A MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ
Je ne suis pas fâchée contre vous, ma chère nièce, mais je suis affligée de vous voir si mal répondre à votre éducation. On admire combien vous êtes instruite, et ce que les hommes admirent sera votre condamnation devant Dieu. Vous savez l'Évangile par cœur et vous ne vous conduisez point par ses
' jtfén. deLanguel deGergy, t.l.p. 114.
* Fille du comte d'Aubigné, frère unique de Umc de Maintenon. Elle élalt nëe en i G81 et avait été élevée par sa lante. Elle épousa le comte d'Amen, depuis duc de Noailles et maiéclial de Franu.
> Lettres édifiantes, 1. 111, lettre âg. — Lettres pieuset, p. 1 4
ilr sur ce manuscrit la Pré/ace.
* Geneviève de Monfort. Cette dame ilait une nouvelle ci
piété douce, aimable et gaie. Ne soyez point sévère,
Tertie qne H. PéliiMn avait dooDée toute Jeune à Woe ne Halntenon ; elle avait été A Noiey , fut la douztème Dame de Saint- Louis, et Qt prareaalon dee vœux slmplu le 11 Janvier ISST. A l'époque des vœux wlenneU, elle demanda i quitter la mnlMn^ ■ Elle n'aimoit paB les classe», disent tet Mémoiru des Damée, et avwt des peines sur son état. « Elle se retira aux filles de Sainte* Marie de Melun, eu la maison de Saint-I^uis lui pa;a une dot et j lit prareasion. On trouvera dans les Lettres édtfirmtn un gtactf nombre de lettres de pitié que H'"» de Maintenon lui écrlvH.
> A la cour.
* Elle était mattreeee dee rmiga.
leur Dumiiiie-, vous pouvez Deaucoup y coniriDuer [Htr votre exemple, et je croîs que Dieu le demande
* ADDe-FraD(;oise Gaulier de Fontaineg, née en 16S8, morle
en 17 43. Ce fut la scpUème Dame de Salnt-LouU. Elle fit profession des vœux simples le 6 juillet 1G86, et âee vœux solennels le 1 1 décembre 1 693. Elle fut élue deux fois supérieure. C'était une femme aussi disUnguée par les qualilës de l'esprit et du cisur que par ea beauté. Elle était maitreese générale des classes lorsque se Ut la réforme de Sainl-Cyr, et elle y prit une très-grande pari.
* La maîtresse générale des classes était l'une des iguotre grandes qfficièrei de la maison. Pour ses fonctions et ses obligations, Toir ï'Hist. de la maiiim royale de Saint-Louis, p. lîT.
* Cette lettre, l'une des plus belles qu'ait écrites H^e de Haintenon, est le tableau de Salnt-Cj'r dans les commfncemenls de l'Institut, et montre éloquemment les raisons qui ameoèteot la Iranaformation de la maison en mouaetère et le changement de l'fflucation des demoiselles (Voir Vaist. de la maiton royale d* Sainl-Cgr,eb.\i)-
■ Voir la DDle 2 de la page '3.
inûdérées ', trop caressées, trop ménagées ; U faut s oublier dans leurs classes, leur faire gtrder le !glement de la journée , et leur peu parler d'autre lose. 11 ne faut point qu'elles se croient mal avec loi ; ce n'est point leur affliction que je demande; si plus de tort qu'elles ; je désire seulement réirer par une conduite contraire le mal que j'ai fait, es bonnes filles m'ont plus fait voir l'excès de fierté u'il faut corriger que n'ont fait les mauvaises, et ai été plus alarmée de voir la gloire et la hardiesse e M"" de ..., de ..., et de ..., que de tout ce que on m'a dit des libertines ^ de la classe. Ce sont des Iles de bonne volonté, qui veulent être religieuses, t qui, avec ces intentions, ont un langage et des maiéres si Hères et si hautaines qu'on ne les soufTriait pas à Versailles aux filles de la première qualité, ous voyez par là que le mal est passé en nature, t qu'elles ne s'en aperçoivent pas. Priez Dieu et lites prier pour qu'il change leurs cœurs, et qu'il lous donne à toutes l'humilité; mais, madame, il ne tut pas beaucoup en discourir avec elles. Tout à aint-^yr se tourne en discours; on y parle souvent e la simplicité, on cherche à la bien définir, à la ien comprendre, à discerner ce qui est simple et ce ui ne l'est pas , puis dans la pratique on se divertit
' • Les demoieelles éloient enflées de la faveur où éloit celte laiBon et de l'honneur qu'ellee avoient de représenter devant le oi, recerant beaucoup d'applaudissemeiits de la cour. On parloU CBuroup en divers endroits de leur hauteur, et on en porta dierses plaintes A l'évéque et autres personnes • (Note des Lettre* lAvis,'^. 211).
