Enfaut du pays
sortir de la ville nous suivions le Bahr-Yousef, nous vîmes paraître un assez grand singe. A notre approche, il se cacha dans une anfractuosité de la rive, et tous nos efforts, y compris un coup de pistolet que tira Hâçan, ne purent le faire sortir de son trou. Nous rencontrions des oiseaux de toute sorte, des martins-pécheurs, des huppes, de petits oiseaux de la taille et de la couleur des moineaux, portant sur la tête une aigrette qu'ils dressent fièrement. Après un peu plus d'une heure de marche, nous avons atteint Biakhmou, puis les ruines de deux pyramides. Il ne reste de chacune d'elles que neuf ou dix assises de pierres énormes de plus d'un mètre d'élévation, ce qui donne à ces pyramides, dans l'état actuel, une hauteur de dix à douze mètres seulement. On a cru d'ahord que ces deux monuments étaient ceux dont parle Hérodote et qui surgissaient, dit-il, presque au milieu du lac Moiris. On veut maintenant que les deux amas de pierres de Biakhmou n'aient rien de commun avec les pyramides décrites par l'historien grec, et qu'ils marquent, non le milieu, mais l'angle nord-ouest de l'ancien bassin du lac. Je n'ai pas qualité pour me prononcer dans un si grave débat.
De retour au logis, j'ai déjeuné et me suis reposé jusqu'à deux heures et demie. A ce moment, nous avons repris nos montures, et, sortant de la ville par le cùté sud-ouest, nous avons laissé sur notre gauche la caserne (Medynat-al-Fayoum a une garnison), sorte de parallélogramme fermé par un mur de quatre à cinq mètres de haut, tout en briques crues. Puis, nous avons traversé un pays plat et aride pour entrer un peu plus tard sur des terres fertiles et arriver au village à'Ehghig. C'est un gros bourg, assez élevé au-dessus de la plaine pour n'être pas submergé par la crue du Nil, et tout composé de huttes en terre pressées les unes contre les
autres. Nous ne pénétrâmes pas dans Ebghig; mais, en faisant le tour, nous cherchâmes l'obéUsque que je savais devoir se trouver un peu au delà; et, à tous les pâtres que nous rencontrions poussant leurs moutons devant eux et enflant démesurément les joues pour tirer des sons rauqucs d'un double chalumeau, notre guide demandait : « Sais-tu où est la grande pierre? » Les réponses se contredisaient et nous errions depuis assez longtemps quand Ilâçan découvrit la chose couchée et cassée en deux au milieu d'un champ de fèves. Ce champ était une bonne fortune pour nos bêtes qui s'en donnèrent à cœur joie, tandis que nous avions mis pied à terre et que j'examinais le monument brisé. Cet obéliscpip a cela de curieux, que ce n'est pas un obélisque. 11 est dt granit rose, comme les monolithes de ce genre, couvert d'hiéroglyphes où l'on a lu le nom du roi Osortasen, di la douzième dynastie, ainsi que sur l'obélique d'On {Héliopolis, Mataryeh) ; mais au lieu d'être terminé par une petite pj'ramide, le sommet en est arrondi avec une échancrure au milieu. Cette particularité suffit pcut-èl pour laisser entière la remarque ingénieuse que j'ai 1 quelque part, dans Y Histoire générale de l'archite turé de Daniel Ramée, je crois, que toutes les pyramid d'Egypte sont situées sur la rive gauche du Nil et tous les obélisques sur la rive droite, sans qu'on trouve u seule pyramide sur celle-ci, ni un seul obélisque su celle-là; que les obélisques sont consacrés au soleil, symbolisent le principe actif ou mâle dont il est le r présentant dans l'univers, et sont i)lacés sur le côté l'orient pour le saluer à son lever, tandis que les py mides, qui sont assises du côté de l'occident, symbo sent le contraire, c'est-à-dire leprincipe passif ou fcmell
A cinq heures, nous étions rentrés à la maison. Uâçatt ressortit aussitôt à pied, courut au bazar et ne larda pas
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à m'apporter un petit Anubis peint en vert, de six à sept centimètres de haut, qu'on prétendait vendre quatorze piastres courantes (deux francs). J'eus l'impiété de marchander le dieu, et je l'obtins pour la moitié. Cela me remet en mémoire qu'à mon dernier passage à Lyon j'avais eu occasion de conduire quelqu'un à Fourvière (pour moi, je connaissais l'endroit depuis longtemps), et qu'à mi-chemin de la montée j'avais lu sur l'enseigne d'un cabaret cette inscription : « Café, vins, liqueurs, chocolat; vente d'objets de piété. » Ainsi l'on met dans le commerce pêle-mêle avec toute espèce de mai'chandises, les divinités en exercice tout aussi bien que les dieux retraités.
Gomme j'allais me mettre à diner, j'entendis quelque bruit et je vis entrer deux individus. Le premier était un tout petit homme à l'œil extrêmement vif et dont la physionomie était armée d'une énorme moustache rousse. Le second faisait en toutes choses contraste avec lui : il était grand, brun, et avait la moustache noire. Le petit homme parlait avec une excessive volubilité et d'une voix glapissante. Il vint presque sur moi en me criant : « Leiltak saïda * !» Je répondis à son salut; il me dit plusieurs choses que je ne compris pas bien. Ni son extérieur, ni son accent n'étaient ceux d'un Arabe. Je lui demandai : « Anta Tourki 2? » tout en faisant réflexion que sa pétulance n'avait rien de lurk. « Ana Tcherkess 3 ! » me répondit-il fièrement. Et il ajouta en me présentant son compagnon : « Iloua haman Tcher~ kess! Ana, Moiisié Selim-efendy . Anta, ismah hai^l»