‹ Lettres sur l'éducation des fillesChapitre 48 sur 61 · LETTRES SUR L'ÉDUGATIOU · texte numérisé non relu

LETTRES SUR L'ÉDUGATIOU

Mars 1696.

L'Annonciation est la grande fête de cette maison : j'ai bien envie que nous la solennisions mieux que nous n'avons jamais fait. Vous honorerez Dieu et la Sainte-Vierge par l'attention de votre esprit et de votre cœur, et pour l'extérieur je vous prie de chanter leurs louanges. Vous n'êtes point assez touchées de ce bonheur qui n'est permis qu'aux religieuses. On m'a dit qu'il faudroit vous empêcher de porter des livres à l'église les jours de grandes fêtes, parce que c'est ce qui vous empêche de chanter^ mais j'espère que l'envie de vous acquitter de votre devoir, et de me faire plaisir, vous excitera plus que les punitions; ne trompez pas la bonne opinion que j'ai de vous. Je vous prie d'envoyer des copies de ce billet aux autres classes, car il est pour toutes les demoiselles de Saint-Cyr, dont vous êtes les aînées.

UAITRBSSE OÉirÉRALK.

18 avril 1696.

Je suis ravie , ma chère sœur , de vous voir aussi occupée de votre charge que vous l'êtes 5 mais je vous conjure de ne pas vous abandonner au détail, de façon que vous négligiez de vous remplir de l'es-

* Lettres et Avis y ip, 474.

' Lettres et Avis, p. 163.

prit de votre Institut. Vous goûtez tout ce qu'on vous en dit, cependant je ne vois point jusqu'ici que vous mettiez en usage tout ce qui vous est marqué. Souvenez-vous donc toujours que tout est fait pour les demoiselles et pour leur éducation , et que tout le reste y doit céder. Il faut que vos demoiselles travaillent^ mais il faut encore plus qu'elles apprennent leur catéchisme et tout ce qu'elles doivent savoir ; ne souffrez donc jamais qu'elles soient négligées sur les points principaux. Il faut qu'elles servent la maison, mais il faut aussi qu'elles soient servies en tout ce qui va à les veiller attentivement. On veut bien qu'elles plient tout le linge, qu'elles balayent Téglise et le reste, mais en même temps on ne veut pas qu'elles manquent d'une sœur converse pour les servir, parce que c'est une personne de plus pour les observer. Il faut qu'elles aient du feu pour se chauffer, mais encore plus soigneusement delà lumière pour les éclairer. Ayez donc toujours , ma chère fille, devant les yeux la fin de votre Institut, et faites plutôt la cuisine vous-même que d'abandonner les demoiselles. Vous voyez qu'on n'a pas voulu les quitter pour l'élection * : y a-t-il une marque plus convaincante de la nécessité de les surveiller sans cesse? Ne refusez donc jamais aux maîtresses tous les secours qu'elles vous demanderont pour ce bien essentiel de votre maison , et craignez de répondre des péchés dont vous seriez la cause, en ne

* Pour rélection de la supérieure. Voir VHist, de la maison royale de Saint-Cyr pour les règlements et consUtutions de rinstitut.

154 LETTRES SUR l'ÉDUGATION.

tenant pas la main à Tobservance de tout ce qui à été réglé. Il faut une converse professe aux deux grandes classes, et qu'elles ne changent que le moins qu'il sera possible. C'est à vous à solliciter auprès de votre supérieure pour les demoiselles, et c'est là leur grand intérêt; je veux dire le soin qu'elles ne soient jamais abandonnées à elles-mêmes. Vous êtes maîtresse générale et par là chargée de fournir aux dames particulières tout ce qui peut contribuer à l'éducation chrétienne de leurs filles. Vous êtes du conseil, et en cette qualité vous ne devez jamais perdre de vue la fin de votre Institut, et opiner dans cet esprit-là. Abandonnez toujours les petits intérêts en faveur des grands -, vos grands intérêts sont cette éducation ; sacrifiez-y donc tout le reste. Faites faire plus d'habits au dehors plutôt que de détourner vos demoiselles de leurs exercices pour les faire trop travailler; prenez plus de femmes de journée pour la lessive plutôt que d'ôter les sœurs des classes, pour ne pas diminuer celles de la lingerie; donnez à travailler au tapissier plutôt que d'y employer une Dame et une sœur au dedans, si cette Dame et cette sœur sont nécessaires aux demoiselles; appliquez enfin dans les occasions ce qui vous est dit et redit mille fois, que tout doit céder aux demoiselles. Qu'on ne dise point que c'est les gâter, que de leur faire voir tant d'égards et tant de soins : les soins sont pour qu'elles soient de bonnes chrétiennes, et qu'elles sachent ce qu'elles doivent savoir ; les égards sont pour éviter tout ce qui peut les corrompre. Ce n'est pas par grandeur que vous les suivez partout, c'est par

défiance ] et vous abaissez bien cet air de grandeur quand vous les faites balayer votre maison et laver les écuelles. Sachez mêler ainsi ce qui peut les humilier avec ce qui peut les conserver pures et innocentes. Je prie Dieu de vous éclairer autant que vo\i5 en avez besoin.

Ce 30 mai 1696.

C'est à vous, ma chère fille, à faire observer autant qu'il vous sera possible tout ce qui est contenu dans le règlement et Yusage des classes ^ : vous êtes pour soulager les maîtresses, pour les autoriser, pour soutenir les intérêts des demoiselles, et pour les faire traiter selon les intentions de notre fondateur \ mais trouvez bon que je vous aide à les bien entendre.

On vous a dit et écrit mille fois que tout est fait pour les demoiselles , et que ce qui les regarde doit toujours être préféré à tout le reste. Vous ne pouvez trop vous remplir de cette vérité. Les demoiselles sont chez vous ce que sont les pauvres dans les hô-

* Lettres édifiantes, t. IV, p. 95. — Lettres et Avis ^i^. 167.

« Mme de MaintenoQ eut beaucoup de peine à faire comprendre aui jeunes religieuses de Saint- Cyr, qu'au lieu d'être perpétuellement en prières et en contemplations, elles devaient passer leur vie à s'occuper d'éducation , de surveillance et même de cboses un peu mondaines. Les instructions qu'elle leur donna à ce sujet sont tr^s- nombreuses. Voir aussi les Lettres édifiantes,

s Le règlement général de la maison et le règlement partiealier ou usage des classes; tout cela était écrit et imprimé.

156 LETTRES SUR L'ëDUGATION.

pitaux, les séminaristes dans les séminaires, les externes aux Ursulines, les écoliers dans les collèges ; tout doit être réglé par rapport à la fin de votre Institut, qui est l'éducation des pauvres demoiselles du royaume. Cette éducation consiste à les faire de parfaites chrétiennes, à les rendre capables des états où il plaira à Dieu de les appeler, à prendre soin de leur santé. Que votre premier soin soit donc pour ce qui regarde leur salut, et qu'il ne leur manque rien de ce qui peut y contribuer. Veillez pour qu'elles aient des confesseurs ordinaires et extraordinaires, des instructions, des livres, des retraites, et tout ce qui est marqué dans leur règlement et dans le vôtre. Veillez pour faire donner aux maîtresses des classes tous les moyens de les observer, et qu'elles ne manquent pas de tout ce qui peut leur faciliter cette attention continuelle qui ne cesse pas même pendant leur repos. Je prie Dieu qu'elles se dévouent à ce travail au lieu des autres mortifications que leur ferveur pourroit leur inspirer.

