‹ Lettres sur l'Égypte contemporaineChapitre 2 sur 35 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Le Kaire, décembre 1866.

Monsieur le Directeur,

Il y a plus d'un an que je suis en Egypte, et, sauf quelques vers qui m'ont été dès l'abord inspirés par ma première promenade sur le Nil, je ne vous ai encore rien envoyé qui pût donner aux lecteurs de la Retue trimestrielle une idée de ce pays si étrange, si fréquemment visité et si peu connu.

Mon silence ne doit être attribué ni à la paresse ni à l'indifférence, ces deux maladies de l'Orient dont le virus infecte l'Européen à l'instant même de son débarquement, et finit par le corrompre entièrement dans un délai que son énergie naturelle, décroissant de plus en plus, ne fait que retarder plus ou moins.

4 PREMIERE LETTRS

Pour moi, j'ai lutté contre le fléau avec assez de succè jusqu'à présent, et, si je ne vous ai pas écrit tout de suite, c'est que mes premières impressions n'ayant pa été favorables à tout ce que j'avais devant les yeux, je m'en suis défié, et me suis imposé la loi d'attendre d temps le redressement ou la confirmation de mes juge mcnts de primesaut. L'expérience et l'observation les on presque tous confirmés, et, une fois de plus, le prcmie mouvement se trouve avoir été le bon.

Je n'ai pas le projet de faire un livre sous forme d lettres. Les livres sur l'Egypte, comme sur tous lespays abondent. Il n'est pas un parfumeur ou un cordonnier ayant porté de sa personne ses fournitures au vico-roi,1 qui ne publie en revenant ses impressions de voyage e ne décrive à sa façon ïe Nil , les Pyramides , Karnak Louqsor, et les cataractes.

J'ai moins d'ambition : je veux simplement dire ce que j'aurai vu, comme je l'aurai vu. J'ai mon cou d'œil à moi; chacun a ou devrait avoir le sien : de là 1 diversité et l'intérêt.

Prenez dix personnes : qu'elles fassent le voyage d Paris à Pantin, ou de Bruxelles àBoitsfort, et quelle écrivent leurs impressions et leurs jugements , vou aurez dijt volumes très-difTérents et fort intéressants, pour peu que les auteurs aient un brin d'originalité.

Donc, sans plus de préface, je commence à vous transcrire mes notes et mon carnet de voyage.

La terre, qui est bien petite, est bien grande quand on s'éloigne de sa patrie, de sa famille et de ses amis. Les six jours de traversée qui séparent Alexandrie de Mar seille m'ont semblé fort longs.

Le premier aspect de la terre d'Egypte ne dit p grand'chose : une côte plate; quelques monlins à vent sur la droite; à gauche, le palais de Raz-al-Tyn, tout

blanc, avec des persiennes vertes; du même côté, le panache isolé d'un palmier de médiocre taille, sentinelle avancée de l'Orient.

Les cérémonies de la douane se passent en plein vent et assez pacifiquement, moyennant bakchich, ce qu'en Europe nous appelons pourboire.

On entre en ville. Quel mouvement! Quelle cohue! Quelle poussière! Quelle saleté! Quelle population! J'étais tout désoccidenté.

Sommes-nous en carnaval? Que de masques ! Et pourquoi tous ces dominos bleus, noirs, blancs, roses ? Ces masques et ces dominos sont les femmes dans leur costume de tous les jours. Ce costume est fort disgracieux ; et si, comme il est probable, il a été disposé ainsi afin de ne rien laisser soupçonner des formes de la nature, le but est pleinement atteint.

Toutes ces femmes, dont on ne voit guère que les yeux, les ont fort noirs, fort grands et assez flamboyants. Le teint du visage paraît mat, terne, flétri. La démarche est lourde et rappelle celle des palmipèdes. Les femmes sont généralement pclitcs, trapues, obèses, dès qu'elles appartiennent à une classe un peu élevée; les paysainies, au contraire, sont grandes et minces pour la plupart. Du reste, ce que l'on voit de femmes dans la circulation quotidienne de la rue n'est assurément pas la fine fleur du sexe. Il n'y a guère que quelques vieilles et de toutes jeunes filles du peuple qui aillent le visage découvert.

Les hommes sont, en général, grands, forts, muscu- Icux, et on rencontre en quanlilé parmi eux des types de figures magnifiques. Tous ont un air majestueux, et, quelque sordides que soient leurs haillons, ils ne prêtent jmllement au ridicule.

Le cachet de l'antiquité a persisté avec une pureté re-

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raarquable. A tout instant on se trouve face à face avec quelque figure d'tiomme, de femme ou d'enfant qui semble descendue d'un obélisque ou d'un pylône de Karnak ou de Louqsor. Le peuple des Pharaons est resté ce qu'il était il y a six mille ans. Rien ne rappelle les personnages des monuments antiques comme de voir un de ces fellahs, à peine vêtu d'un sarrau bleu qui flotte au vent, la tête nue, conduisant debout un chariot long et plat attelé d'un cheval vigoureux.

