‹ Lettres sur l'éducation des filles (volume 2)Chapitre 25 sur 49 · A LA MÊME · texte numérisé non relu

A LA MÊME

( Qu'il faut agir avec bonté et avec fermeté à Pégard des demoiselles. )

Arrii 169S.

Ne soyez pas pointilleuse pour épier toutes les fautes de vos demoiselles, et ne parlons plus de ce qui s'est passé à la semaine sainte^ Dieu Ta permis, et a trouvé les choses selon sa volonté. Ce qui est sûr, c'est que vous êtes véritablement religieuse, et qu'il faut affermir votre établissement par une solide piété -, vous avez des secours de tous côtés proportionnés à vos besoins.

lisez et relisez les écrits de M. l'abbé de Fénelon : soyez en garde contre votre promptitude; il est vrai que vous êtes naturellement sévère, cela est bon jusqu'à un certain point. Soyez ferme, grave et silencieuse, à la bonne heure; cette conduite vous fera estimer et craindre par les demoiselles beaucoup plus que les pénitences.

Souvenez -vous toujours qu'il ne faut pas tout voir, et que plus les punitions seront rares, plus elles feront d'effet ; apprenez à distinguer les fautes qui sont de conséquence, de celles qui n'en sont pas. Adieu, madame ; demandez à Notre-Seigneur des lumières, il ne vous les refusera pas.

* Lettres et Àlvis, p. 241.

AUX RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (1698). 183 92». — AUX RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS.

(Qu'il ne faudra jamais diminuer le nombre de deux cent cinquante demoiselles sous quelque prétexte que ce soit, sinon en cas d'absolue B^ocasité, et par ordre du Roi '. )

Ce i«r août 1698.

L'évèque de Chartres a jugé à propos, mes chères filles, que j'écrivisse quelque chose de ce qui s'est passé dans les premières années de votre étahlissement, et que j'ai suivi en tout de plus près que personne, par l'intérêt particulier que j'y ai pris.

Bientôt après que, selon Tintention du Roi, la maison fut remplie de demoiselles, on se trouva embarrassé et chargé du grand nombre, et encore plus de leur âge, qui, vers les dernières années, devient celui de tous le plus inquiet et le plus dangereux, les filles s'ennuyant de la clôture, de la règle et des mêmes exercices qu'elles pratiquent depuis si longtemps. Les personnes les plus vertueuses et ex* périmentées qui vous aident dans tous vos besoins craignirent qu à l'avenir les demoiselles ne fussent même plus difficiles à contenir qu'elles ne le sont présentement. Après plusieurs difficultés et réflexions sur cette matière, on jugea à propos d'assembler ce qu'on connoissoit de meilleur et de plus capable pour examiner cette affaire et prendre enfin

^, Lettres édifiantes, t. IV, lettre 170. — Lettres et Avis, p. îl.

* Les charges de la maison étant devenues plus grandes qu'on n'aTtit cru d'abord , il fut question de diminuer le nombre des demoiseUeB ; mais le roi aima mieux augmenter la dotation annuelle de trente mille livres.

184 LETTRES SUR L*ËDUCAT10N.

une résolution. Toutes les raisons pour et contre furent discutées avec le loisir et Fattention nécessaire, et enfin on conclut que la charité d'élever et d'instruire les filles jusqu'à quinze ou seize ans seroit bien peu de chose, si on les renvoyoit dans le monde a Tàge le plus périlleux*, qu à la vérité la peine de les garder jusqu'à vingt ans seroit bien grande, mais que cette peine évîteroit bien des péchés^ que les filles ont l'esprit presque formé à vingt ans-, que la plus grande jeunesse est passée, et que le plus grand bien demandoit de s'en tenir à la fondation , sans proposer au Roi aucun changement. On n'a donc plus pensé à rien par rapport à l'âge, mais on est revenu plusieurs fois pour diminuer le nombre par deux raisons : l'une, que la subsistance n'étoit pas assez forte, et l'autre, qu'il n'étoit pas possible de veiller assez exactement une si grande quantité de filles. Je l'ai représenté plusieurs fois au Roi par déférence au sentiment des autres; mais Sa Majesté ne l'a point voulu, et a mieux aimé ajouter trente mille livres de rentes pour suppléer à ce qui manqueroit à votre fondation. Il faut que je rapporte ici un exemple bien convaincant de la fermeté de sa volonté sur le nombre de deux cent cinquante demoiselles qu'il veut faire élever chez vous.

