‹ Lettres sur l'éducation des filles (volume 2)Chapitre 16 sur 49 · A LA COMMUNAUTÉ · texte numérisé non relu

A LA COMMUNAUTÉ

Mars U93.

rapprends avec beaucoup de joie, mes chères filles, que M. Savoye ^ vous instruit du catéchisme et de la manière dont vous le devez faire. C^est votre obligation, et le moyen d'accomplir le vcbu que vous faites pour l'éducation des demoiselles de Saint-Cyr. Aimez cette étude, je vous en conjure, et comptez que celles qui s'y sentiroient une répugnance qu'elles ne pourroîent pas vaincre ne sont non plus appelées à être Dames de Saint- Louis, qu'une fille qui voudroit être hospitalière et qui auroii une aversion insurmontable pour les malades. Vous ferez toute votre vie le catéchisme, soit au chœur, soit aux classes ; vous reviendrez aux premières questions, après avoir enseigné les dernières et les plus relevées, c'est votre profession^ vous voulez faire de véritables chrétiennes, et pour cela il faut qu'elles sachent parfaitement leur catéchisme. Ne regardez point cette étude comme petite : on dit que cela est commun, et entre les mains de tout le monde ^ mais elle n'est entre les mains de tout le monde que parce qu'elle est nécessaire à tout le monde; le pain est la nourriture la plus commune et celle dont on peut le moins se passer. Estimez donc votre vocation, ne craignez point d'être incapables de vous en bien acquitter, vous n'aurez à

^ Lettres édifiantes, t. H, leUre 1G3.

* Supérieur des prétreâ de Saint-Lazare aitadiés à la maison de Saint-Louis.

parler que pour vos filles ; il faut fermer les portes de l'église dès que vous voudrez commencer. Vous le ferez simplement, celle qui le fera le plus humblement y aura plus de grâce. Vous le ferez bien si vous le voulez : vous allez vous y former pendant cette année ^ soyez d'aussi bonne volonté sur cet article que sur tous les autres dont nos chères mères * sont si édifiées. Je ne puis finir sans vous témoigner la joie que je sens de vous voir devenir religieuses-, il me semble que tout respire la piété dans votre maison. Je prie Dieu de vous bénir de plus en plus, et de vous enseigner lui-même.

Je suis bien contente du soin que nos dames externes^ prennent d'observer ce que les demoiselles font au chœur : cette application m'édifie plus que si elles étoi^fit en extase , mais il ne faut pas qu'elles soient si exactes à empêcher les demoiselles de s'asseoir pendant la messe : la plupart des enfants se trouvent mal à genoux, et quand il fera chaud, elles s'évanouiroient tout à fait. Il faut remarquer

^ On travaillait alors à changer la maison de Saint-Louis en monastère, et Ton avait fait venir du couvent de Sainte-Marie de Chaillot une supérieure et deux religieuses pour former les Dames de Saint-Louis à la vie religieuse et les préparer à faire des vœux Bolennelfl (Hisl. de la maison royale de Saint'Cyr, ch. th).

' Lettres et Avis, p. 237.

• Pendant que les Dames de Saint-Louis recommençaient leur noviciat, oo avait mis aux classes des dames séculières et externes.

112 LETTRES SUR l'ÈDL'CATIOX.

si ce sont toujours les mômes; et, si d'ailleurs elles sont lâches et indévotes, il faut les exhorter a se contraindre peu à peu pour être respectueusement devant Notre-Seigneur. Il faut leur apprendre à prendre pour ce petit repos d'autre temps delà messe que celui du sacrifice, et après tout il vaut mieux que quelques-unes abusent de cette tolérance que de faire mal àcelles qui sont véritablement délicates. Ceci n'est que pour les maîtresses, les demoiselles doivent rignorer.

(Elle la reprend de quelques défauts.)

Ce i6 mars 1693.

C'est assurément un moyen sûr de retomber que la confiance qu'on a dans ses propres forces; mais il est à craindre que votre retour à Dieu n'ait pas été sincère, puisque la rechute a été si prompte. N'espérez point de vous convertir par les seules conversations que vous aurez avec des gens de bien-, il faut auparavant que la volonté soit bonne, et j'ai lieu de douter que la vôtre soit gagnée. En attendant qu'il plaise à Dieu de vous toucher, je vous demande positivement une conduite réglée et soumise. Les maîtresses que vous avez sont de saintes filles, et si vous ne comptiez sur votre goût naturel, vous n'auriez nulle peine à vous ouvrir à elles. Vous avez M"" Balbien qui est une fille d'un vrai mérite, et qui vous donnera de véritables secours si vous lui parlez sincè-

* Lettres édifiantes, t. II, leUre 164. — Lettres et Avis, p. 467.

rement ; mais elle connoîtra bien vite si vous ne cherchez qu'à vous amuser et à amuser les autres.