Que l'on ne manque jamais d'éclairer les lieux qui peuvent dérober les filles aux yeux des maîtresses; cet endroit est important, et je meurs de peur de ces petits vues de ménage qui se déguisent sous une fausse charité, en disant que ce qu'on dépense en lumières suffiroit pour nourrir des pauvres. Vous êtes obligées à veiller vos demoiselles, et non pas à>.. nourrir les pauvres. Le roi vous a donné votre bien % à ces conditions-, ne prenez pas le change. Soye? : donc fermes sur ce principe. Épargnez quand vous . voudrez jusqu'à un fagot à vos demoiselles, car cett»

A MADAME DU I^ÉROU (1696). 157

épargne ne va qu'à les rendre moins délicates; mais en même temps éclairez les lieux où elles sont avec abondance, afin de ne les perdre jamais de vue. Sur ce même principe, n'épargnez rien pour conserver leur taille; donnez souvent des corps de jupe à celles qui en ont besoin; et dans le temps où vous ferez cette dépense, qui ne paroit point, portez la peine et les reproches de les voir éguenillées dans de certaines occasions où vous serez plus pressées de ménager ou de prendre les moyens d'en humilier quelques-unes qu'on verroit vaines et attachées à leur personne, et même toute la classe, pour un temps, si on y voyoit régner ce même esprit. Je traite le soin de leur taille d'un endroit important, parce que si elles deviennent bossues, elles ne trouvent personne qui les veulent, n'ayant pas d'ailleurs une fortune qui fasse passer par-dessus la difformité. Vous aurez toujours à soutenir les intérêts des demoiselles contre le zèle indiscret qui fera dire qu'il vaudroit mieux les étabUr que de leur donner du ruban ; mais demeurez ferme en tout ce qui est réglé pour leur habillement, qui ne peut être plus simple. Vous ne devez les établir que de ce que vous aurez de reste quand vous les aurez élevées comme elles doivent l'être. Tenez la main pour qu'elles aient toujours une sœur converse pour les servir, ou, pour mieux dire, pour aider aux maîtresses à les observer. On aurait consenti guettes eussent jait eUes^mêmes tout le service des dortoirs et des classes, si ces devoirs eussent pu compatira ce qu'elles ont à faire, et avec la nécessité de les gar-

|$9 LETTRES 6U|i l'i^DUGATIOX.

der à vue. Que eette sœur change rarement; il faut qu'elle connoisse les demoiselles pour en pouvoir rendre compte aux maîtresses, outre les raison^ générales que vous avez d'éviter les changements fréquents qui causent toujours quelque désordre.

11 n'en est pas de même des noires que vous atta^ chez aux classes. Comme leur personnage eat contraignant et sérieux pour leur âge, il est bon de ne les pas laisser plus de trois mois. Donnez volontiers des demoiselles aux of&cières pour leur aider dans leurs emplois, pourvu qu'elles y soient gardées. Rien ne peut plus contribuer a leur santé, et à les rendre intelligentes. Ne laissez rien diminuer de la nourriture des demoiselles; demandez même quelquefois qu'on la diversifie un peu, afin qu'elles mangent mieux. 11 faut non-seulement les nourrir, mais il faut qu'elles croissent, et tâcher de leur donner une bonne santé ; mais évitez le plus que vous pourrez de fatiguer les dépensières en demandant des choses particulières et imprévues, et que les maîtresses n'oubUent rien pour empêcher leurs filles d'être délicates. Mais ce que je ne puis assez vous recommander, ma chère fille, et ce que vous ne pourrez pousser trop loin, c'est le soin que les classes aient toujours le nombre de maîtresses qui a été réglé : il faut que tout manque dans la maison plutôt que cet endroii-là; et dès que vous vous trouveriez hors d'état de le soutenir, il faut en avertir vos supérieurs comme de ce qu'il y a de plus important chez vous^ c'est là votre principale obligation. // vaut mieux que r office manque que la garde des demoiselles \

A UNE MAITRESSE l^ES CLASSES (1696). IM

e'est ce dont je charge votre conscience à toutes, et la vôtre en particulier ; c'est ce dont vous répondrez à Dieu, c'est ce que je vous reprocherois devant lui si vous y manquiez, car il sait si j'ai rien oublié pour vous faire comprendre que c'est toute la fin dô votre Institut.

Quand les maîtresses manquent, donnez des suppléantes, et que ces suppléantes donnent tout le temps dont on a besoin-, leurs autres emplois seront abandonnés, il est vrai, mais encore une fois, tout doit céder aux demoiselles. Que vous avez besoin, tna chère fille, que la droiture règne dans le gouvernement de votre maison ! Demandez-le incessamment à Dieu. Que les filles ont de pente à s'attacher aux bagatelles, et à négliger ce qui est essentiel! Je prie Notre-Seigneur de vous conduire lui-même.

Je verrai les jaunes quand ma sœur de Saint-Aubin^ me le permettra : je serai trop heureuse si je puis leur être donnée en punition ou en récompense; vous savez que j'ai fort envie d'être utile à quelque chose. Je n'ai que des louanges à vous donner, ma chère fille; vous faites des merveilles, vous êtes ferme, douce, grave, silencieuse , voilà tout ce qu'il

' Lettres et Avis, p. 320.

* Voir la note de la page 144. — M^e de Saint-Aubin était alors première maitresse des jaunes. Les maîtresses changeaient de classe tous les ans ou tous les deux ans.

162 LETTRES SUR l'ÉOUGATION.

moins que leur piété soit solide, ce qu'on juge par Végalité de leur conduite.

Il ne faut point proposer d'austérités, mais seulement de les estimer, et il les faudroit accoutumer à plus de dureté pour leur corps-, rien n'y peut plus contribuer que le travail.

II ne faut point faire venir les bleues aux instructions -, elles les entendront quand elles seront noires. Je crois que la fonction de maîtresse générale à l'infirmerie est d'aller voir les demoiselles, de s'informer à l'infirmerie de leur conduite, de les assister à la mort, de suivre les sacrements quand on les leur porte, de représenter à la supérieure ce qui manqueroit aux demoiselles. Il faut mettre tout cela en meilleur ordre que je ne vous le dis. La maitreése générale doit, comme toutes les autres, rendre compte a la supérieure et prendre ses avis, mais non pas à chaque moment.

Aodt 1 696.

On m'a donné avis que les noires se dérangent dans les classes, dans les dortoirs, dans les infirmeries et le reste. Je n'en suis point surprise, et je ne les crois pas assez sages pour se maintenir quand on ne les observera pas de près. Les affaires générales nous occupent trop pour penser aux particulières, mais j'espère que nous sommes à la fin. Redonnez-

* Lettres et Avis, p. 136.

VOUS donc aux noires, je vous prie-, c'est un corps qu'il faut conserver précieusement, et qui vous est absolument nécessaire. Celles des Dames sous qui elles servent ont grand tort de ne vous pas avertir directement de ce qu'elles font -, il faut demander à Dieu sans relâche qu'il répande son esprit dans votre maison, et qu'on y agisse pour sa gloire uniquement.

Tout ce que vous dites est très-vrai, ma chère fille ; mais le vrai remède est de mieux choisir les noires, et de ne pas compter sur deux mois de contrainte comme on fait quelquefois. Il ne faut prendre que les excellentes de dix-huit ans, ou celles qui voudroient être religieuses de Saint-Louis.

Il est vrai que la jeunesse est plus paresseuse qu'elle ne l'étoit autrefois, et qu'elle ne compte que la commodité. Nous voyons des personnes de quatorze ans qui aiment mieux se priver des plaisirs que d'avoir la peine de s'habiller. Ne vous rebutez jamais sur vos demoiselles 5 elles ont fait tant de progrès qu'il n'y a rien qu'on n'en puisse espérer.

Il est certain, ma chère fille, que vous devez en tout montrer l'exemple aux demoiselles, et vous mettre avec elles à tout ce que vous leur faites faire : si elles savonnent à la sacristie, la sacristine

* Lettres et Avis, p. 206.

164 LETTRES SUR L*ÉDUGATION.

doit savonner avec elles, et je ne comprends pas qu on puisse faire autrement.

Je ne fais nul cas des inclinations des filles pour les maîtresses quand les maîtresses sont sages, et cette attention ne me feroit pas faire le moindre dérangement. Il faut leur apprendre à aimer raisonnablement, comme on leur apprend autre chose. J ai aimé ma maîtresse jusqu'à lui écrire toutes les semaines, tant qu'elle a vécu, ce qui a duré douze ou quinze ans, et j'étois dans le grand monde : cela n'est que Tefifet d'un bon cœur. Tout consiste chez vous, ma chère fille, dans la sagesse des Dames; avec cela tout ira bien-, sans cela nous avons beau faire des règles, nous ne ferons rien qui vaille.

Ce 26 octobre 1696.

Il est vrai, monsieur, qu on est ravi d'entendre parler de la princesse, et que tout ce qui revient de votre petite cour nous donne une grande impatience

• Lettres édifiantes, t. IV, 123» lettre. — Lc«rc5 agréables, p. 1104.

* Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, né en 1638, mort en 1720. G*est l'auteur du Journal manuscrit de la cour de Louis XIV. La pai\ ayant été signée avec le duc de Savoie, la fille de ce prince dut épouser le duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, et le marquis de Dangeau fut nommé chevalier d'honneur de la princesse, qui n'avait que dix ans, et chargé de l'aller chercher à la frontière de France. Comme M°»<i de Maintenon devait élever la jeune duchesse, Dangeau lui rendait compte de son voyage.

de la voir unie à la nôtre. Si la princesse ne se dément point, nous serons trop heureux d'avoir à former un si beau et si bon naturel. Je suis ravie de savoir qu'elle est enfant, parce qu'il me semble que ceux qui sont trop avancés demeurent pour l'ordinaire. Tout ce qui revient de ses occupations me paroît parfait, et si on continue ce mélange de jeux d'esprit, de jeux d'exercice, et de quelques leçons un peu plus sérieuses, il n'y aura rien qui ne soit utile. Le jeu à la madame peut l'accoutumer à la conversation et à bien parler , les proverbes à entendre finement; le colin-maillard contribuera à sa santé, les jonchets à son adresse; enfin tout me paroît bon, et d'autant plus qu'elle fait toutes ces choses-là avec des personnes raisonnables qui peuvent l'instruire en la divertissant. C'est un grand plaisir de pouvoir renvoyer la femme de chambre et le médecin sans les fâcher. Adieu, monsieur le marquis, je me sens de la joie de me retrouver en quelque manière dans la même maison que vous, et j'espère un peu plus de commerce avec M"® de Dangeau * que par le passé.

M41TRBSSB GENKnALB DKS CLASSR8.

Ce 21 janvier 1697.

Je vous écrivis l'autre jour un mot sur ce qui me

^ Une des amies de Mme de Maintenon (Voir la Correspondance générale).

* Lettres édifiantes y t. IV, t22« lettre. — Lettres et Avis, p. 171.-

164 LEHRES SUR L*ÉDUGATION.

doit savonner avec elles, et je ne comprends pas qu on puisse faire autrement.

Je ne fais nul cas des inclinations des filles pour les maîtresses quand les maîtresses sont sages, et cette attention ne me feroit pas faire le moindre dérangement. Il faut leur apprendre à aimer raisonnablement, comme on leur apprend autre chose. J'ai aimé ma maîtresse jusqu'à lui écrire toutes les semaines, tant qu'elle a vécu, ce qui a duré douze ou quinze ans, et j'étois dans le grand monde : cela n'est que l'effet d'un bon cœur. Tout consiste chez vous, ma chère fille, dans la sagesse des Dames; avec cela tout ira bien -, sans cela nous avons beau faire des règles, nous ne ferons rien qui vaille.

Ce 26 octobre 1696.

Il est vrai, monsieur, qu'on est ravi d'entendre parler de la princesse, et que tout ce qui revient de votre petite cour nous donne une grande impatience

• Lettres édifiantes, t. IV, 123» lettre. — Lc«rc5 agréables, p. 1104.

* Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, né en 1638, mort en 1720. G*est l'auteur du Journal manuscrit de la cour de Louis XIV. La pai\ ayant été signée avec le duc de Savoie, la fille de ce prince dut épouser le duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, et le marquis de Dangeau fut nommé chevalier d'honneur de la princesse, qui n'avait que dix ans, et chargé de l'aller chercher à la frontière de France. Comme M°ie de Muintenon devait élever la jeune duchesse, Dangeau lui rendait compte de son voyage.

de la voir unie à la nôtre. Si la princesse ne se dément point, nous serons trop heureux d'avoir à former un si beau et si bon naturel. Je suis ravie de savoir qu'elle est enfant, parce qu'il me semble que ceux qui sont trop avancés demeurent pour l'ordinaire. Tout ce qui revient de ses occupations me paroît parfait, et si on continue ce mélange de jeux d'esprit, de jeux d'exercice, et de quelques leçons un peu plus sérieuses, il n'y aura rien qui ne soit utile. Le jeu à la madame peut l'accoutumer à la conversation et à bien parler , les proverbes à entendre finement; le colin-maillard contribuera à sa santé, les jonchets à son adresse; enfin tout me paroit bon, et d'autant plus qu'elle fait toutes ces choses-là avec des personnes raisonnables qui peuvent l'instruire en la divertissant. C'est un grand plaisir de pouvoir renvoyer la femme de chambre et le médecin sans les fâcher. Adieu, monsieur le marquis, je me sens de la joie de me retrouver en quelque manière dans la même maison que vous, et j'espère un peu plus de commerce avec M"® de Dangeau * que par le passé.

M41TRBSSB GENKnALB DKS CLASSES.

Ce ï\ janvier 1697.

Je vous écrivis l'autre jour un mot sur ce qui me

^ Une des amies de Mme de Maintenon (Voir ia Correspondance générale).

* Lettres édifiantes ^ t. IV, 122« lettre. — Lettres et Avis, p. m.-

166 LETTRES SUR L'ÉDOGATIOIÏ.

parut le plus pressé -, il faut que je vous entretienne un peu plus à mon aise aujourd'hui. Vous voilà, ma chère fille , dans une des plus grandes places de la maison -, Texpérience, la sagesse et la vertu, auroient dû être formées avant d'être en place * -, mais la nécessité ne nous laisse pas agir avec autant de prudence que nous le voudrions 5 justifiez-nous, ma chère fille, par votre conduite, et ne cessez pas de prier pour obtenir les grâces qui vous sont nécessaires. Conduisez bien vos noires , et ne vous commettez pas avec les maîtresses des classes 5 prenez plus d'autorité sur la rouge, mais une autorité douce ; appuyez-vous sur votre supérieure et sur moi, disant toujours : Notre mère vous mande de faire telle chose-, M°*' deMaintenon dit de faire de telle façon. Lisez et relisez les règlements pour aider à la supérieure à les faire observer ^ observez-les vous-même, c'est la meilleure manière pour persuader. Ma sœur Marie-Constance * est un bon conseil pour vous ; soyez dans une parfaite union avec celles qui composent celui (le conseil) de la maison*-, nous l'avons formé de celles que j'ai cru qui m'entendent le mieux, qui ont plus mon esprit, puisqu'on le veut compter, quelque peu qu'il le mérite ^ qui considèrent plus les demoiselles-, mais surtout qui sont les

^ Mine de Berval n^était âgée que de Yingt-buit ans.

' Voir la note de la page 123.

3 La maison de Saint-Louis était administrée à Tintérieur par un conseil dit du dedans et composée de : la supérieure, l'assistante, la maîtresse des novices, la maîtresse générale des classes, la dépositaire. Ces offlcières étaient élues ordinairement pour trois ans (Voir VHist» de la maison royale de Saint-Cyr, ch. vin).

plus attachées à la supérieure ^ et les plus éloignées de ces malheureuses opinions qui nous font tant d6 mal et dont je crains tant les suites ^ Il est malheureux , ma chère fille , qu'une des premières de la communauté donne l'exemple d'avoir un confesseur particulier -, je ne veux point vous trop contraindre^ vous le savez bien, mais je voudrois qu'il n'y eût rien à reprendre en vous et que vous fussiez conduite par quelqu'un de ceux qui nous conduisent tous. En attendant que Dieu vous fasse faire ce qu'il lui plaira, ne traitez avec votre confesseur que les affaires de votre conscience , et ne lui parlez point de celles de la maison 5 il en est revenu souvent des choses qui ont tombé sur vous. Soyez circonspecte en tout, ma chère fille 5 allez doucement, comptez que tous les yeux sont sur vous, instruisez-vous peu à peu de votre charge pour y suivre l'ordre qui, je crois, y est établi. Si on fait des injustices aux demoiselles, avertissez-moi avant de vous en plaindre -, soyez en garde contre votre générosité et libéralité naturelles \ il faut que les vertus s'accommodent avec la pauvreté que vous avez vouée -, ouvrez les yeux sur tout ce qui se passe pour faire des avertissements-, mais n'en faites point sans le conseil de ma sœur Marie- Constance. Aimez qu'on vous avertisse, ouvrez les yeux sur vos novices et postulantes 5 mais ne formez pas vos avis sur une seule action. Saint François de Sales dit qu'un homme peut être ivre sans être ivrogne^ appliquez cette règle à tout^ mais rien

' Le quiétisme, qui causa de grands troubles à Saint-Cyr (Voir V Histoire de cette maison, ch. x}.

168 LETTRES SUR L*ÉDl]CATI02<.

ii*est si important que les sujets à recevoir. Adieu ; je sens bien en cette occasion le zèle que j'ai pour votre maison et l'amitié que j'ai pour vous; il y a aussi peut-être un peu d'amour-propre qui me fait désirer que mon choix soit approuvé. Cette lettre ne doit être que pour vous *.