* Voir la note de la page 62.
80 LETTRES SUR l'ÉDIXATION.
de certains couvents , et Dieu nous punit de celte hauteur; il n^y a point de maison au monde qui ait plus besoin d'humilité extérieure et intérieure que la nôtre : . sa situation près de la cour, sa grandeur, sa richesse , sa noblesse , l'air de faveur qu'on y respire, les caresses d'un grand roi, les soins d'une personne en crédit, l'exemple de la vanité et de toutes les manières du monde qu'elle vous donne malgré elle par la force de l'habitude , tous ces pièges si dangereux nous doivent faire prendre des mesures toutes contraires à celles que nous avons prises. Bénissons Dieu de nous avoir ouvert les yeux : il vous inspire la piété ; elle augmente tous les jours chez vous 5 étabhssons-la solidement. Ne soyons point honteuses de nous rétracter, changeons nos manières d'agir et de parler, et demandons instamment à Notre-Seigneur qu'il change le fond de nos cœurs, qu'il ôte de votre maison cet esprit d'élévation, de raillerie, de subtilité, de curiosité, de liberté de juger et de dire son avis sur tout , de se mêler des charges les unes des autres, au hasard de blesser la charité; qu'il ôte cette délicatesse, cette impatience des moindres incommodités : le silence l et l'humilité en seront les meilleurs moyens. Faites
\^ part de ma lettre à notre mère supérieure * ; il faut
î que tout soit commun entre nous,
* Mme de Loubert.
rien en vous là-dessus qui mérite des avis.
L'intelligence et runiformité des mritresses est ce qu'il y a de plus important \ mais attendons que les maladies diminuent un peu, et servez-vous seulemeat de l'occasion pour vous aider de vos grandes filles pour le soin des malades. Adressons-nous a Dieu pour obtenir ce que nous désirons , et encore une fois ne vous pressez point ; tout se fera mieux en y travaillant avec douceur et tranquillité.
Que vos filles ne se croient pas mal avec moi , cela ne feroit que les affliger et les décourager ] en vérité, ce n'est point elles qui ont tort. Je vous embrasse, ma très-chère.
38'.— A MADAME DE VEILHANT», Décembre 1691.
J'allai dimanche voir les bleues, et je leur parlai un demi-quart d'heure de Dieu et du désir que j'ai de leur avancement spirituel. Tant que mon discours dura, M"" de ... et de ... ne cessèrent pas de rire. Je ne voulus pas les gronder autant qu'elles le méritoient ; c'est à vous de voir si vous leur en ferez une réprimande. Si elles font bien d'ailleurs, et que ce ne soit qu'une légèreté, il suflïra que vous
■ lettre* et ÀvU.p. 133.
> JacqueUe de Veilhaot fll professton le i" janvier 1G94, et mourut en 1736, âgée de «lUanleHlouze ans. Elle avait le goût le plu» proDoncé pour Taire dea inslructloDs religieuses.
84 LETTRES SUR l'ÉDUCATICHI.
d9>. — A MADAME DE YEILHANT.
(Uuge qu'il fant faire des dhene» fêtea de Faonée, et dei aentimento
à inspirer aux demoiselles à leur occasion.)
Décembre 1691,
Le zèle avec lequel vous entriez hier dans la pensée que je voulois vous inspirer de conduire toujours vos filles selon Fesprit de TÉglise, me donne la con~ fiance de vous écrire sur ce sujet ce qu'il plaira à Dieu de me donner.
