Hanem est synonyme de priueetag
La seule différence qu'il y ait entre les riches et les pauvres, relativement à la polygamie, c'est que chez les premiers elle est simultanée, tandis que chez les seconds elle est successive. Grâce à la facilité du divorce, ceux qui ne peuvent entretenir qu'une femme à la fois, en changent le plus souvent possible. Mon domestique en est à sa troisième. J'ai vu dans une maison une vieille servante d'environ quarante ans (à cet âge, une femme arabe est vieille et souvent décrépite), laquelle a onze maris en disponibilité qui courent par la ville; elle se prépare à épouser le douzième. Quelques-uns, malgré la médiocrité de leur position, conservent plusieurs femmes à la fois : lorsque j'habitais à l'avenue de Choubra, j'avais un vieux saka ou porteur d'eau, qui était à la tète de trois femmes.
Par tout ce qui précède, on a déjà pu voir que l'esclavage des blancs et des noirs, des mâles et des femelles, est toujours en Egypte une institution en plein exer. <5ice. Légalement, cela ne devrait plus exister. Les gellahs, ou marchands d'esclaves, se cachent bien un peu, prennent bien quelques précautions, arrêtent leurs barques 3 à quelque distance du Kaire et n'y entrent que de nuit avec leur cargaison humaine; le préfet de police en fait bien appréhender de temps en temps un ou deux qu'il relâche après avoir confisqué la marchandise à son profit ; mais, en somme, la plus grande tolérance règne à cet égard, et il le faut bien : car les Egyptiens ne peuvent se passer ni de Circassiennes, ni d'Abyssines, ni de mamelouks, ni d'eunuques, sans quoi tout l'édifice de la société musulmane s'écroulerait. Du reste, ils traitent
1. J'en ai visité une l'annce dernière. C'était pitié do voir toas ces malheureux négrillons entassés. Comme on s'aperçut bien qua je n'étais pas un acheteur, on ne me montra pas les femmes.
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bien leurs esclaves, ceux surtout qui sont réservés au3 plaisirs, les habillent avec luxe, les laissent vivre dans une douce oisiveté, les enrichissent. On voit souvent ui mamelouk, en récompense de ses services, épouser h fille de son maître et devenir un personnage.
Ce sont là choses sémitiques et talarcs. Mais ce qu'i y a de honteux, d'infàmc, d'inqualifiable, c'est de voii un grand nombre d'Européens acheter, eux aussi, des esclaves noirs, qu'ils mènent souvent à coups de bàtonJ les revendre quand ils quittent le pays, avoir des enfant^ de sang mêlé, et quelquefois les abandonner avec la mère. La loi ne reconnaît pas ces marchés; si l'esclave se sauve, ou va au consulat de son maître, celui-ci n'£ aucun droit de le réclamer. Mais ces cas sont rares, oi ne se présentent même jamais. Est-ce que ces pauvres noirs savent quelque chose de la loi, de leur droit, d« leur dignité d'homme?
La chair humaine est à bon compte. Pour trois o quatre cents francs, on peut avoir un négrillon de dix douze ans. Un Galla, beau type qui n'a ni les grosses l vrcs, ni le nez épaté, ni le front déprimé, se paye de se à huit cents francs. Une jolie Abjssine de douze a par conséquent oublie, coule le môme prix. Pour deu; mille, deux raUlc cinq cents francs, on a un jeune mi melouk, même une Circassienne. Il y a quelque temps une dame du Kaire avait acheté pour son fils une be esclave blanche. Le fils mourut; la mère ne savait qu faire du cadeau quelle lui avait destiné. Elle chercha le revendre. Un jeune bey que je connais entra en pourparlers avec l'eunuque du harim. On voulait cinq mille francs de la Tcherkesse qui était extrêmement belle. Je crois que mon bey trouva le prix un peu élevé et que l'affaire n'aboutit point.
Je vous ai parlé dans ma précédente lettre de la
QUATRIÈME LETTHE 65
presse pour le recrutement de l'armée. Je n'ai pas à y revenir. Ce système, comme je vous l'ai dit, n'est pas ordinaire et se pratique seulement de loin en loin. Mais le peuple d'Egypte est affligé d'une autre plaie dont les efTets sont beaucoup plus fréquents et beaucoup plus désastreux. Il s'agit de la corvée.
