‹ Lettres sur l'éducation des fillesChapitre 30 sur 61 · A MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ

16 juin 1691.

Je ne suis pas fâchée contre vous, ma chère nièce, mais je suis affligée de vous voir si mal répondre à votre éducation. On admire combien vous êtes instruite, et ce que les hommes admirent sera votre condamnation devant Dieu. Vous savez TÉvangile par cœur et vous ne vous conduisez point par ses

* Mém, de Languet de Gergy, 1. 1, p. 414.

• Fille du comte d'Aub'igné, frère unique de M«ne de Malntenon. Elle était née en 1 G84 et avait été élevée par sa tante. Elle épousa le comte d'Ayen, depuis duc de Noailles et maréchal de France.

À MADAME DE MONFORT (l69t). 73

maximes; c'est de quoi vous rendrez un terrible compte si vous ne changez. J'espère que vous vous examinerez devant Dieu et que, pour lui plaire, vous deviendrez humble et sincère. Regardez-vous comme la dernière de toutes les demoiselles avec qui vous êtes. Dites à M. de Brisacier ^ et h la mignonne * ce que vous connoissez de mauvais en vous; demandez tous les jours à Dieu, par notre Seigneur, l'humilité et la simplicité. Désirez ces vertus de tout votre cœur et croyez que c'est par la tendresse véritable que j'ai pour vous, que Je vous les souhaite, et que je crains en vous les vues qui y sont contraires.

3o«.— A MADAME DE MONFORT,

( Divers avis sur la manière de conduire à Dieu les jeunes filles. )

Ce 11 septembre 1691.

Il n'est pas étonnant, ma chère enfant, que je ré-

^ Confesseur extraordinaire de la maison de Saint-Lonis, aussi distingué par sa vertu que par son savoir.

' Annette Balbien , appelée ordinairement Nanon , femme de chambre de Mme de Maintenon , gouvernante de M'^e d'Aubigné, qui rappelait sa mignonne, et plus tard femme de chambre de la duchesse de Bourgogne. C'était une personne bien née, fille d'un architecte de Paris, d'une grande piété et d'une grande instruction, dans laquelle U^^ de Maintenon avait toute confiance, et qui lui rendit d'éminents services dans l'établissement de Saint-Cyr. Saint-Simon^ qui l'a calomniée , comme tout ce qui approchait de Mme de Maintenon, dit d'elle : « C'étoit une demi-fée à qui les princesses se trouvoient heureuses quand elles avoient occasion de lui parler et de l'embrasser^ toutes ûlies du roi qu'elles fussent, et k qui les ministres faisoient la révérence bien bas. »

' Lettres édifiantes, 1. 111, lettre 68. — Lettres pieuses, p. 1 425. Voir sur ce manuscrit la Préface,

♦ Geneviève de Monfort. Cette dame était une nouvelle con-

74 LETTRES SUR L*ÉDUCATlON.

ponde avec soin à toutes celles qui m'écrivent; Dieu veut que je le fasse, et vous devez bien plutôt demander pour moi la patience que de me louer de l'avoir -, ce sont les affaires que nous traitons ici * qui sont des bagatelles, et celles de Saint-Cyr sont les plus importantes, puisqu'elles tendent toutes à établir le royaume de Dieu. Vous êtes dans cette maison et dans une des fonctions les plus considérables, et pourtant la plus facile *. C'est à vous à planter dans ces jeunes cœurs la connoissance et l'amour de Dieu ; de ces premières impressions dépend souvent le salut ^ car c'est une étrange peine d'avoir à changer et.à réparer dans un âge plus avancé le mal qu'on a fait, et les idées qu'on a eues. Tournez donc vos enfants uniquement à Dieu, et quelles soient conduites selon l'esprit ^t les maximes de l'Evangile, les accoutumant cependant à n'en parler jamais qu'avec un grand respect. Je crains pour vous et pour elles la tristesse ; vous y avez de la disposition, votre santé y contribue, et encore plus vos scrupules ; il faut pourtant leur montrer une piété douce, aimable et gaie. Ne soyez point sévère,

vertle que M. Pëlisson avait donnée toute jeune à M^e de Maintenon ; elle avait été à Noisy , fut la douzième Dame de Saint- Louis, et fit profession des vœux simples le 11 janvier 1687. A répoque des vœux solennels , elle demanda à quitter la maison : « Elle n*aimoit pas les classes, disent les Mémoires des Dames, et avoit des peines sur son état. » Elle se retira aux filles de Sainte* Marie de Melun, où la maison de Saint-Louis lui paya une dot et y fit profession. On trouvera dans les Lettres édifiantes un grand nombre de lettres de piété que M^e de Maintenon lui écrivit.

* A la cour.

' Elle était maîtresse des rottçei»

ayez NotrenSeigneur pour modèle, et attirez -les toutes à lui par votre exemple. Donnez à vos jeunes enfants des pratiques ou par mois ou par semaine , comme, par exemple, l'humilité , la ferveur, le silence, la patience, etc. Ces diversités les rendent plus appliquées , et quoiqu'il entre beaucoup d'enfance et d'imperfection dans leur attention, elles prennent pourtant de bonnes habitudes qui les forment peu à peu. Quand elles auront passé une semaine en silence , elles auront moins de peine à le garder 5 il faut les exhorter sans les contraindre et sans les punir, mais louant celles qui sont recueillies, je dis pour le silence de surérogation , car je ne touche pas au règlement. J'ai apporté ici les lettres de saint François de Sales, qui sont en plusieurs tomes, mais il doit y en avoir en un seul dans ma petite bibliothèque 5 ce seroit même une bonne lecture pour faire à vos petites, car elles sont divertissantes.

