‹ Lettres sur l'éducation des filles (volume 2)Chapitre 28 sur 49 · ALA MEME · texte numérisé non relu

ALA MEME

AttU 1701.

Vous ne voulez pas que je vous ménage, et votre zèle pour l'Institut vous rend capable de tout souffrir pour vous former 5 c'est sur ce fondement que j'agis avec vous. Vous parlez trop et trop vite dans vos instructions : il est impossible que vos flUes puissent vous suivre ^ vous ne les faites point assez parler : c'est par ce qu'elles vous diront que vous connoîtrez si elles profitent 5 appliquez-vous à parler en peu de mots : il ne faut pas dire tout ce qui se présente, quoique très-bon. Je vous ai souffert un visage triste, sérieux, sec et chagrin, parce que j'ai cru que la peine que vous aviez d'avoir à vous dissiper dans des jours d'un si grand recueillement pouvoit y contribuer -, mais après Pâques il faut avoir un ton gai, ou, du moins, tranquille, et des manières d'une bonne mère avec ses enfants.

* Lettres et Avis, p. 277.

AUX DAMES DE SAINT-LOCIS (l70l). 219

ii7». — AUX DAMES DE SAINT-LOUIS.

n faut donner à vos filles une éducation simple, les exciter plutôt au bien par la crainte et l'amour de Dieu que par leur élever le cœur par des exemples héroïques ] car , quoiqu'il soit vrai que ce soit un remède à certains défauts, cela excite un orgueil qu'il faut après détruire, ce qui. est plus difficile qu'à surmonter les plus grands vices, et nous voyons que c'est ce qui reste à faire à la plupart de ceux qui se donnent à Dieu. Après avoir excité, orné l'esprit, en avoir fait son idole, il faut y renoncer 5 croyezmoi, ne donnez point cela à faire à vos enfants, ditesleur plutôt quand elles font mal : Comment pouvezvous accorder cette action avec l'Évangile, avec un tel précepte de la loi de Dieu? De plus, ne trouve-ton pas la vraie grandeur dans la doctrine de Jésus- Christ? Par exemple, leur citer saint Paul, qui aimoit mieux travailler de ses mains dans un temps où il étoit tout occupé à prêcher l'Évangile aux nations que d'être à charge aux fidèles. Cette éducation simple et chrétienne que je vous propose ne vous fera pas tant d'honneur, et ne plaira pas tant aux gens du monde qui airaeroient mieux une éducation plus vaine qui orneroit davantage l'esprit de leurs enfants et leur donneroit quelque chose de plus brillant. Mais vous ne les élevez pas pour plaire au monde -, c'est pour en faire de bonnes chrétiennes,

^ Recueil des Réponses, p. 60.

des filles sages et raisonnables, car il ne faut rien de bas, rien de petit ; point de contes, point en faire accroire; leur donner les choses pour ce quelles sont; ne leur point faire un crime d'une bagatelle ; ne leur point donner pour obligation une chose de perfection, comme on fait presque dans tous les couvents. On fera les mêmes réprimandes à une fille qui aura manqué d'entendre la messe un jour ouvrier, comme si elle l'avoit fait un dimanche; et quand elle est dans le monde et que ses affaires ne hii permettent pas d'aller à la messe un jour ouvrier, elle croit qu'elle pourra bien aussi s'en dispenser une fête ou un dimanche pour la même raison, parce qu'elle n'en aura pas compris la différence. Vous n'aurez jamais de force dans vos instructions, que par la vérité : quand vous leur dites, par exemple, que la transgression de leur règle est de soi un péché, et qu'ensuite elles le vont demander à leur confesseur, qui leur dira encore plus librement qu'à l'ordinaire que , puisque la plupart des règles des religieuses n'obligent point, sous peine de péché, à piub ioiic raison celles qu on fait à des personnes qui ne sont point engagées par vœux ne les y obligent point. Jugez si après une telle décision , qui est convaincante, elles s'en tiendront à la vôtre, et le cas qu'elles feront ensuite de toutes les autres que vous leur ferez. 11 vaut donc bien mieux les exciter à aimer leurs règles, parce qu'elles sont le témoignage de la volonté de Dieu sur elles, et que ce n'est que par la fidélité à les suivre qu'on l'honore véritablement-, que par des petites infidélités, on se

AUX DAMES DE SAINT-LOUIS (l70l). 221

dispose insensiblement à des infidélités plus considérables. De plus, il faut faire remarquer que ces transgressions de leur règle ne sont pas seulement de simples imperfections, mais des péchés, non à cause de la règle, mais à cause qu'on ne la transgresse ordinairement que pour suivre une passion déréglée, qu'on devroit combattre, et aussi à cause des circonstances qui accompagnent souvent ces transgressions; enfin leur faire honte de cette mauvaise disposition qui fait qu'on ne craint que ce qui est péché, que ce qui damne, et qu'on passe facilement sur ce qui déplaît à Dieu. Il faut instruire avec simplicité et netteté, faire voir à vos filles la doctrine dans sa pureté, sans s'amuser à leur dire des choses curieuses et inutiles ; la foi simple et la dociUté à l'Eglise convenant mieux à des filles que des raisonnements qui exciteroient leur curiosité et qui souvent les embrouilleroient. Ce seroit aussi une excellente chose de retrancher la multiplicité des livres 5 mais il ne faut pourtant pas pousser cela trop loin, car il faut occuper les enfants, il faut les former, et la lecture bien choisie et bien faite est très-utile -, il ne faudroit donc pas retrancher les livres, mais la variété des maximes, des conduites et des moyens 5 ils devroient tous renfermer le môme esprit sans s'écarter de ce que doivent faire tous les chrétiens dans une vie simple et commune. Ce qu'on leur fait lire par rapport à la vie religieuse , quoique excellent, ne leur sert ordinairement pas beaucoup : elles croient que cela n'est bon que pour le cloître, et quand elles n'ont pas dessein de s'y renfermer, elles laissent sous

ce prétexte toute piété ; et ce qui arrive encore de ces choses extraordinaires qu'on leur lit, c'est quV près leur avoir fait une lecture de demi-heure , il faut en passer une autre à leur faire entendre que cela ne leur convient pas et que ce sont des conduites de Dieu qu'il faut admirer. Quand on rencontre par hasard de ces choses merveilleuses qu'on trouve dans la vie des saints, il ne les faut pas laisser passer sans fruit et sans les instruire, et leur faire voir que Dieu a sur ses créatures des conduites différentes qu'il faut suivre avec fidélité, quand il les inspire, et avec Soumission à ses ministres.

