‹ Lettres sur l'éducation des filles (volume 2)Chapitre 39 sur 49 · A MADEMOISELLE DE SAINT-MESSANT · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DE SAINT-MESSANT

Du 15 mars 1714.

Je suis si contente de vos lettres et de toute votre conduite, ma chère enfant, que je veux vous le dire

^ Lettres et Avis, 1^, HBl .

*noi-inôme, quoique très-languissante depuis quelque temps. Continuez à bien établir ce que vous avez appris, et surtout cette bonne foi qui ne se détourne pas un moment de la vérité, mais ne comptez pas que cet ouvrage se fasse en un jour. Semez toujours, en attendant le temps de la récolte , qu'une autre fera peut-être -, mais qu'importe ? pourvu qu'elle soit bonne. Je serai ravie de vous revoir, et vous croyez bieil que ce que vous faites augmente fort la tendresse que j'avois déjà pour vous.

J*ai toujours été malade, madame, depuis que vous êtes partie de Saint-Cyr, et je suis encore assez abattue pour ne pouvoir écrire de ma main^ mais celle dont je me sers^ n'est suspecte ni à vous ni à moi. J'aurois voulu écrire à M"' Sougé^, dont j'ai reçu une très-bonne et belle lettre. Je crois, comme elle, que l'esprit de Saint-Cyr s'établira à Bisy; elle en a vu de près la solidité et la facilité, mais il faut après cela avoir un très-bon esprit pour déférer aux lumières des autres, et on auroit de la peine à trouver des communautés qui en usassent comme la vôtre. La nôtre est bien édifiée de tout ce qu'on a vu dans votre élève, et elle vous fait bien de l'honneur.

* Lettres et Avis, p. 902,

* Mlle d*Aumale écrivait presque toutes les lettres de Mme de Maintenon.

* Maîtresse des pensionnaires à Blsy.

350 LËTTRËà SUR L*É0UCAtlON.

Comme on fait grand cas de mon écriture à Saint* Cyr, je suis bien fâchée de n'en pouvoir donner à ma chère fille de Glapion^, pourtant très-digne supérieure-, sa lettre m'a fait grand plaisir, elle est précisément comme je les demande. Je ne suis point surprise de ce que M"* d'Hapancourt^ est un bon chef, j'ai une grai^de opinion d'elle, et que ce sera une seconde maîtresse de Bisy. Gardez-vous, cependant, de la gâter, elle mérite d'être conservée -, il faudra qu'après avoir commandé, elle obéisse à quelque autre, sans cette précaution, elle s'accoutumeroit trop à l'autorité.

Nous vous avons envoyé M. de La Place, après lui avoir confié la peur que j'ai, que vous ne vous embarquiez à de trop grands bâtiments et à une trop belle église. Les secours que je puis donner sont très-peu de chose-, il faut que je me partage entre une infinité de misères qui viennent à ma connoîssance : où prendrez-vous les sommes considérables qu'il faut pour payer tous les jours lea ouvriers? il n'y a rien à attendre du côté de la cour, surtout la guerre continuant 5 l'argent est toujours très-rare, et je crains que le blé n'enchérisse encore. Vous me trouverez bien défiante, mais je ne pense pas qu'il faille tenter Dieu.

Dites à RT*® de Glapion que si quelque fille se distingue par sa sagesse, elle me fera plaisir de m'en nommer le nom, quel qu'il soit, et cela, dans la droî-

1 Voir la note 3 de la page 338.

' * Mlle d'Hapancourt, nièce de Mme de la Mairie, était retournée à Bisy.

A MADAME DE LA MAIRIE (t714). 36t

ture et dans la simplicité de Saint-Cyr, sans autre égard que la vérité.

Prêchez bien à vos enfants, madame, la simplicité dans leur piété 5 qu'elles n'y cherchent point de ragoûts; qu'elles ne soient point discoureuses sur leur conscience*, qu'elles soient dans la volonté de Dieu et dans la pratique de tout dire à leur confesseur, mais qu'elles aient peu de chose à dire ; qu'elles se laissent conduire comme des enfants.