Quelle joie pour moi de vous entendre dire que vous êtes désabusée du beau langage et de toutes les déUcatesses ! Dieu soit béni de faire ainsi tous les jours des miracles en nous ! J'en vois d'aussi marqués que la résurrection d'un mort , et je vois aussi des punitions effroyables.

Je crois , comme vous, que toutes les Dames, ou au moins le plus grand nombre , sont très-résolues de se donner à Dieu tout de bon et sans réserve y elles avanceront dans ce dessein à proportion de leur humilité -, vous pouvez beaucoup y contribuer par votre exemple, et je crois que Dieu le demande

de VOUS •, nous avons là-dessus un grand chemin à faire, car je vous le dis dans le temps que je suis ravie de votre état, comme je vous le disois quand je vous querellois. Adieu, ma chère et très-chère fille.

MAITRESSE GÉlfÉRALB DES CLASSES^

(Elle avoue bien humblement le tort qu'elle croit avoir eu dans Téducatioa des demoiselles, et prescrit le remède qu'il y falloit apporter *. )

20 septembre 1691.

La peine que j'ai sur les filles de Saint-Cyr ne se peut réparer que par le temps et par un changement entier de l'éducation que nous leur avons donnée jusqu'à cette heure; il est bien juste que j'en souf-

* Lettres édifiantes, t. Ul, lettre 60. — Lettres et Avis, p. 209. — Mémoires des Dames de Saint-Cyr, ch. xviu. — Mémoires de Languet de Gergy, t. I.

' Anne-Françoise Gautier de Fontaines, née en 1658, morte en 1743. Ce fut la septième Dame de Saint-Louis. Elle fit profession des vœux simples le 6 juillet 1686, et des vœux solennels le 1 1 décembre 1693. Elle fut élue deux fois supérieure. C'était une femme aussi distinguée par les qualités de l'esprit et du cœur que par sa beauté. Elle était maîtresse générale des classes lorsque se fit la réforme de Saint-Cyr , et elle y prit une très-grande part.

' La maîtresse générale des classes était Tune des quatre giindes ojficières de la maison. Pour ses fonctions et ses obligations, Yoir VHist, de la maison royale de Saint-Louis, p. 127.

^ Cette lettre, Tune des plus belles qu'ait écrites M»® de Maintenon, est le tabieau de Saint-Cyr dans les commencements de rinstitut, et montre éloquemment les raisons qui amenèrent la transformation de la maison en monastère et le changement de réducation des demoiselles {\oïr VBist. de la maison royale d9 Saint-Cyr, th, m).

fre, puisque j'y ai contribué plus que personne, et je serai bien heureuse si Dieu ne m'en punit pas plus sévèrement. Mon orgueil s'est répandu par toute la maison, et le fond en est si grand qu'il l'emporte même par-dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j'ai voulu établir la vertu à Saint-Cyr, mais j'ai bâti sur le sable. N'ayant point ce qui seul peut faire un fondement solide , j'ai voulu que les filles eussent de l'esprit, qu'on élevât leur cœur, qu'on formât leur raison -, j'ai réussi à ce dessein : elles ont de l'esprit, et s'en servent contre nous; elles ont le cœur élevé, et sont plus Gères et plus hautaines qu'il ne conviendroit de l'être aux plus grandes princesses; à parler même selon le monde, nous avons formé leur raison , et fait des discoureuses présomptueuses , curieuses , hardies. C'est ainsi que l'on réussit quand le désir d'exceller nous fait agir. Une éducation simple et chrétienne auroit fait de bonnes filles dont nous aurions fait de bonnes femmes et de bonnes religieuses , et nous avons fait de beaux esprits que nous-mêmes , qui les avons formés, ne pouvons souffrir; voilà notre mal, et auquel j'ai plus de part que personne. Venons au remède, car il ne faut pas se décourager; j'en ai déjà proposé à Baibien*, qui vous paroîtront peutêtre bien petits ; mais j'espère , avec la grâce de Dieu , qu'ils ne seront pas sans effet. Comme plusieurs petites choses fomentent l'orgueil, plusieurs petites choses le détruiront. Nos filles ont été trop

* Voir la note 2 de la page la.

considérées ' , trop caressées, trop ménagées \ il faut les oublier dans leurs classes, leur faire garder le r^lement de la journée, et leur peu parler d'autre chose. Il ne faut point qu'elles se croient mal avec moi ^ ce n'est point leur affliction que je demande ^ j'ai plus de tort qu'elles ^ je désire seulement réparer par une conduite contraire le mal que j'ai fait. Les bonnes filles m'ont plus fait voir l'excès de fierté qu'il faut corriger que n'ont fait les mauvaises, et j'ai été plus alarmée de voir la gloire et la hardiesse de M"*^ de ..., de ..., et de ..., que de tout ce que l'on m'a dit des libertines ^ de la classe. Ce sont des filles de bonne volonté, qui veulent être religieuses, et qui, avec ces intentions, ont un langage et des manières si fières et si hautaines qu'on ne les souffriroit pas à Versailles aux filles de la première quaUté. Vous voyez par là que le mal est passé en nature, et qu'elles ne s'en aperçoivent pas. Priez Dieu et faites prier pour qu'il change leurs cœurs, et qu'il nous donne à toutes Fhumilité^ mais, madame, il ne faut pas beaucoup en discourir avec elles. Tout à Saint-Cyr se tourne en discours-, on y parle souvent de la simplicité , on cherche à la bien définir, à la bien comprendre, à discerner ce qui est simple et ce qui ne l'est pas , puis dans la pratique on se divertit

^ « Les demoiselles étoient' enflées de la faveur où étoit cette maison et de Thonneur qu'elles avoient de représenter devant le Roi, recevant beaucoup d'applaudissements de la cour. On parloit. beaucoup en divers endroits de leur bauteur , et on en porta diverses plaintes à l'évéque et autres personnes » (Note des Lettre^ et Avis, ^, 211).