Je suis très-aise , ma chère fille , de ce que vous voulez vous remplir de l'éducation des demoiselles; il est certain que vous y avez toutes part, et que vous devez toutes leur dire la même chose-, tout est renfermé dans les vingt-trois articles * -, il faut que tout ce que vous leur direz y ait rapport, et vous faire une pratique de leur insinuer tous les jours quelque chose. Mettez-les encore plus dans votre tête que dans votre mémoire, par là ils deviendront votre propre esprit, et toutes les Dames parleront le même langage. Cette éducation est toujours un peu extérieure. A Saint-Cyr, on a de la peine à revenir des premières idées, les maîtresses

* Lettres pieuses, p. 1700.

* Règlement des classes.

songeant plus à faire paroitre leurs filles qu'à les rendre telles qu'on les voudroît. Je l'éprouve encore en Solar ^ qui sera pourtant un bon sujet : cette fille si admirable ne m'a pas encore fait une lettre qu'il n'ait fallu recommencer. On me montre des écritures merveilleuses, avec une bonne orthographe, mais tout cela n'est point d'elles; on les a corrigées bien des fois; le papier ni le temps n'est pas épargné. Si ce que Solar voit ici d'agréable lui fait perdre sa vocation je n'y aurai pas grand regret, voyant qu'elle tenoit à si peu de chose. Adieu , ma chère fille.

J'ai tant filé pour votre service, que je me suis fait mal à la main , et que je ne puis plus écrire.

J'ai à répondre à deux de vos lettres. Il s'en faut bien que je sois telle que vous me croyez, mais ne vous lassez point de prier pour moi, et de demander surtout l'humilité.

Vous avez bien fait de marquer à Saint-Paul et à Bégny que vous êtes contente d'elles; il faut soutenir les vertus naissantes. Mettez toute votre délicatesse de conscience à vous donner tout entière à vos filles, sans autres intentions que leur salut et la gloire de Dieu.

^ Demoiselle de la classe jaune qu'elle avait chez elle à Versailles et qui fit profession le 4 novembre 1708.

Reposez- VOUS tout simplement quand l'obéissance vous l'ordonne, ce n& sera pas pour vous un relâchement. La modération que nous demandons dans les récréations de nos enfants est difficile à fixer, il faut compter qu'il y aura toujours à les reprendre là-dessus.

Je n'ai point prétendu rien changer à la décoration du chœur, mais il y faut exiger d'elles une trèsgrande modestie, et qu'elles entendent la messe à genoux. Il est aisé de voir si celles qui s'appuient sont foibles, délicates, et sortant de Tinfirmerie*, il faut condescendre à celles-là en les exhortant à se contraindre. Ne soyez pas blessée du grand nombre, j'aimerois mieux en voir vingt assises dans les temps de maladies, que deux par lâcheté ^ guérissez-vous en tout de l'envie de paroître.

Je n'approuve point que vous jouiez aux échecs ; les jours que la classe n'a pas les jeux, vous devez être assez occupée de voir comment leur récréation se passe. Courage, ma chère fille , tout ira bien ; instruisez vos filles des pratiques de leur état présent, et prévenez-les sur celles des états où elles pourront se trouver.

Je reçus hier une lettre où chacune de nos sœurs me dit un mot : la même raison qui m'a empêchée de vous écrire de ma main, m'empêche de leur répondre 5 je suis bien fâchée de ne le pouvoir faire à une très-belle lettre que j'ai reçue des bleues, et encore à une plus belle de ma sœur de Sailly.

Voici une lettre de monseigneur de Chartres pour vous^ je ne VQU§ ferçii pas la façon de la cacheter.

A MADAME DE SATLLY (1702). ' 225

Cette main impotente pour votre service ne jn'empêche pas de me porter fort bien d'ailleurs.

i20^— A MADAME DE SAILLY%

nilTRESSB DS8 B0U0B8.

Mars 1702.

J'espère, ma chère fille, que vous ferez fort bien aux rouges, parce que j'espère que ce sera Dieu qui sera en vous et par vous. G)nsultez ma sœur du Londe, qui connoît fort cette classe -, elle est trèsimportante, c'est là où il faut commencer à former Jésus*Christ dans le cœur de ces âmes innocentes; les premières impressions sont bien fortes. Lisez vos règlements : votre saint évêque les a approuvés, quoique ce ne soit pas encore la forme ordinaire. Ne parlez point à vos filles en particulier que je ne vous le dise 5 attachez-vous à les connoître^ aidez-vous des lumières que ma sœur de Gruel doit vous avoir données en les quittant, et de celles de ma sœur du Londe. Priez beaucoup pour ces enfants, et adressezvous à moi pour tout ce qui vous embarrassera tant soit peu -, vous me trouverez toujours disposée à vous aider autant que je le pourrai ^ lisez et relisez le petit chapitre de l'éducation des demoiselles, qui est dans votre dernier règlement, afin d'élever vos filles dans cet esprit-là. Je prie Dieu de vous conduire dans tous les moments de votre vie.

^ Lettres et Avis^ p. 31 1 .

' Marie- Madeleine-Catherine de Sailly de Berval, née en 1680,

PKBVIÈHB MA1TIIB88B DBS BLBUBS^.

Septembre 1702.

Votre Institut est composé d'intérieur et d'extérieur^ vous êtes faite pour instruire et pour vous livrer sans réserve à l'éducation des demoiselles; comment accommoder cette dissipation avec le recueillement et avec la pratique du silence qui est dans notre règle? Voilà, ma chère fille, sur quoi roulent vos difficultés. Vous accommoderez tout si vous évitez l'empressement dans vos actions, et si vous prenez le milieu dans votre conduite. Gardezvous bien de parler continuellement à vos filles ; gardez-vous bien de ne leur parler qu'aux instructions -, toutes les extrémités sont à éviter-, mettez -vous bien dans l'esprit que l'éducation est un ouvrage fort lent. Elles feront des chansons, se moqueront de vous, et auront peu de créance en ce que vous

morte en 1749. Elle fit profession le 12 mars 1701. C'était la sœur de M^e de Berval.

* Lettres et Avis, p. 280.

s MJ^ de Glapion, dès qu'elle eut fait profession, fut envoyée à Tapothicairerie, où M°^e de Maintenon, pour amortir sa délicatesse et son goût pour les choses d'esprit, lui lit apprendre Tusage des drogues y la botanique , un peu de médecine , etc. Elle excella si bien dans ces connaissances, qu'elle devint l'infirmière modèle de la maison, et elle se signala par sou dévouement et sa charité dans les maladies épidémiques. On la laissa dans ces occupations pendant près de cinq ans ; puis Mme de Maintenon, qui la destinait aux plus hautes charges de la maison et la regardait comme celle qui devait achever son œuvre , la fit nommer première maitresse des bleues.

leur direz : on n'en fait point accroire aux enfants, ils voient plus clair qu'on ne pense. Adieu, vous devez être contente de moi.