Je vous suis bien obligée de la confiance que vous avez en moi ; vous me trouverez toujours prête à vous servir, à vous attendre et à vous entretenir, pourvu que vous commenciez par contenter vos maîtresses, par vous défaire d'un air, de hauteur, par prendre des manières simples et modestes, par vous éloigner des moins pieuses, comme je vous Tai déjà dit, et pour tout dire, en un mot, par changer tout ce qui est dans votre extérieur, qui pour l'ordinaire est une suite de l'intérieur. Je prendrai mes mesures avec vous à mon retour, selon ce que vous aurez fait pendant mon absence.

Vous savez ce que je pense sur les classes, et la peine que j'ai eue à consentir qu'on mît des dames ^ aux bleues, dans la peur que les demoiselles ne les trouvassent pas si simples de près que de loin. Vous avez raison de blâmer chez vous la politesse des gens du mondes il ne vous faut que celle que la charité donne, qui est plus étendue et plus sincère. Il est bon d'être aimée des personnes que l'on gouverne, mais il ne faut pas que ce soit par le relâchement, et il est dangereux que les jeunes s'aperçoivent qu'on songe à leur plaire. Il faut aller droit, et c'est,

' Lettres et Avis, p. 235.

* Des daines externes et séculières. Voir la note 3 de la p. 111.

lU LETTRES SUR L'ÉDUGATION.

à la longue, ce qui fera aimer et estimer : on n^ira pas si vite et on ira plus sûrement. Tout ce que vous me dites sur Téducation est de très-bon sens. Je n*aime pas cette manière de faire écrire les demoiselles dès qu elles ont quelque chose de mal à propos. En tout, on écrit trop à Saint-Cyr; on ne peut trop les en désaccoutumer, et quand elles écrivent à leurs proches, il faut que ce soit très-simplement. Allons en tout à ce qui leur est bon : il vaut mieux qu'elles n'écrivent pas si bien que de leur donner le goût de récriture, qui est si dangereux pour les filles; ne songeons point à paroltre par leur éducation , mais à la rendre solide, simple et chrétienne. J'écrirai sur cela quand vous voudrez -, mais il me semble qu'on aime, à Saint-Cyr, à amasser tous les écrits du monde, et qu'on ne les revoit jamais. Continuez, ma chère fille, à me demander tout ce que vous croirez qui en vaudra la peine, et après cela abandonnezen le succès à Dieu. Soyons humbles et dociles , et tout ira bien.

53». — A MADEMOISELLE D'AUBÏGNÉ.

Chantilly, il mai 1693.

Je vous aime trop, ma chère nièce, pour ne pas vous dire tout ce que je crois qui vous pourra être utile, et je manquerois bien à mes obligations si, étant tout occujjée des demoiselles de Saint-Cyr, je vous négligeois, vous que je regarde comme ma propre fille. Je ne sais si c'est vous qui leur inspirez la fierté qu'elles ont ou si ce sont elles qui vous don-

* Mém» de Languet de Gergy, t. L P- *J5.

aise quiis sont par rapport a moi: vous vouaiiez

A MADAME 6U PÉROU (l693).

5*'.— A MADAME DU PÉROL',

Vous avez raison, madame, de me renvoyer la lettre de M. d'Hozier ', et de ne plus songer qu'à profiter du temps que la Providence vous donne. Vous me demandez des avis; eh! que pourrai-je vous dire que je ne vous aie dit mille fois? Aimez votre Institut, comprenez-le dans toute son étendue, et sacrifiez-vous pour en remplir les obligations. Pesez bien ce que c'est que le vœu que vous faites à l'égard des demoiselles : Je promets d'employer toute ma vie à instruire et élever tes demoiselles de la maison de Saint' Louis. C'est donner tout, que de n'excepter rien. Le mot d'élever s'étend à tous les soins des mères ; il faut donc être persuadée que, leur ayant voué tout le temps de votre vie, vous ne pouvez en prendre sans leur voler, et qu'il n'y a, pour votre relâchement et votre plaisir, que celui que la règle vous marque. Il faut que tout le reste soit pour votre sanctification et pour la fin de votre Institut, qui est de mettre la religion dans le cœur de vos filles, et prendre, pour les former au bien et pouf les préserver du mal, tous les

' Itllret édifiantes, t. III, lettre 1 99.— Lettres et Av\$, p. 3 1 ».