* Voir la note de la page 62.

A MADAME DE FONTAINES (l69i}. « 79

à dire : Par simplicité, je prends la meilleure place ^^ par simplicité, je vais me louer-, par simplicité, je veux ce qu'il y a de plus loin de moi sur la table. Ëa vérité , c'est se jouer de tout, et tourner en raillerie ce qu'il y a de plus sérieux. Il faut encore défaire nos filles de ce tour d'esprit railleur que je leur ai donné, et que je connois présentement très-opposé à la simplicité -, c'est un raflînement de l'orgueil qui dit par ce tour de raillerie ce qu'il n'oseroit dire sérieusement. Mais, encore une fois, ne leur parlez ni sur l'orgueil ni sur la raillerie ; il faut la détruire sans la combattre , et par ne s'en plus servir -, leurs confesseurs leur parleront sur l'humilité, et beaucoup mieux que nous 5 ne les prêchons plus, et essayez de ce silence qu'il y a si longtemps que je vous demande : il aura de meilleurs effets que toutes nos paroles.

Je suis bien aise que M"® de ... se soit enfin humiUée 5 louons-en Dieu, et ne la louons point ] c'est encore une de nos fautes de les trop louer. N'irritez point leur orgueil par de trop fréquentes corrections-, mais quand vous aurez été obligée d'en faire quelqu'une, ne les admirez pas de les avoir bien prises.

Quant à vous, ma chère fille, je connois vos intentions; vous n'avez, ce me semble, nul tort particulier en tout ceci ; il n'est que trop vrai que le plus grand mal vient de moi 5 mais prenez garde, comme les autres, de n'avoir pas votre part dans cet orgueil si bien établi partout qu'on ne le sent presque plus. Nous avons voulu éviter les petitesses

de certains couvents , et Dieu nous punit de cette hauteur; il n'y a point de maison au monde qui ait plus besoin d'humilité extérieure et intérieure que la nôtre : sa situation près de la cour, sa grandeur, sa richesse , sa noblesse , l'air de faveur qu'on y respire, les caresses d'un grand roi, les soins d'une personne en crédit, l'exemple de la vanité et de toutes les manières du monde qu'elle vous donne malgré elle par la force de l'habitude, tous ces pièges si dangereux nous doivent faire prendre des mesures toutes contraires à celles que nous avons prises. Bénissons Dieu de nous avoir ouvert les yeux : il vous inspire la piété -, elle augmente tous les jours chez vous -, établissons-la solidement. Ne soyons point honteuses de nous rétracter, changeons nos manières d'agir et de parler, et demandons instamment à Notre-Seigneur qu'il change le fond de nos cœurs , qu'il ôte de votre maison cet esprit d'élévation, de raillerie, de subtilité, de curiosité, de liberté de juger et de dire son avis sur tout , de se mêler des charges les unes des autres, au hasard de blesser la charité ^ qu'il ôte cette délicatesse , cette impatience des moindres incommodités : le silence et l'humilité en seront les meilleurs moyens. Faites part de ma lettre à notre mère supérieure * ^ il faut que tout soit commun entre nous.

* Mme de Loubert.

A MADAME DE FONTAINES (l69l). 81

(Sar lo môme sujet, où elle avoue son tort avec ane grande hamilité. )

22 septembre 1691.

Ce n'est point par humilité que je prends sur moi l'éducation hautaine et fière des filles de Saint-Cyr. Il est très-vrai que c'est moi qui ai tout gâté, quoiqu'avec de bonnes intentions, mais j'espère que Dieu nous fera la grâce de nous corriger.

Entrez bien , je vous prie , dans ce que je désire , qui est cet oubli apparent, né les grondant que le moins que vous pourrez , ne les louant jamais , prenant moins soin de leurs grâces , de leur langage , les laissant plus mal vêtues, les faisant travailler à de plus gros ouvrages, et tout cela avec douceur, sans qu'il paroisse qu'on veut les punir.

J'approuve tout à fait ce que vous me proposez, de les faire travailler davantage quand il y aura quelque chose de pressé -, cela les fera hâter. Elles ont travaillé jusqu'à cette heure par manière d'acquit, sans se soucier d'achever, comptant bien qu'il faudra quitter l'ouvrage quand la cloche sonnera. Il faudra changer toutes ces manières-là, et qu'elles voient qu'il faut se hâter dans de certains temps.

Il faut qu'elles voient que vous êtes maîtresse de la règle, et que vous la pourrez changer quand il vous plaira-, elles en auront plus de respect pour vous. C'est à l'humilité qu'il faut les conduire , et

* Lettres édifiantes, t. HI, lettre 61. — -lettres et Avis ^ p. 216.

pour cela leur en montrer l'exemple , je ne coimois rien en vous là-dessus qui mérite des avis.

L'intelligence et Tuniformité des maîtresses est ce qu il y a de plus important 5 mais attendons que les maladies diminuent un peu , et servez-vous seulement de l'occasion pour vous aider de vos grandes filles pour le soin des malades. Adressons-nous à Dieu pour obtenir ce que nous désirons , et encore une fois ne vous pressez point , tout se fera mieux en y travaillant avec douceur et tranquillité.

