‹ Lettres sur l'éducation des fillesChapitre 52 sur 61 · PREMIERS MAITRESSE DES BLEUES · texte numérisé non relu

PREMIERS MAITRESSE DES BLEUES

(Elle lui recommande de n'ayoir de préférenree que pour les plus sages, et lui parle sur l'ennui de la cour. )

19 octobre 1703.

Vos dispositions sont à souhait, ma chère fille, et nous ne pouvons trop louer Dieu de ce qu'il fait pour vous par votre saint et habile directeur. Je vous le dis encore, ma joie seroit parfaite si je vous voyois marcher aussi droit sans un si grand soutien \ mais il faut avoir confiance en Dieu, et croire que la provision que vous faites présentement vous nourrira à l'avenir. L'amitié que vous avez pour vos filles ne vous nuira jamais tant que vous les aimerez égale^ ment ^ les préférences perdroient les classes et vousmême-, il n'en faut avoir que pour les plus sages, et celles-là ne doivent point faire rebuter les autres ; on doit attendre les. plus imparfaites , et espérer qu'elles se corrigeront. Pourquoi ne leur demandezvous pas tout ce que vous savez que je leur demanderois? Mon plus grand honneur à Saint-Cyr est qu'on s'y puisse passer de moi; ce que je fais ne seroit rien, et s'il y a quelque chose de bon, il faut qu'il passe à vous, mes chères enfants, et demeure toujours dans cette maison. Je souhaite de tout mon

* Lettres édifiantes, t. V, lellre 11. — Lettres pieuses, p. 1882.

' Anne de Montalembert, cousine de Bf«e de Malntenon» fit profession le 1«' janvier 1694. Elle quitta la maison en 1706 pour entrer aux Capuolnea de Paria.

cœur qu'elle soit l'école de la vertu, et qu'on y vive comme des anges, tandis que la corruption augmente tous les jours dans le monde. Que ne donnerois-je pas pour que vos filles vissent d'aussi près que je le vois combien nos jours sont longs ici, je ne dis pas seulement pour des personnes revenues des folies de la jeunesse, je dis pour la jeunesse même qui meurt d'ennui parce qu'elle voudroit se divertir continuellement, et qu'elle ne trouve rien qui contente ce désir insatiable de plaisir? Je rame, en vérité, pour amuser madame la duchesse de Bourgogne. 11 n'en seroit pas ainsi si on ne vouloit plaire qu'à Dieu, travailler et chanter ses louanges comme on fait chez vous ^ la paix que cette sorte de vie met dans le cœur est une joie solide et durable. Adieu, cette matière me mèneroit trop loin ^ je n'écris qu'à vous aujourd'hui -, assurez vos chères sœurs que les santés auxquelles elles s'intéressent sont fort bonnes.

i31». — A MADAME DE BOUJU,

MAITRBSSB DES JAUIfBS.

(Qu'il faut être simple en tout. )

Ce4 janvier 1704.

Oui, ma chère fille, il faut avoir un langage simple ^ une religieuse doit le régler aussi bien que ses yeux, sa démarche, et toutes ses actions^ nous devons être nourries de l'Écriture sainte -, mais nous ne .devons en savoir les termes qu autant qu'il le

* Lettres édifiantes, t. V, lettre tZ.^-^Lettres et Avis, p. 287 .

faut pour l'entendre. On loue souvent M. Fagon de ce qu'il parle de médecine d'une manière si simple et si intelligible, qu'on croit voir les choses qu'il explique; un médecin de village veut parler grec. Expliquez à vos filles ce qui se trouve dans les livres que vous leur lisez, en leur disant toujours qu'il ne faut jamais se servir de ces grands mots-là. Du reste, notre mère et moi n'avons eu aucun dessein particulier ; on tomba sur ces noms que vous introduisez, et qu'il ne faut pas introduire, et de là nous passâmes aux mots savants, et sur ce qui s'appelle l'esprit pédant; on ne le peut souffrir dans les savants, à plus forte raison déplatt-il dans les ignorants, et particulièrement dans notre sexe. Mous aurions grand tort, ma chère fille, d'avoir de l'art avec vous, puisque, par la grâce que Dieu vous fait, on peut vous tout dire sans ménagements -, demandez-lui, je vous prie, cette même grâce pour moi.

4 mars 1704.

Le zèle que j'ai pour votre Institut et le besoin que je vois souvent dans les classes m'avoit fait penser à vous assembler aujourd'hui ; mais j*ai pensé que vous retiendriez peut-être mieux ce que je vous écrirois que ce que je vous dirois.

Je voulois vous conjurer encore de ne vous pas donner aux classes d'une manière superficielle, et de

* Lettres et Avis, p. 100.