) Le dcu^iiùme noviciat dce Damea de Saint-I.ouis «e termina à la An de Ifi03, et celtee-cl ayant Tait les vœux foleimels, la i""'- EDn reprit san andenne forme aveu plus de régularité, tl" Fontaines fut élue tupérleure, W^t du Pérou ossîtlante, M>" Tourp maîtresse générale des classes, M"» de Veilhant dé/

* C'était le gêut'alugiste de la maison de Saint-Louis.

118 LETTRLS SUR L'ÉDUCATION,

moyens qui vous seront marqués. La même droiture et la même bonne foi qui doit vous occuper d'elles quand vous en êtes chargée doit tourner vos soins ailleurs, dès que l'obéissance vous l'ordonne, et vous devez alors oublier vos demoiselles , sans vous en mêler sous quelque prétexte que ce soit. J'espère, par la bonté de Dieu , que vous serez bien éloignée des grands péchés. Mais prenez garde à ne vous pas méprendre dans le bien ; le zèle est quelquefois indiscret , et la charité n'est pas toujours bien réglée. On a connu le fond du cœur d'une fille ^ elle a eu do la confiance en vous^ il parott que vous la portiez à Dieu : on veiit suivre cette bonne œuvre, et cette bonne œuvre n'est plus pour vous : la grâce cesse avec la mission, soyez-en bien persuadée. Marchez selon la foi ^ souvenez-vous de ce qu'on vous dit le jour de votre noviciat sur la vocation : « Dieu « vous envoie où votre supérieure vous envoie, et a c'est pour ces emplois que Dieu vous donnera n la grâce. » Soyez ferme sur ces principes; ils feront votre paix, votre sûreté et l'union de votre communauté. Ne vous mêlez jamais des affaires les unes des autres; s'il se présente à vous quelque désordre sans l'avoir cherché, avertissez votre supérieure, et après cela n'y pensez plus. Vous savez, ma chère fille, combien il y a que je dis la même chose ; votre expérience vous en a beaucoup appris; les saintes filles que Dieu vous a données* en savent mille fois plus que moi : profitez de tout, faites bien des provisions, mais surtout aimez Dieu. Donnez-vous

^ Les religieuses de Cbaillot.

A I]NB KOViCB (1694). 119

à lui sans aucune réserve, ne comptez point sur vous, et le reste vous sera donné. Prenez l'esprit de communauté, évitez les singularités, même dans le bien^ que votre vie paroisse commune, et qu'entre Dieu et vous ce soit eeOe d'un ange, ou plutôt celle de Jésus^hrist Je me laisse aller au plaisir de vous entretenir et à l'ardeur que j'ai de voir une piété solide établie cbez vous^ demandez-la pour moi, et priez pour le Roi de tout votre cœur.

S»i. — A UNE NOVICE

QOI TIWA1T LA FLACS DB PBIXIBRK MAITS.E88B BBS BOUfiBs'.

Je trouvois bien mauvais, ma chère sœur, que vous ne me disiez rien de votre classe, mais je me dootois un peu que e'étoit pour garder la modestie d'une novice. Je vous pardonne aussi , pour la première fois, la cérémonie qui est dans votre lettre, pourvu que les autres soient en billet et sans compliments. Attachez-vous bien au règlement, et s il y «voit quelque endroit déraisonnable ou impraticable, marquez-le pour mon retour. J'espère que Dieu bénira vos soins et cen^ de nos chères sœurs. Travaillez toutes avec une grande patience, sans empressement et sans relâche ^ semez sans jamais vous décourager, d'autres feront peut-être la moisson^ mais qu'importe, pourvu que vous ayez fait votre

' Lettres et Avis y p. 258.

* Cette novice cet probablement M^e de Glapion.

devoir. Faites mes amitiés, je vous prie, à nos petites rouges dont vous êtes contente, et dites à celles dont vous ne Tètes pas qu'il faut se corriger avant mon retour, afin que vous puissiez rendre bon témoignage de la classe en général. Je vous embrasse, ma chère sœur, et toutes celles qui travaillent avec vous.

56».— A MADAME DU TOURP».

■AITKIMB OKNBRALI DK8 CLASSES.

Fontainebleau, mars 1694.

