‹ Lettres sur l'éducation des filles (volume 2)Chapitre 26 sur 49 · DAMK DB SAINT-LOUIS, MAITRESSE DBS JAUNES · texte numérisé non relu

DAMK DB SAINT-LOUIS, MAITRESSE DBS JAUNES

29 septembre i698.

Je consens de tout mon cœur qu'on donne le ruban noir à La Borde, si notre mère* et ma sœur de Berval en sont d'accord avec vous. Vos raisons de le désirer sont très-bonnes , et les nôtres le sont aussi quand nous craignons qu'elles ne se lassent et ne se démentent , quand elles sont noires si longtemps ^ 5

' Ce mot se rapporte peut-être aux hommages publics que le Roi lui rendit au camp de Gompiègne, et dont Saint-Simon nous a laissé le curieux tableau.

* Lettres et Avis, p. 323.

' Gabriel ie de Jas de Saint-Bonet fit profession le 1®^ janvier 1694, et mourut en 1712, âgée de quarante-trois ans. W^^ de Maintenon l'appelait sa sournoise et son pauvre mouton, à cause de son amour pour le silence et de sa grande douceur.

♦ M™« du Pérou, alors supérieure.

^ 11 était d'usage de ne donner le ruban noir qu'aux demoi-

mais si cette fille est telle que vous la dépeignez et ({u'elle voulût être Dame de Saint-Louis, on pourrait la prendre avant les vingt ans.

J'ai parcouru Placide \ car je'n'ai guère de loisir ; il me parolt fort bon , et ces sortes d'amusements aussi ^ je comprends bien qu'ils vous font connoître l'humeur de vos filles.

Je n'ai plus rien à vous dire de particulier sur H|iic ^ç ¥¥¥^ jj fJ^^^^ jyj fj^jj.^ ^j^g grande honte sur

son mensonge , la menacer de le rendre public , le faire en effet si elle ne promet de s'en corriger, prier pour elle , et prendre patience. Ayez-en une infinie sur leur légèreté 5 c'est l'âge le plus diflSicile^ : elles ne sont plus petites filles , et elles ne sont pas encore grandes. Vous me faites plaisir de me dire des nouvelles de votre santé 5 je ne suis pas en peine de votre âme, elle est, par la grâce de Dieu, en bon chemin. Que ne donnerai-je pas pour que le corps fût de même !

Mes compliments aux jaunes -, elles ont écrit une lettre charmante à la princesse.

Mille amitiés à la communauté, je n'écris aujourd'hui qu'à vous.

selles bleues; la maitressc des jaunes le demandait pour une des siennes.

* Histoire de piété.

' Les jaunes avaient de quatorze à dix-sept ans.

DAVB OS BAINT-LOU 18 '.

3 octobre 1698.

H faut bien, ma chère fille, que je répare par ma lettre la faute que j'ai faite de ne vous pas voir en particulier quand j'ai vu les autres. Mon peu de loisir me fait manquer à bien des choses que je devrois, que je voudrois faire-, c'est une grande pitié d'avoir pour mère une personne qui court les champs, qui va à la chasse, ou qui est au jeu quand il faut entretenir ses filles. Vous êtes trop bonne de me souflFrir avec autant de défauts, mais je vous assure aussi que j'en suis bien punie, et qu'il n'y a rien dans tous les plaisirs dont je vous parle qui puisse me consoler de n'aller plus à Saînt-Cyr.

Vous avez grande raison d'aimer vos enfants , et il faudra les aimer toujours tous, quoiqu'ils ne vous donnent pas une égale consolation. J'en ai plus que je ne puis dire sur votre classe 5 continuez, et même augmentez tous les jours pour répondre à l'honneur que Dieu vous fait de vous employer à son œuvre.

Adieu, ma chère fille. Dites à ma sœur Marie- Constance de mander à son abbesse de me faire cinquante paires de gants de fil tout unis, à quarante sous la paire -, ce sera pour cent francs de marchandise ^ et dites à ma sœur de Veilhant et à ma

^ Lettres édifiantes , t. IV^ lettre 174. — Lettres pieuses, p. 1712.

' Jeanne-Marie de la Rozière, née en 167 4, morte en 1755. Elle fit profession le 23 novembre 1695.