Qu'elles aiment les prières communes, qui ne sont communes que pajxe qu'elles sont les meilleures ; qu'elles aiment surtout le Pater; qu'elles le fassent toutes en français ; qu'elles tâchent de le bien entendre : elles trouveront tous nos besoins exprimés dans les septdemandesqui y sont renfermées. Peut-on chercher d'autres prières que celles que Notre-Seigneur nous a faites lui-même ? au moins, doivent-elles l'emporter sur toutes les autres. Elles ne peuvent mieux honorer la Vierge que par la prière que l'Église nous donne et qu'elle fait réciter continuellement avec le Pa/^r,.au commencement de tous les oi&ces. Peut-on faire de meilleurs actes de foi que ceux qui sont compris dans le Credo? Peut-on se mettre dans des dispositions plus contrites et plus humbles que celles qui sont dans le Coiifiteor? Avec cela, madame, l'observation des commandements de Dieu et de l'Eglise, la réception des sacrements, la fuite des péchés mortels, n'est-ce pas tout ce qu'il faut inspirer à vos pensionnaires ?

352 LETTRES SUR L*ËOI]GATION.

Le 18 avril 1714.

M"* de Saint-Messant ^ est charmée de Bisy et des bontés que vous y avez eues pour elle. Je n'ai pu la faire convenir que votre maison est vilaine ; elle m'a répondu que le corps de logis des pensionnaires est fort beau, et que tout ce que vqjis avez commencé étant élevé, elle sera très-raisonnable.

Je ne vous demande point de louanges pour nos filles , mais que vous considériez que cette raison avancée vient de ce qu'on leur parle toujours raisonnablement, et qu'on ne les laisse point se parler ensemble, car c'est ce qui gâte tout.

Quand vous me manderiez que vos petites filles sont très-méchantes, je ne me découragerois pas-, il n'y a qu'à semer toujours : horreur du péché, docilité, bonne foi, émulation, raison, douceur, tout cela produira son fruit dans son temps. Vous en avez de si jeunes qu'il faut encore redoubler de patience.

Mandez-moi quel jour M"" de Gouaix^ entrera au noviciat, afin que je l'écrive et assure sa dot.

Je me fie à vous sur ma sœur Sougé. Vous n'êtes pas mal en maîtresses avec M"® de Bertout, ma sœur Sougé, M"* de Lasmastre, et M"** de Rosière. M"'^ de Glapion seroit même capable de l'être.

Pourquoi menez-vous vos pensionnaires à vêpres, les jours ouvriers? Il n'y a nulle nécessité , et vous

* Lettres et Avis, p. 947.

• Elle était revenue à Saint-Cyr.

> Ëlève de Saint-Cyr qui voulait être religieuse à Bisy.

A MADAME DE LA KAIBiE (1714). 353

ftvez trop peu de temps à les garder, pour perdre celuMà; nous avons d'autres raisons pour y mener les nôtres. Vous faites bien de choisir vos pensionnaires, vous en ferez beaucoup plus de bien. Mademoiselle votre nièce est très-jolie; ma sœur de Roucy en espère beaucoup; elle se porte bien. U"* de Saint-Messant a une grande opinion de ma soeur Sougé, pour sa capacité dans les classes.

A Mari}, ce 6 mai 1714.

Je vous dirai toujours la même chose sur les demoiselles de Saint-Cyr : ce sont elles qui vous doivent faire juger si les moyens que l'on prend pour les élever sont les meilleurs, et si elles ont la raison plus avancée que les autres. Vous les voyez de près, vous les voyez sans nous; nous ne saurions vous imposer là-dessus : prenez garde seulement à ne pas aller trop vite, car c'est un ouvrage de patience. Il faut semer continuellement, prier Dieu pour elles, et attendre le temps de la moisson, que l'on ne sauroit hâter. Je vous vois étonnée qu'une petite fille soit rude, l'autre trop vive, et faire toutes ces observations-là, dans un âge très-tendre : il ne faut pas que cela vous rebute un moment, ni vous fasse juger de l'avenir. M"" d'Aumale prétend avoir été des plus éveillées et des moins estimées dans son enfance.

Je recommande à vos prières le pi

' Lettre* et Avit, p. OiO.

354 LETTRES SDR L*ÉDOGATI(HI.

avons perdu \ cpoiqu'on doive toot espéret des dis* positions dans lesquelles il est mort, après avoir reçu tous les sacrements avec une entière connoîs-sance et toutes sortes de marques de piété.

i9SS — A MADAME DE LA MAIRIE.

Harly, io 12 novembre 1714.