Vous savez que Tannée chrétienne commence par l'Avent, et vous comprenez mieux que moi, car vous êtes bien mieux instruite , dans quel esprit de préparation il faut qu elles soient pour recevoir le jalut qui vient par Notre-Seigneur Jésus-Christ, x)mbien elles doivent le désirer, le demander, Fatendre, et de combien de vertus elles doivent se paer pour être moins indignes de lui 5 la joie de le reavoir à Noël, l'humilité pour imiter celle d'un Dieu ui s'anéantit, Tinnocence, la simplicité et Tennce du cœur pour lui être conformes, la bonne )lonté à laquelle les anges promettent la paix; idoration des rois, à laquelle elles doivent se ndre; avec quelle promptitude ils quittent tout, 3C quelle fidélité ils suivent l'étoile, avec quel irage ils s'exposent aux fatigues, avec quelle perérance ils achèvent leur voyage, avec quel res- >t ils adorent Jésus dans une crèche, avec quel ir ils offrent ce qu'ils ont de meilleur, avec quelle
Lettres édifiantes, t. 11!, 82» lettre. — lettres et Avis, G.
tes des apdtres, faites-leur voir que c'est dkDS cette fête que les grâces se répandent avec abondance^ que Jésus-Christ ne rend ses apôtres parfaits, que lorsqu'il les a quittés et qu'il regarde Vattadiement sensibie qu'ils avotent pour sa personne comme nn obstacle à leur perfection.
Instmisez'les pendant l'Octave du Saint'-Saa'e' ment de la dévotion qu'elles doivent avcùr à la sainte Eucharistie et au saint sacrifice de la messe. ' Combien ont^-eiles offensé Diea sur ce point par leurs froideurs, négligences et distractions voloii' taires, car je n'en crois aucune assez malheureuse pour avoir été jusqu'au sacrilège et à ia profana* tion du sang de JésufrOiristl Que n'avez-vous point à leur dire sur ta manière dont elles doivent le recevoir? En juillet, vous avez une fêle de la sainte Vierge ; en août, la plus grande de ses fêtes. Vous avez, dans ce même mois, la fête de saint Louis qui doit les remplir des obligations qu'elles ont it leur fondateur, et les porter à lui en témoigner i tout jamais leur reconnoissanee , soit qu'il vive encore, ou qu'il ne soit plus au monde ; qu'elles prient donc pour celui qui leur a fait apprendre à prier, et qu'elles croient que, par cet endroit, ^les lui d<»vent plus qu'à leurs propres parents.
En septembre, une fête de la sainte Vierge; en octobre, qu'elles se souviennent de moi le jour de jaint François, et qu'elles prient pour celle qui a lèsiré leur salut avec une grande fu-deur. Qu'elles raient dans la fête de tous les saints , ce nombrb lUHHabrable de personnes de tout Age, de tout sexe,
90 LETTRES SUR t'ÉDIiCATION.
regardiez pas cette instruction comme enfantine j ç*est celle des enfants, en effet, mais c'est celle aussi des personnes avancées , et c'est celle de tou$ les chrétiens.
Que leur éducation soit simple et toute chrétienne^ ne vous servez jamais de citations ni d exemples profanes qui enorgueillissent et dé-« goûtent de l'humilité du christianisme^ tous les chrétiens doivent être humbles et simples : entrQ les chrétiens, les personnes de notre sexe y son( encore plus obUgées, et entre les personnes de notre sexe, les demoiselles de votre maison, qui sont sans fortune, et ne doivent avoir rien d'élevé dans leur éducation.
Ne leur souffre/ aucun vice -, faites-leur la guerre sans relâche dès que vous les apercevrez, mais reprenez-les avec une grande douceur, et soyez patientes pour le succès de votre travail. Possédezvous en reprenant les fautes de vos filles-, et si vous sentez quelque émotion, remettez à une autre fois ce que vous avez à dire. Ce seroit une excellente pratique de ne jamais rien commencer sans avoir consulté Dieu. Ne croyez pas qu'un discours animé par la colère les persuade et les touche davantage: outre qu'elle n'opère point, la justice des enfants démêle bien vite qu'on se laisse aller à son humeur dans ce qu'on leur dit 5 un châtiment où une réprimande faite de sang-froid, et quelquefois au bout de huit jours, leur fera plus d'impression : elles voient par cette conduite que l'impatience ou le chagrin n'a point de part i ce que l'on fait, ^e
qu'eUes soQt obbgées de garder .çur ce qui se passe
dans la confession. Ne leur permettez jamais d'en parler, ni de leurs confesseurs, à moins qu^elles n'eussent quelques peines qu'elles pourroient confier à leur première maîtresse, et non à leurs compagnes. Portez-les à une grande sincérité dans leurs confessions, à une simplicité, une bonne foi qui aille a se vouloir faire connoitre le plus qu'il est possible, je ne dis pas seulement par rapport à leurs péchés, mais à leurs inclinations et à leur état, afin que le confesseur puisse juger de leurs obligations. Estce vouloir être conduite et aidée que de se contenter de dire ses péchés et d'en recevoir l'absolution? Voudroit-on, pour sa santé, faire une consultation aussi légèrement? Comment un confesseur peut-il donner des conseils et des remèdes, des préservatifs, s'il ignore l'état où l'on est, les occasions dans lesquelles on se trouve et les inclinations naturelles ?
