément que vous. » Le succès, dis-je, justifia la manière de procéder de l'infanterie, mais>il ne la justifia que par rapport à un ennemi armé d'un fusil se chargeant par la bouche. Contre un fusil se chargeant par la culasse, comme le chassepot de 1870, cette manière de procéder eut ameoé des pertes par trop énormes.
Il est avéré, de plus, qu'il se trouvait parmi les généraux d'infanterie des hommes qui pensaient n'avoir pas besoin du tout de l'artillerie; ils voulaient à eux seuls venir à bout de l'ennemi. Cette façon de voir datait encore de la tendance que l'on eut, vers le milieu de notre siècle, de faire toutes sortes d'inventions (telles que les amusettes) destinées à l'infanterie afin de la mettre k même de remplacer l'artillerie, qui coûtait trop d'argent. Rien de plus drôle que de voir les artilleurs se fâcher et crier contre l'infanterie qu'elle se hâtait trop de décider les combats, qu'elle voulait accaparer toute la gloire.
La guerre de 1866 a duré trop peu de temps pour qu'on fût en état de tirer pendant la campagne même profit des expériences qu'on y faisait et d'en faire l'application pratique. En effet, k l'exception de l'engagement final de Bluraenau, tous les combats de la grande guerre de Bohème ont été livrés dans l'espace de temps bien court de sept fi huit jours.
Mais le zèle fut d'autant plus grand avec lequel on se tnit, dans la période de paix qui suivit, à remédier à tous les défauts qu'on avait constatés dans Tannée au cours de la guerre. — Les hommes qui avaient la direction suprême de Tannée donnèrent l'exemple : leur renoncement fut admirable. Au lieu de se complaire dans ses victoires, de s'en déclarer satisfait, de s'entr'encenser, de s'entre-couronner avec les lauriers qu'on venait de conquérir, on se mit à la besogne; tous les défauts qu'on avait constatés, on en rechercha les causes et Ton prit les mesures voulues pour qu'il y fût remédié en cas d'une nouvelle guerre.
On eut à s'occuper de l'artillerie par rapport à son emploi par le généralissime et les chefs d'armée et de corps d'armée. Pendant la guerre, on avait reconnu la justesse de cette idée que, l'artillerie une fois engagée, le généralissime ne s'en dessaisit plus depuis qu'elle est armée de pièces rayées, depuis que, grâce aux rajnures, sa portée est bien plus étendue, mais qu'elle reste bel et bien à sa disposition. On avait reconnu la justesse de cette seconde idée que l'artillerie, ayant acquis une sphère d'action plus étendue, pourrait étendre son action, sans changer de position, sur un point bien plus éloigné où il s'agirait d'amener la décision.
Conformément à ces idées, on établit ce principe qu'il n'était plus nécessaire de retenir en arrière une réserve d'artillerie, qu'il fallait au contraire porter en avant et engager le plus tôt que faire se pourrait autant d'artillerie que possible. Cette idée, ce principe, on les rendit en quelque sorte palpables par un changement de nom. On supprima la dénomination d'artillerie de réserve pour la remplacer par celle d' « artillerie de corps d'armée ».
Bien des philosophes diront que le nom ne fait rien à la chose. Mais, vous, mon cher ami, vous penserez sans nul doute, comme moi, que l'armée n'est pas une assemblée de philosophes. Ken au contraire, ce sont des hommes, des êtres participant à la nature humaine et qui s'écarte-
Lbttres sur l'Artillerib. 9
ront'toujours davantage de rabstraction à mesure que la guerre deviendra plus sérieuse. Des noms, des uniformes aux couleurs voyantes, des décorations, un estomac affamé, ce sont là des choses que le philosophe regarde avec un suprême dédain, mais qui n'en ont pas moins, dans la guerre, une influence décisive. El c'est ainsi que cette modification de nom fut un acte qui eut la portée la plus grande. Par le fait même que Tartillerie de réserve reçut la dénomination d' « artillerie de corps d'armée », tout général conunandant un corps, tout officier d'état-major savait, par là même, qu'elle n'était plus à tenir en réserve, n\ais qu'elle comptait parmi les corps de bataille principaux.