Je pense comme ma sœur de Loubert et vous sur les retraites, et je suis très-persuadée que toutes ces pratiques de piété doivent être désirées et demandées-, c'est assez, ce me semble, d'en avoir réglé une tous les ans pour leur donner l'occasion de rentrer en elles-mêmes et d'entendre les instructions qu'on leur fera-, mais de recommencer à toutes les grandes fêtes, c'est les lasser et les rebuter en voulant les attirer. On doit suivre l'esprit de l'Église, leur expliquer la fête qui approche ; vous savez ce que j'ai toujours dit là-dessus : on peut bien leur donner un peu plus de silence la veille de ces jourslà, et un peu plus de temps pour prier, encore voudrois-je qu'elles le demandassent. Je n'ose rien décider en particulier sur les communions : ce que vous proposez est fort de mon goût-, cependant, il faut consulter tant de personnes et on pense si dififérem*

^ La plupart des lettres de conseil ou de piété que W*^ de Main tenon écrivait à chaque Dame de Saint-Cyr étaient, en réalité, pour toute la communauté.

* Lettres et Avis, p. 345.

A MADAME DE BERVAL (l697). 169

ment, que je n'ose rien avancer, aimant beaucoup mieux me soumettre que de soumettre par autorité ou par complaisance.

■ AITKBSSS GBNKKALB DBS CLAS8B8.

(Elle lui donne des avis par rapport aux demoiselles.)

Février 1697.

Que puis-je répondre à votre lettre, ma chère fille, et que pourrois-je dire que je n'aie dit et écrit cent fois? mais puisque vous le voulez, je vous dirai encore qu'il faut bien se garder de punir toutes les fautes de vos filles : les pénitences deviendroient communes et ne feroient plus d'impression. Il faut laisser passer beaucoup de fautes sans faire semblant de les voir-, il faut quelquefois les punir en marquant qu'on les voit, faire semblant de les écrire, prendre un air sérieux sans dire un mot : il y a des filles mortifiées par un ton, par un geste. Il faut, en d'autres temps, les reprendre en public-, une autre fois, les corriger en particulier par des avis de piété ; enfin, il n'y a rien où il ne faille plus de diversité-, on ne peut là-dessus faire des règles, le bon sens en doit décider.

Poursuivez soigneusement le vice^ soyez patiente pour les fautes de jeunesse; soyez ferme pour celles qui troublent l'ordre de la maison. Il est vrai qu'il

* Lettres édifiantes^ t. IV, p. 318. — Lettres et Avis, p. 246.

faut que vos filles fassent ce qui est marqué, cest-adire qu'elles se couchent à l'heure réglée et qu'elles y dînent -, mais pour le silence, il faut prendre ce que Ton peut-, les religieuses y manquent et vous voulez que les enfants y soient exacts. Les maîtresses doivent vous avertir de tout en particulier, mais c'est à elles à s'accommoder à vous, soit que vous punissiez ou que vous ne punissiez pas. Il me semble que vous êtes douce et ferme, c'est ce qu'il faut, et c'est la conduite de Dieu, ferme dans la fin où il faut toujours aller, douce dans les moyens dont il faut se servir , selon les occasions , selon les besoins , selon les temps. Ayez donc toujours pour fin le salut de vos filles ; mais servez-vous tantôt de sévérité , tantôt de la douceur , et sans cesse de la patience. Vous avez très-bien fait de leur donner des récréations ; voici un temps de relâchement, et il faudroit de fortes raisons pour les retrancher-, elles entreront ce carême dans la pénitence. Il faudra être plus rigide pour le silence , pour le travail et pour tout ce qui peut les faire entrer dans l'esprit de l'Église.

Ayez du courage, ma chère fille, vous êtes trèsbien placée, puisque vous l'êtes par l'obéissance ] demeurez en paix. Si ma sœur de N... ou ma sœur de N... (c'étoient des novices) font des fautes, avertissez ma sœur Marie-Constance et profitez du temps que nous avons encore pour former nos filles. Prenez garde à ma sœur de Berval * : je crains qu'elle n'entre pas assez dans le besoin des ofBcières quand elles

^ >Iaitres8e générale des classes.

A M. LE MARQUIS DE DANCBAU (1697). l7t

demandent des demoiselles pour leuf aider : il faut être charitable et condescendante là-dessus quand on ne vous demande pas toujours les mêmes, et qu'on ne les tire pas souvent de leur classe. Mettezvous en la place des autres et faites comme vous voudriez qu'on fît pour vous. Réjouissez-vous toutes les fois que vous le pourrez : vous êtes trop silencieuse aux récréations et vous avez besoin de vous délasser-, donnez- vous après cela tout entière à l'œuvre de Dieu. Tâchez d'avancer celles qui vont vous quitter les premières ^ c'est une pureté d'intention dont il faut être capable si vous voulez être une Dame de Saint-Louis. Adieu, ma chère fille-, je suis à votre service pour tout ce qui me sera possible.

Mars 1697.

Il n'y a pas de sottises dont je ne sois capable, monsieur, quand je croirai qu'elles seront utiles a notre princesse. J'ai fait autrefois à Saint-Cyr de petites Conversations ^ pour instruire les demoiselles en les divertissant, voyez si vous pourriez lire celleci tantôt^; la princesse est sujette à un petit rire forcé qui est désagréable, et peut-être ce qui est dans cet écrit lui sera bon ; mais pour l'envelopper, il faut lire ce qui est sur la raillerie *. Elle sait bien

^ Lettres édifiantes, t. IV, lâO« lettre. — Lettres agréahir", p. 1123 (Voir, sur ce manuscrit, la Préface). ^ Voir la note de la page 146.

^ Cette Conversation a pour titre : Sur les agréments. * Conversation xvi.

172 LETTRES SUR L*ÉDl}GATION.

que tout cela est fait pour Saint-Cyr , ainsi il ne lui en faut pas faire de mystère ^ Je m'adresse à vous, monsieur, avec grande confiance, connoissant votre cœur en tout, et en particulier pour la princesse. Il n'est pas nécessaire de vous prier de ne montrer cet écrit qu'à celles qui seront auprès de la princesse et &e ne le laisser à personne.

MAITnsSSR GBKKRALV.

Mai I6Q7.

Joignez à tout ce que Dieu vous inspire une profonde paix et une grande patience dans le bien que vous désirez ; il faut attendre les moments; ne croyez point que mes conseils puissent vous garantir d'avoir besoin de ne rien demander à l'avenir : on ne peut prévoir les temps et les circonstances dans lesquelles vous vous trouverez. Ce que je sais bien , c'est que rien ne vous mettra plus en sûreté des nouveautés que l'union qui sera entre vous; on ne vous proposera rien tant que vous serez toutes d'accord ; croyez donc que vous ne pouvez rien faire de meilleur que de contribuer à cette union et à la dépendance pour la supérieure.

Je» ne crois pas qu'il faille faire de nouvelles règles pour le parloir des demoiselles; l'inconvénient d'y être un peu trop longtemps n'en vaut pas la

1 On sait que la duchesse de Bourgogne venait très- souvent à Saint-Cyr et y reçut en grande partie son éducation. • Lettres et Avis, p. 27 1 .

A MADAME DE BERVAL (t097). 173

peine. Leurs visites deviendront tous les jours plus rares : la cour ne sera pas toujours à votre porte -, les parents espèrent quelques plaisirs de ma part ; quand tout cela manquera , on ne viendra guère chercher vos grilles, à moins que vous ne voulussiez vousmême attirer la compagnie.

Les délicatesses sont grandes chez vous , mais il faut tolérer bien des choses; la vertu croîtra et j'espère que la mollesse diminuera ; il vaut mieux que les supérieurs soient trop compatissants que trop rigoureux là-dessus. Vous devez, en toile, en habits, et en nourriture , vous conformer le plus qu'il est possible aux demoiselles. II est vrai qu elles seront toujours jeunes et que vous deviendrez vieilles; mais il est vrai aussi que vous serez toujours religieuses et qu'elles seront toujours séculières.

Il est vrai aussi que je ne cesse de prêcher la régularité et les récréations; je suis persuadée que l'un contribue à l'autre, si vous êtes de bonne foi dans les classes et dans les autres charges, si vous y donnez toute votre application et tous vos soins , si vous y gardez le silence.

Il est certain que vous avez besoin de délassements assez fréquents, et que si vous n'en prenez que par l'ordre de vos supérieurs, ils ne vous feront pas de mal; au contraire, vous reprendrez tous vos devoirs avec plus de courage et de ferveur, comme les voyageurs qui marchent bien mieux après s'être un peu reposés. On ne peut trop compter sur la foi* blesse humaine, et vous vous tromperez souvent si vous jugez des autres par vous*même. Dieu vous

comble de grâces présentement-, il vous fera sentir peut-être quelque jour votre foiblesse; ce que jô pense là-dessus n'est point pour un besoin présent, c'est pour toujours.