On prétend aussi qu'elle est abolie. C'est là un mensonge impudent comme la plupart des affirmations dont certains journaux d'Europe se font les colporteurs intéressés. Sous ce beau prétexte, on refusa naguère à la compagnie de l'Isthme de Suez les contingents sur lesquels elle avait droit de compter ; de là mille difficultés qui retardèrent considérablement les travaux. On sait assez que la main du gouvernement anglais était dans tout cela, et qu'il employait ces moyens honteux et misérables, voilés hypocritement d'un faux zèle philanthropique, pour entraver une entreprise dont il ne pouvait prévoir le succès sans dépit. Le génie français a triomphé de tous les obstacles; il a su se créer des esclaves de fer, des înachines puissantes, et l'œuvre court à sa glorieuse fin. Cependant, sans que l'Angleterre souffle mot en faveur des droits méconnus de l'humanité, la corvée, la hideuse corvée fonctionne toujours en Egypte. Depuis quatre mois, cent cinquante mille bras au moins sont enlevés à l'agriculture et construisent pour le vice-roi, des routes, des canaux, des chemins de fer. Les malheureux ainsi requis doivent abandonner leurs villages, où restent seulement les femmes et quelques vieillards, emmènent leurs enfants, garçons et filles, dont beaucoup n'ont pas dix ans, fournissent leurs outils, la pioche, le couffin, se nourrissent à leurs frais, et ne reçoivent aucun salaire. Le gouvernement leur donne la besogne et ne leur ménage pas les coups. Ils travaillent le jour sous un soleil dévorant ; ils tra-
Taillent la nuit, quand il fait clair de lune. Us dorment quelques instants en plein aij\ La mort fauche vite et dru dans ce champ de vies humaines. On voit les petites jQlles, les petits garçons, déguenillés, souvent tout nus, monter et descendre les talus avec une charge de terre sur la tête, et courbant le dos sous le bâton du cheikh. Cette fourmilière d'hommes et d'enfants présente un spectacle navrant. Quand il faut transporter de la terre d'un endroit à un autre, des troupeaux de ces jeunes misérables s'organisent : ihi d'eux, le chef des chœurs, entonne la première moitié d'un verset ; la masse lui répond avec des voix aigres et flùtées par la seconde moitié. Derrière ces pauvres brebis marche un berger farouche, la baguette à la main. Tout se fait ainsi avec rhythme et mesure et les chansons font partie de la corvée. Ce redoublement de travaux publics a relardé pour celte saison les semailles de mais. D'un autre côté, le Nil, qui a trop monté l'année dernière, ne monte pas assez cette année. Quand les corvéables seront rentrés chez eux, avant de songer à' leurs champs, ils devront s'occuper, toujours par corvée, des cotons viceroyaux. L'agriculture est donc pour le présent dans un état déplorable. Cela n'empêchera pas l'administration toute i)aternelle de l'Egypte de réclamer bientôt les impôts, qui vont être encore augmentés, avec une brutalité qui n'épargne pas les coups de bûlon au contribuable. Notez que les impôts sont déjà payés deux ans d'avance, et qu'il s'agit d'extorquer une troisième année anticipée. Les revenus du pays, qui s'élèvent à cent vingt-cinq millions de francs environ, sont absorbés par les intérêts et l'amortissement fort lent des emprunts. Les employé» indigènes et ceux des Européens qui n'ont point de contrat, ne sont pas payés depuis huit mois. La daïra ou caisse particulière du vice-roi emprunte à vingt et à
ingt-quatre pour cent par an. Pendant ce temps-là, le acha d'Egypte sème les millions dans les capitales de Surope et s'évertue bonnement à engraisser son maigre , triste suzerain de la substance du peuple égyptien.
Pour ce peuple, le lot le plus ample, ce sont les coups e bâton. Les grands crimes, qui sont rares, sont punis e la potence. Mais les moindres délits attirent à leurs ateurs un déluge de coups de bâton. Très-souvent ce ipplice est préventif et c'est alors véritablement la torire ; on l'applique, comme nous venons de le voir, aux )ntribuables récalcitrants. La torture ne se borne pas . : on suspend quelquefois aussi les prévenus par les ouces ; enfin, on a mille moyens ingénieux d'arracher IX uns des aveux, aux autres des écus, et de faire )ufîrir tout le monde. Il n'est pas jusqu'aux écoles où
bâton ne règne souverainement, et c'est grâce à lui le l'on fait pénétrer la science dans la tête des jeunes gyptiens, en frappant les patients sur la plante des eds.