En même temps qu'on modifiait le nom, on chang-ea aussi la place qu'on assignait à cette artillerie de corps et, avec elle, à l'artillerie divisionnaire tout entière dans l'ordre de marche. L'artillerie avait sa place bien plus en avant que dans les guerres précédentes, et dès lors on la mettait à même d'apparaître sûr le champ de bataille bien plus tôt qu'elle ne l'avait pu jusqu'alors.
C'est ainsi que, dans la guerre de 1870, nous trouverons presque partout dans l'armée allemande que la batterie d'avant-garde marché derrière le bataillon le plus avancé et que VAbtheilung d'artillerie d'une division marche der^ rîère le régiment le plus avancé dé cette division. Et quant à l'artillerie de corps d'armée, nous la verrons marcher, quand le corps d'armée ne disposera que d'une seule route, derrière la première brigade, tout au plus derrière la preniière division.
Mais, toutes les fois que la chose était quelque peu faisable^ on cherchait à employer pour les corps d'armée plusieurs routes parallèles. Quand on disposait de deux routes, l'artillerie de corps marchait, d'ordinaire, derrière la brigade la plus avancée de l'une des divisions ; mais quand on était à même de disposer de trois chemins, l'artillerie de corps, la plupart du temps, marchait au centré, très près de la tète.
En règle générale donc (règle à^ lâ({aellè naturellement
il fallait quelquefois faire exception), sur les quinze batteries que comptait le corps d'armée, onze (à savoir les quatre d'une des deux divisions et les sept de l'artillerie de corps) marchaient presque à la tète, accompagnées seulement de six à neuf bataillons sur 2S à 29 que comptait le corps. Cet ordre de marche indique clairement quel sera le mode de combat imposé : deux tiers de l'artillerie avaient à ouvrir le feu quand un quart, tout au plus un tiers de l'infanterie pouvait être arrivé sur les lieux. Cette proportion : deux tiers d'artillerie, un quart ou un tiers d'infanterie, montre bien nettement l'intention où l'on était d'engager dès le début le plus d'artillerie qu'on pourrait, et de ne faire marcher devant en fait d'infanterie que tout juste ce qu'il fallait pour protéger l'artillerie pendant la marche et la couvrir dans la première position d'où l'on se mettrait à canonner l'ennemi en attendant qu'on pût prendre une résolution définitive par rapport au point d'attaque décisif.
La différence entre l'effectif qu'avaient les deux armes au moment où, les premières, elles engageaient la lutte^ cette différence devenait plus grande encore du moment que l'artillerie prenait une. allure rapide pour courir, à ses positions, tandis que l'infanterie ne pouvait jamais suivre qu'au pas. Aussi arrivait-il fréquemment qu'un tout petit nombre de bataillons avait atteint la ligne de bataille alors que l'ar'tillerie avait d'ores et déjà ouvert son feu, et qu'au début l'une des ailes seulement de la position d'artillerie, longue de 1900 à 3 800 mètres, était couverte par l'infanterie quand l'autre aile se trouvait être èk une trop grande distance de la ligne de marche, et qu'alors il fallait que la cavalerie se chargeât. de couvrir cette seconde aile (c'est ce qui eut lieu, par exemple, pour la ligne d^aortillerie des V* •et XL® corps d'armée à Sedan).
Il est arrivé en outre que de grandes lignes d'artillerie se portassent en avant de leurs corps d'armée tout entiers^ non quelquefois sans s'expoçerau danger d'une catastrophe inànineute (IX'' corps à^Saint-Privat).