A MADAME DE BERYAL (1698). 195

sœur de Radouay que les dernières nouvelles de Pologne ne sont pas si bonnes que les autres ; mais on n'a pas encore vu M. le prince de Gonti \

J'ai recommandé souvent à la maîtresse générale de donner des noires très-volontiers, et je crois qu'il leur estmeilleur de travailler dansles offices que d'être assemblées autour d'elle, ou travailler sans elle et par conséquent avec beaucoup de négligence ^ elles pourroient se rassembler les dimanches et les fêtes pour se récréer et pour entendre les instructions. Une noire, confiée à madame Girard^, ne perdroit pas son temps, une sous ma sœur de La Combe * n'y feroit-elle pas bien ? J'en voudrois donner une à ma sœur Téconome, une à ma sœur Gauthier^ *, et le reste, et en môme temps exhorter les Dames à les bien employer. Mais je crois qu'il ne faudroit pas simplement s'en tenir aux noires, et qu'on devroît avoir à peu près la même conduite

* A la mort de Sobieski, roi de Pologne, le prince de Conti fut élu {Hir la majorité de la diète polonaise ; mais une minorité prit pour roi Télecteur de Sa\e; Conti, qui était parti avec une escadre que commitndalt Jean Bart, ne put pas même aborder à Dantzig, et il fut forcé de revenir en France.

* Lettres et Avis, p. 174.

* C'était une maitresse séculière chargée de la coutnie.

* Cétait la rolnère.

' Maîtresse des sœurs converses.

pour les fiUes des deux grandes classes, avec la différence qu'elles n'iront pas seules dans la maison ; les maltresses en ayant moins dans la classe, les connottront et les veilleront mieux. J'envoyerois ainsi au dehors celles qui savent bien tout ce qu'elles ont à apprendre, et ce seroit peut-être un sujet d'émulation. Tout ceci ne sont pas des règles, mais seulement des propositions, sur lesquelles je vous prie de faire vos réflexions et de les communiquer à la maîtresse générale. Une fille ne perdroit point son temps avec ma sœur de Fontaines ^ : ce moyen les formeroit un peu, vous soulageroit et les ennuyeroit moins; on les changeroit souvent. Adieu, ma chère fiUe.

■ AITRISSB DK LA CLASSB KOOGB.

Oui, certainement, vous êtes dans le fort de l'institut, ma chère fille, tout dépend des commencements-, veillez, plantez, semez, tâchez de connoltre vos filles, instruisez-les de leur reUgion, inspirezleur la simplicité, la candeur, la sincérité, l'amour de la vérité, le respect pour les confesseurs, la droiture dans les aflaires de conscience *, montrez la haine que vous avez pour les finesses, pour les jugements,

^ Elle était alors déposUaire, * Lettres et Avis, p. 270.

' Marie-Françoise Lefranc de Beaulieu, née en 1676, morte en 1741. Elle fit profession le 16 janvier 1698.

enfin pour tous les mauvais caractères d'esprit, qu'il faut tâcher de détruire dès l'enfance.

iOO.— A MADAME DU PÉROU S

8UPBRIBCRB.

( Retrancher les demoiselles qui ont des défauts communicatifs, et souffrir

les autres avec patience. )

Il faut avoir une charité droite et point superfi-^ cielle ; préférer le bien général à celui d'une particulière 5 se défaire par exemple d'une fille qui seroit capable de corrompre les autres, sans écouter les sentiments d'une mauvaise compassion , qui porteroit à dire : mais elle est misérable ! qu'en fera sa famille ? elle se perdra dans le monde ! car il vaut mieux qu'elle se perde seule, que de perdre votre maison. Pour de certains défauts qui ne peuvent nuire aux autres, et qui ne font que vous faire souffrir vous-même, je vous exhorte à une patience infinie -, car combien en avons - nous vu qui étoient mauvaises , et qui sont présentement de nos meilleures filles ! J'en écoutois l'autre jour une avec grand plaisir, qui me disoit, avec humilité et simpUcité, les mauvaises inclinations qui l'auroient portée à bien des désordres ^ cependant elle fait des merveilles. Ces exemples-là doivent bien vous encourager, et vous faire voir que s'il y a quelque peine dans l'éducation, il y a aussi bien des sujets de se consoler.