Faut-il mettre au nombre des plaies de l'Egypte ses ibitants? Je serais tenté de le faire, du moins pour lelques groupes de population, tels que les Koptes» s Juifs, les Arméniens, les Turks, les Maltais, et, en jnéral, les Européens.
J'ai quelque peine à me ranger du parti de ceux qui gardent les Koptes comme les représentants purs et rects de l'antique race égyptienne. En tous cas, ils en représentent qu'une fraction, celte espèce de bourioisie corrompue et malsaine qui livra le pays aux 'abes en haine de la domination de l'empire grec et rtout d'un christianisme qui n'était pas le sien. Ils nt eutychéens, monophysites, monothélites, jacobites, mme on voudra les appeler. On n'en compte guère us de cent cinquante mille. Leur langue, débris de
l'ancienne langue égyptienne, est devenue inintelligible pour eux, et ni eux ni leurs prêtres n'entendent les offices qu'ils chantent dans cet idiome. Il y a, en outre, environ cinq mille Koptes catholiques. Le ralendriej kopte, comme l'a fait notre calendrier républicain, donne trente jours à chacun des douze mois de l'année et y ajoute cinq jours complémentaires. Il a été cr usage jusqu'à ces derniers temps dans l'administratioi égyptienne. Les Koptes, excellents calculateurs, son employés en cette qualité dans les ministères et dani les maisons de banque et savent trop souvent faire tourner leur habileté à leur profit. Ils sont taciturnes, dissimulés, perfides, serviles, durs à leurs inférieurs. Ili portent généralement le turban noir.
Il y a deux catégories de Juifs : ceux cpii ont pris, à l'extérieur, les manières européennes, s'habillent à l'européenne, et se montrent, au moral et au i)hysique, ce qu'on les voit partout en Europe; puis, les Juifs qui ont conservé le costume oriental et qui portent, ou le turban noir, comme les Koptes, mais plus petit et roulé d'une autre façon autour de la tôle, ou un tharbouch d'un rouge foncé. La plupart sont grands, roux, ont la barbe rare et peu frisée, le teint d'un blanc laiteux, une démarche toute particulière à laquelle on les reconnaît de loin, un accent qui leur est propre et qui se fait sentii dans toutes les langues qu'ils parlent. Us mangent beaucoup de poisson, beaucoup d'huile, et sont souvent affectés de terribles maladies de peau ; leur tempérament esl lymphatique jusqu'aux scrofules inclusivement. En un mut, le type juif, (jue les chrétiens ont idéalisé dans leui Yeshoua, se rencontre en Orient à tous les coins de rue. Sur le caractère moral des Israélites de ce pays-ci il n'y a rien à dire que tout le monde ne devine. Us sont ban- <|uiers, changeurs, joailliers, marchands de toutes sortes
de choses, usuriers, sales, chastes, bigots, voleurs. Il y a de sept ù huit mille Juifs en Egypte.
Les Arméniens sont moins nombreux : ils ne vont guère au delà de deux mille. Ils font généralement dans de plus hautes sphères et sur une plus grande échelle ce que font les Koptes et les Hébreux , s'adonnent à la finance et au commerce, surtout à celui des bijoux. Ils sont souples et déliés, s'entremettent dans mille affaires, et font parfois des fortunes d'une rapi^jté et d'une énormité fort étranges. On pourrait en citer un exemple actuel et frappant. Les Arméniens professent le mépris le plus superbe pour les Arabes.
Il en est de même des Turks. Ceux-ci sont les conquérants, les dominateurs. Ils sont environ douze mille en Egypte. Leur dignité, tout extérieure, leur gravité, qui vient surtout de la faiblesse de leur intelligence, leur habitude du commandement, qu'ils puisent dans un orgueil sans bornes, imposent aux Arabes et les tiennent dans un respect qui couvre une haine profonde. En réalité, la race tatare, trapue et lourde, est inférieure en beauté physique et en développement intellectuel à la race sémitique, et elle ne paraît quelquefois plus honnête que parce qu'elle est douée de moins d'habileté. La vanité du Turk n'a d'égale que son incapacité. Il a ruiné tous les pays qu'il a conquis; l'Egypte, plus riche, plus fertile que tous les autres, a résisté plus longtemps aux dilapidations et aux absurdités de son administration; mais elle est à son tour sur le bord de l'abime et ne tardera pas à y rouler avec le reste de l'empire ottoman. La langue turke est comme la race bien au-dessous de l'arabe. L'indigence en est exti'éme ; elle possède peutêtre deux à trois mille mots d'origine tatare : tout le reste- est arabe, persan, italien, grec. Elle est facile à parler, mais plus diflicile à écrire que l'arabe même. Elle
a pris l'alphabet de cette dernière langue, qui est aus à peu de chose près, celui du persan ; mais elle en a turé plusieurs lettres pour leur fai'-e rendre des sons qu< l'arabe ne connaît point, ela introduit dans son écriti une confusion rebutante pour les étrangers et dont pei d'indigènes triomphent. Les Turks parlent peu et l'arabe; les Arabes n'apprennent guère le turk.