Vous devez les instruire pour l'avenir aussi bien que pour le temps présent, et leur donner des principes et des pratiques dont elles ne se départent jamais. Dites-leur toujours les choses comme elles sont; n'outrez point et n'abusez pas de leur innocence pour leur persuader ce qu'elles découvriroient dans la suite n'être pas vrai. Donnez-leur donc pour péché ce qui est péché, ^pour faute légère ce qui est léger, mais tâchez de leur donner de l'horreur pour cette disposition des âmes lâches qui ne veulent pas pécher mortellement, de peur d'être damnées, et qui se réservent d'ailleurs ce qui ne fait que déplaire à Dieu.
Qu'elles comprennent avec quelle discrétion elles
lusiruisez-ies pour loiiies sones a eiais, ei en leur disaot que celui de la religion est le plus par-
94 LETTRES SUR l'ÉNCATIÛN.
fait, formez -les pour vivre chrétiennement dans le monde, si elles y sont appelées.
Faites-leur voir que la vraie piété est de remplir ses devoirs ; qu'elles apprennent celui des femmes, celui des mères, les obligations envers les doiaes^ tiques, ce que Ton doit d'édification au prochain, et quelle sorte de vie elles peuvent et doivent mener dans le monde.
Tâchez de leur donner de Féloignement pour les hommes, dont le commerce est toujours dangereux, et de leur faire aimer la retraite, qui est la seule sûreté pour les femmes. Inspirez- leur une grande modestie avec leurs compagnes, soit dans les actions, soit dans les discours. Ne les laissez jamais inutiles; il vaut mieux qu'elles jouent que de ne rien faire : l'oisiveté et la conversation entre elles est ce qu'il y a de pis. Faites-les passer d'un exercice à un autre, et que dans les récréations elles se divertissent à des jeux qui les occupent toutes ensemble.
Ayez unef grande douceur pour elles et une pa^ tience sans bornes; semez .et attendez les fruits, ils viendront dans leur temps. Servez -vous toujours de termes honnêtes en leur parlant, et n'employei; l'autorité que le plus rarement que vous pourrez.
Ne désirez point d'être aimées d'elles, par mol-t lesse et par amour-propre, mais faites-vous aimer, afin de vous servir du pouvoir que vous aurez sur leur esprit pour les porter à Dieu ; c'est ainsi que l'on met tout à profit en faisant tout pour lui. Pour acquérir ce pouvoir, montrez-^leur de Tamitié, faites*
Pie pressez pas trop vos mies sur la piete ; con-tentez-vous de les instruire et de les édifier; c'est à Dieu à faire le reste : lui seul peut toucher le «BUT. Evitez les longues instructions, craignez de les rebuter ; ayez en cela plus attention aux imparf^tes qu'aux autres : il y a plus d'inconvénierit 4 lasser les premières qu'il n'y en a à ne pas contenter le zèle et le goût des parfaites.
Ne leur permetteï jamais de pratiques qui puis*
sent nuire à leur santé ; mais, dans tout le reste^ élevez-les durement le plus qu'il vous sera possible. Rendez- les ménagères et laborieuses; elles en seront plus propres à tous les partis qu^elles peuvent prendre-, accoutumez4es à ne point perdre de temps : je ne compte point pour perdu celui qu'elles emploient à se divertir quand il est ré^lé ; donnez-leur une grande estime pour l'obéissance : Dieu la bénit, et elles y seront, selon les apparences, obligées toute leur vie.
Ayez soin que vos filles se tiennent droites^ et ne vous faites pas là-dessus un scrupule mal fondé : tous ceux qui servent à Tautel apprennent à faire avec modestie tout ce qu'il y faut faire 5 le service divin et les cérémonies en sont plus majestueux et plus propres à édifier et à exciter la piété. Que vos demoiselles soient donc bien droites, mais sans affectation ni rien de mondain -, ne souffrez pas qu'à réglise elles aient la tète de travers ni le corps courbé : c'est le cœur qui doit être prosterné devant Dieu, et ce n'est point la posture qui excite la ferveur ^ il ne faut rien de singulier quand on est à la vue de tout le monde.