(Les demoiselles auront l'esprit que nous lenr donnerons, encore plus par nos examples qne par nos paroles. )

Ce 6 novembre 1702.

Je vous sais très-bon gré, ma chère fille, de votre tendresse pour les bleues, et je voudrois qu'elles vissent la vivacité de votre lettre, et qu'elles en eussent la reconnoissance qu'elles doivent. J'irai à leur classe avec une entière confiance en Dieu et en elles -, ma plus grande peine est de ne le pouvoir pas encore. Je les conjure de pratiquer par avance ce qu'elles savent que je leur demanderai. Si j'avois réussi par les châtiments aux petites classes, je me trouverois embarrassée avec de grandes filles*, mais n'ayant employé que la raison, la douceur et la patience, je ne puis douter qu'elles ne soient encore plus sensibles à ces manières-là que des enfants. Nous nous accommoderons bien ensemble, je vous en réponds. Ne vous affligez point du mal qu'on dit d'elles, et tirez-en le profit de ne jamais parler en mal de ce qui se fait aux classes. Jugez de la peine que vous feriez par celle qu'on vous fait : vous savez combien de fois je vous l'ai recommandé \ c'est vous autres qu'il faut former à la droiture et à la raison ; vos

^ Lettres et Avis, p. 337.

filles auront Tesprit que vous leur donnerez, et vous le leur donnerez moins par vos discours que par vos exemples. Soyez donc simples dans tout ce que vous faites; ne vous blessez pas aisément; n'exagérez point ce que vous dites-, portez la paix partout; aimez à concilier les esprits ; laissez tomber tout ce qui peut fâcher ; agissez en tout dans la présence de Dieu et le plus parfaitement que vous le pourrez. Par ces moyensrlà, votre éducation fera d'excellentes filles, et vous remplirez la fin de votre Institut en les envoyant édifier tous les couvents et toutes les familles. Je vous embrasse, ma fille.

3 marg 1703.

J'étois ravie, il y a quelques jours, de vous voir aux bleues avec la cordialité, la bonté, la douceur, la gravité, et en un mot à souhait pour attirer leur estime, leur amitié et leur respect; continuez , ma chère fille, et prenez garde seulement à ne vous familiariser pas trop. Souvenez-vous toujours du personnage de mère, de sœur aînée, et de religieuse ; parlez-leur raisonnablement toutes les fois que les occasions s'en présentent; mais sous prétexte de les former, ne les rendez pas trop discoureuses, ne leur inspirez pas le goût de la conversation : elles en trouveront peu dans leurs familles ; tâchez de leur faire aimer le silence, et rappelez-

* Letlrcs édifiantcSf t. V, IcUre 3. — Lettres et Avis, p. 338.

A MADAME DE BOIUU (1703). 229

les toujours à la religion; conservez-leur le godt de l'ouvrage , faites-leur des entreprises là-dessus, des tâches, des journées de travail, etc., rien ne leur est meilleur, et plus convenable à leur fortune. Je vous embrasse de tout mon cœur.

124». —A MADAME DE BOUJU ».

PRBmÈBE MAITBBSSE DBS JAUIVB8''.

Ce 4 mars 1703.

Vous me faites plaisir de me mander des nouvelles de votre retraite*. Je ne vous vois point, parce que si je commençois, je m'engagerois à voir toutes les autres, et il faudroit abandonner la classe où je crois faire plus Ae bien qu'en vous parlant. Vous ne pouvez, ma chère fille, prendre de résolutions

^ Lettres et Avis, p. 295.

* Marie-Anne de Bouju de Montgras, née en 1672, morte en 1712. Elle ût profession le 9 décembre 1 694. Voici ce que dit d'elle U^e de Maintenon dans une lettre à Tévéque de Chartres : « C'est une fille qui a beaucoup de vertu , de Tesprit, une prodigieuse mémoire, de la candeur, de la simplicité, une vivacité qui comprend tout dans un moment, un esprit vraiment religieux ; enfin, un sujet à souleoir tout le bien qu'on établit ici, pourvu qu'on la calme, qu'on amortisse cette extraordinaire vivacité, ce torrent de pensées et de paroles» cette légèreté de dire tout ce qui lui vient à l'esprit. » Nous donnerons un graud nombre de lettres de W°^ de Maintenon à cette Dame, ou sur cette Dame, qu'elle appelait sa chère jaune, parce qu'on l'avait fait passer immédiatement de la classe jaune au noviciat.

' « Les instructions contenues dans cette lettre ne peuvent être trop lues et pratiquées » {Note du manuscrit)»

^ Pendant que la première maîtresse des jaunes était en retraite, M^e de Maintenon avait pris sa place à lu classe.

230 LETTRES SUR L*ÉDUGATION.

plus solides que sur les points que vous me marquez 'j vous ne vous soutiendrez jamais sans l'oraison, et vous devez y être fidèle. Quant à ce qui regarde la classe, il est vrai que me voyant agir, vous voyez ce que je crois qu'il y faut faire, et il me semble que cette manière de vous former doit vous être bien plus utile. Plus j'y travaille et plus je crois qu'il faut une vigilance continuelle et une patience sans bornes; vos filles ne peuvent être bien élevées que par cette attention, dont il ne faut pas se départir un moment , et ce n'est point pénible à qui veut bien s'y donner de bonne foi. Vos relâchements doivent être remis aux heures où vous êtes à la communauté. Il faut soutenir la séparation des bandes, il faut reprendre toutes les fautes avec une extrême douceur, il faut redire cent et cent fois la même chose sans s'impatienter. Il faut que les filles voient qu'on a toujours les yeux sur elles, il faut leur inspirer une piété conforme à leur état, il faut la leur faire aimer en l'accommodant à leur foiblesse et à la joie de leur âge. Il faut diversifier les instructions de peur de les lasser 5 il ne faut leur donner de lectures que celles qu'on aura choisies; il faut leur ôter le goût pour les lettres, et chercher mille inventions pour leur faire aimer l'ouvrage ; il faut les accoutumer au silence. Il ne faut jamais sonder leur volonté, mais les mettre et changer comme l'on veut , sans les consulter et les fâcher par des manières rudes; il faut leur parler toujours avec raison , et une raison chrétienne ; il ne faut pas pourtant leur parler toujours

A MADAME DE DOUJU (1708). 231

de dévotion 5 il faut égayer quelquefois les instructions, il faut les gouverner avec une grande dépendance de la première maltresse ; il faut se soutenir les unes les autres, par vouloir la même fin et les mêmes moyens. Voilà, ma chère fille, ce que vous avez désiré de moi : Dieu veuille vous donner tout ce qui vous manquera, et faire croître ce que vous avez déjà.