Que vos filles ne se croient pas mal avec moi, cela ne feroit que les affliger et les décourager 5 en vérité, ce n'est point elles qui ont tort. Je vous embrasse, ma très-chère.

38^. — A MADAME DE VEILHANT»,

rEBHliBB MAITKB8SS SB LA CLAMl BLKUB.

Décembre 1691.

J'allai dimanche voir les bleues , et je leur parlai un demi-quart d'heure de Dieu et du désir que j'ai de leur avancement spirituel. Tant que mon discours dura, M"^^ de ... et de ... ne cessèrent pas de rire. Je ne voulus pas les gronder autant qu'elles le méritoient ^ c'est à vous de voir si vous leur en ferez une réprimande. Si elles font bien d'ailleurs , et qiie ce ne soit qu'une légèreté, il suffira que vous

' JacqueUe de Veilhant fit profession le 1" janvier 1694, et mourut en 1725, âgée de soixante-douze ans. Elle avait le goût le plus prononcé pour faire des instructions religieuses.

A MADAME DE VEILRANT (I69l). 83

leur en disiez ce que vous jugerez à propos ; mais s'il y a dans le reste de leur conduite de ce caractère de manque de respect pour les choses de Keu et pour les personnes à qui elles en ^doivent , je les enverrai quérir, la première fois que je serai à 8aint-Cyr, et leur en dirai mon avis.

Ne vous lassez point, madame, d'attaquer l'orgueil, la mollesse et la liberté de parler qui régnent dans votre maison, et donnez -leur pour pratique l'humilité , le courage et le silence , pendant cet Avent. Partagez ces trois pratiques par semaines : exercez-les à l'humilité dans le temps que vous leur avez marqué, veillez sur elles par rapport à cette vertu, portez-les à l'aimer avec douceur. Voyez, pendant la pratique du courage, si elles s'y porteront à l'observance de leur règle moins lâchement, si elles supporteront mieux le froid, la fumée, la poudre et toutes les incommodités; éprouvez-en quelques-unes des plus pieuses pour servir d'exemple aux autres. Tenez-les en silence dans la semaine que vous y aurez destinée : ne craignez point de les trop contraindre, c'est le plus grand bien qu'on puisse faire à des filles -, l'habitude en sera utile à celles qui retourneront dans le monde , et quant aux religieuses, elles ne devroient parler que pour les choses nécessaires, excepté le temps des récréations, qui a été donné dans cet esprit, car celles qui ne se contraignent pas dans la journée n'ont point besoin de relâchement. Voilà, ma chère fille, ce qui m'est venu dans l'esprit pour votre classe, que je remets à votre zèle et à votre jugement.

39*. — A MADAME DE YEILHANT.

(Usage qa'il faut faire des diverses féies de Vannée, et des sentiments à inspirer aux demoiselles à leur occasion.)

Décembre 1691.

Le zèle avec lequel vous entriez hier dans la pensée que je voulois vous inspirer de conduire toujours vos filles selon l'esprit de l'Église, me donne la confiance de vous écrire sur ce sujet ce qu'il plaira à Dieu de me donner.

Vous savez que l'année chrétienne commence par r Avent , et vous comprenez mieux que moi , car vous êtes bien mieux instruite , dans quel esprit de préparation il faut qu'elles soient pour recevoir le salut qui vient par Notre-Seigneur Jésus-Christ, combien elles doivent le désirer, le demander, l'attendre, et de combien de vertus elles doivent se parer pour être moins indignes de lui-, la joie de le recevoir à Noël, l'humilité pour imiter celle d'un Dieu qui s'anéantit, l'innocence, la simplicité et l'enfance du cœur pour lui être conformes, la bonne volonté à laquelle les anges promettent la paix; l'adoration des rois, à laquelle elles doivent se joindre; avec quelle promptitude ils quittent tout, avec quelle fidélité ils suivent l'étoile, avec quel courage ils s'exposent aux fatigues, avec quelle persévérance ils achèvent leur voyage, avec quel respect ils adorent Jésus dans une crèche, avec quel cœur ils oflVent ce qu'ils ont de meilleur, avec quelle

' * Lettres édifiantes^ t. H!, 82« lettre. — Lettres et Avis^ p. 2C.

A MADAME DE VEILHANT (i69l). 85

sagesse ils retournent dans leur pays par une autre route.

Commencez à la fête de la Purification à leur inspirer la dévotion à la sainte Vierge, qui est la reine de tous les chrétiens, mais particulièrement des femmes et des filles 5 que n'avez-vous pas à leur dire sur sa pauvreté, sur son humilité, sur son silence, sur son offrande et son esprit de sacrifice, sur son recueillement? C'est encore une autre année à suivre par rapport à elle dans toutes ses fêtes, et qui leur fournira l'exemple de toutes les vertus.

Vous entrerez ensuite dans le carême , dans ce temps de pénitence établi par l'Église, dans ce temps de mort à soi-même; mais surtout dans la dernière quinzaine^ et encore plus dans la grande semaine , dans la semaine sainte , qu'elles ne s'entretiennent que de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ-, qu'elles en considèrent l'opprobre et la souffrance qu'il a voulu opposer à l'orgueil et à la volupté j qu'elles ressuscitent avec lui , qu'elles deviennent de nouvelles créatures, qu'elles goûtent les choses du ciel et méprisent celles de la terre. Voyez ce que dit saint Paul là-dessus, lisez-leur ; qu'elles se l'appliquent, et qu'on voie en elles toutes les marques d'une vraie résurrection.