Les Maltais sont comptés géographiquement comme des Européens, Ijien qu'ils soient de sang aux trois quarts sémitique, leur île ayant été peuplée d'abord par les Phéniciens et les Carthaginois, et jdus tard ayant été longtemps au pouvoir des Sarrasins. Leur langue toute particulière se rapproche beaucoup des langues sémitiques ; on y trouve de grands rapports avec l'arabe ; et qui sait si, en cherchant bien, on n'y rencontrerait pas quelques épaves du langage punique? Les Maltais ne démentent point une race funeste: leur réputation est affreuse et bien méritée ; ce sont eux qui commettent la plupart des crimes et des délits dont les habitants do Kaire et d'Alexandrie sont victimes. Les Mallais bien élevés et comme il faut s'occupent de finances, de banque, et généralement se conduisent là comme les autres ailleurs.
Les Grecs et les Italiens, dont les colonies sont les deux plus nombreuses en Egypte, ont presque aussi mauvaise renommée que les Maltais. Il y a sans doute de l'exagération dans cette opinion. Une chose est évidente, c'est que l'on ne trouve en Egypte que la lie de toutes les nations et qu'il n'en faudrait juger aucune sur les tristes spécimens qui s'étalent dans les quartiers francs d'Alexandrie et du Kaire.
Presque tous les Européens qui sont fixés en Egypte y sont venus dans le but d'y faire fortune per fas et ne/as, surtout per nefas, car c'est à peu près le seul
■n de réussir. Ils y font le commerce, la banque, et al ce qu'on désigne sous cette large expression : des Maires. La plupart sont des gens sans instruction, sans ucation, sans moralité, disposés à tous les métiers, fin le rebut de l'Europe, comme nous le disions plus :ut. Us sont, à peu d'exceptions près, ivrognes, débaués, viveurs, et le climat leur fait souvent payer cher s vices qu'il ne tolère pas. Comme on veut s'enrichir te, on vole et on trompe le plus qu'on peut. Les marlands, les hôteliers, écorchent tout vifs sans la moindre tié les chalands, à quelque nationalité qu'ils apparînnent. Sur cette terre étrangère, on ne connaît plus îrsonne : ne soyez pas malade dans un hôtel, on vous laisserait crever (pardon, mais c'est le mot !) sans us de souci que d'un chien. L'égoïsme, l'indifférence, ipathie, le mépris de la vie humaine, sont dans le narel de tout le monde, et nul ne s'en départ pour qui le ce soit, à peine pour ses propres enfants. Gomme le ul moyen de réussir auprès des Turks est de se faire ur complaisant ou leur bouffon, les ambitieux, les os bonnets de la colonie européenne ne manquent pas 3 cultiver la familiarité des beys et des pachas et avalent vec délices toutes sortes de dédains, de rebuffades, avanies; ils diraient volontiers comme l'Intimé en tenant l'échiné :
Tôt donc, Frappez, J'ai quatre enfants à nourrir.
Heureux ceux qui se haussent jusqu'au vice-roi. Les upes, presque toujours volontaires, de tout cela, sont îs beys, les pachas et le vice-roi, que l'on trompe, que on vole, que l'on trahit. Ces sérénissimes personnages le font qu'en rire et enveloppent dans un commun mé-
pris toute l'Europe et tous les Européens. CommenI voudrait-on qu'ils distinguassent? Ils n'ont aucun point de comparaison. Le petit nombre d'honnêtes gens qu'il peut y avoir en Egypte n'approche point des palais, n'y serait point accueilli, n'a3'ant rien de ce qu'il faut pour se faire bien venir, et ne voudrait pas entrer dans la faveur des altesses et des excellences au prix que payent les inf;\nies qui déshonorent là sans pudeur le nom de leur pays.