C'est ici un excellent terrain pour étudier la question des races. L'exposition des types y est permanente, et les contrastes y sont multiples et incessants. A côté du fils de l'Egypte pharaonique, vous voyez passer l'Arabe sédentaire, le Bédouin, le Syrien, le Juif, le Turk, le Persan, le Gircassien, le nègre du Soudan, le IJarbari, le Grec, l'Arménien, le Maltais, l'Italien, l'Anglais, l'Allemand, le Français. Et vous entendez se croiser les langues de tous ces peuples comme une artillerie formidable. L'Oriental surtout est braillard; il a la voix aiguë et perçante. Quand deux ou trois sont ensemble et qu'ils causent, peut-être de la récolte du coton ou des cannes à sucre, on croirait qu'ils se vont égorger. Si des femmes se querellent, il faut fuir au plus vite en se bouchant les oreilles.

Les langues européennes les plus en usage sont le grec, l'italien et le français *. Les enseignes en font foi.

1. Bien des gens se figurent (luou parle à Alexandrie la langue franke, se ti tabir, ti respomlir, tazir, tazir, comme dans la cérémonie du Bourgeois gentilhomme. 11 n'en est rien. Mais avec l'italien ou le français on peut se tirer d'affaire.

Je placerai ici une remarque utile pour la lecture de ce volume et relative à la prononciation des noms propi' ' r •

consonnes finales doivent se faire entendre; il Hafan, Osman, Soliman (Haçane, Osmane, Solimane) comme nous ditoaa platane , Amin, comme tartine. J'ai transcrit le plus exacte-

Elles ne sont pas toutes irréprochables : dans une petite rue j'ai lu sur un tableau placé au-dessus de la porte d'une auberge d'un aspect d'ailleurs peu engageant : EEiNOAOXEION TUS EAnHAOS. 0 Démosthènes ! 0 Pla-

Peu de rues ont des inscriptions. Sur l'une on lit : Rue

ti Pirée; sur l'autre : Lomhart street; sur une troilùme : Via Garibaldi. C'est la tour de Babel.

La Place des Consuls et quelques rues avoisinantes sont éclairées au gaz. Cette place est un vaste parallélogramme plutôt long que large, avec de beaux bancs de marbre blanc, deux fontaines et des acacias rabougris, On s'y promène beaucoup. C'est le centre de tout le mouvement européen de la ville.

J'avais affaire au gouverneur d'Alexandrie, et pour se présenter chez lui il était, non pas indispensable, mais poli d'être coiffé du tharhouch ou calotte rouge. J'ènfourchai un baudet, le fiacre du pays, et, avec un de mes amis qui connaît le terrain, je parcourus les quartiers arabes. Quel enchevêtrement de petites rues sales, puantes, horribles ! Quel grouillement de gens et de bêtes! Quelle poussière, ou, quand on arrose, quelle boue ! Les boutiques sont d'ignobles échoppes. Comment un si beau soleil peut-il luire sur un si dégoûtant spectacle?...

Muni de mon tharbouch, j'allai à l'audience du gouverneur. Je quittai mon âne et pris une voiture. Ce sont

ment possible les mots arabes en lettres françaises; mais plusieurs caractères arabes n'ont point d'équivalents dans l'alphabet français, et il faut parfois se contenter de l'à-peu-prùs. Le petit vocabulaire fle Nolden, sans iHre parfait, est ce qu'il y a de mieux parmi les livres de ce genre et peut i^tre fort util ■ aux Eiropôens qui veulent se donner une teinture de l'Arabe parlé. Quant à l'arabe écrit, c'est une étude intéressante, mais longue et diliicile.

presque toutes de grandes calèches découvertes, attelée de deux chevaux qui marchent fort bien. Maislamoindr course coûte cinq francs. Tout coûte cher ici : j'aura: souvent occasion de traiter ce désolant et scandaleu chapitre.

On entre chez le gouverneur comme dans un moulin sans cérémonie ni difficulté, sans même se faire annon cer. On l'aperçoit accroupi sur un divan au fond d'une vaste pièce. Il nous fit asseoir auprès de lui et s'entretint avec nous en français. Quant aux indigènes, ils laissent leurs chaussures à l'entrée du salon et s'avancent avec force salutations devant l'Excellence turke.

Un domestique richement vôtu, accompagné d'un maître d'hôtel tout en noir, apporta le café. Le plateau était couvert d'un petit tapis brodé en or et en soie de diverses couleurs. Arrivé au milieu de la chambre, le maître d'hôtel, par un mouvement plein de majesté et de précision, rejeta le petit tapis sur l'épaule de l'esclave et versa le café dans les tasses qu'il vint nous présenter

Tandis que nous étions là, une femme vôluc de blan le corps entouré des replis d'un interminable chapel à gros grains, vint se prosterner au seuil du tapis d la chambre, baisa la terre plusieurs fois et marmot quelques paroles d'un ton aigre et criard. Le gouverneur nous expliqua que c'était une pèlerine delà Mekke, qu'elle avait obtenu un secours de voyage pour retourner dans le Maroc, son pays, et qu'elle venait remercier^. Il ajouta que toutes ces simagrées étaient ridicules, IjtI traita de folle et la congédia. Je n'attendais pas tant d' bon sens de ce raamamouchi. Après cela, peut-être, estce parce que nous étions là qu'il a feint de trouver ces hommages exagérés. Ces gens-là posent perpétuellement devant l'Europe elles Européens, qu'ils détestent, mais dont ils veulent se faire approuver.