Vous ne vous êtes point trompée sur ce que je pense pour la trop longue convalescence des demoiselles; j'y ai toujours trouvé trop de délicatesses^ votre expérience vous rendra plus ferme.

Je n'ai jamais prétendu qu'on fasse céder la règle aux relâchements des demoiselles : il faut toujours qu'elles se taisent au son de la cloche et dans les marches, mais je ne voudrois pas qu'on épluchât trop pointilleusement une fille qui dit une parole, et c'est dans ces occasions que je voudrois ne pas tout voir et ne pas tout entendre. Quant aux réponses des demoiselles aux maîtresses, je punirois sévèrement tout ce qui ne seroit pas conforme au respect qu'elles vous doivent. Combien de fois vous ai-je dit que vous deviez les élever en mères, et qu'elles doivent vous respecter en enfants? Soufifriroit-on qu'une fille dit en parlant de sa mère : <( Elle est plaisante de dire que je parle? » Il n'y a point de petites fautes en pareil cas, mais comptez que vous ne serez jamais respectées que vous ne soyez respectables, et que vous ne le serez que lorsque les demoiselles vous verront faire votre devoir sans y manquer jamais. Comment respecter une maltresse qui se cache de ses supérieurs et qui fait autrement en leur présence que lorsqu'ils n'y sont pas?

Les maîtresses doivent préférer l'instruction des

A M. LE MARQUrS DE DANGEAU (1697). 175

filles à tous les bonnets et autres ouvrages

Adieu, je vais dîner.

21 juin 1697.

11 est bizarre de vouloir faire de vous un précepteur-, mais vous êtes capable de tout pour le bien, et vous en pourrez plus faire à la princesse que tous les maîtres du monde. Je crois qu'il fau-^ droit lui faire tous les jours deux leçons, Tune de la fable, et l'autre de l'histoire romaine. Vous savez mieux que moi, monsieur, qu'il ne faut point songer à la faire savante, on n'y réussiroit pas-, il faut se borner à lui apprendre certaines choses qui entrent continuellement dans le commerce des plaisirs et de la conversation -, nous avons déjà traité ce chapitre. Je voudrois que mademoiselle d'Aubigné apprit les mêmes leçons, pour lui en pouvoir parler le reste du jour ] les dames le peuvent faire aussi, et ai vous pouvez nous donner une heure par jour, je crois qu'elle saura bien des choses qui lui seront utiles et agréables. J'ai cherché Coeffeteau ^, parce que les chapitres sont courts, et notre princesse n'aime pas ce qui est long-, il faut achever Théodose ^^ Si vous voulez faire un petit projet, je le ferai

* Lettres édifiantes, t. IV, 132® lettre. — Lettres agréables, p. 1117.

^' Dominicain qui a écrit une histoire de l'empire romain depuis Auguste jusqu'à Constantin.

* Vie de Théodose, par Fléehier.

suivre, et l'apprendrai moi-même, pour le faire répéter. S'il n'y a rien de dangereux ni de trop libre dans les métamorphoses et les fables, je vous supplie d'en faire acheter les livres -, mais si on ne doit pas les laisser dans les mains de la princesse et de ma nièce, il vaut mieux nous en tenir à ce que vous nous en direz. Quand vous trouverez l'occasion de lui faire un portrait de quelque princesse bien jolie , modeste , précieuse, délicate, s'attirant le respect, ne le manquez pas, s'il vous plaît-, je crains qu'on ne se conforme à la grossièreté de notre

siècle. Tout ceci demeurera entre nous Je suis

obligée de finir.

si: pÉniEF n K.

15 septembre 1697.

Je ne sais si j'aurai le loisir et la patience de vous répondre sur la maîtresse générale , car c'est un chapitre que nous avons traité cent fois. Il est très-vrai que les périodes précises de M. Tiberge* donnent beaucoup à la maîtresse générale , mais comme il n'y a point d'écrits qui ne puissent être expliqués plus ou moins fortement, ce sera la pratique qui établira cette charge, et l'intention des fondateurs.

< Lettres et Avis, p. 175.

* C'était lui qui avait corrigé, à l'époque de la réforme de Sakit* Cyr, les constitutions et les règlements.

Vous savez que je suis très-fondatrice de la maîtresse générale et que c'est une charge que j'ai créées j'ai fini son règlement par un article qui dit « qu'elle est chargée des demoiselles quand elles sont hors des classes, » voulant que les maîtresses y soient toujours.

Le peu d'expérience de nos jeunes sœurs, leur docilité, le zèle de ma sœur de Berval, son intelligence sur les règlements, ont été cause qu'elle fait beaucoup de choses que je vous ai dit souvent qu'elle ne devroit pas faire-, elle n'est pas assez respectée ni assez crainte , parce qu'on la voit trop souvent.

Il faudroit qu'on menaçât d'elle et qu'on la promît dans les classes. Par exemple, une première maîtresse est malcontente des filles, elle a épuisé toute son autorité : il faut avoir recours à celle de la maîtresse générale et la faire venir pour quelque forte réprimande ou pénitence.

Une maîtresse est contente de sa classe et veut lui faire un grand plaisir, elle prie la maîtresse générale de venir encourager et louer les demoiselles, ou leur annoncer quelque belle récréation, ou récompense. Du reste elle doit tenir la main à ce que les demoiselles aient tout ce qui est réglé, et s'il faut y retrancher ou ajouter, il faut aller à la supérieure.

Vous voyez bien, ma chère mère, que si les maîtresses des classes se tenoient à la règle, elles n'auroient pas tant affaire à la maîtresse générale. Ce n'est point à elle à savoir ce que font les maîtresses

178 LETTRES SUR L*ËDUGATION.

ni à les reprendre, mais elles doivent entre elles se faire des avertissements. Ce n'est point à la mattresse générale à se mêler des demoiselles quand elles vont à l'infirmerie 5 tout doit se passer entre les maîtresses des classes qui les envoient, et les infirmières qui les reçoivent -, elles les mettent où elles veulent , elles les renvoient quand elles le jugent à propos, et si elles ont des embarras, comme celui de cette année, ou approchant, elles vont prendre les ordres de la supérieure -, la supérieure, pour se soulager, peut envoyer la maîtresse générale pour chercher des expédients, mais comme une autre, car cela n'est point de sa charge.

88».— A madamjï: de berval.

7 novembre 1697.

C'est très-bien, ma chère fille, de porter à la religion celles que la situation de leur fortune et la foiblesse de leur naturel exposeront davantage aux dangers du monde! Une Puidebar* seroit bonne à ôter au démon. Je ne désapprouveroîs pas que les noires fissent quelques austérités ^ mais il faudroit qu'elles le demandassent, qu'elles fussent secrètes, et que vos permissions fussent rares. Arrêtez tout court les conversations ' des demoiselles, elles n'ont

* Lettres et Avis, p. 191.

^ (( C'était une demoiselle d'une rare beauté » (Note du ma- Duscrit).

' Des dialogues que composaient les demoiselles, à Timitation de ceux qu'avait faits M^»* de Maintenon.

A MADAME DE BERVAL (l697). 179

pas assez d'expérience pour rien dire de bon : ce seroit une perte de temps et de papier qui les exciteroitsur l'esprit etrendroit orgueilleuses celles qui y réussiroient le mieux. Ce que vous m'avez envoyé est aussi joli que des personnes de cet âge-là le peuvent faire ^ mais, encore une fois, ne laissons pas rentrer les écritures chez vous, supposé qu'elles en soient sorties *. Je compte les jours, ma chère fille ; mille amitiés à toutes les miennes.