Quoique la place assignée à l'artillerie dans l'ordre de marche eût été portée bien plus en avant, elle n'eût quand même pas été en état d'apparaître en masse sur les liens avec la rapidité avec laquelle d'ordinaire elle apparaissait au cours de la guerre de 1870 si elle n'avait pas fait, durant la période de paix, tous les efforts possibles pour arriver à ce résultat. L'instruction telle qu'on la lui donnait précédemment eût été incapable de la mettre à même de faire les marches forcées très étendues qu'elle fournit. C'est que les principes d'après lesquels l'instruction telle qu'on la donnait anciennement se basaient sur les expériences faites dans les guerres de 1813 à 1815, et cela jusqu'en 1866. Les expériences faites dans la guerre de 1866 étaient venues modifier ces principes et ce mode d'instruction.
Au temps des pièces et des fusils à âme lisse, on pouvait se poster sans s'exposer le moins du monde à 1 900 mètres des pièces ennemies. A cette distance, les lignes d'artillerie pouvaient tranquillement se déployer, et, quand l'ordre leur arrivait d'avoir à ouvrir le feu, elles n'avaient plus qu'à se porter en avant sur une longueur totale de 1500 pas pour occuper leur position définitive à la distance de iOOO pas de l'ennemi, distance la plus favorable à leur tir.
Dès lors, on ne demandait que fort peu de chose à l'artillerie par rapport à la facilité avec laquelle elle exécutait ses mouvements. L'artillerie dite artillerie à pied n'avait qu'à parcourir au trot quelques centaines de pas. Il y avait même parmi les artilleurs des adeptes inébranlables de la vieille école qui avaient déclaré que c'était la mort de toute artillerie sérieuse que l'on donnât des chevaux aux sous-ofiiciers de l'artillerie à pied et qu'on ne continuât pas à les îiùrG marcher comme par le passé, graves et raides, le sac au dos, devant les chevaux de volée de leurs pièces.
On demandait, à la vérité, que l'artillerie à cheval fûl
avait parcouru à une allure rapide un total de 1500 pas, •et au grand galop les 500 derniers pas, on croyait qu'elle avait donné tout ce dont elle était capable, qu'elle avait fait la dépense de forces qu'il était nécessaire et possible qu'elle fit.
Tout cela fut considérablement modifié par l'introduction des pièces rayées et par suite des expériences que nous avions faites en 1866; on dut, dès lors, exiger bien plus de l'artillerie par rapport à la facilité avec laquelle -elle devait exécuter ses mouvements. La nécessité d'employer l'artillerie en grandes masses dès le début de l'en- . gagement entraînait cette autre nécessité qu'elle fût capable de parcourir à une allure rapide, non plus des distances de 500, tout au plus de 1500 pas, mais bien des distances qui se chiffraient par milles allemands et même par journées de nmrche.
Pour pouvoir arriver à temps à ouvrir mon feu, je dus depuis Rettendorf, par Kôniginhof, Chotieborek jusqu'au sud de Jericek parcourir 22 kilomètres et demi au trot dans un pays montagneux. Et cette vitesse-là, il était permis de le supposer, ne serait pas toujours suffisante à l'avenir. En effet, lors même qu'on eût assigné dans l'ordre de marche à l'artillerie une place plus Rapprochée de la tête, l'artillerie de corps, du moment qu'elle marchait à la queue de la division la plus avancée du corps d'armée, n'en ^tait pas moins éloignée de plus de 7 500 mètres de la pointe d'avant-garde. Quand donc celle-ci rencontrait l'ennemi, et que le commandant du corps prenait la résolution de faire jouer sa ligne d'artillerie, il fallait que Fartillerie de corps <3Ût été très bien entraînée à fournir une longue course au trot si l'on devait pouvoir compter avec certitude de la voir apparaître sur les lieux dans l'espace d'une heure (laps de temps comprenant la remise de l'ordre et le mouvement en avant de l'artillerie).
