Le troisième temps très-fort, le dernier très-faible
d'une grosse caisse ; puis on aperçoit une énorme bannière multicolore, où dominent le vert et le rouge ; puis un, deux ou trois cliameaux portant des ballots avec des femmes qui chantent. C'est en cet appareil qu'on vient à la fête et qu'on en revient.
Les exercices religieux qui se pratiquent dans les tentes dressées pour cet objet sont des lectures du Koran et surtout le zikr. Voici ce que c'est que le zîkr.
Un certain nombre de croyants de tout âge et de diverses conditions se réunissent en cercle; ils commencent à répéter le nom de Dieu (Allah) en se balançant à droite et à gauche sur une sorte de cadence, ou en se penchant en avant, puis en arrière. Un d'eux chante quelques versets pour leur donner du courage ; un autre, aux trois quarts nu, gambade parfois au milieu du rond en poussant des cris sauvages. Pendant ce temps ils disent toujours, et de plus en plus vite : àUahàh-âli ! âllah-dh-âh ! On croirait ouïr une meute de chiens haletant en chœur après une course furieuse. Crescendo, sempre crescendo, le bruit et le mouvement deviennent convulsifs, mécaniques, efl'royables ; les yeux hagards semblent sortir des orbites ; les visages ont des expressions d'idiots et d'énergumènes ; et le zikr ne s'arrête qu'avec l'extinction de toute force humaine. Le vendredi, les cagots de haute graisse s'attroupent sur une vaste place autour d'une espèce de mât de cocagne et se livrent là à un zikr formidable, tandis que d'autres personnages agitent derrière eux et au-dessus de leurs têtes des drapeaux de toute couleur.
La partie des réjouissances publiques est un peu plus variée. On a les cuisines en plein air où les Gargantuas et les Pantagruels égyptiens, s'il en est, peuvent se régaler. On a les confiseries qui étalent mille personnages et animaux fantastiques en sucre blanc ou rouge. On a
les cafés avec musique, chanteurs ou chanteuses, danseurs ou danseuses. Cette année il n'y avait que des danseurs. Ils sont d'ailleurs vêtus comme des femmes. Les danses égyptiennes ont été bien des fois décrites ; les pieds y sont pour fort peu de chose : le mouvement ondulatoire et lascif du ventre et des reins y fait tout. Quant aux. danseurs, je ne hasarderai qu'une réflexion, c'est que la langue arabe a été forcée de donner un masculin [eharmout) au mot féminin [charmouta) que je dois me borner à traduire par le latin meretrix. Les fêtes foraines, et, en tout temps, les ombrages de l'Esbekyeh sont les rendez- vous d'une foule de Citons de cafés, d'Antinous de place et de Canymèdes ambulants dont la clientèle est nombreuse et diverse. Un d'eux avait établi sa tente à côté du poste des Kaw as, et ces gendarmes orientaux, qui n'ont de dédain pour aucun sexe, faisaient avec ce voisin fort bon ménage.
On rencontre aussi dans ces fêtes plusieurs théâtres de Karagheuz. Cette importation turke est le seul vestige d'art dramatique que l'on trouve en Egypte. Encore est-elle fort dégénérée. Le priapisme si célèbre de ce personnage a presque tout à fait disparu, et l'on ne voit qu'une sorte de contrefaçon du polichinelle européen. Karagheuz est toujours un mauvais drôle qui fait mille bons tours, rosse et tue les Kawas ; mais voilà tout. A la fin pourtant, comme il faut que la morale triomphe partout, Karagheuz, qui a volé un cheval, est violemment désarçonné par un coup de la i^rovidence musulmane. Un médecin italien vient lui tâter le pouls et lui dit dans un langage bigarré d'italien et d'arabe : Buon giorno! Anta aidn? (Bonjour! Tu [es] malade?) Malgré le médecin, Karagheuz meurt, et est emporté par une espèce de monstre infernal.