Ne les accoutumez pas à une grande diversité de lectures -, sept ou huit livres qui sont en usage dans votre maison suffiroient pour toute leur vie, si elles ne lisoient que pour s'édifier : la curiosité est dangereuse et insatiable.
Inspirez-leur un grand respect pour le Nouveau Testament^ ne le permettez qu'à celles qui sont disposées pour en profiter, qui en ont le goût et
sente; qu'elles mangent de tout, qu'elles soient sobres, qu'elles soient couchées et assises durement, qu'elles ne s'appuient jamais, qu'elles ne se chauffent que dans le grand besoin , qu'elles balaient et fassent les lits, etc. ; elles en seront plus fortes, plus adroites et plus humbles.
Quand elles font des fautes, pardonnez-leur quelquefois par esprit de douceur et de patience, mais que les flatteries qu'elles vous feroient n'y aient jamws de part; ne leur laissez pas croire qu'il y ait des tons et des manières pour vous gagner, et que toute votre conduite soit fondée sur la charité et sur la raison.
98 LBTTRRS SUII L*6DVCATI01I.
Je vous propose tout ceci, mes chères filles, avec d'autant plus de confiance qu'il a été vu et approuvé par votre évêque *.
Vous êtes trop affligées des défauts qui sont encore dans nos demoiselles -, Dieu veut qu'on agisse pour lui plus paisiblement, et sans s^ attacher trop au succès et à la satisfaction d'avoir réussi à ce qu'on a entrepris.
Mais il faut aussi, avec cette paix au fond da cœur, ne rien oublier pour mettre les classes sur le pied où vous les désirez. îîous ne prétendons point assembler ici une troupe de libertines , d'espiègles de couvent, qui vivent comme des écoliers; on le souffre de filles qui payent des pensions, qui ne sont qu'en passant, qu'on ôte à un certain âge, et dont on n'est point chargé de l'éducation ; mais ici c'est la charité qui les assemble , c'est la piété du Roi qui a voulu qu'on se chargeât des filles aux mêmes conditions que les mères le sont de leurs enfants, et il veut qu'elles y passent les années les plus dangereuses de leur vie.
Il faut répondre à une intention si sainte , il faut que tout ce qui se fait dans cette maison se ressente
^ Godet des Uarals, ér^^ine de Chartre».
* Lettres et Avis, p. 225.
AVIS AUX «f AITRESSES DES CLASSES. 99
de ce motif de charité qui l'a établie, et que le prin-* cipal soin soit d'inspirer le christianisme à nos filles et les accoutumer à voir selon les maximes de l'Évangile. Voyez-en l'excellent modèle que M. l'abbé de Fénelon * nous présente dans l'écrit qu'il a fait pour cette communauté. Voici comment il parle de ce temps bienheureux où toutes les familles vivoient comme on vit présentement ou comme on doit vivre dans les maisons régulières : a On se taisoit, on «prioit, on travailloit sans cesse des mains, on (( obéissoit aux pasteurs ^ point d'autre joie que celle a de notre bienheureuse espérance pour l'avéneu ment du grand Dieu de gloire, point d'autres asft semblées que celles où on écoutoit les paroles de (( la foi , point d'autre festin que celui de l'agneau « suivi d'un repas de charité, point d'autres pompes « que celles des fêtes et des cérémonies, point d'au- K très plaisirs que celui de chanter les psaumes et « les sacrés cantiques , point d'autres veilles que tt celles où l'on ne cessoit de prier. beaux jours ! « quand vous reverrons-nous ? Qui me donnera des « yeux pour voir la gloire de Jérusalem renouve- « lée ? C'est à Saint-Cyr que ce bonheur est ré* « serve, et la peinture que je viens de faire doit !
« être la règle des demoiselles 5 n'oubliez rien pour j
a les y conduire. » !
Otez celles qui n'en sont pas capables , et dont Tesprit vain et superbe ne peut se soumettre à cette
1 L'auteur de Y Éducation des filles était très- goûté de M^e de !
Maintenon , qui le consulta souvent sur Saint-Cyr et Tinvita à y foin des Instraetioiis.