Je n'ai rien de particulier à vous apprendre, ma chère fille, pour rendre les demoiselles plus soigneuses : les réprimandes, les punitions, et les laisser manquer des choses qu'elles ont négligées, sont les seuls remèdes que je connois.

Vous avez raison de dire que ma sœur de ... a de quoi être une excellente maîtresse, si elle peut se

* Lettres et Avis, p. 264.

3 Marie-Marthe du Tourp de la Cour. Ce fut la huitième Dame de Saint-Louis. Elle avait été élevée à Noisy , fit profession des vœux simples le il janvier lC87,et des vœux solennels le 11 dé- !♦ cembre 1693. Ce fut une des Dames renvoyées avec Mme de la

^' Maisonfort; par ordre de Louis XIV, pour cause de quiétisme,

I (Voir VHist. de la maison royale de Saint-Cyr, ch. x). Elle sortit

i' , de la maison le 7 août 1698, et fut placée au couvent des filles

* ' de la Visitation de Grenoble , où elle mourut. Voici ce que les

' Mémoires de M^nc du Pérou disent d'elle : « On peut dire que ce

fut un grand dommage d'avoir été obligé d'éloigner cette fille, qui étoit un très-bon sujet. Â ses préventions près, elle parlolt de l)ieu comme un ange, toutes les demoiselles l'écoutoient avec grand plaisir ; elle les touchoit, elle les édifioit, les portoit à tout le bien qu'elle vouloit. Avec cela elle étoit si régulière, si austère et si vertueuse dans toute sa conduite, qu'on la regardoit comme

• une sainte. »

* Lellra f.l Avis, p. 3G0.

* Voir la noie 3 île la page 1 1 If.

122 LETTRES SUR l'ÉOCCATHKI.

se conlenter de semer et attendre en paix que Diea donne TaccroissemenL Ne faites pas votre chai^ par rapport à votre humilUé , ni i votre qualité de novice ; il faut qne vous la fassiez comme les autres la feront : cette différence f«roit de mauvais effets. Quand vous aurez quelques difficultés, écrives&moi 'y Je serai soigneuse de vous répondre. Yotis avez raison de croire fermement que Dieu voas aidera : vous travaillez pour loi, il vous soutiendra et bénira tooL

On ne peut leur donner trop d'horreur poor le mensonge-, cependant il faut le détruire dans les nouvelles venues avec une grande patience; il faul leur lire souvent les défenses qu'on a faites, et les faire obéir là-dessus comiHe dans tout le reste, observant toujours la différence des anciennes d'avec Les nouvelles venues. Servez*vous de toutes sortes de moyens pour les corriger : une exhortation générale à rapproche d'une grande ète, une correction douce en particulier à la veille 'une confession, une confusion publique, une huliliation devant les autres, une amende honorable, :i relâchement de plaisir, une posture contrainte ^ \fm , tantôt de la rigueur, tantôt de' la douceur, et ujours une grande patience.

Continuez dans la pratique; que celle qui prée dans la classe ne soit attachée à rien de partiier, et qu'elle ait les yeux ouverts sur tout ce se passe, tant à l'égard des enfants que de es qui leur apprennent quelque chose. Appliz-vous surtout à la lecture et à l'écriture. Je prie

A MADAME DE FONTAINES (t694). 123

Dieu, ma chère fille, de bénir vos pemes. Priez beaucoup pour les enfants; faites mes compliments a ma sœur Marie-^Constance*, et croyez-moi toute àvous«

Observez les grandes mangeuses et feutes*leur donner de plus grosses portions^ tout cela doucement et par manière d'essai , et nous en parlerons à mon retour.

(Elle lai eoToie le petit traité de VEspril de l'InttUut de$ filles de Saint'LouiSj et lui en fait l'éloge.)

Mai 1694,

Je crois, ma chère mère, devoir remettre entre les mains de la bibliothécaire un écrit qui doit demeurer à tout jamais dans la bibliothèque de Saint- Cyr. Faites- en bien acheter la lecture à M°^ de la Maisonfort , et si on désire quelque chose dans sa conduite , voilà un moyen sûr de l'obtenir. Il faut que je sois bien désintéressée de ne me pas garder le plaisir de le lui montrer, car je crois qu'à la vue d'un tel volume toute sa vivacité se renouvellera ' ; mais, madame, ce sera bien pis après la lecture, car c^est un ouvrage dicté par l'esprit de Dieu pour

^ L*one des religieuses de Ghaillot qui continuait à gouverner le noviciat.

* Lettres édijlantes, t. IV, 8« lettre.