^ En effet elles n'en étaient point sorties, et W^« de Maintenon elle-même ne Teùt pas voulu. Voici ce que dit à ce sujet M^e du Pérou dans les Mémoires des Dames de Saint-Cyr : « Mme de Maintenon, qui avoit pris à cœur que nous déracinassions ce fonds d'orgueil qu'on Toyoit dans nos demoiselles , ne cessoit de nous exhorter à leur donner une éducation simple et chrétienne, comme plus proportionnée à leur état et à leur fortune; elle nous rebattoit souvent de prendre garde à ne pas réveiller en elles la démangeaison de savoir ; elle avoit une telle crainte là-dessus» qu'elle étoit fort attentive à ne donner ni livres ni écrits qui pussent tant soit peu favoriser la curiosité... Ce n'est pas qu'il faille prendre à la lettre tout ce que M°^ de Maintenon fit dans ce tempslà, ni tout ce qu'elle a écrit sur ce sujet. On avoit trop donné dans le goût de l'esprit ; elle vouloit ramener à une plus grande simplicité et corriger les défauts dans lesquels ce goût avoit fait tomber ; mais son intention n'étoit pas qu'on tint toute la vie les demoiselles dans cet abaissement , où elle Jugea à propos de les mettre pour un temps. Ce fut seulement pour laisser tomber tout à fait ce qui avoit servi de sujet à leur vanité, et prendre ensuite le milieu entre trop donner de matière à l'orgueil et les tirer de la grande ignorance où sont les filles qui n'ont rien vu qu'un couvent ou rien entendu que des leçons de catéchisme ou la vie des saints ; elle vouloit donc bien qu'on leur dit ou qu'on leur lût autre chose.... etc. »

180 LETTRES SUR L^ËDUGATION.

(Pratiques pour le temps de PAvent.)

Décembre 1697.

Pour bien entendre et pour profiter du mystère de Noël, il faut renaître avec Jésus-Christ pour souffrir et pour mourir avec lui 5 renaissez avec Notre- Seigneur; honorez sa naissance en devenant aussi simples et aussi obéissantes que les rouges -, souffrez avec lui, en lui offrant les austérités de votre état ; soyez patientes dans le froid et dans vos assujettissements.

En attendant que vous mouriez effectivement , mourez à la vanité et à la légèreté de notre sexe ; mourez à la vanité en ne songeant point à parer l'homme extérieur, qui est le corps et l'esprit, mais l'homme intérieur, en l'ornant de toutes les vertus ; mourez à la légèreté, en vous recueillant davantage et en gardant un profond silence dans les temps marqués pour honorer celui du Verbe dans le sein de Marie.

J'espère que vos maîtresses me diront à Noël que vous avez passé l'Avent sans qu'elles aient vu une désobéissance, et que toute la maison sera édifiée de votre silence. Priez pour le Roi et pour le mariage de la princesse^.

* Lettres et Avis y p. 472.

^ La duchesse de Bourgogne, dont le mariage fut célébré I0 27 décembre 1697,

MAITRESSg DBS B L B B S.

(Qu'il faut faire des demoiselies de parfaites chrétiennes et de bonnes

séculières. )

Je n'ai rien à vous souhaiter de particulier, ma chère fille, si ce n'est que vous sachiez joindre la vie intérieure absolument nécessaire pour le salut, à la vie active absolument nécessaire pour votre Institut. Gardez donc la présence de Dieu le plus que vous pourrez 5 mais ouvrez les yeux sur vos filles, et occupez-vous de leur instruction non religieuse ^, car elles n'y sont pas appelées-, faites-en de bonnes chrétiennes^ attaquez leur humeur, c'est ce qui a le plus besoin d'être éprouvé. J'ai peur que vous ne craigniez trop de les fâcher. Il ne faut pas, en effet, les pousser trop, loin, ni vouloir de sang-froid les fâcher -, mais il faut rompre leur volonté, et si cela les fâche, vous les connoîtrez par là, et vous les traiterez le mieux que vous pourrez. Je ne sais si vous pratiquez ce que ma sœur de Loubert faisoit, de s'occuper davantage des douze plus âgées; il est impossible d'avoir un soin tout à fait égal de soixante filles. Priez beaucoup pour elles dans votre retraite; je me flatte que je n'y suis pas oubliée.

1 Lettres et Avis, p. 348.

* Gabrielle-Françoise de Bandeville de Saint-Périer fit profession le 20 mars 1697 et mourut en 17 12, âgée de trente-sept ans. elle fut continuellement attachée aux classes.

' C'est-à-dire non relative à la vie religieuse.

(Qu'il faut agir ayec bonté et avec fermeté à Pégard des demoiselles. )

Arril 169S.

Ne soyez pas pointilleuse pour épier toutes les fautes de vos demoiselles, et ne parlons plus de ce qui s'est passé à la semaine sainte -, Dieu Ta permis, et a trouvé les choses selon sa volonté. Ce qui est sûr, c'est que vous êtes véritablement religieuse, et qu'il faut affermir votre établissement par une solide piété 5 vous avez des secours de tous côtés proportionnés à vos besoins.

Lisez et relisez les écrits de M. Fabbé de Fénelon ; soyez en garde contre votre promptitude^ il est vrai que vous êtes naturellement sévère, cela est bon jusqu'à un certain point. Soyez ferme, grave et silencieuse, à la bonne heure 5 cette conduite vous fera estimer et craindre par les demoiselles beaucoup plus que les pénitences.

Souvenez -vous toujours qu'il ne faut pas tout voir, et que plus les punitions seront rares, plus elles feront d'effet ^ apprenez à distinguer les fautes qui sont de conséquence, de celles qui n'en sont pas. Adieu, madame ; demandez à Notre-Seigneur des lumières, il ne vous les refusera pas.

* Lettres et Jvis, p. 241.

(Qo'il ne faudra jamais dimiuiier ie nombre de deux cent cinquante demoiselles sons quelque pn^texte que ce soit, sinon en cas d'absolue nécessité) et par ordre du Roi ^. )

Ce l«r 4oûk 1698.

L'évéque de Chartres a jugé à propos, mes chères filles, que j'écrivisse quelque chose de ce qui s'est passé dans les premières années de votre établissement, et que j'ai suivi en tout de plus près que personne, par l'intérêt particulier que j'y ai pris.

Bientôt après que, selon l'intention du Roi, la maison fut remplie de demoiselles, on se trouva embarrassé et chargé du grand nombre, et encore plus de leur âge, qui, vers les dernières années, devient celui de tous le plus inquiet et le plus dangereux, les filles s'ennuyant de la clôture, de la règle et des mêmes exercices qu'elles pratiquent depuis si longtemps. Les personnes les plus vertueuses et expérimentées qui vous aident dans tous vos besoins craignirent qu'à l'avenir les demoiselle^ ne fussent même plus difficiles à contenir qu'elles ne le sont présentement. Après plusieurs difficultés et réflexions sur cette matière, on jugea à propos d'assembler ce qu'on connoissoit de meilleur et de plus capable pour examiner cette affaire et prendre enfin

* Lettres édifiantes, t. IV, lettre 170. — Lettres et Avis, p. 11.

> Les charges de la maison étant devenues plus grandes qu*on n*avait cru d'abord , il fut question de diminuer le nombre des demoiselles ; mais le roi aima mieux augmenter la dotation annuelle de trente mille livres.

une résolution. Toutes les raisons pour et contre furent discutées avec le loisir et l'attention nécessaire, et enfin on conclut que la charité d'élever et d'instruire les filles jusqu'à quinze ou seize ans seroit bien peu de chose, si on les renvoyoit dans le monde à Tàge le plus périlleux^ qu'à la vérité la peine de les garder jusqu'à vingt ans seroit bien grande, mais que cette peine éviteroit bien des péchés; que les filles ont l'esprit presque formé à vingt ans 5 que la plus grande jeunesse est passée, et que le plus grand bien demandoit de s'en tenir à la fondation , sans proposer au Roi aucun changement. On n'a donc plus pensé à rien par rapport à l'âge, mais on est revenu plusieurs fois pour diminuer le nombre par deux raisons : l'une, que la subsistance n'étoit pas assez forte, et l'autre, qu'il n'étoit pas possible de veiller assez exactement une si grande quantité de filles. Je l'ai représenté plusieurs fois au Roi par déférence au sentiment des autres; mais Sa Majesté ne l'a point voulu, et a mieux aimé ajouter trente mille livres de rentes pour suppléer à ce qui manqueroit à votre fondation. Il faut que je rapporte ici un exemple bien convaincant de la fermeté de sa volonté sur le nombre de deux cent cinquante demoiselles qu'il veut faire élever chez vous.

Dans la nécessité où l'on se trouve présentement de changer les combles de la maison*, j'ai proposé

^ Ils étaient bâti? en mansarde et se trouvaient déjà à moitié pourris : on dépensa à les refaire trois cent mille livres {Mém, des Dames de Saint-Cyr, ch. xxvn).