242 LETTRES SUR L*ÉDUGAT10N.

ne pas croire que vous avez rempli votre devoir, quand vos filles se sont levées en silence, qu'elles ont fait leur prière, qu'elles ont passé les corridors sans bruit et que toute la communauté en est édifiée ) qu'elles ont été à la messe, et s'y sont arrangées comme on le désire ; qu'elles ont lu, écrit, appris le catéchisme, assisté à vos instructions sans faire de bruit ^ que vous avez travaillé dans une profonde paix, dans la présence de Dieu, et avec plus de re^ cueillement que dans toute autre charge \ que vous ne trouvez rien dans votre examen et que vous vous couchez contente de vous.

Non, mes chères filles, ce n'est pas ainsi que vos jours doivent être rempUs, et il n'y a rien là qui puisse vous faire connoitre le coour des personnes dont vous êtes chargées.

S'il n'y a point de péchés de commissions dans votre examen, il y a bien des omissions, et vous n'avez point rempli vos obligations.

Je voudrois qu'en éveillant vos filles, vous dissiez à quelqu'une un mot capable de l'exciter à la piété; qu'à la prière, vous regardassiez si elles y ont de l'attention, afin de leur parler là-dessus dans les temps que vous aurez; qu'à la messe, vous ouvrissiez les yeux quelques moments pour regarder celles que vous pouvez voir, et qu'avec un crayon vous marquassiez les moins sages ; que pendant les exercices, vous vous occupassiez de veiller sur toutes les personnes qui travaillent avec vous, pour voir si elles le font de bonne foi ; que, si elles y manquent, vous les reprissiez avec douceur plusieurs fois; que si

elles continuent, vous le marquassiez sur vos tablettes pour en avertir celles qui les conduisent.

Que vous fussiez accessible aux plaintes qu'on au* roit à vous faire de vos filles -, que vous jetassiez les yeux sur toutes pour voir si elles s'occupent de bonne foi-, que vous en missiez une en pénitence, que vous allassiez en reprendi'e une autre devant sa bande, afin de profiter à toutes •, que vous parlassiez en particulier à quelqu'une -, qu'un jour vous prissiez en particulier vos chefs, un autre jour les aides 5 un autre jour les suppléantes, un jour les meilleures filles, un autre les plus mauvaises.

Que vos instructions publiques fussent vives et courtes, n'accoutumant jamais vos filles à ne vous point écouter.

Ne point passer de jour sans avoir donné une bonne maxime à votre classe.

Ne vous point coucher sans avoir attaqué quelque vice et fait aimer quelque vertu.

Vous n'aurez guère filé, vous aurez beaucoup parlé 5 mais c'est votre état : vous aurez travaillé pour Dieu. Il viendra un autre temps où vous passerez les jours en silence et dans une paix plus sensible.

Cependant, mes chères filles, la véritable et solide paix est de servir Dieu comme il veut être servie ces moyens vous feront connoître vos filles et vous mettront en état de les reprendre selon leurs besoins. Tout cela doit se faire sans agitation, mais sans relâche.

Les maîtresses subalternes doivent travailler con-

jointement avec vous dans le même esprit, et semer continuellement-, reprendre toutes les fautes avec douceur et force •, ne se plaindre à la première qu'après plusieurs rechutes dans la même faute, et marquer celles dont elles ont à parler, de peur de l'oublier 5 dire simplement : Une telle ne se corrige point d'un tel défaut, sans conter le détail de la faute, le reste faisant perdre du temps à celle qui parle et à celle qui écoute. Dieu veuille vous enseigner lui-même.

4 avril 1704.

Je prie Dieu de bénir votre résolution : qu'elle soit solide et convenable à votre âge *, vous n'êtes plus des enfants^ il est temps d'être sages et de devenir ma consolation, le modèle des demoiselles de Saint-Cyr, le bras droit des maîtresses. Vous ne pouvez répondre qu'un si grand nombre tienne ce que vous promettez, mais vous y trouverez le remède, en déclarant qu'elles ne porteront plus la marque de votre classe. Je vous demande l'attention à l'église, le silence dans les lieux publics ; de ne souffrir aucun murmure et de pratiquer l'ordre de la journée, à moins que les maîtresses ne vous en dispensent. Si vous tenez les promesses que vous faites, vous passerez dans cette maison' d'heureuses années, et vous prendrez des habitudes et un goût pour la vertu dont vous profiterez le reste de votre vie ^ vous

1 Lettres et Avis, p. 484.

A MADAME DR 6ERVAL (t704). 245

prolongerez la mienne, et vous serez mes plus chères filles.

ALUnSDiPOSITAIRB.