Que dire de la conduite des Européens à l'égard peuple arabe ? Le premier paltoquet qui a passé la Mi diterranée arrive ici avec des airs de conquérant, s'ari d'un bâton et frappe à tort et à travers les malheureux indigènes qui le servent, ceux qui ne se rangent pas asez vite dans la rue, tous ceux qui se trouvent à sa portée, sous n'importe quel prétexte, sans prétexte même el par manière de passe-temps. Dès qu'il ûnonne quelques mots de la langue du pays, il accable les Arabes des injures les plus grossières. Enfin, il leur témoigne sous toutes les formes le dégoût le plus absolu.
Il faut assurément chercher la cause de pareils p cédés dans le sentiment instinctif de la supériorité race ; mais on doit aussi les attribuer en très-gran partie à la mauvaise éducation et à la dépravation m raie des Européens qui viennent en Orient. Sans dont pour le philosophe, pour l'historien, pour le naturaliste, pourlethnologue, le rameau sémitique de la race blai: che est de beaucoup inférieur au rameau aryan ; si l'oi descend vers la race jaune, puis vers la race noire et 1 divers mélanges de ces races, l'infériorité s'accuse di plus en plus. Mais l'homme aryan d'un esprit élevé d'un cœur droit, à la vue des hommes moins bien dou que lui, se sent saisi, non de mépris, d'horreur ou d colère, mais de pitié, de philanthropie et de tendresse
Ces peuples sont des enfants : il faut les traiter comme des enfants, non l'injure à la bouche et le bâton à la main, mais avec l'idée de les protéger, de les instruire, de les élever, de les améliorer autant que leur race est susceptible d'amélioration, avec l'espoir de les rendre un peu plus hommes, sans se faire illusion sur le succès qu'on peut obtenir dans une telle œuvre, succès dont la nature a marqué la limite un peu plus haut, un peu plus bas, nous ne savons au juste, toutefois d'une manière immuable. Ce n'est nullement dans de telles dispositions que les Européens entrent en relations avec les Orientaux. Aussi résulte-t-il de leurs façons de faire un dédain réciproque, des inimitiés sourdes, un malentendu perpétuel.
Il y a même des gens tellement ignorants et si maladroits, qu'ils confondent les races, dirigent mal leur brutalité, insultent et battent sans discernement, et qu'il leur en cuit. Il est de mode de crier contre les Grecs et les Italiens et de les considérer en bloc comme des assassins et des voleurs. Encore une fois, ni la Grèce, ni l'Italie, pas plus que les autres pays d'Europe, n'envoient en Egypte lacrème de leurpopulation.Mais on va beaucoup trop loin dans des jugements aussi sévères, et souvent on se rend un mauvais compte des événements. Il y a quelques mois, une discussion s'éleva dans un hôtel du Kaire entre un Français, maître ou gérant de l'é'tablissement, et un jeune domestique grec qu'il avait à son service. Le maître fît une observation à laquelle le domestique répondit mal sans doute. Le Français, oubliant qu'il n'avait pas affaire à un Arabe en état de tout endurer sans riposte, s'emporta jusqu'à frapper le Grec. Aussitôt celui-ci court à la cuisine s'armer d'un coutelas eten perce le maître d'hôtel qui tombe mort. C'était là un crime, assurément injustifiable, mais explicable.
74 QDATRIÈME LETTRE
Chez ce jeune et malheureux Grec la dignité d'homra s'était réveillée sous l'outrage et avait fait explosio d'une manière terrible. On ne manqua pas de clabau der sans mesure à propos de cette affaire. Le consul d Grèce réclama le coupable qui lui fut remis. Il l'envoy dans son pays pour y être jugé. Je ne sais ce qui est ad venu ; mais quelqu'un m'affirmait récemment que l Grec en question était à l'heure qu'il est capitaine d'un troupe d'insurgés crétois. Il aurapu, du moins, en coi battant pour l'indépendance hellénique, assouvir noble ment la fougue de son tempérament et affronter uï mort glorieuse.