* Pour eomprendre le cDoinienGement de eette lettre. Il faut lire le cb. x de VHist. de la maison royale de Sahit-Cffr, relatif an quiétisme, dans lequel Mm de la Maisonfort fut le principal penomiage.

utilité de notre chère maison : le mépris du monde , Festime de votre vocation y sont parfaitement ien traités, mais ce sont deux sujets sur lesquels s Dames de Saint-Louis sont bien avancées. Rien est si beau * que ce qui est sur les vœux et sur Institut •, il démêle bien nettement ce que j'avois )ujours pensé confusément sur la grandeur de votre onction et Thumilité de votre personne ; il vous jpelle servantes des demoiselles, et vous charge de lettre la religion dans leur cœur -, c'est Tidée que ai toujours désiré que vous eussiez de votre état, ien de plus élevé que vos occupations, rien de plus umble quand il n'est question que de vous 5 nul ing, nulle autorité, nulle envie d'être estimées, )nsidérées et respectées qu'autant qu'il est néceslire pour conduire les filles dont vous êtes charges. que Dieu bénira votre travail quand il se ra dans cet esprit , et que cette fondation royale si che et bien bâtie, si bien protégée et si voisine de cour, sera remplie par les plus humbles relieuses qui soient dans l'Église : Voilà, ma chère fille, 5 que je vous souhaite et ce que j'espère de voir en avancé avant ma mort. Lisez et relisez ce que vous envoie, il doit être appris par cœur dé toutes 3s Dames, et je serai ravie de l'entendre au réfecâre. Il faudra me le rendre pour le mettre dans 3s recueils^.

1 Mme de Maintenon dissimule sous ces éloges la part qu'elle t à la composition de VEsprit de V Institut, Languet de Gergy t positivement que ce petit livre fut son ouvrage» et que Tévéle de Chartres ne fit que le corriger.

* On le fit imprimer en 1699 à rimprimeric royale, en un petit

126 LETTRES SUR L*ÊDUGATION.

qui ne sert qu'à les rebuter et à les rendre dissimulées.

On m'a dit qu'une des petites fut scandalisée au parloir de ce que son père avoit parlé de sa culotte : c'est un mot en usage 5 quelles finesses y entendent-elles? Est-ce l'arrangement des lettres qui fait un mot immodeste ? Auront - elles de la peine a entendre les mots de curé, de cupidité , de curieux, etc. ? Cela est pitoyable. D'autres ne disent qu'a l'oreille qu'une femme est grosse : veulentelles être plus modestes que Notre- Seigneur, qui parle de grossesse, d'enfantement, etc.? Une petite demoiselle s'arrêta avec moi quand je voulus lui faire dire combien il y a de sacrements, ne voulant pas nommer le mariage -, elle se mit à rire, et me dit qu'on ne le nommoit point dans le couvent dont elle sortoit.

Quoi! un sacrement institué par Jésus-Christ, qu'il a honoré de sa présence, dont ses apôtres détaillent les obligations, et qu'il faut apprendre à vos filles, ne pourra pas être nommé ! voilà ce qui tourne en ridicule l'éducation des couvents ! Il y a bien plus d'immodestie à toutes ces façon&*là qu'il n'y en a à parler de ce qui est innocent, et dont tous les livres de piété sont remplis. Quand elles auront passé par le mariage, elles veriront qu'il n'y a pas de quoi rire. Il faut les accoutumer à en parler très-sérieusement et même tristement , car je crois que c'est l'état où l'on éprouve le plus de tri^ bulations , même dans les meilleurs. Il faut leur apprendre, quand l'occasion s'en présente, la diffé-

première. Je crois que vos doutes viennent de votre peu d'expérience, et de ce que pensant toujours à vous, et vous regardant d'un âge et d'une capacité assez pareille, vous avez peine à comprendre la défcrence que je vous demande pour cette première.

' Lellin cl Avis, p. 30".

128 LETTRES SUR L^ÉDUGATIOiN.

Cependant, si vous voulez y faire réflexion, vous trouverez qu'il est impossible que les classe» soient autrement, et que si les maîtresses avoient une au-* torité à peu près égale avec des vues différentes, il seroit impossible que les demoiselles ne se parta-^ geassent selon leur inclination. Les inconvéniens de cette conduite seroient plus grands que ceux qui se trouveroient dans la subordination qui est gardée entre tous ceux qui ont quelque chose à gouverner, quand ils sont plusieurs, ce qui n'est pas une invention nouvelle. Votre conduite à l'égard de votre supérieure doit m' assurer que vous pratiquerez à merveille ce que je désire dès que vous l'aurez bien entendu, elle n'est guère

Le 30.

