SEPTIÈME LETTRE
l'esprit de caste
J'ai tenté dans ma dernière lettre d'établir grâce à quelles circonstances on a été à même, durant la guerre de 1870, d'employer l'artillerie en temps opportun et en masses sufÇsantes. Mais mes indications seraient incom-
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plèles si j'omettais de mentionner un facteur qui jadis était un obstacle pour Fartillerie et Fempêchait de paraître au moment voulu, .mais qui, dans ces derniers temps, a cessé d'exister. Je veux parler de l'esprit de caste et de l'isolement de l'artillerie. En 1866, il est vrai, cette arme s'était déjà débarrassée de cet esprit de « bande à part », mais ses conséquences fâcheuses ne s'en faisaient pas moins sentir encore par-ci par-là, et ce n'est qu'à partir de 1870 qu'on peut considérer l'esprit de caste luimême et les conséquences qui en résultaient comme totalement supprimés. Pour prouver ce que j'avance là, je me vois obligé de reprendre les choses d'un peu loin, pas d'aussi loin que ce brave sergent-major-artificier qui, ayant à faire un rapport sur une fusée d'obus, remonta à Nemrod, mais au moins remonterai-je au commencement de notre siècle.
Vous n'ignorez sans doute pas que l'artillerie fut assimilée chez nous aux autres armes bien plus tard que dans d'autres armées, dans l'armée française par exemple. Jusqu'au moment où, au commencement de ce siècle-ci, l'artillerie fut, en qualité d'arme spéciale, placée sous les ordres d'un prince de la famille royale qui avait le titre d'inspecteur général, on considérait chez nous les artilleurs (à l'exception des artilleurs à cheval) comme une sorte d'artisans instruits plutôt que* comme des soldats. Ils en étaient cause eux-mêmes, en partie du moins. Le peu qu'ils étaient tenus d'apprendre en plus des autress oldats pour être à même de faire leur métier, ils en avaient fait eux-mêmes une sorte de science élevée qui, entourée des voiles impénétrables du plus profond mystère, éloignait d'elle les autres militaires, d'autant plus qu'elle semblait plus ennuyeuse par la sécheresse et la platitude avec laquelle on l'enseignait. Je me contenterai de vous rappeler le chapitre qu'on était sûr de trouver en tête, à cette époque-là, de n'importe quel traité d'artillerie : « Du cartonnage et de la manière de préparer la colle, » et de
VOUS dire les traités de géographie, d'histoire et de hautes mathématiques qui, jadis, faisaient réglementairemeat partie du contenu de tout caisson d'avant-train des pièces de campagne.
L'artilleur d'alors se plaisait à s'envelopper de mystère, à avoir l'air profondément savant, et, s'il s'aliénait les autres armes par ces airs-là, ils contribuaient d'autre part à lui acquérir auprès d'elles un certain respect que leur inspirait cette science à laquelle elles ne participaient point. Quant au jeune artilleur, lorsqu'il avait soulevé le voile et constaté qu'il n'y avait pas déjà tant de caché derrière, il se remettait de son désillusionnement et faisait comme l'adolescent qui arracha le voile de la statue du temple de Sais et dont le poète dit : « Ce qu'il vit là, ce qu'il découvrit, jamais sa bouche n'en convint, » lui aussi finissait par trouver un certain plaisir à passer auprès des camarades des autres armes comme un membre de l'arme savante, comme un être particulier.
Cependant il y eut de bonne heure bien des honames parmi les artilleurs qui reconnurent que le renom de science ne suffisait pas à lui seul pour procurer à l'arme la situation qui lui permettrait, à la guerre, de jouer le rôle auquel elle était appelée, et que cette collaboration guerrière avec les autres armes, il fallait la rendre possible en entrant en relation avec celles-ci sous le rapport tactique comme sous celui des relations sociales.
Youç savez aussi bien que moi l'influence énorme qu'exercent les relations sociales sur la coopération tactique. Les hommes, en effet, ne sont pas des machines, et ceux des êtres humains qui se connaissent bien et qui vivent ensemble de la même vie, en égaux, agissent de concert durant le combat bien mieux que ceux qui sont étrangers les uns aux autres. Aussi la tendance s'accusa4-elle de plus en plus dans l'arme de l'artillerie de se mettre au niveau des autres armes sous le rapport des relations sociales également, et il est permis de dire qu'en 1866 il
y avait déjà beau temps qu'elle avait renoncé à l'esprit de caste qui jadis lui était inhérent et qu'elle était parvenue à être, sous ce rapport-là aussi, l'égale des autres armes.