Il est temps de dire quelques mots de la population égyptienne. Ce qui en fait le fond, c'est le fcJ' (paysan; au pluriel, fellahoun, vulg. fellahin). Ct n population s'élève à deux millions d'àmes, deux millions et demi au plus. Malgré son mélange avec les Arabes, elle me parait représenter très-exactement et dt préférence à toute autre le type de la vieille race éj tienne, fort mélangée elle-même et dont on n'a pas ei core bien démêlé l'origine complexe et les éléments vers. Plus on remonte vers la Haute-Egypte, plus le types, surtout ceux des femmes et des enfants, rcpro^ duisent avec fidélité les figures sculptées sur les moni menls pharaoniques. Ce peuple qui, après avoir toujour été esclave, même sous ses souverains indépendants, a si depuis près de .vingt-quatre siècles les dominations suc cessives des Perses, des Grecs, des Romains, des ArabeaJ des Turks, est d'une douceur infinie, d'une obéissanc écœurante qui devraient lasser et désarmer le despc tisnic, mais qui ne font que le tenir en goût et le rendi insatiable. Le fellah est laborieux, actif, sobre, dur son corps, insouciant, superstitieux ; il rit et pleure d'ui rien, et a peur de tout et de tous. Il se vêt d'une grande
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robe de colonnade bleue à longues et larges manches et roule un turban blanc ou rouge autour de sa tête, on se contente d'une calotte jaunâtre en feutre grossier. Il se tatoue les bras en bleu foncé. Les femmes se dessinent avec la même couleur une sorte de barbe sous la lèvre inférieure et se peignent les ongles avec le rouge éclatant du henné. Quelques-unes portent passé dans la narine droite un grand anneau d'argent auquel pendent de petits morceaux ^e corail. Elles sont vêtues d'une robe et d'un voile de cotonnade bleue; mais la plupart marchent à visage découvert. Les enfants des deux sexes, même assez grands, vont tout à fait nus.
Ce personnage élégant que vous rencontrez habillé d'un qouftan en soie à raies brillantes, d'une ceinture de soie ou de cachemire, d'un gehbeh ou pardessus étroit, ouvert par devant, de couleur rose tendre ou bleu céleste, violet, ou écarlate, coiffé d'un turban de mousseline blanche, et, dans les grands jours, de fin cachemire c'est un ihn-al-balad (enfant du pays). Il fait partie d'une sorte de classe moyenne qui se confond presque avec l'aristocratie des cheikhs et des oulémas. L'ibn-alhalad se rapproche beaucoup du type arabe nur, a une fortune quelquefois très-considérable, et, pour occuper sa journée, fait le commerce des étoffes ou de quelque autre marchandise. En quittant, vers le maghreb (coucher du soleil), le compartiment de bazar où il s'accroupit chaque jour plusieurs heures et qui ressemble aux loges des animaux féroces de notre Jardin des plantes, il rentre, au fond de quelque ruelle du Kairc, dans une maison dont on ne voit à l'extérieur que les murs hauts, sombres et muets, mais dont l'intérieur est plein de luxe et de richesse, et il s'y délasse des soucis du dehors avec les femmes et les esclaves qui peuplent son harim.
Les cheikhs et les oulama, qui forment le haut clergé
7G QUATRIÈME LETTUE
tle rislam, sont aussi instruits que peuvent lèlre des musulmans : ils sont habiles dans la lecture et l'interprétation du koran et de ses commentateurs, et c'esl tout. Us constituent le grand" monde du Kaire. Ils son riches ; on leur rend des respects ; mais ils n'ont plus aucune influence politique et vivent tout à fait à l'écar du gouvernement et de l'administration. J'ai jeu derniè rement l'occasion de voir un de ces cheikhs, qui m'a offert un caractère fort original, li peut avoir de vingt quatre à vingt-cinq ans, possède une jolie figure, et jouil d'un revenu qu'on évalue à deux cent mille francs. Il hérité de son père la fonction de cheikh et se trouve, e cette qualité, préposé à l'entretien d'une mosquée et d ses dépendances, école, fontaine, etc. En succédant son père, il a dû abandonner la redingote droite, 1 pantalon européen, le tharbouch, et prendre le vieu costume, qoul'lan, turban, etc. Il n'est pas marié ; mai dans le harim que préside sa mère, il a cinq belles esclaves. Malgré cela, il garde au Yieux-Kaire, sur