J'ai été interrompue, il faut reprendre, je voulois vous dire, ce me semble, que votre supérieure n'est pas des plus vieilles de la maison * ; cependant, dès qu'elle a été placée, vous lui avez été soumise, et vous voyez aussi ce que Dieu fait en elle et en vous. J'espère qu'il donnera la même bénédiction aux classes qui sont la fin de l'Institut : oui, je crois que vous vous comptez trop, et que vous voyant quatre Dames de Saint-Louis à une classe, vous avez peine à comprendre cette soumission des unes aux autres; aussi faut-il éviter autant qu'il se pourra cette grande égalité, à moins de choisir celle dont on se croira assuré de la docilité. Mais supposez qu'on mît à une classe ma sœur de Loubert première, ma sœur de Fontaines seconde, et mes sœurs de la

1 C'était Mme de Fontaines.

Rozière et de Fauquembergue aides \ vous paroîiroîtril bien déraisonnable qu'elles n'y suivissent i)as leurs- Yiies, et que les vôtres fussent soumises et concertées avec ma sœur de Loubert? Il me semble qu'il n'y a rien en cela qui choque le bon sens, et qui ne soit très-praticable, et c'est par où il faut commencer en attendant que nos chères filles soient assez formées pour vouloir bien obéir-, car il viendra des temps où Ton mettra une plus ancienne et peutêtre plus capable en seconde, parce qu'elle n'aura pas assez de forces pour être première, qui sera certainement la place la plus pénible.

Les demoiselles ne doivent point s'adresser à la maltresse générale : il faudroit pour le permettre une raison particulière et bien rare; mon idée pour la maîtresse générale a été qu'elle fît tout ce qu'il y a «i faire hors des classes, afin que les maîtresses particulières n'en sortissent point, et pussent avoir auj^rès des demoiselles l'assiduité qui y est absolument nécessaire. Encore une fois, mes chères filles, la pratique en apprendra bien plus que mes écrits.

Il est vrai que je vous ai dit quelquefois que vous comptiez trop sur les dispositions de votre cœur , et (|uo vous négligiez trop les démonstrations ; ce n'(»-st pas que je vous voulusse affectées, ni même trop aflect ionnées, mais il faut garder les bienséances. Peu diî g(»ns sont assez solides pour ne regarder que le fond des choses : on se touche par l'extérieur-, ce n'est donc pas assez de respecter dans le cœur vos supérieun^s, il

* Les deux premières avaient été supérieures et les doux autres étaient encore du noviciat.

faut le montrer par des respects extérieurs et par des déférences en tout. Vous savez que je ne suis pas fort touchée de ces sortes de cérémonies, mais j'ai vu par expérience qu*eUes entretiennent le respect, et que les pratiques contraires passent de la liberté à la familiarité, et de là au mépris. Saint Paul ordonne de se prévenir d'honneur les uns les autres : il connoissoit la faiblesse humaine ; il y a des personnes À qui ces manières ne sont point nécessaires pour leur inspirer ce qu'elles doivent, mais il faut se conformer au plus grand nombre, qui est toujours le plus défectueux. Saluez donc vos supérieurs, ne les disputez jamais avec opiniâtreté, n'usez point avec eux de termes trop libres, ne décidez point devant eux, et pour sanctifier les pratiques, Wtes-les en esprit de foi, regardant Notre-Seigneur lans leur personne ; cette vue-là en ôtera lair des érémonies mondaines, et y mettra la simplicité, honnêteté, la Hberté et le respect filial et corial que vous devez avoir pour ceux qui vous goutrnent. Voilà répondre à tous les articles de votre ;tre. Quant à vos besoins particuliers, il me semble, i chère fille, que vous n'avez qu'à continuer à jloir avancer; vous comprenez très-bien la beauté 'importance de votre Institut, l'honneur que Dieu s a fait de vous appeler à un si grand ouvrage, talents qu'il vous a donnés pour y réussir, le pte que vous lui rendrez si, au lieu de les emer pour lui, vous vous étiez occupée de votre ir et de celui des autres; qu'il faut vous mettre ^fit ; que votre esprit vous est donné pour vous

AUX 0AME3 DE SAIKT-LODlS (1694). 131

bien acquitter de vos emplois*^ que votre santé vous met en état d'être Texemple de la régularité : que votre joie doit contribuer à la joie de toutes vos sœurs; que votre raison doit éclairer celle des autres; que Famitié que vous inspirez aux autres dcHt être employée à insinua ce que les supérieures désirent pour le bien de votre maison, et qu'enfin tout ce que vous avez reçu de Dieu doit lui retourner, ou au trentième, ou au soixantième, et peut-être au centième.