Qu'elles montent au ciel, en esprit, à l'Ascension, par le mépris et le détachement de la terre ; qu'elles attendent le Saint-Esprit qui est la consommation de tous les mystères-, qu'elles soient comme les apôtres dans un même lieu , dans un même esprit , si elles veulent le recevoir. Lisez-leur dans ce temps les Ac-

66 LETTRES SUR L*ÉDUGATION.

tes des apôtres, faites-leur voir que c'est dans cette fête que les grâces se répandent avec abondance, que Jésus-Christ ne rend ses apôtres parfaits, que lorsqu'il les a quittés et qu'il regarde l'attachement sensible qu'ils avoient pour sa personne comme un obstacle à leur perfection.

Instruisez-les pendant l'Octave du Saint-Sacrement de la dévotion qu'elles doivent avoir à la sainte Eucharistie et au saint sacrifice de la messe. Combien ont-elles offensé Dieu sur ce point par leurs froideurs, négligences et distractions volontaires, car je n'en crois aucune assez malheureuse pour avoir été jusqu'au sacrilège et à la profanation du sang de Jésus-Christ! Que n'avez-vous point à leur dire sur la manière dont elles doivent le recevoir ? En juillet, vous avez une fête de la sainte Vierge *, en août, la plus grande de ses fêtes. Vous avez, dans ce même mois, la fête de saint Louis qui doit les remplir des obligations qu'elles ont à leur fondateur, et les porter à lui en témoigner à tout jamais leur reconnoissance, soit qu'il vive encore, ou qu'il ne soit plus au monde; qu'elles prient donc pour celui qui leur a fait apprendre à prier, et qu'elles croient que, par cet endroit, elles lui doivent plus qu'à leurs propres parents.

En septembre , une fête de la sainte Vierge ; en octobre, qu'elles se souviennent de moi le jour de saint François, et qu'elles prient pour celle qui a désiré leur salut avec une grande ardeur. Qu'elles voient dans la fête de tous les saints, ce nombre innombrable de personnes de tout âge, de tout isexe.

A MADAME DE VEILHANT (l69l). 87

de toutes conditions, qu'elles doivent et peuvent imi-* ter en quelque état qu'il plaise à Dieu de les appeler.

Reconunandez-leur fortement, le jour des morts, Tancien usage de l'Église de prier pour les fidèles décédés dans la grâce de Dieu^ qu'elles offrent leurs prières, leurs bonnes œuvres et le sacrifice de nos autels, non-seulement pour leurs propres parents, mais encore pour toutes les âmes qui souffrent dans le purgatoire et qui peuvent être secourues par nos prières.

Voilà, madame, toute leur année saintement diversifiée; ajoutez-y un mot sur chaque saint en particulier dont la fête se présente, et vous verrez que peu à peu, sans vous fatiguer par des instructions recherchées, sans les ennuyer de beaucoup de lectures, sans les accoutumer à une diversité de livres quelquefois dangereuse, vous les instruirez selon l'Église, et elles trouveront même dans cette manière, qui leur fournira toujours quelque chose de nouveau, un très-saint divertissement.

Instruisez-les de la dévotion qu'elles doivent à leur ange gardien •, qu elles le remercient du soin continuel qu'il a de leur âme, qu'elles rendent grâce à Dieu de leur avoir donné un tel guide, un défenseur et un si puissant intercesseur auprès de lui, selon ces paroles du Psalmiste : Il a ordonné à ses anges d'avoir soin de vous et de vous garder dans toutes vos voies. Ne dites jamais rien qui ne soit tiré des livres approuvés qui sont dans votre maison, et si vous produisez quelque chose de vous-même, consultez-

88 LETTRES SUR L*ÉDUGAT10N.

les avant de l'enseigner : notre ignorance a besoin de cette précaution, et c'est ce qui m*a obligée de faire voir, le plus que j'ai pu, toutes les choses que j'ai écrites pour vous. Mes bonnes intentions ne m'avoient pas empêchée de tomber dans des fautes, et j'en ai fait qu'on a corrigées ; je vous conjure, mes chères filles, de garder ia même conduite^ n'écrivez jamais rien que vos supérieurs ne vous l'ordonnent, et ne le montrez que par leur ordre et avec leur approbation.

(Au sajet d'une faute qu'dU'aroit commise^ et dont elle paroissoit

fort repentante.)

Il seroit bien injuste que je ne voulusse pas vous recevoir quand vous voulez revenir, puisque Dieu est prêt de vous pardonner et de vous combler de ses grâces, si votre retour est sincère. Ne doutez donc point de mon amitié et des soins que je prendrai de vous quand vous serez dans Tordre ] n'attendez rien de vous, mettez toute votre confiance en lui, et ne comptez pas sur vos résolutions. Craignez de tomber, évitez soigneusement les occasions ; cherchez les plus sages de vos compagnes , évitez celles qui ne le seroient pas? soyez respectueusement à régUse, ne méprisez pas les moindres règlements^ allez le plus que vous pourrez au même confesseur, parlez-lui avec une entière ouverture

* lettres édifiantes ^ t. H, lettre 72. — Lettres et Avis,i^, 460.

AUX DAMES DE SAINT-LOUiS (l69i). 89

de cœur, soyez fidèle à lui obéir; ne raillez jamais des choses qui ont rapport à la piété, réjouissezvous innocemment. Ne croyez point que vous n'ayez plus de plaisir si vous devenez dévote, vous en aurez beaucoup plus que vous n'en avez jamais eu ^ ne prenez pas la piété trop âprement, traitez-vous doucement. Voilà, ma clière enfant, les avis que vous m'avez demandés -, ils suffiront pour vous faire une grande sainte : je le souhaite de tout mon cœur.