le bord du fleuve, une petite maison où il reçoit ses amis et fait avec eux la débauche. Cette année, pendant la nuit de la fêle du Nil, j'ai été conduit sur sa dahabyeh, 1: grande, très-commode, très-élégante, et splendidem. .,, illuminée. Il était là, tout habillé de blanc, avec dcu. ou trois de ses collègues plus âgés que lui, des familier des parasites, des domestiques. Tâchez d'associer da votre imagination avec le caractère d'un membre d clergé musulman, avec le. costume et le type arabes, ton, la légèreté et l'insolence du petit marquis et l'abbé galant de la Régence, et vous aurez une idée d spectacle bizarre, étrange, monstrueux, que j'avais devant moi. Ici, les gens du bel air se donnent le ridicul| de parler l'arabe avec prétention, du bout des lèvr d'une manière pointue. Mon jeune cheikh exagérait ei
core ce défaut, ou cette élégance, comme on voudra ; et, à quelques-uns de ses amis qu'il traitait avec un air de familiarité bouffonne, à ses domestiques dont il s'amusait volontiers, il disait à tout moment en leur donnant une bourrade ou un coup de poing pour plaisanter : Ilàn abouk, ibn-al-kelh, ihn-al-hlianzir ! ce qui signifie : « Maudit soit ton père, fils du chien, fils du cochon ! « Toutes ces gentillesses, façons de parler spirituelles et gracieuses de ce pays-ci, étaient débitées du ton dont nos marquis d'autrefois disaient à leurs Frontins : « Palsemblcu ! la peste t'étouffe ! La fièvre quarlaine te puisse serrer bien fort, coquin, faquin, maroufle !» Et à la suite de ces imprécations, le susdit cheikh riait aux éclats d'un gros rire de satisfaction. Au bout de quelques heures d'observation dans cette compagnie extravagante, je sortis de là étonné, ahuri, et, pour citer un vers connu et plus expressif que correct.
Émerveillé Comme l'eau qu'il secoue aveugle im chien mouillé.
Le type arabe n'existe guère à l'état de pureté absolue en Egypte, si ce n'est dans quelques tribus bédouines. Il faut l'aller chercher en- Arabie, soit parmi les sédentaires, soit parmi les nomades. J'ai vu récemment au Kaire deux chérifs de la Mekkc [chéri fyeai dire noble, et plus ou moins descendant du Prophète ; beaucoup de gens s'intitulent ainsi à la Mekke); c'étaient deux frère» fort élégants, tout à fait petits maîtres, chaussant leurs pieds nus de gracieuses sandales dont les lanières de cuir s'enlacent entre les doigts, portant des turbans de mousseline superflue autour d'une calotte richement brodée en soie qui remplace le tharbouch. Ils parlaient un arabe clair, limpide, très-doux, et dont les sons guttu-
QRATRIEME LETTRE
raux semblaient presque bannis. On est encore moîni civilisé en Arabie qu'en Égj-pte : ici, bien qu'on manga tout avec les doigts, on prend du moins une cuiller pouB le pilaf. Ces braves gens essayèrent de se servir de cel instrument nouveau pour eux; mais ils demandèreni bientôt la permission de s'en passer, de faire comm^ chez eux, et ils se mirent à pétrir fort prestement aveci les mains des boulettes de riz qu'ils avalaient d'un ai^ allègre. Si la ci\'ilisation n'est pas très-avancée à la Mekke, en revanche tout y est à très-bon marché ; et, pour troi piastres (environ 40 centimes) on peut avoir, me diren les deux Mekkaoua, une oqa d'excellente viande de mou ton, c'est-à-dire, 1,250 grammes. Le reste est à l'av nant.
Quant aux nomades ou Beddaoua, l'Égx'pte en compt au moins soixante et dix raille, au plus cent mille ; ce chiffres ne peuvent être qu'approximatifs. Le Beddaouy est le spécimen le plus pur, le modèle héroï(]ue, Tidéali de la race sémitique ; il n'a point forcé sa naUirc en U soumettant à la vie sédentaire pour laquelle elle n'es point faite. 11 a toutes les qualités et tous les défauts di son sang ; mais qualités et défauts sont équilibrés, sul vent librement leur cours et forment un tout harmoni que. Le Beddaouy échappe à plusieurs préjugés de l'is* lamisme. Il parle l'arabe le plus correct, le plus voisir de la langue littéraire. Il vit dans une indépendance peu près complète ; et, s'il est avare, rapace, brigand comme tous les Sémites, il l'est du moins avec une cer tainc grandeur et une Gerté assez noble. C'est un per sonnage véritablement poétique.