6 octobre 1704*

Vous me faites plaisir, ma chère fille, de ne me point parler de votre charge. Je ne sais ce que deviendroit mon goût et ma dévotion pour l'obéissance, si on me la vouloit donner^ le commerce avec M. Bernard^ ne m'en consoleroit pas. Vous me faites toutes un grand plaisir de vous renouveler dans l'esprit de votre Institut, et de ne pas renvoyer le zèle aux maîtresses de classes. Vous y allez toutes directement ou indirectement^ et on doit leur dire à l'infirmerie, au garde-meuble, à la porte et à Vapothicairerie, ce qu'on leur dit dans les classes, et avoir toutes les mêmes principes d'éducation, quoiqu'on y soit employé différemment. Vous le comprenez fort bien, et ce n'est que malice quand vous y manquez. Mais laissons les reproches du passé, et faisons merveille pour l'avenir.

Notre mère me ravit en ce qu'elle me mande de l'éducation des demoiselles. Je n'ai jamais mieux senti l'intérêt ou l'affection de mon cœur pour Saint-Cyr, d'avoir été capable de la joie que je sens d'un progrès si essentiel*, mais il faut soutenir tout

1 Lettres édifiantes, t, W, lettre 108. — Lettres agréables, p. 1203.

* Le deuxième intendant de la maison.

246 LETTRES SUR L*ÉDUCAT10N.

ce qui s'établit, ou vous le verrez tomber. Dites à mes sœurs de Champigny et de Cuves qu'il faut suspendre les conversations, les proverbes, les vers, etc. , dans les temps que la lecture et les écritures sont en arrière, et que ces sortes de choses-là devroient leur être accordées comme des récompenses d'avancement dans leurs exercices. J'ai reçu une lettre de ma sœur de Roussy (novice) *, mais je voudrois savoir combien de brouillons elle a faits, car Solar * me rend fort défiante des beaux ouvrages des demoiselles : je suis pourtant bien contente d'elle.

Adieu, mes filles, priez pour nous, mais ne vous affligez point avec nous^^ aimons la volonté de Dieu quand elle est contraire à la nôtre \ nous ne savons ce que nous demandons-, ce que nous regardons comme un éloignement de la paix en sera peut-être la cause 5 enfin , quoi qu'il puisse arriver n'arrivera pas au hasard , ce sera l'accomplissement des ordres de notre souverain Maître. Ceux qui aiment le Roi portent de meilleur cœur les charges publiques-, si nous aimons Dieu, nous porterons de bon cœur les croix.

133». —A MADAME DE BOUJU,

PREMliRK MAITRESSE DR LA CLASSE JAUNE.

Décembre f 704.

Dieu vous garde, ma chère fille, de vous découra-

* « Jeune demoiselle qu'elle faisoit écrire sous elle et qui avoit assez de peine à s'en tirer » {J\"ote du manuscrit), — Voir la not^ de la page 223.

* On venait de perdre la bataille de Hochslett. » Lettres et Avis, p. 28^.

A MADAME DB BOUJU (1704). 247

ger jamais ! vous pourrez vous trouver dans de plus grandes peines, et il faut vous préparer à tout. Vous ne faites que commencer à souffrir : les moyens de vous sanctifier vous sont donc bien marqués par la Providence^ vous n'avez guère de consultations à faire-, obéissez à votre supérieure, en soumettant sincèrement votre jugement; vivez avec vos subalternes comme vous voudriez qu'on vécût avec vous si vous l'étiez, non avec des déférences et politesses mondaines, mais avec une vraie douceur et charité, avec une droite simplicité, qui vous fasse exiger ce qui est dû à la première, pour bien établir les charges sans autres vues que le bien de la maison.

Travaillez en la présence de Dieu, intérieure au milieu de l'action, mais intérieure sans contention, sans embarras, et seulement par la paix et la douceur d'un cœur qui aime Dieu et qui agit pour lui. Soyez détachée de tout sentiment naturel, servant la plus choquante et la plus ingrate de vos filles, comme celles qui vous plaisent le plus et qui le méritent le mieux ; reprenant toujours ce qui est mal et excitant toujours au bien, car il n'y a point d'état de langueur ni de maladie qui doive vous empêcher de faire le personnage de mère, en tâchant de les faire profiter de tout et en leur disant quelques mots édifiants. Vous les voulez chrétiennes à la vie et à la mort, vous les voulez raisonnables, c'est le fonds de votre éducation; il faut donc suivre continuellement ce projet, sans les fatiguer par de longs discours, mais en semant à chaque moment. Conservez-vous, au miUeu de votre travail, afin de travailler longtemps. Bon-

248 LETTRES SUR l'ÉDUGATION.

soir, ma chère fille; j'ai été interrompue; dites à toutes vos sœurs que je me porte bien, que je les aime tendrement , que Gibraltar est assiégé *, et qu'il faut demander qu'il soit bientôt pris.

Page 1