(Ayis sur Pinstruction sainte des demoiselles.)

Décembre 1691.

Vous ne pouvez trop, ni trop tôt, imprimer la religion dans le cœur des enfants qui sont commis à vos soins 5 il seroit à désirer qu'on leur en eût parié avant qu'elles vinssent chez vous, et vous aurez peut-être bien de la peine à effacer la mauvaise éducation que l'on aura donnée à quelquesunes.

Mais, soit qu'il faille étabhr ou détruire, travaillez sans cesse à leur faire connoître la religion dans toute sa grandeur, dans toute sa beauté et dans toute sa solidité et simplicité.

Ne vous lassez jamais de leur apprendre le catéchisme -, il faut qu'elles le sachent à la lettre , qu'elles le comprennent, et que ni vous ni elles ne

« lettres édifiantes, t. U, lettre 80. — lettres et Avis, p. *2.

regardiez pas cette instruction comme enfantine; c'est celle des enfants, en effet, mais c'est celle aussi des personnes avancées , et c'est celle de tous les chrétiens.

Que leur éducation soit simple et toute chrétienne j ne vous servez jamais de citations ni d'exemples profanes qui enorgueillissent et dégoûtent de l'humilité du christianisme ; tous les chrétiens doivent être humbles et simples : entre lés chrétiens, les personnes de notre sexe y sont encore plus obligées, et entre les personnes de notre sexe, les demoiselles de votre maison, qui sont sans fortune, et ne doivent avoir rien d'élevé dans leur éducation.

Ne leur souff^rez aucun vice 5 faites-leur la guerre sans relâche dès que vous les apercevrez , mais reprenez-les avec une grande douceur, et soyez patientes pour le succès de votre travail. Possédezvous en reprenant les fautes de vos filles-, et si vous sentez quelque émotion, remettez à une autre fois ce que vous avez à dire. Ce seroit une excellente pratique de ne jamais rien commencer sans avoir consulté Dieu. Ne croyez pas qu'un discours animé par la colère les persuade et les touche davantage : outre qu'elle n'opère point, la justice des enfants démêle bien vite qu'on se laisse aller à son humeur dans ce qu'on leur dit-, un châtiment ou une réprimande faite de sang-froid, et quelquefois au bout de huit jours, leur fera plus d'impression : elles voient par cette conduite que l'impatience ou le chagrin n'a point de part à ce que l'on fait. Ne

AUX DAMES Bë SAINT-LOUIS (I69l). 91

leur parlez pas de Dieu trop souvent dans les récréations, et faites en sorte qu'elles désirent (jue vous leur en parliez, et que ce soit une récompense de leur régularité à faire ce que Ton exige d'elles. Ne leur parlez jamais de Dieu en riant, et ne souffrez pas qu'elles en parlent qu'avec un profond respect et fort sérieusement ^ c'est un écueil où les filles pieuses tombent souvent : elles sont remplies de Dieu, elles en veulent parler incessamment \ on applique la dévotion à tout, et peu à peu on s'accoutume à discourir en badinant de ce qu'il y a de plus respectable.

' Il y a encore un autre inconvénient, c'est qu'on rebute celles qui n'ont pas le même goût; et en mettant à tous les jours les vérités les plus importantes, on n'a plus rien à leur dire pour les exciter et pour les toucher.

Inspirez-leur un grand respect pour les prêtres : ce sont les ministres de Jésus-Christ et les dispensateurs de ses grâces; que le respect soit pour tous ceux qui sont honorés d'un si admirable caractère. On peut choisir pour sa conduite celui que l'on estime le plus, mais il n'y a point de prêtre, tel qu'il soit, qui ne doive être respecté.

Si celui qui confère les sacrements doit être respecté, que ne doit-on pas au sacrement même qui nous réconcilie avec Dieu, qui nous justifie, et par lequel nos péchés sont lavés dans le sang de Jésus- Clurist? Vous ne pouvez trop les instruire des dispositions qu'elles y doivent apporter et du secret qu elles sont obligées de garder sur ce qui se passe

dans la confession. Ne leur permettez jamais d'en parler, ni de leurs confesseurs, à moins qu'elles n'eussent quelques peines qu'elles pourroient confier à leur première maîtresse , et non à leurs compagnes. Portez-les à une grande sincérité dans leurs confessions, à une simplicité, une bonne foi qui aille à se vouloir faire connoître le plus qu'il est possible, je ne dis pas seulement par rapport à leurs péchés, mais à leurs inclinations et à leur état, afin que le confesseur puisse juger de leurs obligations. Estce vouloir être conduite et aidée que de se contenter de dire ses péchés et d'en recevoir l'absolution? Voudroit-on, pour sa santé, faire une consultation aussi légèrement? Comment un confesseur peut-il donner des conseils et des remèdes, des préservatifs, s'il ignore l'état où l'on est, les occasions dans lesquelles on se trouve et les inclinations naturelles ?

Vous devez les instruire pour l'avenir aussi bien que pour le temps présent, et leur donner des principes et des pratiques dont elles ne se départent jamais. Dites-leur toujours les choses comme elles sont; n'outrez point et n'abusez pas de leur innocence pour leur persuader ce qu'elles découvriroient dans la suite n'être pas vrai. Donnez-leur donc pour péché ce qui est péché, 'pour faute légère ce qui est léger, mais tâchez de leur donner de l'horreur pour cette disposition des âmes lâches qui ne veulent pas pécher mortellement, de peur d'être damnées, et qui se réservent d'ailleurs ce qui ne fait que déplaire à Dieu.