100 LETTRES SCR L'ÉDlICiTlON.
vie simple et innocente , qui est pourtant la vraie grandeur.
Ne vous faites point de scrupule d'en perdre plu-* sieurs pour établir dans la maison une si sainte pratique ; on n'aura jamais plus d'autorité que nous en avons présentement pour faire tout ce qu'on croit qui sera utile dans la suite. Otez les filles qui ne respirent que le monde , qui veulent en parler et s en occuper, qui entraînent les autres par leurs discours et par leur exemple *, ôtez ces beaux esprits qui dédaignent ce qui est simple, qui s'ennuient de cette vie uniforme dans les plaisirs doux et innocents, et qui désirent de faire leur volonté.
Ce ne sont pas toujours des crimes, mais ce sont des caractères d'esprit qui détruisent tout le bien 5 les autres sont honteuses de le pratiquer et se regardent comme de petits esprits. Tâchez d'établir entre elles une grande union , une grande charité , sans liaisons particulières, une grande honnêteté les unes pour les autres sans compliments 5 ne souffrez point celles qui sont chez vous malgré elles et prenez des mesures pour les renvoyer. On peut les changer pour d'autres sœurs plus jeunes, afin de consoler les parents , mais il faut que ce soit le Roi qui donne la place.
Que la piété qu'on leur inspirera soit gaie, douce et libre 5 qu elle consiste plutôt dans l'innocence de leur vie , dans la simplicité de leurs occupations , que dans les austérités, les retraites , les délicatesses sur la dévotion et les raffinements.
Qu'elles parlent peu de la piété , qu'elles fas^nt
104 LETTRES SLR L*ÉDI'CAT10N.
soleil qui met une classe en désordre et où les demoiselles courent, soit dans la chambre ou au chœur, pour leur sauver cette incommodité , cette impossibilité de s'acquitter d'une commission exactement parce qu'on s'en remet sur la première personne qu'on trouve sans se soucier jamais du fait, cette impatience de ne pouvoir attendre en paix. . . . J'étois en bon train, ma chère fille, mais je n^ai pu continuer ma lettre, et je ne sais plus ce que je voulois dire *, adieu ma chère fille, je vous donne le bonsoir.
45». — A MADAME DE BUTERY,
QUI ÉTAIT INFIRMIBBB.
Vous ne pouvez, avec une livre de viande par tète, donner aux malades et aux convalescentes tous les bouillons et tous les potages dont elles ont besoin^ demandez une livre et demie à moins que vous n'eussiez au delà de quinze malades, car pour lors on se sauve sur la grande quantité. S'il faut être exacte à donner à celles qui se portent bien tout ce qui a été réglé, à plus forte raison doit-on veiller pour que les malades aient ce qui leur faut pour les soutenir et pour les rétablir. Ne souffrez pas qu'on remplisse leur marmite; il faut mettre d'abord tant d'eau qu'il en faut pour réàxàfe leur bouillon par la cuisson à la quantité qu'on en veut-, il vaut mieux même que leurs bouillons et leurs potages soient moins grands et qu'ils soient meilleurs^ il vaut
^ Lettres et Avis, p. 439*
A MADAME DE RADOUAT (1692). 105
mieux aussi mettre plus de viande le matin pour le potage, et en avoir un peu moins le soir, car ce repas pour les malades doit être le plus léger,, et c'est le bouillon ou le potage qui vaut le mieux pour ceux qui n'en sont pas rebutés. Apprenez à être un peu cuisinière, car on commande bien plus à propos quand on sait de quoi il est question... Cette lettre a été interrompue plus d'une fois. Adieu, ma chère fille, je croyois vous voir demain, mais ce ne sera que mercredi^ dites-le, je vous prie, à notre mère, et qu'on le fasse savoir à La Ferté * dès aujourd'hui, afin d'épargner la dépense et la peine de mon diner«
46». — A MADAME DE RADOUAY*,
]IAlTaB88£ OBNBRALB DBS CLA88BS.
Ne vous alarmez point des plaintes que l'on fait de vos enfants : songez seulement à former les cœurs à la piété, à la droiture , à la simplicité , à la candeur, à la bonne foi , à la probité, au courage , et vous verrez un jour, s'il plaît à Dieu, qu'elles seront bien éloignées des filles dont vous m'écrivez.