125». — A MADAME DE BOUJU,

PKE«lÈnB MAITnSSSB DBS JAUNRS.

20 mars 1703.

Mademoiselle de Fourqueraut m'a dit qu'elle n'est plus en pénitence et que vous lui avez marqué beaucoup de bonté. Priez Dieu qu'elle fasse de bonnes Pâques 5 mais quoi qu'il arrive, ma chère fille, croyez que vous ne les rendrez pas parfaites à force de châtiments : il faut s'en servir quelquefois, il faut ensuite essayer de la douceur, il faut les prendre par la piété, il faut user d'adresse, il faut toujours tout voir, mais il ne faut pas toujours montrer qu'on voit tout, il faut fermer les yeux, il faut laisser passer des fautes; en un mot, il faut gagner le temps qui, après la prière, est le meilleur remède que vous puissiez appliquer à leurs maux. Vous avez déjà assez d'expérience pour avoir vu de mauvaises filles devenir bonnes sur la fin de leur séjour dans cette maison ; ayez donc un fonds de patience iné-

> Lettres et Avis, p. 325.

232 LETTRES SDR L'ÉDrCAHON.

puisable, de douceur et de bonté. On dit que les jsunes vous craignent moins et vous aiment mieux que dans le commencement; il faut qu'elles croient aussi que vous les ûmez. Noti£ pénitente me promet merveilles ; le temps pascal nous donnera lieu de l'attendre, et enfin elle gagnera celui d'aller aux bleues ; en voyant quelque chose de nouveau, elle s'ennuiera peut-être moins, car il faut que vous croyez fermement qu'elle sera aussi bien dans les mains d'un autre que dans les vôtres. Je vous embrasse, ma chère ûlle, je m'en vais demander a Dieu de nous éclairer toutes et de nous rendre capables de ce qu'il veut que vous fassiez.

Je vis hier, avec plaisir, qu'on lisoit chez vous V Introduction à la vie dévote; je vous prie de donner ce livre à celle de la classe qui s'appliquera le mieux à s'instruire et à proiîter de ce livre qu'on ne peut trop estimer.

8 juin 1703.

Ne vous effrayez point, je vous prie, de-ce que vos filles aiment à parler : la contrainte où elles sont y a beaucoup de part. Vous avez été formée au silence et au recueillement dans un long noviciat, et le fond de votre piété vous y soutient; les séculiers ne sont pas de même. La liberté où. l'on est de parler quand on veut fait qu'on ne s'aperçoit presque pas

> lettra et Avis, p. 34i.

si on parle peu ou beaucoup et ôte même cette envie de parler-, mais songez que vos filles sont presque toujours en silence : elles se lèvent en silence -, avec la messe, les exercices, le chant, le profond silence, le réfectoire, les instructions, elles n'ont pas plus de trois heures et demie de liberté là-dessus. Ce que je vous dis là n'est pas pour rien diminuer de ce qu'on exige d'elles sur cet article, mais pour vous consoler de la peine que vous avez de l'obtenir-, si elles étoient en liberté, vous en verriez de silencieuses. Les témoignages que vous rendez à leur piété et à leur simpUcité sont essentiels et me font un grand plaisir.

Vous n'êtes point raisonnable sur vous-même, quand vous jugez de votre piété par votre ferveur. Où en serions-nous si c'étoit là notre règle? Qui est-ce qui n'auroit pas de ferveur si elle étoit en notre pouvoir ? Ce que vous faites avec langueur est très-bon, pourvu que vous le fassiez quand cette langueur ne nous fait rein quitter; elle rend nos devoirs plus méritoires, et cela est bien juste, car il est aisé de faire l'oraison quand on est touché sensiblement. Non, je ne demanderai point à Dieu la ferveur sensible pour vous -, j'irois contre la conduite qu'il garde pour toutes les âmes qu'il veut sauver, qui est de les tenir dans différents états selon leurs besoins 5 il changera le vôtre quand il lui plaira -, ce ne* sera point la retraite qui fera ce changement, je craindrois l'ennui pour vous. Dans la disposition où vous êtes, soyez fidèle sur les communications que vous voudriez avoir : évitez le péché,

travaillez avec joie et confiance, tout ira bien, et vous vous sauverez avec beaucoup d'autres; employez tout ce que Dieu vous a donné pour sa gloire et pour hii attirer des servantes. Je suis bien éloignée du découragement , et jamais je n'ai eu plus d'ardeur pour vous aider en tout ce qui me sera possible.

Les quatre filles à qui j'ai parlé m'ont promis des merveilles; travaillez, ma chère fille, avec joie et confiance en Dieu. Il est impossible que vous ne soyez distraite, et il est heureux que vos distractions viennent de l'occupation de votre devoir; tâchez de n'y pas consentir, et du reste, soyez en paix, car rien ne doit vous troubler tant que votre bonne volonté sera sincère.

PBBHIBRB M^àlTRKfSS DKI BLBUBi.

iSjuiUet 1703.

Ma sœur de Bouju m'a dit qu'elle vous a envoyé la liste des filles qu'elle vous destine à la fin des trois mois^; je crains qu'on ne vous en donne trop : elles me paroissent pressées au chœur ; d'un autre côté, il en sort souvent ^ ; faites donc ce qui vous conviendra, et mettez toujours quinze filles sur le banc d'en haut, afin que du dehors nos troupes paroissent complètes.

^ Lettres et Avis, p. 343.

* La liste des jaunes qui devaient monter à la classe bleue.

* Celles qui avaient Atteint vingt ans.

Arrangez yos familles^ et envoyez-m'en le projet en me confiant le secret 5 faites vos chefs les plus vieilles de la bande, si vous le pouvez. Je ne sais si c'est par intérêt, mais je commence à faire grand cas des avantages de Tàge.

J'ai parlé à du Faussay, elle veut être religieuse; mais selon la bonne coutume de la maison, elle n'est pas pressée d'entrer au noviciat.