Or, tant qu'on ne' marchait pas (c'est-à-dire tant qu'on était au bivouac), il n'était pas possible de rapprocher les
masses d'artillerie davantage de Fennemi que cela s'était fait jusqu'alors, car au bivouac, et particulièrement durant la nuit, Tartillerie n'est pas capable de se défendre ; il faut qu'on la laisse postée en arrière. Donc des marches rapide» dans le genre de celle de Rettendorf à Jericek devaient être considérées comme étant de règle à Tavenir, et, en 1870, elles ont dû être fournies bien des fois (artillerie de corps des IIP et IX"* corps d'armée à VionviUe, artillerie de corps de la garde à Sedan, etc.).
Mais il fallait pouvoir exiger plus encore sous le rapport , de la rapidité lorsqu'il s'agissait de porter vivement des masses d'artillerie de l'une des ailes du théâtre des opérations à l'autre ou d'envoyer en toute hâte de l'artillerie à des troupes détachées au loin. C'est ainsi que la 1** batterie à cheval de la garde fit 51 kilomètres et demi, le 13 août, de Bermering par Oron à Dieulouard, où, dans la soirée même, elle prit encore part au combat, et que la 3® batterie à cheval de la garde marcha en un jour de Saint-Mihiel à Saint-Privat, oii elle prit part à la bataille. Il fallait pouvoir exiger plus de vitesse encore pour l'artillerie des corps tenus en réserve qu'on voudrait vivement faire avancer dans la ligne de bataille la plus. avancée en vue de former de grandes masses d'artillerie (artillerie de corps du IIP corps d'armée à Vernéville).
Par contre, on avait vu que, depuis l'introduction des pièces rayées, il était moins nécessaire que Fartillerie parcourût de petites distances à fond de train. Car, à la grande distance à laquelle il est possible actuellement d'ouvrir le feu, l'ennemi très souvent n'apercevra nos pièces que quand elles commenceront à tirer; la plupart du temps, il ne les apercevra qu'au moment où elles enlèveront Tavant-train. lorsqu'elles apparaîtront au sommet de la hauteur où elles se mettront en position.
Précédemment, il s'agissait de gagner quelques secondes afin de pouvoir vivement tirer les* premiers coups de canon; actuellement, il ne s'agit plus de cela; au contraire,
on procède, pour tirer ces premiers coups, avec une certaine lenteur, afin de viser" avec calme et ponctuellement et afin de bien observer Teffet des premiers projectiles. Par contre, il s'agit de gagner des heures, d'être en avance de tout ce temps-là sur l'ennemi ^
L'artillerie prussienne en avait parlaitement conscience, aussi se mit-elle, après la guerre en 1S66, à exercei: ses batteries plutôt à parcourir de longues distances de plusieurs milles allemands à la même allure relativement rapide qu'à franchir de- petites distances au galop le mieux réussi ou bien à fond de train. Elle préféra obtenir des chevaux d'haleine capables de fournir des marches forcées plutôt que des bêtes avpc lesquelles on put exécuter de jolies manœuvres.
Quand l'inspecteur général de l'arme passait l'inspection, les régiments d'artillerie étaient tenus d'attendre ses ordres dans des bivouacs distants du polygone d'au moins S 500, quelquefois même 8 000 mètres. Apres avoir fait donner le signal d'alarme, il leur faisait franchir cette distance jusqu'à la position en une marche forcée à allure rapide. C'est ainsi que systématiquement, en temps de paix, l'artillerie était exercée à se concentrer vivement en grandes masses après avoir eu à franchir de longues distances.
Mais il y a un autre facteur qu'il ne faut pas oublier de mentionner parmi ceux qui favorisèrent à un très haut
1. Pour arriver à prendre part à la bataille de Sedan, Tartillerie de corps de la garde parcourut les 15 kilomètres qui séparent Garignan de Villers-Cernay en un seul temps de trot, après quoi je fis mettre piec( à terre, et, pendant que je disais ma reconnaissance, les chevaux purent souffler, car ils étaient épuisés. Après un repos de 5 à 10 minutes, les batteries, en partant du fond du ravin, escaladèrent la hauteur escarpée. Mais ce ne fut pas un temps de galop élégant, ce fut une marche pénible; les canonniers, les hommes du régiment des fusiliers de la garde et des hussards qui avaient mis pied à terre durent aider à traîner les pièces et pousser aux roues. Notre longue marche au trot avait permis d'amener la masse d'artillerie sur les lieux avec une avance de plusieurs heures ; aussi put-elle trouver les quelques minutes qu'il fallait pour chercher la meilleure position possible et pour l'occuper sans précipitation.