Ne relevez point les fautes des jaunes et des bleues; ayez patience, tout viendra en son temps, et nos sœurs se persuaderont plus par leur ex-
^ C^étoit le gentilhomme des Dames de Saint- Louis, chargé de tout le service extérieur et en particulier de celui de Mine de Maintenon.
' Lettres et Avis, p. 254.
' Nicole-Suzanne de Raymond de Radouay. Elle fit profession des vœux solennels le 13 mars 1694 et mourut en 1736, âgée de soixante- huit ans.
106 LETTRES SUR L*ÉD€CAT101f.
périence que par tout ce que nous pourrions leur dire. Quant à tout ce que vous avez fait sur le si-lence, il n'y a rien que de bon 5 je vous prie seulement, comme je vous l'ai déjà dit, de le prêcher toujours sans prétendre l'obtenir : vous ne parviendrez point à tenir soixante filles ensemble sans qu^il échappe un mot à quelqu'une. Il faut voir les choses comme elles sont, et ne pas attaquer un petit dérangement comme un vice. Cet arrangement et ce silence sont nécessaires pour le repos, Tordre, et l'édification de votre maison •, mais l'essentiel de l'éducation de vos filles, c'est ce qu'il faut qu'elles emportent partout et qu'elles pratiquent toujours, et ce sont les vertus que je vous ai marquées. Ces vertus ne paraissent pas à ceux qui voient une marche au chœur ou une récréation à la classe, et les maîtresses n'en recevront pas tant de louanges^ mais c'est là cette bonne foi que je vous demande, et que Dieu récompense magnifiquement. Je craindrois fort d'écrire tout ceci à de certaines Dames, qui, par de très-bonnes intentions, passent d'une extrémité à l'autre sur tout ce qu'on leur dit, et qui, sur ma lettre, ne se soucieroient plus de l'arrangement ni du silence-, mais j'espère que vous m'entendrez mieux. Ménagez vos chefs * : ne vous fiez pas tout à fait à vos grandes demoiselles pour les examiner 5 on croit assez parmi vous que l'exactitude est de trouver à reprendre. Les demoiselles vous donneront pour grand ce que vous trouveriez bien petit, et elles contristeront vos
' Les chefs des bandes dans les petites classes.
Toublie de part et d'autre. Je suis à votre service pour tout ce que vous voudrez, et je vais recommencer ce que je crois vous avoir dit.
n faut punir le plus rarement qu'il vous sera possible, et, pour cela, il ne faut pas voir toutes les fautes ; mais quand on ne peut ignorer que vous les avez vues , il ne faut pas les pardonner si elles sont considérables et ont été déjà pardonnées ^ il ne faut non plus attaquer tout à la fois, mais commencer par le plus pressé. Il est question présentement de mettre les demoiselles sur le pied d'une obéissance très-exacte ; c'est donc à quoi il faut vous appliquer très-sérieusement, sans pourtant chercher ponctuellement les fautes que vous pouvez ignorer 5 par exemple, une fille parle pendant le silence, il faut lui dire : Mademoiselle, vous parlez^ si elle se tait pour toujours, il faut en demeurer là -, si elle parle encore , ou quelque autre , il faut lui dire en un mot : Mademoiselle, vous avez désobéi. Rien n'affaiblit tant une réprimande que la quantité des paroles.
Mettez-vous dans Fesprit, une fois pour toutes , qu'il y a peu de choses où il n'y ait quelques inconvénients, et qu'il faut prendre le parti où il y en a le moins. Il faut aussi distinguer ceux qui troublent l'ordre et le bien public, qui est ce qu'il faut éviter dans les communautés.
Oui, madame, vous aurez le courage qui vous est nécessaire si vous le demandez à Dieu , si vous agissez dans sa présence et pour lui uniquement, sî vous vous renoncez vous-même, ou, pour mieux dire, si vous vous oubliez entièrement , sans penser
• H^ de Lait': (aisiil Aji'i-ru- dar.i EU/ur. » C»t/,.t , MiK du Pérou , une i^iMé ijui atoil d'asva ïraii<lt iraiu M roDTeDuil â re perM-nu^?. • Li!t |'r'jn'>nra t«> nxoi i s^ 3t < en mari l(;ys, « Ra Ji», • ijiû »'.i.io.l iittr^, . <: ( H-^ llaiiili>[w>ii, asi^la a ia rrt'r.ivrt..'^ , ma." tiie ri* fut p^i.- L-ij:, : ïaiDl-L'niij rt ii> lit r,itaw\.lt-.