Je prie Dieu, ma chère fille, de bénir votre retraite, d'ouvrir V03 yeux à la lumière, d'échauffer votre bon cœur, qu'il a fait bon pour lui, de vous donner une volonté déterminée de le servir sans retourner un moment en arrière, de vous faire connoltre la grandeur de votre vocation; celle des simples chrétiens est grande , celle des religieux encore plus grande -, s'il y en a un grand nombre qui rampent, c'est leur faute, et non pas celle de leur vocation qui est très-élevée; celle d*une Dame de Saint'Louis est sublimey quand elle voudra en remplir tous les devoirs. Celle qui commence l'établissement sera bien précieuse à Dieu si elle se livre avec courage pour son salut*, mais il faut se donner sans réserve, et qu'il n'y ait pas un moment dans la journée qui ne soit une bonne œuvre.

MAITRB8SB GKNBRALB DBS CLÂSSBS.

Septembre 1703.

II y a quelque temps que j'entendis dire que deux * lettres édifiantes, t. V, lettre 6. — Lettres et Avis, p. 182.

236 LETTRES SUR l'ÉDUCATK».

OU trois bleues avoient passé la nuit auprès du corps d'une petite rouge ; il ne faut pas les y laisser seules, elles n'y seroient pas en sûreté ; mêlez-les toujours avec des Dames ou avec de bonnes sœurs converses, ou au moins avec des noires les plus sages et de celles qui sont prêtes à sortir pour être religieuses. Rien n'est meilleur, pour elles et pour nous, que de les occuper-, elles seront trompées si elles s'attendent à passer leur vie au chœur et dans leur cellule, et si elles vouloient un peu raisonner , elles verroient qu'il faut que l'ouvrage de la maison se fasse : on fait le pain, la lessive, on frotte, on fait la cuisine, on a peu de converses, elles y sont quelquefois malades, et les religieuses suppléent ; ainsi tout ce que vous leur ferez faire, à Saint-Cyr, sera toujours peu de chose, en comparaison de ce cju' elles font ailleurs ; employez-les donc au service de la maison sans scrupule, et tâchez de les accoutumer à ne se pas dissiper par l'action.

Je suis bien édifiée de nos voisines' -, l'abbesse me paroît une sainte fille, et je vous voudrois, de tout mon cœur, que vous puissiez lui donner des nôtres en lui faisant toutes sortes déplaisirs.

J'ai écrit au maréchal de Boufflers pour sa parente -, il me promet de la faire carméUte dans son gouvernement^ plus vous l'exercerez, et plus vous assurerez sa réception.

Tâchez de finir cette année avec d'Hozier, afin

^ Le couvent des Bénédictines de Saint-Cyr ou de Notre-Dame des Anges. M>ned*AIigre en était alors abbesse.

que le Roi commence à nommer, Tannée prochaine, aux places qui vaqueront chez vous.

Je donnerai, un de ces jours, le voile à une Maure qui désire que toute la cour soit à sa cérémonie ; je proposois de la faire à portes fermées ^ mais on m*a dit que ce seroit une nullité à des vœux solennels-, il faut donc se résoudre à voir rire le peuple*. Adieu, ma chère fille : je comptois vous écrire plus amplement, mais le temps me manque.

IS octobre 1703.

Je souhaite fort, ma chère fille, que vous mettiez la charge de maîtresse générale sur le pied que je crois le meilleur. Il n'est pas question qu'elle fasse des coups d'autorité sur les demoiselles; cela n'est bon à rien ; il faut que tout soit réglé chez vous, par rapport à leur bien et à l'union qui doit être entre vous. La maîtresse générale est pour avoir une vue sur les classes, afin qu'il ne leur manque aucun secours spirituel ni temporel-, ses soins sont trèsbien expliqués dans son règlement et dans son tisage; comme elle est dans le conseil, elle sera toujours en état d'empêcher qu'on ne manque jamais à

^ Voir BUT cette Maure, qui était religieuse à Moret, ce que dit Saint-Simon (T. ni,p. 124 de l'édition de 1853). Cette lettre de M°^« de Maintenon semblerait confirmer le dire de Saint-Simon, quelque étrange qu'il soit.

ce qu'on doit aux demoiselles ; elle doit être parfaitement instruite de l'intention du fondateur, et prendre pour les demoiselles tous les soins du dehors, afin que les maltresses soient renfermées dans les classes. Suivant Tesprit de cette charge^ il faut que la maîtresse générale facilite aux maîtresses le gouvernement, qu'elle les autorise, qu'elle les avertisse de ce qu'elle voit, qu'elle ait un grand soin que les maîtresses soient remplacées, qu'elle s^oppose le plus qu'elle pourra aux suppléantes : il n'y en aura toujours que trop souvent, et les demoiselles en souffrent ^ mais il faut que ces soins soient de bonne foi, et qu'on ne s'attache pas littéralement au nombre sans regarder ce que c'est que les sujets qu'on y met. Tant que l'on comptera mes vues pour quelque chose à Saint-Cyr, il faudra vous consulter, et mes sœurs deGlapion et de Bouju*, sur les classes, parce que vous avez vu et compris toutes trois ce que j'ai cru y voir de meilleur. Donnez donc et recevez les avis de bon cœur*, agissez bonnement et sans hauteur; ne donnez point de récréation aux classes sans consulter les maîtresses; vous avez vu de près les mouvais effets que cela produit ; vous devez toutes agir de concert, et si quelqu'une s'en séparoit, allez à votre supérieure. Adieu, ma chère fille, portez-vous bien, je vous prie.

^ Elles étaient premières maîtresses des bleues et des jaunes.

PBXUIÈBB MAITRESSE DBS BLKUBS.

(Elle lui lecommande de n'avoir de préférences que pour les plus sages,

et lai parle sur l'ennui de la cour. )

19 octobre 1703.