Mais il subsistait encore une certaine ligne de démarcation, et cela provenait de dispositions spéciales du règlement et des conséquences qui en découlaient. En tète de ces dispositions était l'obligation de faire un mystère de tout ce qui touchait à l'arme. Tout officier d'artillerie s'engageait à ne divulguer absolument rien des secrets de son arme. Or, comme on ne lui communiquait aucun secret et que, d'autre part, on ne lui disait pas que ce qu'il apprenait n'était pas un secret, il ne savait jamais s'il n'en divulguait pas toutes les fois qu'il parlait de son arme, et volontiers il mettait fin à la conversation en faisant observer que c'étaient là des questions techniques sur lesquelles il ne lui était pas permis de manifester son opinion.
Or, dès qu'un officier d'infanterie ou de cavalerie entend prononcer ce mot de questions techniques, il prenid peur, car ce terme est synonyme pour lui de science, ennuyeuse. Eh bien, il arrivait, quand dans les évolutions tactiques l'artillerie se joignait aux autres armes, qu'un vieil officier supérieur de cavalerie ou d'infanterie acceptait la manière de voir du jeune lieutenant d'artillerie commandant les pièces à lui adjointes, et cela pour des raisons techniques qu'on ne jugeait pas opportun d'indiquer autrement, car l'artilleur ne pouvait pourtant pas divulguer ses secrets.
Mais ciomment en eût-il divulgué, s'il n'en savait pas?
Car^ en ce qui me concerne, je puis vous assurer, la main sur la conscience, que jamais je n'en ai appris aucun. Hélas! je crains même en vous disant cela d'avoir divulgué le plus grand de tous les mystères de l'artillerie!
Il existait jadis pour l'artillerie une disposition qui rendait plus difficile encore l'emploi tactique de cette arme ' c'était la disposition qui rendait tout officier d'artillerie personnellement responsable ^de l'emploi qu'il faisait
(même aux manœuvres) des pièces qui lui étaient confiées, alors même qu'il lui fallait obéir à des ordres supérieurs.
Dès lors, si un officier recevait Tordre d'exécuter une évolution tactique qu'il ne considérait pas comme juste, il était tenu de protester, et il n'était disculpé que si, en réponse à sa protestation, on Favait formellement déchargé de la responsabilité qui pesait sur lui. Je me souviens encore d'une manœuvre au cours de laquelle je dus — j'étais alors lieutenant — occuper avec mes deux pièces une position qui, en temps de paix, semblait charmante, mais qui, en guerre, eût présenté bien des inconvénients.
Je protestai auprès du général commandant l'avantgarde, il me déchargea expressément de toute responsabilité et me dit en riant : « Vous avez raison, mais au. fond ce ne sont que des manœuvres que nous faisons, et je ne tiendrais qu'à voir tirer bien vite quelques coups de canon, en guise de jalons, pour ainsi dire. » Bientôt je vis venir à moi mon supérieur direct, l'inspecteur d'artillerie. C'était le générbil de Strotha, qui jouit d'un grand renom parmi les artilleurs. Il fut mécontent de me voir posté là et me demanda si, me conformant aux prescriptions du règlement, j'avais protesté. Je répondis que oui, et là-dessus il me dit : <c C'est bien heureux pour vous, car sans cela je vous mettais aux arrêts. »
Ce principe ainsi appliqué avait pour résultat que l'indiscipline, la désobéissance, l'esprit de contradiction, la manie de soulever des difficultés, que toutes ces belles choses, dis-je, étaient cultivées chez le jeune officier d'artillerie et développées, en quelque sorte, d'office.