Qu'elles comprennent avec quelle discrétion elles

doivent user de la liberté qu'elles ont de changer de confesseur, et de quelle utilité il sera pour eUes d'aller toujours au môme. Conduisez-les à Dieu par cette voie d'amour beaucoup plus que par la crainte, et faites-les entrer par là dans cette liberté et cette confiance des enfants; mais qu'elles sachent, devant toutes choses, que le premier pas de la vie chrétienne et la marque effective de la conversion est l'éloignement du péché : toutes les autres sont équivoques.

Après cela, conviez -les à l'excellente pratique de la présence de Dieu, et montrez -leur avec quelle patience il faut marcher dans ce chemin, sans se troubler quand on s'en est éloigné, mais en s'y remettant doucement sans se trop gêner pour vouloir obtenir trop vite un bonheur qui ne sera accordé qu'à la fidélité qu'elles auront à le demander et à le désirer.

Désaccoutumez - les des questions curieuses ou inutiles; ne soyez point embarrassées quand elles vous en font auxquelles vous ne pouvez répondre ; dites simplement que vous ne savez pas ce qu'elles vous demandent, et faites-leur voir par cette simphcité celle qu'elles doivent avoir.

Accoutumez-les au silence autant qu'il sera possible , sans pourtant vous jeter dans l'excès : les filles sont portées à beaucoup parler -, vous ne pouvez trop leur dire que c'est un effet de la légèreté de l'esprit.

Instruisez-les pour toutes sortes d'états, et en leur disant que celui de la religion est le plus par-

94 LETTRES SUR L'ÉOUGàTION»

fait, formez-les pour vivre chrétiennement dans le monde, si elles y sont appelées.

Faites-leur voir que la vraie piété est de remplir ses devoirs \ qu'elles apprennent celui des femmes, celui des mères, les obligations envers les domestiques, ce que Ton doit d'édification au prochain, et quelle sorte de vie elles peuvent et doivent mener dans le monde.

Tâchez de leur donner de l'éloignement pour les hommes, dont le commerce est toujours dangereux, et de leur faire aimer la retraite, qui est la seule sûreté pour les femmes. Inspirez- leur une grande modestie avec leurs compagnes, soit dans les actions, soit dans les discours. Ne les laissez jamais inutiles-, il vaut mieux qu'elles jouent que de ne rien faire : l'oisiveté et la conversation entre elles est ce qu'il y a de pis. Faites-les passer d'un exercice à un autre, et que dans les récréations elles se divertissent à des jeux qui les occupent toutes ensemble.

Ayez une grande douceur pour elles et une patience sans bornes \ semez et attendez les fruits, ils viendront dans leur temps. Servez -vous toujours de termes honnêtes en leur parlant, et n'employez l'autorité que le plus rarement que vous pourrez.

Ne désirez point d'être aimées d'elles, par mollesse et par amour-propre, mais faites-vous aimer, afin de vous servir du pouvoir que vous aurez sur leur esprit pour les porter à Dieu -, c'est ainsi que l'on met tout à profit en faisant tout pour lui. Pour acquérir ce pouvoir, montrez-leur de l'amitié, faites^

AUX DAMES Ofi SAINT-LOVtS (l69l). 95

leur tous les plaisirs qui ne peuvent leur nuire, supportez-les dans leui^ infirmités, consolez-les dans leur tristesse, attendez-les avec une grande patience, soulagez-les dans leurs maux; ne montrez jamais d'inclination pour les plus agréables, et que toute votre conduite les persuade que vous ne comptez que sur ce que Dieu leur comptera.

Appliquez-vous particulièrement à former celles qui doivent sortir les premières de votre classe ; renoncez au plaisir de jouir de votre travail; allei au bien tout droit, sans vous compter pour rien; n'ayez plus de commerce avec elles quand vous n'en serez plus chargées, quelque confiance qu'elles aient eue en vous : il faut qu'elle finisse , et que tout cède à l'union et à la charité qui doit être entre les Dames qui les gouvernent , qu'il ne faut jamais blesser, sous quelque prétexte que ce soit. Que le môme esprit d'union vous empêche de vous plaindre de celles qui viennent des autres classes ; ce seroit, en quelque manière, blâmer celles qui les gouvernoient : recevez -les de bon cœur telles qu'elles sont.

Ne pressez pas trop vos filles sur la piété ; côntentez-vous de les mstruire et de les édifier; c'est à Dieu à faire le reste : lui seul peut toucher lé coeur. Évitez les longues instructions, craignez de les rebuter; ayez en cela plus attention aux imparfaites qu'aux autres : il y à plus d'inconvénient & lasser les premières qu'il n'y en a à né pas contenter le zèle et le goût des parfaites.

Ne leur permettez jamais de pratiqués qui ptiîs-

06 LETTRES SUR L*ÉDUGATION.

sent nuire à leur santé -, mais, dans tout le reste^ élevez-les durement le plus qu'il vous sera possible. Rendez -les ménagères et laborieuses 5 elles en seront plus propres à tous les partis qu'elles peuvent prendre^ accoutumez-les à ne point perdre de temps : je ne compte point pour perdu celui qu'elles emploient à se divertir quand il est réglé 5 donnez-leur une grande estime pour l'obéissance: Dieu la bénit, et elles y seront, selon les apparences, obligées toute leur vie.