Vos dispositions sont à souhait, ma chère fille, et nous ne pouvons trop louer Dieu de ce qu'il fait pour vous par votre saint et hahile directeur. Je vous le dis encore, ma joie seroit parfaite si je vous voyoîs marcher aussi droit sans un si grand soutien -, mais il faut avoir confiance en Dieu, et croire que la provision que vous faites présentement vous nourrira à l'avenir. L'amitié que vous avez pour vos filles ne vous nuira jamais tant que vous les aimerez également ; les préférences perdroient les classes et vousmême-, il n'en faut avoir que pour les plus sages, et celles-là ne doivent point faire rebuter les autres ; on doit attendre les plus imparfaites, et espérer qu'elles se corrigeront. Pourquoi ne leur demandezvous pas tout ce que vous savez que je leur demanderois? Mon plus grand honneur à Saint-Cyr est qu'on s'y puisse passer de moi-, ce que je fais ne seroit rien, et s'il y a quelque chose de bon, il faut qu'il passe à vous, mes chères enfants, et demeure toujours dans cette maison. Je souhaite de tout mon

' Lettres édifiantes, t. V, leUre il. — Lettres pieuses, p. 1882.

s Anne de Montalembert, cousine de Mme de Maintenon, fit profession le l»' janvier 1694. Elle quitta la maison en 1706 pour entrer aux Capucines de Paris.

cœur qu'elle soit l'école de la vertu, et qu'on y vive comme des anges, tandis que la corruption augmente tous les jours dans le monde. Que ne donnerois-je pas pour que vos filles vissent d'aussi près que je le vois combien nos jours sont longs ici, je ne dis pas seulement pour des personnes revenues des folies de la jeunesse, je dis pour la jeunesse même qui meurt d'ennui parce qu'elle voudroit se divertir continuellement, et qu'elle ae trouve rien qui contente ce désir insatiable de plaisir? Je rame, en vérité, pour amuser madame la duchesse de Bourgogne. 11 n'en seroit pas ainsi si on ne vouloit plaire qu'à Dieu, travailler et chanter ses louanges comme on fait chez vous -, la paix que cette sorte de vie met dans le cœur est une joie solide et durable. Adieu, cette matière me mèneroit trop loin; je n'écris qu'à vous aujourd'hui -, assurez vos chères sœurs que les santés auxquelles elles s'intéressent sont fort bonnes.

i31». — A MADAME DE BOUJU,

MAITRESSB DBS JAUKBS.

(Qu'il faut 6tre simple en tout. )

Ce 4 janvier 1704.

Oui, ma chère fille, il faut avoir un langage simple ; une religieuse doit le régler aussi bien que ses yeux, sa démarche, et toutes ses actions 5 nous devons être nourries de l'Ecriture sainte 5 mais nous ne devons en savoir les termes qu'autant qu'il le

* Lettres édifiantes, t. V, lettre \Z»-^LeitresetAvis, p. 287.

faut pour Tentendre. On loue souvent M. Fagon de ce qu'il parle de médecine d'une manière si simple et si intelligible, qu'on croit voir les choses qu'il explique 5 un médecin de village veut parler grec. Expliquez à vos filles ce qui se trouve dans les livres que vous leur lisez, en leur disant toujours qu'il ne faut jamais se servir de ces grands mots-là. Du reste, notre mère et moi n'avons eu aucun dessein particulier -, on tomba sur ces noms que vous introduisez, et qu'il ne faut pas introduire, et de là nous passâmes aux mots savants, et sur ce qui s'appelle l'esprit pédant^ on ne le peut souffrir dans les savants, à plus forte raison déplalt-il dans les ignorants, et particulièrement dans notre sexe. Nous aurions grand tort, ma chère fille, d'avoir de l'art avec vous, puisque, par la grâce que Dieu vous fait, on peut vous tout dire sans ménagements ^ demandez-lui, je vous prie, cette même grâce pour moi.

4 mars 1704.

Le zèle que j'ai pour votre Institut et le besoin que je vois souvent dans les classes m'avoit fait penser à vous assembler aujourd'hui : mais j'ai pensé que vous retiendriez peut-être mieux ce que je vous écrirois que ce que je vous dirois.

Je voulois vous conjurer encore de ne vous pas donner aux classes d'une manière superficielle, et de

> Lettres et Avis, p. 100.

ne pas croire que vous avez rempli votre devoir, quand vos filles se sont levées en silence, qu*elles ont fait leur prière, qu'elles ont passé les corridors sans bruit et que toute la communauté en est édifiée; qu'elles ont été à la messe, et s'y sont arrangées comme on le désire ; qu'elles ont lu, écrit, appris le catéchisme, assisté à vos instructions sans faire de bruit; que vous avez travaillé dans une profonde paix, dans la présence de Dieu, et avec plus de recueillement que dans toute autre charge ; que vous ne trouvez rien dans votre examen et que vous vous couchez contente de vous.

Non, mes chères filles, ce n'est pas ainsi que vos jours doivent être remplis, et il n'y a rien là qui puisse vous faire connoître le cœur des personnes dont vous êtes chargées.

S'il n'y a point de péchés de commissions dans votre examen, il y a bien des omissions, et vous n'avez point rempli vos obligations.

Je voudrois qu'en éveillant vos filles, vous dissiez à quelqu'une un mot capable de l'exciter à la piété; qu'à la prière, vous regardassiez si elles y ont de l'attention, afin de leur parler là-dessus dans les temps que vous aurez; qu'à la messe, vous ouvrissiez les yeux quelques moments pour regarder celles que vous pouvez voir, et qu'avec un crayon vous marquassiez les moins sages ; que pendant les exercices, vous vous occupassiez de veiller sur toutes les personnes qui travaillent avec vous, pour voiy si elles le font de bonne foi ; que, si elles y manquent, vous les reprissiez avec douceur plusieurs fois; que si

elles continuent, vous le marquassiez sur vos tablettes pour en avertir celles qui les conduisent.

Que vous fussiez accessible aux plaintes qu'on auroit à vous faire de vos filles ; que vous jetassiez les yeux sur toutes pour voir si elles s'occupent de bonne foi; que vous en missiez une en pénitence, que vous allassiez en reprendre une autre devant sa bande^ afin de profiter à toutes -, que vous parlassiez en particulier à quelqu'une -, qu'un jour vous prissiez en particulier vos chefs, un autre jour les aides ; un autre jour les suppléantes, un jour les meilleures filles, un autre les plus mauvaises.

Que vos instructions publiques fussent vives et courtes, n'accoutumant jamais vos filles à ne vous point écouter.

Ne point passer de jour sans avoir donné une bonne maxime à votre classe.

Ne vous point coucher sans avoir attaqué quelque vice et fait aimer quelque vertu.

Vous n'aurez guère filé, vous aurez beaucoup parlé; mais c'est votre état : vous aurez travaillé pour Dieu. Il viendra un autre temps où vous passerez les jours en silence et dans une paix plus sensible.

Cependant, mes chères filles, la véritable et solide paix est de servir Dieu comme il veut être servi ; ces moyens vous feront connoître vos filles et vous mettront en état de les reprendre selon leurs besoins. Tout cela doit se faire sans agitation, mais sans relâche.

Les maîtresses subalternes doivent travailler con-

jointement avec vous dans le même esprit, et semer continuellement-, reprendre toutes les fautes avec douceur et force -, ne se plaindre à la première qu'après plusieurs rechutes dans la même faute, et marquer celles dont elles ont à parler, de peur de l'oublier ; dire simplement : Une telle ne se corrige point d'un tel défaut, sans conter le détail de la faute, le reste faisant perdre du temps à celle qui parle et à celle qui écoute.