En effet, c'était trop tentant pour un jeune officier d'avoir le droit de jouer, vis-à-vis d'un vieil officier supérieur d*infanterie ou de cavalerie, le r6le de maître de tactique* Beaucoup d'entre ces vieux messieurs, quand, aux; snanœu^ vres, un blanc^bec de l'artillerie auquel ils venaient de donner Fordire d'aller à droite, leur répondait que pour dea raisons techniques il préférerait aller à gauche, à moins
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que monsieur le major ne voulût le décharger de sa responsabilité, préféraient ne pas discuter longuement et disaient au jeune homme, que d^ailleurs au bout d'une heure ils n'auraient pluç sous leurs ordres : « Faites conune il vous plaira, au point de vue technique vous devez mieux vous y entendre, et ils s'en allaient en pensant à part eux ce que le grand Napoléon disait tout haut un jour : « Laissons-les faire, ces artilleurs, ce sont de mauvaises tètes! »
Mais personne au monde n'en pouvait vouloir à ces conamandants s'ils préféraient n'avoir pas affaire du tout à l'artillerie, si, dans la suite, ils aimaient tout autant ne pas l'employer ou lui laisser faire ce qu'elle voulait plutôt que de s'exposer à se voir continuellement contredits et même régentés par des officiers plus jeunes qu'eux.
Si donc, au cours de la guerre de 1866, le cas s'est présenté, à ce qu'on dit, que l'artillerie n'ait pas reçu d'ordres du tout lors de tel ou tel engagement, qu'on l'ait laissée en arrière, ou que les généraux conmaandant les unités d'infanterie l'aient même absolument oubliée, il faudra attribuer ces faits, en grande partie du moins, à la situation qu'avait produite la prescription du règlement dont nous parlions plus haut.
Si, en outre, bien des généraux conunandant des unités d'infanterie, après avoir, en 1866, arraché la victoire à l'ennemi sans que l'artillerie les ait soutenus, ou quand elle ne les avait soutenus qu'imparfaitement, ont peut-être ressenti à ce sujet de la joie et éprouvé un sentiment de triomphe plus ou moins malveillant de ce qu'ils n'avaient pas eu besoin pour cela de l'arme savante, eh bien, la chose ne me paraîtrait que fort naturelle.
Nous disions plus haut que l'artillerie avait senti le besoin de se rapprocher des autres armes sous le rapport des relations sociales et sous celui de la tactique; mais, d'autre part, nous trouvons une tendance diamétralement opposée à ce sentiment, tendance toute particulière, qui est nettement exprimée dans beaucoup d'écrits : c'est celle
de démontrer théoriquement et pratiquement que l'artillerie est une arme indépendante. Pour ma part, je n'ai jamais pu saisir le sens réel de cette thèse.
Je voudrais bien qu'on me dise comment s'y prendrait un corps d'armée pour opérer en toute indépendance s'il était exclusivement composé d'artillerie. Il n'y a, avec les procédés actuels de faire la guerre, qu'une seule arme qu'il soit possible d'appeler indépendante, c'est l'infanterie (jadis il y avait aussi des armées exclusivement composées de cavalerie, mais il y a beau temps de cela). C'est l'infanterie qui, à proprement parler, constitue l'armée, la nation armée. Elle a besoin des autres armes pour son soutien, et celles-ci sont et resteront les armes auxiliaires de l'infanterie; elles ne pourront le mieux remplir leur destination, donner tout ce dont elles sont capables, que si elles ont toujours conscience de ce qu'elles sont, que si elles ne perdent jamais de vue qu'elles sont les auxiliaires de l'infanterie et si elles n'ont d'autre but constant et final que de venir en aide à l'armée, c'est-àdire à l'infanterie.
Au contraire, si l'artillerie élève la prétention d'être une arme indépendante, elle exigera que les combats pivotent exclusivement autour de son action à elle, que les autres armes ne servent qu'à couvrir ses positions, qu'elles n'attaquent jamais que là où elle aura commencé à agir, à préparer leur action. Mais ceci s'appellerait méconnaître absoluiï\ent la situation, car elle, l'artillerie, ne doit exercer son action préalable, elle ne doit aider que là où l'armée, e'est-à-dire l'infanterie, et, s'il s'agit d'un combat de cavalerie, la cayalerie voudront attaquer. En altérant ainsi la situation, l'artillerie deviendra souvent un impedimentum au lieu d'aider, elle entravera au lieu d'être une auxiliaire. L'infanterie, c'est-à-dire l'armée, ne peut ni ne veut se régler sur son arme auxiliaire ; en aucun cas elle n'attendra que celle-ci soit arrivée ; si elle arrive tardivement, car elle ne voudra pas se laisser anéantir durant ce temps
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d'attente, elle préférera mener à bonne fin les combab> sans le secours de l'artillerie.