^ Recueil des Réponses, etc., p. 58.

198 LETTRES SUR L*ÉDUCATlbN.

iOi». — A MADAME DE BERVAL,

MAITKB8BB GBNBBALB.

( Combien on doit prendre de soin des demoiselles, ne rien épargner^ ni pour leur Ame ni pour leur santé. )

Il y a quelques jours que je m'aperçois que la taille de M"** de Grimonville se gâte, et l'ayant voulu voir de près, elle me dit qu'il y a dix-huit mois que ron n'a point touché à son corps ^. Je veux croire que c'est un oubli auquel vous n'avez nulle part , mais je vous conjure de mettre ordre, à l'avenir, pour qu'une pareille chose n'arrive plus. Faites-vous donner des mémoires par les maîtresses des classes, qui doivent marquer le temps que les demoiselles onl été habillées. Ce n'est pas qu'il faille rien fixer là-dessus, car il faut donner aussi souvent des corps qu'il en est besoin pour conserver la taille. Songez au tort que vous faites à une fille qui devient bossue par votre faute, et par là hors d'état de trouver ni mari, ni couvent, ni dame qui veuille s'en charger. N'épargnez rien pour leur âme, pour leur santé, et pour leur taille*, nourrissez -les durement, accoutumez-les à toutes sortes de fatigues : elles sont pauvres, et apparemment elles le seront toujours^ élevezles donc dans l'état où il a plu à Dieu de les mettre ; mais n'oubliez rien pour sauver leur âme, pour fortifier leur santé, et pour conserver leur taille. C'est l'intention de votre fondateur, et vous en êtes parti-

* Lettres et Avis, p. I5l.

' Son corps de jupe, son corset.

A MADAME DB SAINT-PARS (l699). 199

calîèretnent chargée : la maîtresse générale doit être l'avocate des demoiselles, et représenter leurs véritables intérêts.

MA1TRBSSB DKS SOEURS CONVERSES.

J'emploierai le premier loisir que j'aurai à parler aux maîtresses sur la conduite des demoiselles^ en atte^idant, ne soyez plus inquiète , donnez-leur ce qui est raisonnable. Si elles ne mangent pas, c'est tant pis pour elles 5 si elles gâtent, mettez dans la portion des pauvres : on ne peut pas mettre ordre à tout en même temps. Nous avons lieu de tout espérer de la bonté de Dieu sur votre maison ^ le plus pressé est de vous sanctifier ^ après cela, vous sanctifierez toutes vos filles^ travaillez donc avec patience, n'irritez point leurs foiblesses.

Je n'approuve pas que vous coupiez une poire en deux ; il faut traiter vos demoiselles avec honnêteté : elles en seront plus dociles. Cherchez, ma chère fille, le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné comme par surcroît. Je suis

* Lettres et Avis, p. 249.

' CharloUe de Giltier de Saint-Pàrs fnt la cinquième Dame de Saint-Louis. Elle fit des tœu\ solenneU en 1693 et mourut en 1716, âgée de soixante-quatre an?. C'était une religieuse de la communauté du père Barré» que Ujbm de Maintenon avait prise, dès Moisy, pour gouverner les sœurs converses; elle fut presque toujours employée à la dépense» au dépôt, etc.

parvenue à ce que j'ai tant désiré d'avoir à vous retenir : modérez donc votre zèle, allez au bien doucement, pensez à vous, et surtout n'altérez jamais la charité, s'il vous est possible; voilà ce qu'il y a de plus important présentement.

103^ — A MADAME DE VANDAM».

L^UIIB DES HAITEBSSIS DB LA CLASSB JAVNB.