Dieu veuille vous enseigner lui-même.

133 n — AUX DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE.

4 avril 1704.

Je prie Dieu de bénir votre résolution : qu'elle soit solide et convenable à votre âge 5 vous n'êtes plus des enfants-, il est temps d'être sages et de devenir ma consolation, le modèle des demoiselles de Saint-Cyr, le bras droit des maîtresses. Vous ne pouvez répondre qu'un si grand nombre tienne ce que vous promettez, mais vous y trouverez le remède, en déclarant qu'elles ne porteront plus la marque de votre classe. Je vous demande l'attention à l'église, le silence dans les lieux publics -, de ne souffrir aucun murmure et de pratiquer l'ordre de la journée, à moins que les maîtresses ne vous en dispensent. Si vous tenez les promesses que vous faites, vous passerez dans cette maison d'heureuses années, et vous prendrez des habitudes et un goût pour la vertu dont vous profiterez le reste de votre vie -, vous

^ Lettres et Avis, p. 484.

A MADAME DE BBRVAL (1704). 245

prolongerez la mienne, et vous serez mes plus chères filles.

ALORS DiPOSITAIEB.

6 octobre 1704.

Vous me faites plaisir, ma chère fille, de ne me point parler de votre charge. Je ne sais ce que deviendroit mon goût et ma dévotion pour l'obéissance, si on me la vouloit donner-, le commerce avec M. Bernard* ne m'en consoleroit pas. Vous me faites toutes un grand plaisir de vous renouveler dans l'esprit de votre Institut, et de ne pas renvoyer le zèle aux maîtresses de classes. Vous y allez toutes directement ou indirectement-, et on doit' leur dire à l'infirmerie, au garde-meuble, à la porte et à Tapothicairerie, ce qu'on leur dit dans les classes, et avoir toutes les mêmes principes d'éducation, quoiqu'on y soit employé différemment. Vous le comprenez fort bien, et ce n'est que malice quand vous y manquez. Mais laissons les reproches du passé, et faisons merveille pour l'avenir.

Notre mère me ravit en ce qu'elle me mande de l'éducation des demoiselles. Je n ai jamais mieux senti l'intérêt ou l'affection de mon cœur pour Saint-Cyr, d'avoir été capable de la joie que je sens d'un progrès si essentiel-, mais il faut soutenir tout

^ Lettres édifiantes, t. W, leUre 108. -7- Lettres agréables, p. 1203.

* Le deuxième intendant de la maison.

246 LETTRES SUR L*ÊDOGAT10N.

ce qui s'établit , ou vous le verrez tomber. Dites à mes sœurs de Champigny et de Cuves qu'il faut suspendre les conversations, les proverbes, les vers, etc. , dans les temps que la lecture et les écritures sont en arrière, et que ces sortes de choses-là deyroient leur être accordées comme des récompenses d avancement dans leurs exercices. J'ai reçu une lettre de ma sœur de Roussy (novice) 5 mais je voudrois savoir combien de brouillons elle a faits, car Solar * me rend fort défiante des beaux ouvrages des demoiselles : je suis pourtant bien contente d'elle.

Adieu , mes filles , priez pour nous , mais ne vous affligez point avec nous *; aimons la volonté de Dieu quand elle est contraire à la nôtre -, nous ne savons ce que nous demandons 5 ce que nous regardons comme un éloignement de la paix en sera peut-être la cause ; enfin , quoi qu'il puisse arriver n'arrivera pas au hasard , ce sera l'accomplissement des ordres de notre souverain Maître. Ceux qui aiment le Roi portent de meilleur cœur les charges publiques ; si nous aimons Dieu, nous porterons de bon cœur les croix.

i35». —A MADAME DE BOUJU,

rasMlBEB MA1TRB9SB DB LA CLA8SB TACIfB.

Décembre 1 704.

Dieu vous garde, ma chère fille, de vous découra-

< « Jeune demoiselle qu'elle faisoit écrire sous elle et qui avoit assez de peine à s'en tirer » {Note du manuscrit). — Voir la nota de la page 223.

2 On venait de perdre la bataille de Hochstett.

* Lettres et Avis, p. 289.

A MADAME DE BOUJU (1704). 247

ger jamais ! vous pourrez vous trouver dans de plus grandes peines, et il faut vous préparer à tout. Vous ne faites que commencer à souffrir : les moyens de vous sanctifier vous sont donc bien marqués par la Providence 5 vous n'avez guère de consultations à faire-, obéissez à votre supérieure, en soumettant sincèrement votre jugement-, vivez avec vos subalternes comme vous voudriez qu'on vécût avec vous si vous l'étiez, non avec des déférences et politesses mondaines, mais avec une vraie douceur et charité, avec une droite simplicité, qui vous fasse exiger ce qui est dû à la première, pour bien établir les charges sans autres vues que le bien de la maison.

Travaillez en la présence de Dieu, intérieure au milieu de l'action, mais intérieure sans contention, sans embarras, et seulement par la paix et la douceur d*un cœur qui aime Dieu et qui agit pour lui. Soyez détachée de tout sentiment naturel, servant la plus choquante et la plus ingrate de vos filles, comme celles qui vous plaisent le plus et qui le méritent le mieux -, reprenant toujours ce qui est mal et excitant toujours au bien, car il n'y a point d'état de langueur ni de maladie qui doive vous empêcher de faire le personnage de mère, en tachant de les faire profiter de tout et en leur disant quelques mots édifiants. Vous les voulez chrétiennes à la vie et à la mort, vous les voulez raisonnables, c'est le fonds de votre éducation; il faut donc suivre continuellement ce projet, sans les fatiguer par de longs discours, mais en semant à chaque moment. Conservez-vous, au milieu de votre travail, afin de travailler longtemps. Bon-

soir, ma chère fille ; j'ai été interrompue; dites à toutes vos sœurs que je me porte bien, que je les aime tendrement , que Gibraltar est assiégé \ et qu'il faut demander qu'il soit bientôt pris.

i36«. — AVIS SUR LES CLASSES.

- Plus j'entre dans le détail sur les secours que vous pouvez tirer des demoiselles et sur ceux qui pourroient leur être nuisibles, et plus je vois le besoin que vous avez de la bonne foi qu'on vous prêche tous les jours.