Ayez soin que vos filles se tiennent droites, et ne vous faites pas là-dessus un scrupule mal fondé : tous ceux qui servent à l'autel apprennent à faire avec modestie tout ce qu'il y faut faire \ le service divin et les cérémonies en sont plus majestueux et plus propres à édifier et à exciter la piété. Que vos demoiselles soient donc bien droites, mais sans affectation ni rien de mondain -, ne souffrez pas qu'à l'église elles aient la tête de travers ni le corps courbé : c'est le cœur qui doit être prosterné devant Dieu, et ce n'est point la posture qui excite la ferveur -, il ne faut rien de singulier quand on est à la vue de tout le monde.

Ne les accoutumez pas à une grande diversité de lectures -, sept ou huit livres qui sont en usage dans votre maison suffiroient pour toute leur vie, si elles ne lisoient que pour s'édifier : la curiosité est dangereuse et insatiable.

Inspirez-leur un grand respect pour le Nouveau Testament-, ne le permettez qu'à celles qui sont disposées pour en profiter, qui en ont le goût et

qui le désirent avec ardeur. Conseillez-leur souvent V Imitation. Tâchez de leur faire aimer le François de Sales : ses livres sont solides, et mènent à la plus haute perfection avec des manières douces \ que le vieux langage ne les rebute pas : il faut s'attacher au sens, et cette difficulté n'arrêtera pas celles qui auront un bon esprit.

Il me'semble que j'ai passé trop vite l'endroit où je vous dis que les conversations qu elles ont entre elles sont très-dangereuses -, vous ne pouvez trop les éviter, mais il faut que ce soit par leur en ôter les occasions beaucoup plus que par en faire des défenses.

Je ne vous ai pas aussi assez expliqué le conseil que je vous donne de les élever durement, et de ne rien faire cependant qui puisse nuire à leur santé. Il faut leur permettre très -rarement les veilles et les jeûnes à cause de leur jeunesse, mais tâchez de les faire travailler à tout ce qui se présente 5 qu'elles mangent de tout, qu'elles soient sobres, qu'elles soient couchées et assises durement, qu'elles ne s'appuient jamais, qu'elles ne se chauffent que dans le grand besoin, qu'elles balaient et fassent les hts, etc. ; elles en seront plus fortes, plus adroites et plus humbles.

Quand elles font des fautes, pardonnez-leur quelquefois par esprit de douceur et de patience, mais que les flatteries qu'elles vous feroient n'y aient jamais de part 5 ne leur laissez pas croire qu'il y ait des tons et des manières pour vous gagner, et que toute votre conduite soit fondée sur la charité et

sur la raison.

98 LfiTTllËS Sim L'ÉfttCAtîWl.

Je vous propose tout ceci, mes chèreii filles, avec d'autant plus de confiance qu'il a été vu et approuvé par votre évêque '.

Vous êtes trop affligées des défauts qui sont encore dans nos demoiselles 5 Dieu veut qu'on agisse pour lui plus paisiblement, et sans s'attacher trop au succès et à la satisfaction d'avoir réussi â ce qu'on a entrepris.

Mais il faut aussi, avec cette paix au fond du cœur, ne rien oublier pour mettre les classes sur té pied où vous les désirez. Nous ne prétendons poiùt assembler ici une troupe de libertines, d'espiègles de couvent, qui vivent comme des écoliers -, on le souffre de filles qui payent des pensions, qui ne sôiit qu'en passant, qu'on ôte à un certain âge, et doiit on n'est point chargé de l'éducation ; mais ici c'è^t la charité qui les assemble, c'est la piété du Roi qui a voulu qu'on se chargeât des filles aux niêmêS conditions que les mères le sont de leurs eûfatits, et il veut qu'elles y passent les années les plus dangereuses de leur vie.

Il faut répondre â une intention si saiiitè, fl faut que tout ce qui se fait dans cette maison se ressente

* Godet des Marais, évéque de Chartres.

« Lettres et Avis, p. 226.

4e ce motif de charité qui Ta établie, et que le principal soin soit d'inspirer le christianisme à nos filles et les accoutumer à voir selon les maximes de TÉvangile. Voyez-en l'excellent modèle que M. l'abbé de Fénelon * nous présente dans l'écrit qu'il a fait pour cette communauté. Voici comment il parle de ce temps bienheureux où toutes les familles vivoient comme on vit présentement ou comme on doit vivre dans les maisons régulières : ce On se taisoit, on (( prioit , on travailloit sans cesse des mains , on « obéissoit aux pasteurs ; point d'autre joie que celle <( de notre bienheureuse espérance pour l'avéne- « ment du grand Dieu de gloire, point d'autres as- « semblées que celles où on écoutoit les paroles de « la foi, point d'autre festin que celui de l'agneau « suivi d'un repas de charité, point d'autres pompes a que celles des fêtes et des cérémonies , point d'au- (( très plaisirs que celui de chanter les psaumes et (c les sacrés cantiques , point d'autres veilles que 4( celles où Ton ne cessoit de prier. beaux jours ! n quand vous reverrons-nous ? Qui me donnera des a yeyx pour voir la gloire de Jérusalem renouveft |èe ? C'est à Saint-Cyr que ce bonheur est ré- K serve, et la peinture que je viens de faire doit <( être la règle des demoiselles ^ n'oubliez rien pour « les y conduire. »

Otez celles qui n'en sont pas capables , et dont l'esprit vain et superbe ne peut se soumettre à cette

* L'auteur de Y Éducation des filles était très- goûté de W^^ de Maintenon , qui le consulta souvent sur Saint-Cyr et l'invita à y ffUie àfi iRStruotion».

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