Je crois qu*il sera très-bon de mettre dans le livre des usages la manière dont votre saint évêque vous a montré à faire le catéchisme. Adieu, je compte tous les jours de notre séparation. Nous voici au tiers de notre voyage ; rien ici ne vaut nos récréations, et rien ne me peut tenir li^i de mes chères filles.

(iMtenetiM piNir Via^tmene,)

Les infirmières sont comme les maîtresses des demoiselles, et doivent prendre les mêmes maximes pour leur éducation avec d'autant plus d'application, que le temps de la maladie et de la convalescence sont des temps de relâchement, comme vous le dites fort bien. Vous devez être encore plus patientes que les autres, mesdames, parce qu'il faut une grande charité et beaucoup de condescendance pour les malades ;

^ Lettres et Avis, )^, 443.

134 LETTRES son L*ÉDlICATrON.

son; c'est à vous qu'on doit s'adresser pour cela, et vous devez ensuite aller à la classe, et dire à la maîtresse qui y préside : Ma sœur, envoyez, s'il vous plaît, six, huit ou dix filles à une telle de nos sœurs qui en a besoin. Mais vous ne devez point choisir les iilles; cela appartient à la maîtresse de la classe*

Soyez libre de donner des noires^; mettez-vous à la place de celles qui en demandent. Si vous croyez que les officières en abusent, consultez notre mère, allez dans les lieux où vous avez envoyé des demoiselles, pour voir comment elles s'y comportent, car elles sont hors des yeux de leurs maîtresses.

Les noires sont entièrement sous vous ; il ne faut

plus que les maîtresses s'en mêlent que pour vous

ivertir des fautes qu'elles feroient quand elles sont

lux classes. Quand vous voulez donner le ruban

loir, il faut que ce soit sur le témoignage des mai-

resses, et en avertir la supérieure.

Enfin le but qu'on a eu en créant votre charge

été de soulager les maîtresses de tout ce qui se

^ C'était des demoiselles qa*on tirait de la classe bleoti poar

der, soit les maîtresses des classes, soit la supérieure et les uf-

■ièrcs de la maison. Elles portaient le ruban noir. Voici ce qu'en

sait W^ de Maintenon dans mie de ses instructions : « Madame

«us du encore que les noires étaient on corps très-otile, pourra

'on ne le laissât pas affaiblir; que, pour le conserver dans son

égrité, il falloit n'en point faire un trop grand nombre , parce

'il est bien plus aisé de Irouyer dtx filles raisonnables que d'en

uver vingt; CLu'il falloit aussi tàeher de les choisir si tien^

'on n'eût pas à les punir , parce que , si une foi» il n'y avoit

nt de différence entre elles et les demoiselles des cla.cscs , on

pourroit plus s'en servir utilement : il faut que leur réputation

t, pour ainsi dire, sans tache » {Recueil des réponses de

n^ de Maintenon, p. 14).

dei vaux eolenneli ie 1"' janvier leot. Letie dame, reroarquatiie par M plëté et ton esprit, eierça loDgtempa li charge de déposi- Uire et retu^llit la plupart des ^crils et conversations de M^e de Haintenon. C'est d'elle qu'eit le recueil intlLulë : Réponse» que Madame a bleu voulu nous faire, etc.