degré la concentration de grandes masses d'artillerie au début de chacun des engagements que nous eûmes à livrer. Je mentionnai dans une de mes précédentes lettres le sentiment de malaise qui s'était emparé des chefs de l'artillerie après la guerre de 1866 et qui provenait de ce qu'ils avaient conscience de n'avoir pas compté assez de coups heureux. Or ils entrèrent en campagne, en 1870, avec la conscience d'obtenir des résultats plus brillants; chacun d'eux dès lors brûlait du désir d'en fournir la preuve, et l'envie qui en résultait chez eux de se mesurer avec l'ennemi, d'avoir à l'attaquer, cette envie était par cela même plus grande encore qu'elle n'est d'ordinaire dans le cœur de tous les officiers prussiens pris dans leur ensemble.
C'est par suite de cela que non seulement ils étaient toujours prêts et disposés à exécuter tous les ordres, mais que, les devinant, ils prenaient sur eux de les exécuter avant même qu'ils leur eussent été transmis. On était même fort souvent quelque peu en droit de craindre que dans leur zèle ils n'allassent trop loin sous ce rapport. Permettez que je vous cite quelques-uns des faits dont j'ai été témoin personnellement.
Quand, dans la bataille de Saint-Privat, nous nous rapprochions de la position ennemie, le général commandant le corps de la garde, après avoir reconnu cette position, me donna l'ordre d'avoir à faire avancer l'artillerie de corps qui, pendant la marche, s'était vu assigner sa place derrière la 1" division d'infanterie de la garde. J'expédiai un aide de camp avec cet ordre et me tournai vers le général commandant le corps pour lui communiquer quelques observations touchant la manière dont j'envisageais la situation. Je n'avais pas fini ma première phrase que le colonel de Scherbening se présenta et nous annonça que « l'artillerie de corps était sur les lieux ». — Tout surpris, je lui demandai : « Mais comment se fait-il que vous soyez déjà ici? » Il me répondit : « Le lieutenant de B... m'en a
transmis Tordre. — Mais, repris-je, vous marchiez pourtant derrière la l'* division de la garde? — Nous y étions bien, répondit le brave colonel, mais quand j'entendis en avant de nous les premiers coups de canon, j'ai fait prendre le trot aux batteries. Il y a tant d'espace libre sur le flanc de la division, et, me suis-je dit, si l'on ne veut pas m' employer, on m'arrêtera bien et on me fera attendre. »
En effet, nous vîmes à la gauche de la 1" division d'infanterie de la garde toute l'artillerie de corps s'avancer au trot, en colonne par batterie, remplissant l'air du roulement formidable de ses 100 pièces et caissons. Et c'est ainsi que Fartillerie de corps put être amenée au feu, par batteries, simultanément avec celles de la l'® division d'infanterie de la garde. Le combat put donc être engagé, en ce qui regarde le corps de la garde, par 54 pièces, et cela bien avant que le premier de ses fantassins fût arrivé à portée des obus ennemis.
Mais cela n'est pas tout. Quand les batteries que l'ennemi avait commencé par placer dans une position avancée sur la hauteur de Saint-Privat rétrogradèrent, aussitôt la ligne d'artillerie de la garde se porta en avant par batteries pour ne pas dépenser inutilement ses munitions en tirant à une distance trop grande. Heureusement qu'en ce moment-là même le général commandant le corps de la garde put, conformément aux instructions qu'il avait reçues, me donner l'autorisation de me rendre sur le front de la ligne d'artillerie afin de diriger le feu.