Il y a encore en Egypte quelques milliers de Syriens ; la poésie a'arien à faire avec ceux-là. Ce sont des marchands, des drogmans, des commis de banque ; ils son' généralement avides, serviles, de mauvaise foi, lâches e
mous. Ce sont des chrétiens. Ils parlent un arabe cor rompu. Leur sang est sémitique, mêlé de sang tatar par les Turks Seldjoukides, puis Osmanlis.
Enfin les Barbarins (en arabe 5«r&are; au pluriel, Barahra) viennent de la Nubie inférieure pour être domestiques, portiers, sais au Kaire ou à Alexandrie. Ce sont, pour la plupart, d'honnêtes gens. Leur peau est plus ou moins foncée; mais ils sont distincts des nègres, eur nombre, dans leur pays, ne s'élève pas à plus de cent vingt ou cent trente mille âmes. Ils ont une langue particulière.
Tel est, en abrégé, le tableau des divers éléments de population que l'on trouve en Egypte. Cette lettre est longue ; il faut se borner. Je reviendrai un autre jour sur l'état social du pa^s et sur la prétendue régénération dont on fait tant de bruit et à propos de laquelle c'est bien le cas de répéter: much ado àbout nothing.
Abbassyeh, décembre 1867.
Dans mon avant-dernière lettre, j'ai entretenu mes lecteurs des l'êtes publiques de l'Egypte. Mais je ne me suis occupé que des grandes fêtes, des fêtes générales, de ce qu'on appellerait en France des fêtes reconnues, Il y en a d'autres, en très-grand nouîbre, qui n'ont ni 1( même éclat, ni la môme importance, mais dont je doi néanmoins dire quelques mots. Ce sont les fêles de saint ou de cheikhs, véritables kermesses, qui attirent, toutl long de l'année, sur un point ou sur un autre de la vill ou des environs, une foule considérable de marchand forains, de bateleurs, de bigols et de curieux. L'une de plus suivies est celle du cheikh Baiouiny,
Ce saint, comme plusieurs de ses pareils, est de fabrl cation récente et vivait encore naguère, puisqu'on m' assuré que son domestique n'a pas cessé d'être du mond et compte au prcmicrjrang de ses dévots les plus fidèle Il suffit, du reste, à ce que je crois, pour passer à l'état de cheikh vénéré pendant la vie et après la mort, d'avoir observé rigoureusement les préceptes du Koran, par cipé à des fondations pieuses et répandu d'abondant aumônes. La superstition populaire fait le reste.
CINQLIÈ.ME LETTHE 81
Al moulid al Baioiuny ^ c'est-à-dire la nativité de Baioumy, est fêtée autour de la mosquée qui porte son nom et où est situé son tombeau. Cette mosquée se trouve dans le faubourg Hacanyeh, au coin d'une petite rue et de la dernière partie de celle qui aboutit au désert et à la route de l'Abbassyeh. Les boutiques des marchands de sucreries et d'objets de toute sorte se dressent le long de cette voie jusqu'à la porte des Victoires (Bab-al-Foutouh) *. Mais c'est surtout hors du Kaire, dans le désert, jusqu'à mi-chemin de l'Abbassyeh, que se développe le campement religieux, mercantile et joyeux.
Un grand nombre de particuliers, ayant une dévotion spéciale au cheikh, font dresser, selon leur fortune, des tentes plus ou moins vastes, plus ou moins riches, plus ou moins ornées de lustres pour l'éclairage de la nuit. Ces tentes sont ouvertes au premier venu, et les croyants s'y réunissent en foule pour s'y livrera différentes sortes d'exercices de piété. Celui à qui la tente appartient a soin d'y faire porter de la nourriture en abondance pour tout le monde. Le matin, et pendant la chaleur de la journée, chacun se repose ; mais entre Yasr et le maghrch, c'est-à-dire environ de quatre à six heures après midi, et pendant la plus grande partie de la nuit, la fête est dans tout son éclat. Elle dure une semaine. Des pèlerins qu'attire la dévotion, ou l'amour du lucre, s'y rendent d'assez loin. A tout instant, on entend le bouni-boum-boûm -boum ! boiim-boum-boûm-boum ! *
1. Dans le Kaire actuel, cette porte, comme beaucoup d'autres, est entre la ville proprement dite, ou l'ancienne cité, et le faubourg. La construclion de plusieurs de ces portes remonte au temps de Salah-ad-Dyn-ibn-Ayoub, c'est-à-dire, au xii» siècle de l'ère vulgaire.