Les premiers combats de la guerre de 18&6 démontrèrent de la manière la plus palpable, même à ceux des artilleurs qui avaient été les adeptes les plus entbousiastes de l'indépendance de leur arme, que celle-ci n'était en état de rendre des services que si elle se répétait sans cesse qu'elle n'est qu'une arme auxiliaire, que si elle se tenait toujours prête à venir en aide à l'infanterie.
La guerre ne dura pas assez de temps pour permettra aux artilleurs de prouver par les faits qu'ils avaient modifié leur manière de voir. Mais, dès que la guerre eut pris fin, cette modification, ce revirement dans les idées se manifestèrent partout, dans les conversations, les conférences et les écrits. On ne parlait plus d'élever l'artillerie au rang d'une arme indépendante ; bien au contraire^ tous ceux qui en faisaient partie manifestaient le désir de renoncer à l'organisation indépendante de l'arme et de se voir, comme c'était le cas pour la cavalerie, subordonnés eu temps de paix déjà, aux généraux commandant les corps d'armée.
Dès lors, quand éclata la guerre de 1870, on put constater dès la mobilisation et pendant les marches la tendance très marquée qu'avaient les artilleurs de se rendre utiles aux autres armes, de leur venir en aide, et, par contre, de uejamais les incommoder en élevant des prétenlionn [ii'isonnelles, de ne plus jamais susciter de difficultés. Dans la guerre de 1866, on avait, par exemple, entendu gémir Ir.s artilleurs quand il arrivait à un général commandanL une unité d'infanterie de demander les attelages d'une batterie pour faire chercher le pain de l'infanterie. L'artillerie, entendait-on dire, est une arme de combat et non pas un parc de voitures. Tout à l'opposé, on pouvait, dès les jtremiers jours de marche, en 1870, voir des batteries s'offrir d'elles-mêmes et de bon cœur pour faire de sembiiililes corvées afin de soulager les fantassins accablés aou« luur charge si lourde et exténués par les fatigues.
L'artillerie, en effet, peut se prêter à des services de ce genre, car, pendant la marche, la fatigue est bien moindre pour elle que pour l'infanterie; ses hommes ne portent pas le sac ; elle est bien moindre pour elle que pour la cavalerie, laquelle, outre ses marches, a à faire des reconnaissances qui allongent singulièrement ses étapes. Je pourrais vous citer bien d'autres occasions encore où Tartillerie, dès avant que la lutte fût engagée, se rendit utile aux autres armes.
Mais, pour ne pas mettre votre patience à une trop rude épreuve, je me contenterai de vous citer les paroles que j'entendis prononcer, avant les premiers engagements, à des généraux commandant des unités d'infanterie ou de cavalerie : « C'est vraiment remarquable, disaient-ils, dans cette guerre-ci, l'artillerie nous vient partout en aide, elle ne suscite jamais de difficultés, elle ne nous incommode jamais et ne demande rien pour elle-même. »
De cette façon, l'artillerie sut se bien faire venir des autres armes dès les premières marches; partout elle était la bienvenue, et on lui facilita sa tâche d'arriver au feu au moment voulu. Pour vous rendre compte de ce que cela veut dire, dans la pratique, vous n'avez qu'à vous représenter l'état-major d'une division où, dans le cours des premières journées démarche, l'officier supérieur commandant l'artillerie a suscité beaucoup de difficultés et ennuyé le général de division. Il en est résulté des froissements, des paroles aigres, de la mauvaise humeur, et, chez les deux hommes, le désir a pris naissance d'avoir ensemble le moins de rapports possible. Le général n'appellera auprès de lui l'officier d'artillerie que s'il y a urgence absolue; celui-ci, de son côté, attendra qu'on lui donne des ordres.