AUX RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (i69S). 185

au Roi d'être quelque temps sans recevoir de demoiselles , afin d'être moins embarrassé pour leur trouver du logement, quand il faudra travailler au leur-, il n'a jamais voulu y- consentir, disant qu'on s'accoutumeroit à avoir moins de filles que la fondation ne porte, et qu'il ne vouloit pas donner cet exemple, quelques raisons qu'il y eût de le demander. Je vous marque ceci pour vous faire comprendre combien vous frustrerez l'intention du Roi si jamais vous diminuez le nombre des demoiselles. Quant à la vigilance, l'expérience vous fait voir tous les jours que cinquante personnes ne sont guère plus difficiles à gouverner que trente, les exercices et les instructions sejaisant en général.

Ceux du dehors ont peine à comprendre avec quelle facilité vous conduisez ce grand nombre de filles, et cette facilité augmentera tous les jours si vous vous donnez à votre devoir sans réserve. Je sais qu'il y a eu des désordres et qu'il y en aura peutêtre encore de temps en temps ; mais je sais aussi qu'il s'en trouve partout où il y a de la jeunesse, en quelque petit nombre même qu'elle soit. Il y a une raison décisive à laquelle il faudra toujours se rendre : c'est que ce nombre de deux cent cinquante vous est marqué dans votre fondation, et que c'est l'intention ferme du Roi^ que l'abbaye de Saint- Denis * vous est donnée à cette intention , et que vous ébranlerez le fondement de votre établissement,

^ Le titre â*abbé de Saint-Denis avait été aboli et ses biens avaient été donnés à la maison de Saint- Cyr , quand cet Institut fut fondé.

quand vous fournirez ce prétexte à ceux qui voudroient vous ôter Vabbaye de Saint-Denis. Il n'y a que l'impossibilité de nourrir des demoiselles qui en pût faire diminuer le nombre ; mais il faudroit pour cela que vos biens fussent considérablement diminués, que vous le représentassiez au Roi, à votre conseil du dehors et du dedans, à votre évèque, à vos supérieurs, et encore plus à Dieu, qui jugera vos intentions. Ne pensez donc plus à rien changer, mais à bien conduire l'œuvre que Dieu met entre vos mains.

On a cru qu'un des meilleurs moyens pour vous en bien acquitter étoit de vous donner le pouvoir de vous défaire de celles des demoiselles dont l'esprit seroit dangereux. Il faut les observer dès leur plus grande jeunesse, pour voir si elles se corrigent, et c'est à quoi vous devez travailler avec la vigilance qui vous a été si souvent recommandée 5 mais quand vous verrez une fille qui a mal fait dans toutes les classes, dont le naturel est mauvais, l'esprit séditieux, ennemi de la règle, qui communique ses peines, qui veut entraîner les autres, vous ne devez pas la laisser monter aux bleues. Ne vous faites point là-dessus une fausse charité, et considérez que si vous êtes cause de la sortie d'une fille, vous l'êtes aussi de l'entrée d'une autre, et que les exemples de sévérité sont d'une grande utilité dans le gouvernement. Vous êtes maîtresse absolue sur cet article : elles n'auront ce que le Roi leur a donné * qu'à

^ Le Roi venait de faire une dotation spéciale de soixante mille

condition de vous satisfaire et de demeurer avec vous jusqu'à vingt ans. La manière d'appliquer ce dernier bienfait du Roi vous sera marquée dans une instruction particulière.

HAITKBSSB aéWBftALS D«t GLlSBIt.

(Qa'il faut exciter les demoiselles à atoir An conrage.)

4 août 1668.

J'ai oublié, dans ma dernière lettre, de vous parler du courage : c'est un endroit essentiel sur lequel il faut examiner vos filles. On n'est bonne à rien quand on n'a pas de courage. Marquez-leur certains ouvrages pénibles et pressés, pour voir comment elles s'en acquitteront. La vie de communauté s'oppose quelquefois à ces sortes d'épreuves : la cloche sonne, il faut tout quitter -, mais vous devez un peu déranger vos noires en certaines occasions, et voir comment elles porteront de manquer un repas, une récréation, et ainsi du reste. Quand il y aura quelque chose à achever, celles qui seront de bonne foi et courageuses seront ravies de poursuivre ce qu'elles auront commencé. Les jeunes personnes ne sont pas portées à cette sorte de modération, et veulent, au contraire, trop fortement achever ce qui est commencé ^ il n'y a que la vertu qui doive modérer

livres à prendre annuellement sur le trésor, pour fournir aux demoiselles soitant de Saint-Cyr une dot de trois mille livres. U en sortait à peu près vingt par année.

1 Lettres et Avis, p. l(>4.

en ces occasions, et quand elles s'y portent naturellement, c'est qu'elles sont lâches ou indifférentes, ce qui est bien mauvais. Je vois souvent vos noires en passant : il y a bien du temps perdu, et il est rare que je les trouve dans cette activité où je les voudrois. n est bon de soutenir les jeunes personnes par les louanges quand elles font bien; mais il faut aussi les blâmer et les contrarier pour éprouver leur humeur, car les louanges qui les soutiennent trop venant à manquer, elles tombent dans le découragement.

■ ▲ITBS8SB eélflRALK DIS CLA88K8.

(Qaalités quMl faut aux demoiselles qui désirent 6tre Dames de Saint-Louis ^.)

6 août 1698.

Je crois, ma chère fille, que dans le choix des sujets pour votre maison, vous devez vous attacher à la droiture de l'esprit et à la bonne humeur, car je ne parlerai point ici de la piété et de la vocation, puisque vous ne pouvez avoir de doute là dessus. Tâchez donc de suivre dans les classes les filles qui ont l'esprit bien fait, qui prennent simplement ce qu'on leur dit, qui ne sont ni difficultueuses, ni raisonneuses, ni soupçonneuses, ni pointilleuses, qui se font aimer des plus sages et haïr de personne,

* Lettres et Avis, p. 166. — Lettres édifiantes, t. IV, p. 141.

* Le premier des manuscrits cités plus haut porte cette note : « On ne peut trop lire et trop pratiquer tout ce qui est dans cettfî lettre. »

dont on aime la société, qui aiment leurs mal* tresses, qui parlent peu, qui sont timides, qui aiment à faire plaisir, qui sont actives, car toutes ces qualités marquent un bon esprit et un bon cœur. Prenez le milieu entre un trop grand goût pour l'esprit et la crainte des grands esprits : on aura toujours assez d'esprit quand on l'aura droit, doux et commode -, les grands esprits vous rendront de grands services s'ils sont dociles et soumis. Craignez les discoureuses-, défaites-vous de ce que j'entends souvent : Cette fille, dit-on, n'a pas de talents pour l'instruction, et n'a pas de facilité à parler. Il ne faut pour parler, mes chères filles, que savoir ce qu'on veut dire, et avoir du bon sens. Que j'aurois grand'peur d'une fille éloquente, et qui se distingueroit par là! Quelle tentation de vanité, et que Dieu béniroit peu ce qu'elle diroit dès que l'orgueil s'y trouveroit! Où est la difficulté de faire une instruction et un catéchisme, le livre à la main, faisant répéter et comprendre ce qui y est, l'appliquant à l'état de vie dans lequel on se trouve, ne disant rien dont on ne soit assuré, consultant sur ce que l'on ne sait pas, et parlant tout simplement dans la présence de Dieu? voilà ce qu'il vous faut; toute autre manière vous sera un piège. Tâchez de distinguer l'activité de la dissipation et de la légèreté 5 craignez les esprits légers, inquiets, peu maîtres d'eux-mêmes, qui font beaucoup de bruit et peu d'ouvrage, qui tourmentent ceux qui sont au-dessous d'eux , qui donnent de la peine et n'en prennent guère. Examinez la bonne foi jusque dans

les moindres choses : il y en a qui ne les font que superficiellement, qui balayent sans se soucier que le lieu en soit plus net, et ainsi du reste 5 ces caractères sont mauvais et se portent en tout. Aimez les bonnes filles, qui se donnent tout entières à ce qu'elles font 5 la vertu en retranchera l'extrémité, et le profit vous en demeurera. Voyez dans les récréations celles qui sont simples, gaies et commodes, qui prennent tout en bonne part, qui ne se fâchent de rien : c'est ce que j'appelle être de bonne humeur 5 examinez si sur ce qu'on dit elles vont droit au fait 5 si elles cherchent à s'instruire quand elles n'entendront pas d'abord, si elles se rendent à la raison, ou si elles parlent pour parler, si elles aiment à embarrasser, si elles ne sont pas frappées et convaincues par la raison. Je serois infinie si je disois tout ce qu'il y a à examiner et je vous embarrasserois peut-être. Comptez que les bons caractères d'esprit sont ceux avec qui on est à son aise, à qui il faut peu de ménagements, et pour une religieuse, je vous ai déjà dit que je préférerois à toutes les autres celle que la supérieure mettroit à toutes les charges de la maison, sans craindre de la fâcher. Vous , par exemple , ma chère fille, comptez que vous n'êtes pas telle que je le désirerois , si votre supérieure ne sent qu'elle pourroit vous mettre, en sortant de la charge de maîtresse générale , quatrième maîtresse des rouges.