En effet, du point où j'étais posté sur la hauteur, j'avais pu voir qu'une ligne épaisse de tirailleurs ennemis avancés s'était cachée dans les sillons d'un terrain qui semblait absolument découvert et que de là elle épiait l'artillerie qui se portait en avant pour l'anéantir. Et ces tirailleurs, les commandants des batteries qui s'avançaient dans le terrain bas ne pouvaient les voir. J'arrivai assez à temps pour pouvoir faire exécuter l'ordre du général comman-
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dant le corps de la garde de ne pas avancer davantage. Vous conviendrez qu'il est certes facile de concentrer en temps opportun et de masser contre l'ennemi des troupes qui ont une telle envie de ae battre qu'on n'a pas autre chose à faire qu'à les empêcher d'avancer avec trop de témérité.
Je lis ce qui suit dans la lettre du général de Dreslty :
« Le 6 août, nous avions fait par monts et par vaux une marche de 22 kilomètres et demi; nous avions trouvé de bons cantonnements à Ottweiler quand soudain l'ordre arriva d'appeler les hommes aux armes et d'accourir à Saarbriick en faisant tous les efforts possibles. L'ordre m'avait été remis à trois heures; à trois heures et demie l'artillerie de corps se mit en mouvement pour courir à Saarbriick, distant d'Ottweiler de 33 kilomètres trois quarts. Le terrain était extrêmement montueux. Mais on n'employa pas le sabot à enrayer, cela eût pris trop de temps. Il Âbtheilung à cheval ne mit que trois heures à parcourir cette distance de presque 34 kilomètres en montagne (il est vrai sur une grande route excellente). A six heures et demie, je pus me présenter au général d'Alvensleben et lui annoncer que V Abtheilung à cheval était arrivée sur le champ de bataille. Les batteries à pied arrivèrent une heure et demie plus tard. »
Autre passage de la même lettre :
« Le 46, de grand matin, on quitta le bivouac de Pagny et Arnaville pour se diriger au nord, en suivant la vallée de la Moselle. A dix heures, je reçus l'ordre de me porter en avant le plus vite possible en faisant tous les efforts imaginables. A Tronville, je trouverais de nouveaux ordres. Il fallut passer en obliquant par la montagne, par des chemins encaissés et pierreux. U Abtheilung à cheval franchit les onze kilomètres un quart qui nous séparaient du champ de bataille en trois quarts d'heure. L'artillerie à pied ne put pas suivre avec une rapidité aussi grande ; sa tête n'arriva que trois quarts d'heure plus tard. »
LETTRES SUR L^ÀRTILLERtE 139
Au sujet delà bataille de Beaune4a-Rolando, il écrit ce qui suit :
« JJAbiheilung à cheval avait franchi, ce jour-là, pour arriver sur le champ de bataille, la distance de S2 kilomètres et demi. »
La guerre de 1870 nous fournirait un grand nombre de résultats semblables. Je craindrais de lasser votre patience en vous énumérant tous ceux que m'ont communiqués des camarades ou que j'ai pu constater pour les situations analogues à la nôtre, dans Thistoire de la guerre telle qu'elle est faite dans l'ouvrage du grand étatmajor. Ce serait toujours la même chanson, dite sur un autre air.
Mais ce qu'il importe de dire et de redire, c'est qu'il faut que l'artillerie soit animée d'un tel désir de se battre, qu'elle déploie un tel esprit d'initiative pour qu'il soit possible de mener au combat en temps opportun de grandes masses d'artillerie, et de triompher des obstacles qui s'opposent à la réalisation de ce désir. Ce désir ardent* de la lutte et l'esprit d'initiative ne doivent ni ne peuvent disparaître, ils ne disparaîtront point, car l'artillerie aura toujours con» science de ceci que, si en général elle veut être efficace, il faudra tout d'abord qu'elle sache être là où elle doit être et qu'elle sache y être à temps. Elle a montré en 1870 qu'elle savait comment il fallait s'y prendre, après qu'en 1866 elle eût dû apprendre et étudier le procédé