136 LETTRE!^ SUR l'EDUCATIOX.

que Ton pense. Elle nous donna pour exemple M. le duc du Maine, qu'elle faisoit écrire lorsqu'elle en étoit chargée, qu'il n'avoit encore que cinq ans -, elle nous raconta que lui ayant dit un jour d'écrire au Roi, il lui avoit répondu fort embarrassé qu'il ne savoit point faire de lettres. M"*® de Main tenon lui dit : (( Mais n'avez-vous rien dans le cœur pour lui dire ? — Je suis bien fâché, répondit-il, de ce qu'il est parti. — Eh bien ! écrivez-le, cela est fort bon. » Puis elle lui dit : « Est-ce là tout ce que vous pensez? n'avezvous plus rien à lui dire? — Je serois bien aise qu'il revînt, répondit le duc du Maine. — Voilà votre lettre faite, lui dit M™* de Maintenon , il n'y a qu'à le mettre simplement comme vous le pensez, et si vous pensiez mal, on vous redresseroit. » C'est de cette Tianière, ajouta-t-elle, que je lui ai montré, et vous ivez vu les joUes lettres qu'il a faites. M"® de Lou- )ert, notre première maîtresse, lui dit qu'elle nous eroit grand plaisir de vouloir bien se donner la »eine de nous en faire un modèle -, elle y consentit, t prit pour sujet celui des lettres qu'elle venoit de orriger-, elle en écrivit une en billet et une en îttre, pour nous en montrer la différence. Nous 'osions lui marquer l'envie que nous avions qu'elle ous en fît comme pour une personne à qui nous îvions du respect^ une de nos maîtresses voulut en le faire pour nous. M°*" de Maintenon nous deanda, avec sa bonté ordinaire : Pour qui, mes ennts, voulez-vous que je vous la fasse? Nous lui pondîmes de manière à lui faire entendre que ce roit pour elle, comme pour une bienfaitrice. Eh

Lien ! dit-elle, puisque vous le voulez, je vais vous en faire une de cérémonie et de respect aux personnes âgées, quoiqu'elles ne fussent pas de meiU leure maison que vous ] et s'adressant à une de nous elle lui dit : Par exemple , vous devez du respect à un vieux M. T..., votre oncle, que je connois, quoi^ qu'il soit de la même maison que vous -, vous me devez aussi du respect par rapport à mon âge, coipme nous voulant dire qu'il n'y avoit que cela qui dût nous la faire respecter, tant son humilité est grande ; mais il ne nous siéroit pas, ma mère, de vous en parler, vous la connaissez mieux que nous. Après avoir fait la lettre que nous lui avions demandée, elle eut la bonté de nous la lire, et nous dit ensuite : Vous voyez que je l'ai faite respectueuse et tendre, mais c'est pour celles qui me regardent comme leur mère et que je regarde comme mes filles. Nous n'avons pas encore, ma mère, les lettres qu'elles prit' la peine d'écrire, mais nous tâcherons de les avoir au plus tôt, et nous vous les donnerons sans y rien changer *. Nous vous dirons encore ce qu'elle nous fit remarquer des derniers mots de sa lettre , qui font voir la tendresse qu'elle nous permet de lui marquer, ayant la charité de nous regarder comme ses filles ; elle nous dit donc : Si une personne que je ne connoîtrois pas m'écrivoit ainsi, cela ne seroit pas bien, quoique je ne m'en soucie pas 5 mais pour celles deSaint-Cyr, j'aime fort qu'elles me marquent de la tendresse, et qu'elles m'écrivent sans façon.

* Voir «68 modèles de lettres p. 141 et suivantes.

J'oubliois, ma mère^ un fait remarquable de la journée d'hier, c'est que la maîtresse générale vint chercher M"* de Maintenon •, et comme elle n'osoit l'interrompre, une de nos pières l'en avertit, parce qu'il y avoit déjà quelque temps qu'elle attendoit. La maltresse générale approcha donc, et M*"* de Maintenon lui dit d'un air agréable : Eh bien ! que voulez-vous ? nous avons bien ici d'autres affaires, pourquoi nous importuner? Elle lui répondit du même ton : Je ne savois pas, madame, que vous fussiez si bien occupée. M"* de Maintenon, lui ayant répondu en fort peu de mots, reprit ^on occupation 5 mais comme, en nous levant pour laisser passer la maîtresse générale, il s'était élevé beaucoup de poussière, M"** de Loubert, notre première maltresse, marqua à M"* de Maintenon la peine qu'elle en avoit, laquelle reprit aussitôt avec bonté : Oes pauvres en* fants. J'aime jusquà leur poussière. Nous fûmes toutes pénétrées de la manière tendre dont elle dit ces paroles, et nous en pensâmes pleurer. Elle fit aussi tout cela avec tant d'application qu'elle fut obligée de s'essuyer plusieurs fois le visage. Avant que de s'en aller, elle nous dit ; Mes chers enfants, croyez-vous que cela vous puisse profiter? Nous lui répondîmes que nous espérions que la peine qu'elle avoit prise ne serait pas inutile \ elle sortit en nous disant qu'elle le souhaitoit de tout son cœur.

C'est avec bien du plaisir, ma mère, que nous nous sommes acquittées de ce que vous avez souhaité de nous-, nous vous prions d'excuser tous les manquements que vous y remarcjuerez, mais nous

Page 1