Il y avait quelque temps que j'avais assisté aux étran
gelés de la fêle de Baioumy quand un matin, retournant du quartier de la citadelle à l'Abbassyeh, je fus arrêté dans le milieu de ma course par le défilé de l'armée égyptienne qui venait de faire je ne sais quel salamalek au vice-roi. Cette fois, je ne vis pas les cinq sapeurs : étaient-ils déjà passés quand j'arrivai; le gouvernement, qui fait en ce moment de grandes et de petites économies, les aurait-il supprimés? Je ne le sais. Quoi qu'il en soit, mon âne et moi, perdant patience, fendîmes la haie des curieux, passâmes irrévérencieusement sur le front d'un escadron de lanciers et continuâmes notre route. De Charybde en Scylla ! A peine sortions-nous de cette procession soldatesque que nous tombâmes dans une bien autre queue. Ce jour-là était l'anniversaire d'un cheikh dont on m'a dit le nom depuis, sans que je me le rappelle. Son tombeau, centre de la fêle qu'on célèbre en son honneur, est situé non loin de la citadelle. Je vis d'abord s'avancer un groupe d'hommes portant des bannières, précédés de gens qu ballaieuL la grosse caisse sur le rhylhme de l'élerne houm-houm-boûm-houm ! d'autres qui jouaient du cha lumeau, d'autres enfin qui frappaient avec une courl laite sur les diminutifs de daraboukka dont j'ai parlé propos de la fête du tapis sacré. Après eux, venait un troupe de huit à dix jeunes garçons de quinze à vin ans, presque nus, la tôle découverte, n'ayant pour lou vêlement qu'un mince caleçon blanc; les uns lenaien une épée nue à la main, les autres, une petite massu de fer à laquelle pendaient des chaînettes terminées pa des cœurs à la pointe aiguë. On eût dit que toute cet ferraille rouillée avait été dérobée au cabinet d'accès soires d'un de nos théâtres de drames. Devant ces jeune garçons un coryphée marchait à Reculons et entonnai un verset dont le chœur chantait le répons. Ensuite
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venait un nouveau groupe d'hommes à bannières, à grosses caisses, à chalumeaux, etc. ; puis une nouvelle troupe de jeunes gens nus avec épées et massues, et ainsi de suite pendant plus d'une heure. Vers la fin du cortège, je vis apparaître deux hommes portant chacun une hampe de drapeau extrêmement haute, sans drapeau, terminée seulement par une houle autour de laquelle pendait une sorte d'effilé noir ; puis venaient cinq ou six individus ayant des serpents, dont quelquesuns étaient fort gros, enroulés autour d'eux ou à demi enveloppés dans leur robe, les mordant, les excitant, jonglant avec ces bêtes froides et redoutables ; puis, des hommes brûlant de l'encens, et trois ou quatre, un petit livre rouge à la main, psalmodiant; puis un jeune extatique, coiffé d'un énorme turban, monté sur un cheval que guidaient deux sais; derrière lui enfin quelques possédés criant sans relâche : âllah-âh-âh ! âllah-âh-àh ! C'était tout. Cette foule bizarre se rendait au tombeau du cheikh, et les jeunes hommes nus qui portaient les épées et les massues allaient avec ces armes sur le tombeau se. taillader et se meurtrir la figure et la poitrine -en riiomicur du saint personnage.
Ce serait sans doute ici le cas de vous imposer la tirade obligée sur le fanatisme musulman et la barbarie des peuples de l'Orient. Mais, au moment de l'entreprendre, je me rappelle avec une certaine confusion que la France du XYiii" siècle a vu les convulsionnaircs du cimetière Saint-Médard, et je crois plus juste et plus instructif de placer ici quelques citations qui me tiendront lieu d'éloquence.
« L'attention de ses habitants (de Paris) était aussi de temps en temps réveillée par des processions où figuraient forcément des hommes, des femmes en chemise, ou entièrement nus. Parmi ces condamnés, les uns por-
taient, dans leurs chemises, des pierres enchaînées, d'autres, sans chemises, étaient flagellés ou piqués aux fesses avec des aiguillons. » (Dulaure, Histoire de Paris, I, 306; Paris 1842, 4 vol. in-8.)
« Moult honorablement la (la châsse de sainte Geneviève) faisoit porter le roi Charles V... car quand il la faisoit porter, celx de Notre-Dame, celx des autres collèges, tant réguliers que séculiers, alloient nuds pieds, et par ce il en venoit toujours aucuns bons offices. » (Écrivain cité par l'abbé Lebœuf ; transcrit par Dulaure, I, 335.)
En 1206, inondation de la Seine :
« Henri, abbé de Saint-Denis, accompagné d'une procession composée de prêtres et de laïques qui marchaient pieds nus, vintausecoursdela ville...» (Dulaure, 1,370.)
Voir les lettres (de février 1357) en faveur des habitants de Viîlefranche en Périgord, portant que les adultères surpris en flagrant délit, ou convaincus, seront, à leur choix, mulctés de cent sous d'amende, ou tenus de courir nus par la ville. (Ordonnance du •Louvre.)
On condamnait les gens à suivre les processions nu3| , ou presque nus.
Agnès Piédeleu, en février 1373, fut condamnée à être menée par la ville toute nue avec une couronne «jle parchemin sur la tête et le mot faussaire écrit dessus. ^ (Dulaure, II, 25.)