MAITBBS8S oivitiAL* DIS CLASSES.

A Compièj^, septembre 1 698.

Je ne voudrois pas changer ce quart d'heure d'oraison qu'on a jugé à propos de mettre dans le règlement de la journée des demoiselles ^ ne pourroit-on pas la faire tout haut pour les exciter, y parlant tantôt plus, tantôt moins, et souvent point du tout? On pourroit quelquefois aussi leur lire quelque sujet d'oraison à deux ou trois reprises : un quart d'heure est bientôt passé. Ne changez pas ce qui est réglé.

Vous ne pouvez trop éviter les conversations des demoiselles entre elles. J'ai donné bien des fois toutes sortes de jeux, et la maison en a bien donné aussi ] il faudroit remettre dans les classes des volants, des jonchets, des échecs, des damiers, des trous-madame, etc., etc. Mais c'est une ruine d'avoir toujours à recommencer-, vous savez combien de jeux j'avois étabUs dans le jardin, rien n'y subsiste; je suis sûre qu'on a encore à Marly ces sortes de jeux, qui furent inventés dans le même temps.

Ne souffrez pas que vos filles travaillent au réfectoire et à l'oraison. Du reste, elles ne peuvent trop travailler, et si vous pouvez leur donner le goût de l'ouvrage, ce seroit un bien plus solide que vous ne pouvez vous l'imaginer : je vois tous les jours ce qu'attire l'oisiveté.

' Lettres et Avis, p. 246.

Vous verrez tous les jours, de plus en plus, que vous devez être fermes et douces, laborieuses, tranquilles, que vous devez travailler incessamment sans vous impatienter sur le succès. Dites aux demoiselles ce que vous voulez sans les pressentir , et sans chercher ensuite ce qu'elles pensent.

Je vous crois en retraite, et j'espère que vous en sortirez toute fervente pour vos devoirs, demandez pour moi toutes les grâces dont vous savez que j'ai besoin, et surtout l'humilité *.

DAMB DE SAINT'LOUIS, MÀITaBSBB DES JAUNES^.

29 septembre 1698.

Je consens de tout mon cœur qu'on donne le ruban noir à La Borde, si notre mère* et ma sœur de Berval en sont d'accord avec vous. Vos raisons de le désirer sont très-bonnes , et les nôtres le sont aussi quand nous craignons qu'elles ne se lassent et ne se démentent , quand elles sont noires si longtemps ^ 5

* Ce mot se rapporte peut-être aux hommages publics que le Roi lui rendit au camp de Ck>mpiègne, et dont Saint-Simon nous a laissé le curieux tableau.

* Lettres et Avis, p. 323.

» Gabriel le de Jas de Saint-Bonet fit profession le l®"^ janvier 1694, et mourut en 1712, âgée de quarante-trois ans. Mme de Maintenon l'appelait sa sournoise et son pauvre mouton, à cause de son amour pour le silence et de sa grande douceur.

* M^ne du Pérou, alors supérieure.

'^ 11 était d'usage de ne donner le ruban noir qu'aux demoi-

mais si cette fille est telle que vous la dépeignez et qu'elle voulût être Dame de Saint-Louis, on pourroit la prendre avant les vingt ans.

J'ai parcouru Placide \ car je'n'ai guère de loisir 5 il me paroît fort bon , et ces sortes d'amusements aussi; je comprends bien qu'ils vous font connoître l'humeur de vos filles.

Je n'ai plus rien à vous dire de particulier sur j^ue ^Q ¥¥¥^ n fg^^|. Yixi faire une grande honte sur

son mensonge, la menacer de le rendre public, le faire en effet si elle ne promet de s'en corriger, prier pour elle , et prendre patience. Ayez-en une infinie sur leur légèreté; c'est Fâge le plus difficile*: elles ne sont plus petites filles , et elles ne sont pas encore grandes. Vous me faites plaisir de me dire des nouvelles de votre santé; je ne suis pas en peine de votre âme, elle est, par la grâce de Dieu, en bon chemin. Que ne donnerai-je pas pour que le corps fût de même !

Mes compliments aux jaunes-, elles ont écrit une lettre charmante à la princesse.

Mille amitiés à la communauté, je n'écris aujourd'hui qu'à vous.

selles bleues ; la maltresse des Jaunes le demandait pour une dea tiennes.

^ Histoire de piété.

* Les jaunes avaient de quatorze à dix-sept ans.

194 LETTRES SUR l'ÉDUGATION.

3 octobre 1698.

11 faut bien, ma chère fille , que je répare par ma lettre la faute que j'ai faite de ne vous pas voir en particulier quand j'ai vu les autres. Mon peu de loisir me fait manquer à bien des choses que je devrois, que je voudrois faire 5 c'est une grande pitié d'avoir pour mère une personne qui court les champs, qui va à la chasse, ou qui est au jeu quand il faut entretenir ses filles. Vous êtes trop bonne de me souffrir avec autant de défauts, mais je vous assure aussi que j'en suis bien punie, et qu'il n'y a rien dans tous les plaisirs dont je vous parle qui puisse me consoler de n'aller plus à Saint-Cyr.

Vous avez grande raison d'aimer vos enfants, et il faudra les aimer toujours tous, quoiqu'ils ne vous donnent pas une égale consolation. J*en ai plus que je ne puis dire sur votre classe j continuez, et même augmentez tous les jours pour répondre à l'honneur que Dieu vous fait de vous employer à son œuvre.

Adieu, ma chère fille. Dites à ma sœur Marie- Constance de mander à son abbesse de me faire cinquante paires de gants de fil tout unis, à quarante sous la paire 5 ce sera pour cent francs de marchandise ] et dites à ma sœur de Veilhant et à ma

* Lettres édifiantes, t. IV, lettre 174. — Lettres pieitses, p. 1712.

' Jeanne-Marie de la Rozière, née en 167 4, morte en 1755. Elle fit profession le 23 novembre 1695.

soeur de Radouay que les dernières nouvelles de Pologne ne sont pas si bonnes que les autres -, mais on n'a pas encore vu M. le prince de Conti *.

MAITRESSE O KXÉnALE.

J'ai recommandé souvent à la maîtresse générale de donner des noires très-volontiers, et je crois qu'il leur est meilleur de travailler dansles offices que d'être assemblées autour d'elle, ou travailler sans elle et par conséquent avec beaucoup de négligence ^ elles pourroient se rassembler les dimanches et les fêtes pour se récréer et pour entendre les instructions. Une noire , confiée à madame Girard ^ , ne perdroit pas son temps, une sous ma sœur de La Combe * n'y feroit-elle pas bien ? J'en voudrois donner une à ma sœur l'économe, une à ma sœur Gauthier % et le reste, et en même temps exhorter les Dames à les bien employer. Mais je crois qu'il ne faudroit pas simplement s'en tenir aux noires , et qu'on devroit avoir à peu près la même conduite

* A la mort de Sobieski, roi de Pologne, le prince de Conti fut élu par la majorité de la diète polonaise ; mais une minorité prit pour roi l'électeur de Saxe ; Conti, qui était parti avec une escadre que commandait Jean Bart, ne put pas même aborder à Dantzig, et il fut forcé de revenir en France.

* Lettres et Avis, p. 17 4.

' C'était une maîtresse séculière chargée de la couture.

* C'était la robière.

^ Maîtresse des sœurs converses.

pour les filles des deux grandes classes, avec la différence qu'elles n'iront pas seules dans la maison ; les maîtresses en ayant moins dans la classe, les connoîtront et les veilleront mieux. J'envoyerois ainsi au dehors celles qui savent bien tout ce qu'elles ont à apprendre, et ce seroit peut-être un sujet d'émulation. Tout ceci ne sont pas des règles, mais seulement des propositions, sur lesquelles je vous prie de faire vos réflexions et de les communiquer à la maltresse générale. Une fille ne perdroit point son temps avec ma sœur de Fontaines * : ce moyen les formeroit un peu, vous soulageroit et les ennuyeroit moins ^ on les changeroit souvent. Adieu, ma chère fille.

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