Vous ne devez jamais perdre de vue leur instruction. Il me parvient, par des avis que je reçois, qu'on regarde les noires comme des filles toutes élevées et dont on ne doit se servir que pour le soulagement des maîtresses; on trouve mauvais que dans les classes les Dames s'occupent d'elles : les Dames ne sont plus chargées de leur conduite générale et ne doivent point leur parler en particulier, mais elles doivent les instruire devant les autres, qui en profiteront autant et souvent davantage que si la parole leur étoit adressée.

Quand une Dame de Saint-Louis est à une bande

^ Après la bataille navale de Velez-Malaga, les Français et les Espagnols essayèrent vainement de reprendre Gibraltar, qui avait été pris par les Anglais le 4 août de cette année.

* Lettres et Avis, p. 117.

AVIS SUR LES CLASSES (I7a5). 2*49

OÙ il y a des noires, elle fait très-bien de leur parler tout haut, elle ne sauroit rien dire qui ne convienne aux autres, et elles ont plus besoin de conseils et de préservatifs qu'aucune, parce qu'elles vont se trou* ver dans le danger. Les noires sont vos filles comme les bleues, elles sont du nombre des deux cent cinquante demoiselles que vous avez fait vœu d'instruire et d'élever; vous devez les veiller jour et nuit.

11 ne faut pas laisser vos filles longtemps sans Dame de Saint-Louis, sous prétexte qu'elles travaillent avec la sœur converse -, il vaut mieux que l'ouvrage n'avance pas que de manquer à cette éducation qu'il ne faut jamais perdre de vue.

Il ne faut point de noire à la lingerie, mais quand ma sœur l'assistante voudra y aller pour y demeurer quelque temps et pour y faire quelque chose où elle a besoin d'aide, il faut lui donner autant de demoiselles noires ou autres qu'elle en demandera, parce qu'il est sûr qu'en les employant elle leur dira tout ce qui peut les former et les rendre intelligentes, qu'elle ne les laissera point et qu'elle les renverra où elles doivent aller.

En un mot, il faut que les demoiselles soient toujours en état d'être instruites ou formées, ce qui ne se peut faire que par des Dames. Si les portières ne se servent des noires que pour se soulager des messages, elles ne font pas leur devoir; elles doivent leur apprendre à faire les messages et leur inspirer à chaque occasion tout ce qu il y a de meilleur.

Enfin, mes chères filles, l'éducation est l'objet que vous devez avoir toujours devant les yeux ; reje-

tez comme tentation tout ce qui peut y être nuisible ou inutile.

Laissez conduire les détails à la supérieure : qu'elle soit libre à refuser ou à accorder selon ce qu'elle juge à propos ] facilitez sa pénible charge par votre obéissance. Ne croyez pas avoir rempli ce vœu d'obéissance en demandant permission-, il faut s'accommoder du refus et se soumettre intérieurement et extérieurement. Profitons de tout pour affermir l'Institut dont nous sommes chargées chacune à notre manière, et demandons à Dieu la fermeté qui nous est nécessaire pour nous opposer à tout ce qui peut donner quelque atteinte à l'éducation des demoiselles.

On sera toujours tenté d'épargner quand il n'en coûtera que de prendre sur les demoiselles, et l'on n'aura point cette intention'^ le tort qu'on leur fera sera imperceptible et le profit visible -, il faut donner de l'argent pour faire travailler au dehors, et le dedans ne paroîtra guère moins occupé. Il est certain qu'il faut qu'elles travaillent par toutes sortes de raisons*, il est certain qu'il ne faut pas qu'elles travaillent trop, parce qu'elles ne peuvent partager leur attention en tant de choses différentes.

Comment trouvera-t-on ce miheu dans la pente qu'on a toujours de les jeter dans les extrémités? cependant, il le faut chercher et en approcher le plus qu'on pourra. J'ai toujours cru que les deux

* Le commencement de ce paragraphe a probablement été oublié ; il devait avoir ce sens : « Ne cherchez pas à faire des économies en faisant trop travailler les demoiselles au linge, aux robes^ etc. »

petites classes, ayant tant de choses à apprendre, ne doivent travailler qu'autant qu'il est nécessaire pour apprendre à travailler.

Les deux grandes classes peuvent travailler depuis le matin jusqu'au soir, mais sans trouble et sans emportement, car il faut que les maîtresses soient tranquilles pour leur pouvoir parler et que les filles le soient pour les écouter.

N'oubliez jamais que Tesprit qui doit régner à Saint-Cyr est de se renfermer dans l'éducation des demoiselles, et de renvoyer au dehors tout embarras, afin de travailler sans cesse paisiblement et continuellement à cette éducation.

PRBHISHB MAITKBSSB DBS RUUGBB.

Je suis bien édifiée, ma chère fille, de ce que vous faites pour votre classe ^ j'y avois bien pensé, mais je n'avois osé le proposer, parce que je crains d'être trop dure^*, cependant, il y aura des occasions où Ton

^ Lettres et Avis, p. 293.

* Jeanne-Françoise de Boufflers de Remiencourt fit profession le 29 décembre 1703 et mourut en 1751. âgée de cinquante-huit ans. C'était une nièce du maréchal de Boufflers , qui assista à la cérémonie de sa profession. Elle devint supérieure de la maison de Saint-Louis.

' Cette Dame 8*était fait une entorse et avait persisté à rester dans sa classe. Mme de Malntenon, qui faisait servir tous les dé-

pourroit ainsi prendre des partis qui seroient utiles aux demoiselles et qui épargneroient même de Fen-r nui aux maîtresses. Souvenez-vous que je vous ai toujours demandé de faire le personnage de mère ^ faites-vous donc servir par vos filles, non par hauteur, mais pour ne pas les abandonner , pour les former et pour leur faire voir ce qu'elles devront à leurs familles. Qu'elles vous traînent dans votre chaise 5 qu'elles vous fassent changer de place dans la classe ; ne leur épargnez nulle peine ; mettez votre pied dans la posture la plus commode ; ne craignez point de les scandaliser ^ pariez-leur là-dessus comme vous feriez pour une autre 5 par ce moyen, elles ne souffriront rien ou peu de chose de votre incommodité. Ne vous hâtez pas de marcher, et faites -le plutôt de huit jours trop tard que d'un jour plus tôt. Ne craignez point de leur faire manquer des promenades : une fille dans le monde, qui a sa mère incommodée, passe des mois sans sortir de sa chambre. Envoyez-m'en une des vôtres dîner avec moi : il faut leur faire des récompenses de tout. Bonjour, ma chère fille 5 je suis bien fâchée de n'oser aller chez vous.

tails, toutes les circonstances à Téducation des demoiselles, l'approuva.

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