« Le 30 janvier 1589, dit un écrivain catholique et ligueur cité par Dulaure, il se fit en la ville plusieurs processions auxquelles il y a une grande quantité d'enfants, tant fils que filles, hommes que femmes, qui son tous nuds en chemise, tellement qu'on ne vit jamais s belle chose. Dieu merci... il y a telles paroisses où il & voit cinq à six cents personnes toutes nues. »
<( Ledit JQur (3 février 1589), se firent comme aux précédents jours de fort belles processions, où il y eut grande quantité de tout nuds et portant de très-belles croix. »
« Le 14 février (1589), jour de carême prenant, et jour où l'on n'avait accoutumé que de voir des mascarades et folies, furent faites, par les églises de cette ville, grande quantité de processions, qui y allaient en grande dévotion, même de la paroisse de Saint-Nicolasdes-Champs, où il y avoit plus de mille personnes, tant fils que filles, hommes que femmes, tout nuds, et même tous les religieux de Saint-Martin-des-Champs qui y étoient tous nuds pieds, et les prêtres de ladite église de Saint-Nicolas aussi pieds nus, et quelques-uns tout nuds, comme étoit le curé, nommé maître François Pigenat, duquel on fait plus d'état que d'aucun autre, qui étoit tout nud, et n'avoit qu'une guilbe (guimpe) de toile blanche sur lui,.., etc. »
« Le 24 février, tout le long du jour, l'on ne cessa de voir aussi les processions, et èsquelles il y avoit beaucoup de personnes, tant enfants que femmes et hommes, qui étoient tout nuds, lesquelles portoient et représentoient tous les engins et instruments desquels notre seigneur avoit été affligé : et entre autres, les enfants des jésuites, joint ceux qui y sont à la leçon, lesquels étoient tout nuds, et étoient plus de trois cents, deux desquels portoient une grosse croix de bois neuf pesant plus de cinquante, voire soixante livres. » (Dulaure, II, 485-486.)
Que conclure de tout cela? Qu'islamisme et christianisme, sortis de la même source sémitique, se valent à peu près dans leur principe et que leurs effets et leurs excès sont pareils. Il y aurait beaucoup à dire sur un tel sujet : j'y reviendrai dans une lettre subséquente *.
1. Je prends ici la liberté de renvoyer le lecteur à un travail
Quant à ces pompes extravagantes, si l'on ne consH dère que le côté pittoresque, elles sont extrêmement curieuses, et, pour peu que l'on soit poëte et artiste, on donnerait beaucoup pour les voir. L'Orient vrai s'y peint tout entier. D'ailleurs, il n'y a que deux livres qui, encore à présent, racontent et fassent toucher du doigt l'Orient : c'est la Bible et les Mille et une Xuits. Il n'y a rien à en rabattre : les personnages fantastiques et les choses énormes de ces deux livres vivent, parlent, se déroulent sans cesse devant l'observateur de notre xix» siècle. Il coudoie à chaque instant Abraham, Isaac, Giaffar, l'eunuque Mesrour, Daniel, Jérémie, Aly-Baba, les princes des prêtres, les scribes et les pharisiens ; et plus d'une fois, je vous l'ai déjà dit, j'ai rencontré deminu, sordide et le poil hérissé, Jean le Baptiste, et à un autre carrefour, un Juif au nez d'aigle, aux cheveux] ardents, à la barbe rousse, à la peau luisante, au tein scrofulcux, qui a failli me faire croire à la résurrection! du fameux Nazaréen.
Je viens de parler des scribes : c'est tout un pcupl qui grouille dans les administrations. On les voit 1 matin se rendre au bureau et le soir en revenir, les plu pauvres à pied, le plus grand nombre à âne, coiffés d turban, revêtus du qouflan et du pardessus, portant fié rement leur long encrier de cuivre passé dans leur cein turc. Suivons-les sur le théâtre de leurs exploits
Peu de jours après mon arrivée au Kaire, j'eus à m faire payer une somme d'argent au ministère de Tins truction publique. Dès que j'eus l'ordre du ministre, j me trouvai en face des bureaux, et c'est là que cora
de moi intitulé : Do S^mitisme, dont la Libre Pensée a comment le 20 janvier 18i37, et dont la Pentce Nouvelle a poursuivi et achev^ la publication.
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mença mon odyssée. Pendant quatre jours de suite, je dus aller passer au diwan des trois et quatre heures sans désemparer, afin de parvenir à un résultat effectif et sonnant. En entrant dans le local où fonctionnent les employés, les scribes, je fus stupéfait. Je vis une grande salle pourvue, sur trois de ses côtés, d'un diwan trèsbas et en assez piètre état. Sur ce diwan étaient accroupis de distance en distance les divers écrivains. Devant chacun d'eux se trouve une grande caisse en bois blanc dans laquelle ils renferment leurs paperasses qui débordent du coffre sur leurs genoux, autour d'eux, partout. Les babouches ont quitté tous les pieds, dont beaucoup ignorent l'usage des bas, et sont rangées sur le sol en avant de chaque propriétaire. J'entiîndais un bourdonnement de ruche. Plusieurs travaillaient deux à deux, l'un dictant à l'autre ou l'aidant à collationner des registres de comptabilité ; tout cela se fait en clianT tant, et rien n'est plus burlesque que tous ces noms de nombre psalmodiés du ton dont les chantres des églises catholiques nasillent leurs vêpres. Souvent une querelle s'élève entre deux employés, ou entre un employé et quelqu'un du dehors qui réclame la prompte expédition de son affaire ; et alors les éclats de voix font résonner la vaste salle, et l'on entend rouler les « Khanzir! * » les « ib)i al Kelb!'^ » « ibn al Yaoudi^ » les « ilân ahouk'J" » et tout le répertoire poissard^de la langue arabe. Les érivains ont leur déjeuner en poche ; ou plutôt, quand ils se sentent en appétit, ils entr'ouvrent leur qouftan et tirent de leur sein une galette, quelques brins d'herbage, un morceau de fromage, boivent de l'eau, se