D'ordinaire, sa place est à Tétat-major de la division; mais il n'y aura rien d'étonnant de le voir enclin à prolonger le temps où sa présence est nécessaire auprès de ses batteries. Soudain la pointe d'avant-garde, ou une
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patrouille envoyée en avant font un rapport concernant l'ennemi. Le général se concerte sur la situation avec son chef d'élat-major, puis il donne ses ordres. Ceux-ci finissent bien par arriver au chef de l'artillerie, mais il pourra fort hien se faire qu'il ait fallu le chercher pendant un certain temps.
Une fois qu'ils lui auront été remis, il se rendra auprès du général pour lui demander d'être renseigné sur l'ennemi et sur les dispositions prises contre lui. 11 ennuiera le divisionnaire, car celui-ci n'a pas de temps à perdre; il lui faut prendre d'autres dispositions encore, ou bien il voudra se ■ porter en avant afin de reconnaître l'ennemi et la situation. Peut-être même qu'il sera déjà parti et que l'artilleur ne pourra le trouver qu'au bout d'un certain temps. Celui-ci, dès lors , n'obtiendra que des renseignements trop sommaires, ou bien il n'en obtiendra pas du tout; il ne pourra prendre ses dispositions peut-être que d'une manière incomplète; en tout cas, il ne pourra les prendre qu'après avoir perdu un bon bout de temps.
Supposez, au contraire, l'état-major d'une division en marche où l'officier commandant l'artillerie s'est fait bien venir de tous en ne suscitant jamais de difficultés, en se montrant toujours disposé k venir en aide à l'autre arme. Sans s'en rendre compte, le général le voit volontiers chevaucher à son côté, il cause volontiers avec lui pour tuer l'ennui des longues heures de marche, de même que l'officier d'artillerie sera heureux de mettre à profit tous ses moments libres pour marcher à. c6té de son
On n'aura, dès lors, pas besoin de faire transmettre à l'artilleur les rapports concernant l'ennemi par la fihfere hiérarchique, et rien n'est plus naturel que de voir le divisionnaire lui permettre de dire son avis également sur les résolutions qu'il s'agit de prendre. Et, dès que le général prendra une résolution, l'officier commandant l'artillerie l'outendra, et il sera en état de prendre immédiatement ses
dispositions. Il y a telles circonstances où, grâce à cela, l'artillerie ouvrira son feu une demi-heure et même plus, avant le moment où elle Teût ouvert dans notre première hypothèse.
Vous qui connaissez la guerre, vous n'avez qu'à étendre ce que nous venons de dire là de la division aux corps d'armée, à Tannée tout entière, pour voir combien les rapports amicaux ou tendus — dans la vie de tous les jours et dans les cantonnements — peuvent exercer d'influence par rapport au moment où l'artillerie apparaîtra les jours de combat.
En l'an 1870, l'artillerie avait su se faire bien venir des officiers et des généraux des autres armes, même avant que les premiers engagements eussent été livrés ; mais ce sentiment s'accrut encore quand on l'eut vu dans les premières batailles et les premiers combats entrer en scène de très bonne heure et avec le nombre de batteries voulu. Dès lors, elle fut traitée par tous on pourrait presque dire en enfant gâtée. C'est à la modestie même qu'elle mit à se considérer simplement comme une arme auxiliaire, à l'empressement avec lequel elle saisit toutes les occasions de rendre service aux autres armes et de leur venir en aide, qu'elle dut d'être, à partir de ce moment, l'égale absolue de celles-ci.
Après la dernière guerre également, le désir fut exprimé par un grand nombre d'officiers d'artillerie de voir disparaître l'organisation spéciale de l'arme, qui, malgré tout, l'isolait un peu des autres, et de la voir subordonnée aux généraux commandant les corps d'armée, tout comme la cavalerie. Dès lors vous pensez quel ne fut pas mon étonnement quand, dans les années qui suivirent, j'entendis des écrivains militaires de l'artillerie qui avaient un certain nom et dont les écrits étaient très lus, quand je les entendis émettre l'opinion que l'arme était indépendante sous le rapport de la tactique', qu'il fallait qu'elle maintînt et affirmât cette indépendance.