Je m'ennuyois d'être si longtemps sans recevoir de vos nouvelles. M"' de Gouaix est trop heureuse de travailler à dompter son humeur : en quelque lieu qu'elle aille , elle en sera plus heureuse, et il n'y a guère de plus grand défaut que celui-là, pour les personnes qui ont à vivre en communauté. J'en dis autant de M"* N. . . , qui sera bien à plaindre si elle joint une mauvaise humeur à une mauvaise fortune 5 il faut aussi qu'elle combatte cette rudesse, qui l'em* pèche de montrer aux autres, et qu'elle pense à la manière dont elle veut être reprise. Rien ne porte plus les enfants à la patience que d'en avoir une grande pour elles et qu'on les reprenne avec douceur; tout cela ne peut aller bien vite.

Je prie M"* de Lafons de se bien porter pour revenir se renouveler encore à Saint-Gyr, et se mettre en état de vous être utile.

Contentez-vous que les maîtresses se donnent de bonne foi à Féducation 5 qu'elles instruisent, qu'elles reprennent, qu'elles punissent, qu'elles récompen-

^ Le duc de Berry, petit-ûls de Louis XIV.

' Lettres et Avis, p. 978.

A MADAME I^E VANDAM (1715). 3ù&

sent, qu'elles fassent tout raisoimablement et tran* quillement-, qu'elles donnent de bons exemples sur la patience, sur la douceur ^ mais ne les froissez pas trop, et qu'elles ne se pressent point trop, vous le& étoufferiez à la montée, comme dit saint François de Sales. Mille amitiés à ma sœur de N«.. ; elle est d'une race de gens d'honneur et de courage^ je sens une grande tendresse pour elle de vous en voir si contente.

On ne peut estimer plus votre communauté que je le fais^ il faut que l'esprit de Dieu y règne, et qu'elles aient beaucoup de raison et de droiture, de prendre le bien comme elles font de quelque personne que ce soit. Je vous envoie trois cents livres pour vous aider.

i%*. — A MADAME DE VANDAM,

PBKKIJCRB XAITaBBSB DBft BLBUBS.

Ce 12 janvier 1715.

En l'année 1700 ou 1701, je m'occupai fort des classes % et nous commençâmes è y établir ce qui s'y pratique avec tant de succès présentement. Il faut pourtant nous renouveler dans la vigilance, ma chère fille, et défendre très-absolument aux demoiselles de dire un mot tout bas à leurs compagnes ; cette faute, qui paroît très-légère aux personnes sans expérience, est très-considérable, et il n'y en a

' Voir la note de la page 309.

356 LETTRES SUR L'ÉDOGÂTION.

point sur laquelle il faille leur faire moins de grâce. Punissez-la donc très-grièvement, et laissez dire ce qu'on voudra là-dessus. Si les demoiselles veulent raisonner un moment là-dessus, elles conviendront qu'elles ne parlent bas que pour dire des choses qu'elles ne croient pas bonnes \ on a donc raison de leur défendre.

On ne peut être assuré de la jeunesse sans cette précaution -, mais après cela ne les reprenez pas trop sévèrement de ce qu'elles diront, et tâchez de leur apprendre à distinguer le bon, le mauvais, l'indiscret, l'imprudent, l'immodeste, le grossier, et tout cela peu à peu, laissant passer même bien des choses.

Je vois de nos Dames choquées et alarmées quand nos filles désirent des ajustements, et qu'elles se trouveroient heureuses d'avoir un habit couleur de rose : il ne faut pas leur faire des crimes de cette foiblesse de leur âge et de notre sexe^ il faut leur dire doucement que ces goûts-là passeront, et ne leur en pas faire un péché. Vous aurez plus leur confiance par ces petites condescendances. Mais, encore une fois, qu'elles ne parlent point bas, et que les maîtresses, les noires, les rubans couleur de feu, les chefs, aient toujours les yeux ouverts sur elles.

Je prie Dieu de vous faire connoître le mérite et la sincérité de cette vigilance, pour vous y donner tout entière; éloignez tout ce qui pourroit vous embarrasser, et veillez continuellement, mais tranquillement.

Janvier 1715.