Dans la nécessité où l'on se trouve présentement de changer les combles de la maison ', j'ai proposé

^ Ils étalent bâtis en mansarde et se trouvaient déjà à moitié pourris : on dépensa à les refaire trois cent mille ilvres {Mém. des Dames de Samt-Cyr, ch. xxviij. «

AUX RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (i69S). 185

au Roi d'être quelque temps sans recevoir de demoiselles , afin d'être moins embarrassé pour leur trouver du logement, quand il faudra travailler au leur; il n'a jamais voulu y consentir, disant qu'on s'accoutumeroit à avoir moihs de filles que la fondation ne porte, et qu'il ne vouloit pas donner cet exemple, quelques raisons qu'il y eût de le demander. Je vous marque ceci pour vous faire comprendre combien vous frustrerez l'intention du Roi si jamais vous diminuez le nombre des demoiselles. Quant à la vigilance, l'expérience vous fait voir tous les jours que cinquante personnes ne sont guère plus difficiles à gouverner que trente, les exercices et les instructions se faisant en général.

Ceux du dehors ont peine à comprendre avec quelle facilité vous conduisez ce grand nombre de filles, et cette facilité augmentera tous les jours si vous vous donnez à votre devoir sans réserve. Je sais qu'il y a eu des désordres et qu'il y en aura peutêtre encore de temps en temps ; mais je sais aussi qu'il s*en trouve partout ou il y a de la jeunesse, en quelque petit nombre même qu'elle soit. Il y a une raison décisive à laquelle il faudra toujours se rendre : c'est que ce nombre de deux cent cinquante vous est marqué dans votre fondation, et que c'est l'intention ferme du Roi; que Tabbaye de Saint- Denis * vous est donnée à cette intention , et que vous ébranlerez le fondement de votre établissement,

^ Le titre d'abbé de SainM)enis avait été aboli et ses biens avaient été donnés à la maison de Saint-Cyr , quand cet Institut fut fondé.

quand vous fournirez ce prétexte à ceux qui Voudroient vous ôter l'abbaye de Saint-Denis. Il n'y a que l'impossibilité de nourrir des demoiselles qui en pût faire diminuer le nombre ; mais il faudroit pour cela que vos biens fussent considérablement diminués, que vous le représentassiez au Roi, a votre conseil du dehors et du dedans, à votre évêque, à vos supérieurs, et encore plus à Dieu, qui jugera vos intentions. Ne pensez donc plus à rien changer, mais à bien conduire l'œuvre que Dieu met entre vos mains.

On a cru qu'un des meilleurs moyens pour vous en bien acquitter étoit de vous donner le pouvoir de vous défaire de celles des demoiselles dont l'esprit seroit dangereux. Il faut les observer dès leur plus grande jeunesse, pour voir si elles se corrigent, et c'est à quoi vous devez travailler avec la vigilance qui vous a été si souvent recommandée ; mais quand vous verrez une fille qui a mal fait dans toutes les classes, dont le naturel est mauvais, l'esprit séditieux, ennemi de la règle, qui communique ses peines, qui veut entraîner les autres, vous ne devez pas la laisser monter aux bleues. Ne vous faites point là-dessus une fausse charité, et considérez que si vous êtes cause de la sortie d'une fille, vous l'êtes aussi de l'entrée d'une autre, et que les exemples de sévérité sont d'une grande utilité dans le gouvernement. Vous êtes maîtresse absolue sur cet article : elles n'auront ce que le Roi leur a donné ' qu'à

^ Le Roi venait de faire une dotation spéciale de soixante mille

A KADAME DE BERVAL (1698). 187

condition de vous satisfaire et de demeurer avec vous jusqu'à vingt ans. La manière d'appliquer ce dernier bienfait du Roi vous sera marquée dans une instruction particulière.