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Quant à moi, je suis persuadé qu'en écrivant cette phrase ronflante ils n'avaient aucune idée de ce que serait le cas concret. Mais tout ce que je viens de dire vous prouve que de ces phrases-là peuvent avoir des censéquencea fâcheuses, A la vérité, un général commandant un corps d'armée — il appartenait à l'armée de l'infanterie — m'a dit un jour, après avoir exprimé l'admiration que lui inspirait la manière héroïque dont l'artillerie avait tenu dans ses positions, que, dans cette guerre, il avait constaté chez elle des qualités qu'il ne lui supposait pas auparavant, car, disait-il, elle est capable de mener des comhats à honne fin toute seule, sans le secours des autres armes. Mais je suis persuadé qu'il ne voulait parler que de combats défensifs contre des attaques de front menées sur un terrain découvert battu par l'artillerie.
Toutes les fois qu'il s'agira de prendre l'offensive, l'indépendance de l'artillerie n'existera plus. Voici, d'ailleurs, ce que le général de Dresky dit à ce sujet dans sa lettre déjà citée :
« Pour ce qui est de canonner une troupe d'infanterie qui se trouve postée derrière un couvert, j'ai fait à Vionville une expérience que les combats livrés plus tard sont venus confirnier. J'ai constaté qu'on ne réussissait pas, h l'aide du seul feu de l'artillerie, à chasser de sa position une bonne infanterie. Sur la grande route de Rezonville à Vionville, k environ 1000 pas k l'ouest du premier de ces villages, se détache de la route un chemin vicinal conduisant dans la direction du sud à Flavigny.
« En cet endroit se trouve une levée de terre plantée de haies et longue d'à peu près 300 pas. Derrière cette haie étaient couchés des tirailleurs français qui faisaient subir des pertes sensibles aux deux batteries postées au nord dfi Flavigny {la 4" d'artillerie légère et la 4° de grosse artillerie). Quoiqu'à plusieurs reprises on canonn&t cette levée de terre depuis les deux batteries que je viens de nommer comme depuis les batteries de l'aîlo gauche de la ligne
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d'artillerie établie au sud de Flavigny, on ne parvint pas à en chasser les tirailleurs ennemis. C'est probablement de cette haie que venait le feu qui, vers le soir, empêcha la 4® batterie légère et la 4® de grosse artillerie de se porter en avant, comme celui qui fit subir des pertes si considérables à l'aile gauche de l'artillerie qui marchait en avant. »
La même chose arriva au général de Dresky dans la journée du 18 août, quand, depuis sa position de Vernéville, il canonna le bois situé en face de la ferme de Chantrenne, comme je vous l'écrivais précédemment déjà (voir la quatrième lettre), et il termine la description qu'il donne de cette affaire en faisant observer qu' « il n'y a pas moyen de chasser exclusivement avec de l'artillerie une bonne infanterie d'une position bien protégée ».
Les perfectionnements apportés à l'arme à feu de l'infanterie n'ont pas peu contribué non plus à bannir l'esprit de caste de l'artillerie. Cela vous a l'air d'un paradoxe, et pourtant cela n'est déjà pas si difficile à démontrer. Tant que le fusil du fantassin était une arme à âme lisse qui, même à la distance de 100 pas, n'avait pas un tir efficace bien précis, les officiers d'infanterie n'avaient guère de motifs pour se livrer à des recherches scientifiques. Mais par suite de la précision et de la portée de l'arme rayée, par suite surtout des perfectionnements apportés à cette arme par les différents systèmes de chargement par la culasse, ils se virent contraints de s'occuper sérieusement des sciences qui se rapportent à la trajectoire, pour voir jusqu'à quel degré on pourrait pousser la portée et la précision du tir afin d'obtenir le meilleur fusil d'infanterie possible.
L'influence exercée par la composition de la poudre, celle qu'exerce la résistance de l'air et son élasticité, le rapport qui doit exister entre le poids du projectile et la <îharge, l'influence qu'exerce la rotation du projectile sur la précision et la déviation, tout cela obligeait les officiers d'infanterie à tenir compte de la physique, de la chimie et
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des miithimiatiques tout autant que l'artilleur avait dû en tenir compte jusque-là, et, dès lors, celui-ci n'avait plus seul L'apanage de k science.