Les écoliers, les pages, les laquais, les pensionnaires de couvent sont très-sujets aux espiègleries que font les vôtres -, elles en faisoient ici autrefois, mais il n'en est plus question 5 l'éducation chrétienne et raisonnable qu'on leur donne les met bien loin de telles bassesses , et je ne crois pourtant pas qu'il y ait de jeunesse ensemble qui se divertisse plus que la nôtre, ni d'éducation plus gaie 5 vous l'avez vu de près. Je vois de grandes difficultés chez vous dans la diversité des conditions, par la différence des choses qu'il faut dire.

Quoique leurs âmes soient également précieuses à Dieu, il faut pourtant que l'instruction soit plus étendue pour une demoiselle que pour une fille de vigneron^ : il suffit à celle-ci de savoir ce qui est absolument nécessaire pour être sauvée , il faut un peu plus éclairer les autres. Il faut que les demoiselles parlent bon françois, et les reprendre quand elles y manquent 5 il n'importe que les autres s'expliquent en leur langage, pourvu qu'elles entendent assez pour pratiquer ce qui est commandé. Les filles du vigneron se rendront ridicules en disant des vers; ils sont bons aux demoiselles.

Il faut parler aux filles de marchands de la fidé-

' Lettres édifiantes, t. IV. — Lettres et Avis, p. 827, * « Il y en avoit deux k Gomerfontaine. *

358 LETTRES SUR L*É0UCÂT10N.

lité dans leur commerce, sur les mesures, sur les poids, sur les profits permis-, tout cela ne convient point aux autres. Du reste, il n'importe point que vous imitiez Saint-Cyr en tout. Qu'une de vos dames aille par jour faire écrire, une autre à apprendre à travailler; il n'y a rien que de bon.

Les inventions que nous avons pour que les enfants se montrent les uns aux autres ont été trouvées pour le soulagement des maîtresses, qui n'auroient jamais pu fournir à tout; mais il ne faut pas que les dames qui vont montrer quelque chose de particulier se mêlent de la conduite de leurs écolières , qu elles les punissent, quelles les récompensent ; elles doivent simplement en rendre bon ou mauvais témoignage à la première maîtresse, ou il arriveroit qu elles puniroient une fille dont la première maîtresse seroit contente, ou qu'elles donneroient une récompense à celle à qui la maîtresse destine une punition. Cet endroit-là est essentiel, il faut que toute l'autorité soit dans cette première, et que les autres n'aient point de peine que les autres enfants la voient.

Nous nous sommes aperçues souvent du bon effet de cette subordination, et ces exemples de soumis* sion et d'humilité sont encore plus forts que les discours, pour les instruire. C'est ce qui a établi ce bon esprit à Saint-Cyr, qui fait qu'une fille de douze ans répond au catéchisme à une qui en a sept * comme elle feroit à sa supérieure, et qu'elles

1 a C'est la pratique de la maison de Saint-Loais, que c^est irn

A MADAME DE LA VÏEFVILLE (1715). 3.jO

apprennent toutes les unes des autres tout ce qu'elles savent, car, en tout, on leur inspire la raison, en leur montrant la petitesse qu'il y auroit à ne pas profiter de ce qu'une autre sait, parce qu'on a quelques années plus qu'elle. On leur donne toujours les choses pour ce qu'elles sont : la piété au-dessus de tout, la raison ensuite, les talents pour ce qu'ils valent \ on ne récompense point celles qui en ont, on n'estime que la vertu et la sagesse. En les louant de bien dire des vers, ou d'avoir bien chanté, on leur dit que les plus sots comédiens ou chanteuses d'opéra s'en acquittent bien mieux qu'elles, et qu'il n'y a point à s'en glorifier^ on aime autant celles qui n'ont aucune de ces qualités extérieures ; et les sages ont les^ distinctions. C'est, encore une fois, cette conduite qui inspire la raison : vous aurez beau la pratiquer, si on vous voit préférer votre parente ou votre amie aux autres. Voilà l'essentiel -de l'éducation. Qu'elles vous voient en tout, juste, désintéressée, donnant autant de soin à la plus choquante qu'à la plus aimable -, les enfants voient fort bien ce que font leurs maîtresses.

Il faut parler à une fille de sept ans aussi raisonnablement qu'à une de vingt ans 5 c'est ce qui avance nos filles comme elles le sont, quoique d'ailleurs elles n'aient aucune expérience.

enfant qui commence à faire par cœur, à une de ses compagnes, toutes les questions de la leçon du catéchisme qne Ton va expliquer. » [Note dumamtscrit,)

Page 1