MAITRBBSS OBNBAàLB DBS CLÂ88BS.

(Qu'il iant exciter let dcmoÎMlles à avoir du courage.)

4aoâtl6ft8.

J'ai oublié, dans ma dernière lettre, de vous parler du courage : c'est un endroit essentiel sur lequel il faut examiner vos filles. On n'est bonne à rien quand on n'a pas de courage. Marquez-leur certains ouvrages pénibles et pressés, pour voir comment elles s'en acquitteront. La vie de communauté s'oppose quelquefois à ces sortes d'épreuves : la cloche sonne, il faut tout quitter ^ mais vous devez un peu déranger vos noires en certaines occasions, et voir comment elles porteront de manquer un repas, une récréation, et ainsi du reste. Quand il y aura quelque chose à achever, celles qui seront de bonne foi et courageuses seront ravies de poursuivre ce qu'elles auront commencé. Les jeunes personnes ne sont pas portées à cette sorte de modération, et veulent, au contraire, trop fortement achever ce qui est commencé ^ il n'y a que la vertu qui doive modérer

livres à prendre annuellement sur le trésor, pour fournir aux demoiselles sortant de Salnt-Gyr une dot de trois mille livres. Il en sortait à peu près vingt par année.

< Lettres et Avis, p. 164.

en ces occasions, et quand elles s'y portent naturellement, c'est qu elles sont lâches ou indiilérentes, ce qui est bien mauvais. Je vois souvent vos noires en passant : il y a bien du temps perdu, et il est rare que je les trouve dans cette activité où je les voudrois. Il est bon de soutenir les jeunes personnes par les louanges quand elles font bien -, mais il faut aussi les blâmer et les contrarier pour éprouver leur humeur, car les louanges qui les soutiennent trop venant à manquer, elles tombent dans le découragement.

MAITttBSSB 6BNBAÀLR DBS CLÀSSB8.

(Qualités qv'il faut aux demoiselles ^ui désirent être Dames de Saint*Louis ' .)

6 août 1698.

Je crois, ma chère fille, que dans le choix des sujets pour votre maison, vous devez vous attacher à la droiture de Vesprit et à la bonne humeur, car je ne parlerai point ici de la piété et de la vocation, puisque vous ne pouvez avoir de doute là dessus. Tâchez donc de suivre dans les classes les filles qui ont l'esprit bien fait, qui prennent simplement ce qu'on leur dit, qui ne sont ni difficultueuses, ni raisonneuses, ni soupçonneuses, ni pointilleuses, qui se font aimer des plus sages et haïr de personne,

' Lettres etADis, p. 166. — Lettres édifiantes, t. IV, p. 141.

* Le premier des manuscrits cités plus haut porte cette note : « On ne peut trop lire et trop pratiquer tout ce qui est dans cette lettre. »

dont on aime la société, qui aiment leurs maitresses, qui parlent peu, qui sont timides, qui aiment à faire plaisir, qui sont actives, car toutes ces qualités marquent un bon esprit et un bon cœur. Prenez le milieu entre un trop grand goût pour l'esprit et la crainte des grands esprits : on aura toujours assez d'esprit quand on Faura droit, doux et commode -, les grands esprits vous rendront de grands services s'ils sont dociles et soumis. Craignez les discoureuses-, défaites-vous de ce que j'entends souvent : Cette fille, dit-on, n'a pas de talents pour l'instruction, et n'a pas de facilité à parler. Il ne faut pour parler, mes chères filles, que savoir ce qu'on veut dire, et avoir du bon sens. Que j'aurois grand'peur d'une fille éloquente, et qui se distingueroit par là! Quelle tentation de vanité, et que Dieu béniroit peu ce qu'elle diroit dès que l'orgueil s'y trouveroit! Où est la difiiculté de faire une instruction et un catéchisme, le livre à la main, faisant répéter et comprendre ce qui y est, l'appliquant à l'état de vie dans lequel on se trouve, ne disant rien dont on ne soit assuré, consultant sur ce que l'on ne sait pas, et parlant tout simplement dans la présence de Dieu? voilà ce qu'il vous faut; toute autre manière vous sera un piège. Tâchez de distinguer l'activité de la dissipation et de la légèreté; craignez les esprits légers, inquiets, peu maîtres d'eux-mêmes, qui font beaucoup de bruit et peu d'ouvrage, qui tourmentent ceux qui sont au-dessous d'eux , qui donnent de la peine et n'en prennent guère. Examinez la bonne foi jusque dans