Cette auréole scientifique, grâce à laquelle les artilleurs s'étaiout précédemmenl isolés des autres armes, disparut davantage encore quand l'artillerie se vit de beaucoup dépassée par l'infanterie moins savante pourtant, quand celle-ci arma ses troupes de fusils se chargeant par la culasse. L'artillerie eut fort à faire pour reconquérir l'égalité en introduisant chez elle des perfectionnements basés sur les principes que l'infanterie avait adoptés avant elle, à savoir le principe de charger les armes par la culasse et de les pourvoir de rayures.
Depuis lors, les armes de tir de l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie sont devenues à peu prfes semblables et elles exigent de la part des officiers le même degré d'instiiirLinii scientifique pour être employées convenablement. Car actuthUement il n'existe au fond d'autre différence entr*la trajectoire du projectile d'une arme à feu portative et d'une pi^ce, d'un mousqueton, d'un fusil Mauser d'une part, d'un canon de campagne et même d'un mortier rayé de 21 eenlimètres de l'autre, que celle-ci : la trajectoire des premiers est plus tendue et moins longue de la moitié ou d'un tiers, celle des seconds est plus courbe et plus étendue.
La chose ne se complique un peu pour l'artillerie que pour ce i]ui est du tir avec les shrapnels. Mais cette complication ne nécessite nullement une dose de science plus considérable. Au demeurant, les armes sous le rapport du système de fermeture, etc., sont les unes tout aussi compliquées que les autres; il faut toutes les étudier, car elles ne diffèrent guère entre elles que sous le rapport de la dimension.
Peut-être que pour l'officier d'artillerie le service est uti peu plus compliqué, parce qu'il est obligé de s'occuper du harnachement, du matériel roulant, du dressage des che-
vaux, de la conduite des voitures. Mais ce ne sont pas des sciences que tout cela; on n'apprend pas cela dans les livres, on ne Tapprend que par la pratique. C'est en s'y exerçant qu'on acquiert l'adresse et les connaissances voulues.
Mais si Ton fait le compte des exercices pratiques et des connaissances techniques (dénomination que je préfère de beaucoup à celle de « science ») qu'il faut exiger actuellement des officiers de toutes les armes, je ne crois pas qu'aucune des deux autres soit inférieure sous ce rapport à l'artillerie. L'infanterie, en effet, a ses exercices de tir si multiples sur des buts verticaux et horizontaux; elle a ses études de la trajectoire et de la longueur battue, ses feux par grandes unités et ses feux de précision; elle a son service en campagne et son service de sûreté, et en plus son service de fortification passagère.
La cavalerie, elle, a son service d'équitation et de tir, son service de reconnaissance et d'éclaireurs pour lequel en particulier on serait tenté d'exiger que tout jeune lieutenant possédât tout le vaste domaine de la tactique et de la stratégie. Quant au corps des officiers du génie ou de pionniers, je n'en parle pas : il a, de tout temps, dû faire autant d'études spéciales que celui de l'artillerie.
Je me résume donc, et je dis que tout officier, qu'il appartienne à telle arme ou à telle autre, devra posséder un fonds sérieux de connaissances s'il veut être à même de bien remplir ses fonctions.
Aussi faut-il que tous sans exception travaillent sans cesse, du matin au soir, de janvier à décembre, pour être non seulement capables de remplir leurs fonctions, mais encore pour développer leur instruction. Tous sont convaincus qu'ils sont égaux, quelle que soit l'arme à laquelle ils appartiennent, sans que jamais on ait formulé ce principe d'égalité. L'infanterie et la cavalerie ne considèrent plus l'artillerie comme une arme spécialement savante,, l'artillerie ne se croit plus meilleure ou plus savante
depuis que cette auréole de science a disparu. Et c'est elle qui a eu tout le profit de cette modlAcation dans la manière de voir générale. Ce n'est que depuis ce moment qu'elle a été l'égale absolue des autres armes sous tous les rapports.
Cette modification, k la vérité, ne s'est pas, comme je l'ai déjà dit, accomplie tout d'un coup dans l'espace de temps qui sépare la guerre de 1866 de celle de 1870. Elle se préparait et se faisait insensiblement bien avant le moment où éclata la guerre de 1866. Dans celle de 1870, elle a été achevée et en quelque sorti; scellée par ce fait que l'artillerie avait conscience de sa situation modeste d'arme auxiliaire, qu'elle n'a voulu faire de grandes choses qu'en cette qualité et qu'elle y est réellement parvenue