Vous avez fait une chose dans la classe sur laquelle je vais vous dire mon avis, ma chère fille,' car vous savez que je compte beaucoup sur vous, surtout pour nos grandes filles : vous punissez une des vôtres parce qu'elle a mis une épingle pour relever un ruban 5 je n'auroîs pas fait semblant de le voir-, je ne croyois pas même qu'une autre maîtresse que la première imposât des pénitences, à moins que ce ne fût de concert avec elle; sans cela on en pourroit punir dont elle seroit contente. Mais pour revenir au fait présent, si j'avois voulu reprendre cette fille, je lui aurois dit : « Quelle enfance de vous croire mieux quand un ruban est un peu plus haut ! Ces foiblesses-là sont de votre âge ; mais vous êtes si bien instruite ici, que vous devriez, plutôt que les autres, haïr le monde que Jésus-Christ a condamné -, » et cela sans aucune àpreté. Je crains celle de votre piété, ma chère fille -, vous l'avez souvent poussée

* Extrait des écrits de 3/m« de Maintenon, p. 513. 9 Marie-Henriette de Vandam d'Audegnie fit profession ]e 14 mars 1698 et mourut en 1 768, âgée de quatre- vingt-dU ans.

A MADAME DE VANDAM (1699). 201

trop loin pour vous, il faut encore moins la pousser pour les autres. Vous avez un grand zèle et voqs devez l'avoir-, mais il faut prendre les moyens propres à réussir-, vous n'inspirerez jamais l'amour de Dieu en punissant et en grondant. Vos filles seront plus portées à vous imiter quand elles verront votre patience, votre douceur, votre paix et votre joie. Je voudrois que vous profitassiez davantage de vos lectures : saint François de Sales dit qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre, mais avec du miel; ne vous appliquez -vous pas ces maximes-là ? Si vous étiez première maîtresse, vous feriez un grand nombre d'hypocrites, comme nous l'avons vu ici autrefois, car la jeunesse devine bien vite ce qu'il faut faire pour plaire à la maîtresse. Je ne doute pas, ma chère fille, que vous ne receviez mes avis avec le même cœur que je vous les donne.

d04». — A LA MÊME.

(Combien la douceur et la raison font de bons effets. )

Vous ne serez pas excusable si vous ne devenez comme nous vous désirons, car il y a peu de chose à faire-, tout ce que vous dites aux demoiselles est bon, juste et raisonnable : il n'y a que le ton à changer. Soyez persuadée, et on le voit déjà, que la douceur et la raison feront de meilleurs effets que la sécheresse , la moquerie, la rudesse et tout ce

^ Lettres et Avis, p. 365.

S02 LETTRES SUR L*ÉDOCATIOtf.

qu'on a employé jusqu'ici avec la meilleure intention du monde. On m'a mandé que vous êtes encore malade ; j'en suis bien fâchée. Adieu, ma chère fiUe«

105*.— AUX DEMOISELLES DE LA CLk^im BLEUE.

Vous avez bien prévu, mesdemoiselles, ce que je devois vous répondre, et vous vous êtes bien doutées qu'il y avoit de l'avidité à ce que vous demandez. Vous devez être en fonds pour longtemps, après tout ce que vous avez entendu, et avant de recommencer à prodiguer la parole , il faut voir dans quelle terre elle est tombée ^ on en jugera par ce qu'elle produira. Je vous avoue que j'en espère beaucoup, et que la bonne foi dont vous avez paru faire votre retraite me fait croire que nous en verrons un fruit très-solide. Si cela est, vous entendrez M. Tiberge, et qui vous voudrez-, il ne seroit pas juste de vous refuser du secours quand on en verra l'utilité; mais ne vous méprenez pas entre la curiosité et le zèle de l'instruction. Prenez garde que vous ne songiez à vous divertir, et comptez que tant que vous serez si sensibles à la manière de vous annoncer la parole de Dieu , que ce n'est pas sa parole que vous aimez, mais l'éloquence de celui qui vous l'annonce. De quelque façon qu'on vous parlât des personnes que vous aimez, pourvu que ce fût à leur avantage, vous l'entendriez avec plaisir; si

* Lettres et Avis, p. 477.

AUX DAMES DE SAIMT-LOUIS (l700). S03

VOUS êtes capables de cette droiture pour des créatures , Dieu vous en demande une plus grande et plus de simplicité ^ ce qui est très-bon par soi-même n a pas besoin d'assaisonnement ^ Dieu est souverainement bon, cherchons-le avec humilité» et gai;dons-nous bien de Taimer plus ou moins, selon le goût que nous avons pour ceux qui nous parlent de lui. Vous avez de l'esprit, mais il faut de bonne heure le sacrifier : il n'est bon, en effet, qu'à être la matière du sacrifice que nous devons faire de tout notre cœur.

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