IdO LETTRES SUR L*ÉDl]GAT10N.

les moindres choses : il y en a qui ne les font que superficiellement, qui balayent sans se soucier que le lieu en soit plus net, et ainsi du reste ^ ces carac^ tères sont mauvais et se portent en tout. Aimez les bonnes filles, qui se donnent tout entières à ce qu'elles font-, la vertu en retranchera l'extrémité, et le profit vous en demeurera. Voyez dans les récréations celles qui sont simples, gaies et commodes, qui prennent tout en bonne part, qui ne se fâchent de rien : c'est ce que j'appelle être de bonne humeur ; examinez si sur ce qu'on dit elles vont droit au fait^ si elles cherchent à s'instruire quand elles n'entendront pas d'abord, si elles se rendent à la raison, ou si elles parlent pour parler, si elles aiment à embarrasser, si elles ne sont pas frappées et convaincues par la raison. Je serois infinie si je disois tout ce qu'il y a à examiner et je vous embîirrasserois peut-être. &)mptez que les bons caractères d'esprit sont ceux avec qui. on est à son aise, à qui il faut peu de ménagements, et pour une religieuse, je vous ai déjà dit que je préférerois à toutes les autres celle que la supérieure mettroit à toutes les charges de la maison, sans craindre de la fâcher. Vous , par exemple , ma chère fille, comptez que vous n'êtes pas telle que je le désirerois , si votre supérieure ne sent qu'elle pourroit vous mettre, en sortant de la charge de maîtresse générale , quatrième maîtresse des rouges.

A MADAME DE BERVAL (1698). idl

1IA1TBK88K GBNKEALK BBS GLA8SBS.

A Compiègne, septembre 1698.

Je ne voudrois pas changer ce quart d'heure d'oraison ([u'ou a jugé à propos de mettre dans le règlement de la journée des demoiselles -, ne pourroit-on pas la faire tout haut pour les exciter, y parlant tantôt plus, tantôt moins, et souvent point du tout? On pourroit quelquefois aussi leur lire quelque sujet d'oraison à deux ou trois reprises : un quart d'heure est bientôt passé. Ne changez pas ce qui est réglé.

Vous ne pouvez trop éviter les conversations des demoiselles entre elles. J'ai donné bien des fois toutes sortes de jeux, et la maison en a bien donné aussi -, il faudroit remettre dans les classes des volants , des jonchets , des échecs , des damiers, des trous-madame, etc., etc. Mais c'est une ruine d'avoir toujours à recommencer^ vous savez combien de jeux j'avois établis dans le jardin, rien n'y subsiste 5 je suis sûre qu'on a encore à Marly ces sortes de jeux, qui furent inventés dans le même temps.

Ne souffrez pas que vos filles travaillent au réfectoire et à l'oraison. Du reste, elles ne peuvent trop travailler, et si vous pouvez leur donner le goût de l'ouvrage, ce seroit un bien plus solide que vous ne pouvez vous l'imaginer : je vois tous les jours ce qu'attire l'oisiveté.

* Lettres et Avis, p. 246.

192 LETTRES SUR L^ÉDUGATION.

Vous verrez tous les jours, de plus en plus^ que vous devez être fermes et douces, laborieuses, tranquilles, que vous devez travailler incessamment sans vous impatienter sur le succès. Dites aux demoiselles ce que vous voulez sans les pressentir, et sans chercher ensuite ce qu'elles pensent.

Je vous crois en retraite, et j'espère que vous en sortirez toute fervente pour vos devoirs, demandez pour moi toutes les grâces dont vous savez que j'ai besoin, et surtout l'humilité K

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