Je laisse à d'autres le soin de vous parler de la colonne de Pompée et des aiguilles de Cléopâtre. Cela ne vaut guère la peine qu'on s'y arrête. Le surlendemain de mon arrivée en Egypte, je partis pour le Kairc.

En quittant Alexandrie, on a sur la droite le lac Mariout, ou Mareotis, et l'on aperçoit à gauche le canal Makhmoudyeh, bordé de ravissantes villas.

Le sol est d'une fécondité vraiment extraordinaire. Je m'étonnais de voir du maïs encore si petit au mois d'août, alors que l'année 1865 étant précoce, j'avais assisté dans le Jura à la récolte du Turquie. On me dit que c'était ici la troisième récolte de l'année ; je m'étonnai bien plus, mais en sens contraire.

Les chemins sont très-fréquentés. A tout instant on rencontre des files de chameaux, des troupeaux de buffles, de chèvres d'Afrique aux oreilles pendantes, de magnifiques moulons. Les hommes à cheval, à âne, à mulet, à pied, demi vêtus ou même tout à fait nus sous un soleil dévorant, vont et viennent d'un pas délibéré. Cette population est forte et énergique.

L'aspect des villages, qui sont nombreux, a quelque chose de misérable et pour ainsi dire de bestial. Ce sont des amas de tanières de six à sept pieds de haut, dont quelques-unes sont engagées assez profondément dans le sol, sans toit, ou seulement recouvertes de jonc ou de branches de palmier, et construites en terre et en cailloux. Il y en a d'un peu plus élevées. Toutes affectent la forme carrée et rappellent ainsi les grandes bâtisses de l'antique Egypte. Assurément les villages des temps pharaoniques étaient faits de la même façon : cela n'a pas changé.

Il y a entre Alexandrie et le Kaire dix stations, dont les principales sont : Damanhour, Kafr-al-Zaial, Tanlah et Bennah.

L'aspect de Damanhour, à quelque distance, est tout à fait oriental. La ville, dominée par plusieurs minarets très-élevés et fort effilés, est précédée d'une vaste plaine, où, le jour de mon passage, se tenait une sorte de marché et où il y avait une grande affluence de monde.

A Kafr-al-Zaiat on passe le Nil, branche de Rosette, sur un magnifique pont. Le fleuve est large, rapide, bouillonnant; c'est le temps de l'inondation.

Tantah est une assez grande ville qui n'a d'autre intérêt que celui de ses foires, dont la plus importante est celle de Chouroun, au mois de juin.

A Bennah, on passe de nouveau le Nil, branche de Damiette.

En arrivant au Kaire, on entrevoit sur la droite les Pyramides.

Un Irait de mœurs : à Alexandrie, un moment avant le départ du train, on avait étendu, de l'entrée de la gare sur le quai d'embarquement à un wagon spécial tout replendissant d'or, les feuilles d'un vaste paravent derrière lequel, caché aux regards des profanes, avait défilé le harim de je ne sais quel pacha. Au Kaire, il parait qu'il n'y avait point de paravent. On dut se résigner à laisser aller ces dames en présence du pubUc de leur wagon aux voitures magnifiques et attelées de quatre chevaux qui les attendaient. D'ailleurs, elles étaient soi gneusement voilées et marchaient gardées cl soutenues chacune par deux afl'reux eunuques noirs.

Pour moi, je montai modestement dans l'omnibus d'un hôtel et je fis sans tambours ni trompettes mon entrée dans Maor-al-Kahira, vulgo le Kaire.

Je me félicitai d'abord en passant sur la place del'Esbekyeh de voir de beaux sycomores, de la verdure, de la nature enfin, ce qui fait complètement défaut à Alexandrie. Mais quel fut mon désenchantement quand

PREMIÈnE LETTRE 11

je pénétrai dans le Mousky, la rue de Rivoli, les boule vards, le Quadrant àw. Kaire, et surtout quand l'omnibus s'arrêta et que je dus aller pédestrement jusqu'à l'hôtel ! Ici la saleté, le bruit, les odeurs nauséabondes, le fourmillement des hommes et des animaux, la chaleur, la cherté des moindres objets, toutes les plaies d'Alexandrie sont portées à la quatrième puissance. Le Kaire est un immense village de quatre à cinq cent mille âmes. Les constructions sont, pour la plupart, affreuses ; les murs des maisons, faits de petits moellons mal cimentés et nullement récrépis, ont l'air, même quand ils viennent d'être élevés, de tomber en ruines. On dirait une ville bombardée ; pas un édifice ne semble terminé, ou bien ils ont tous l'apparence d'être à demi détruits.

Et que d'ânes 1 C'est un vaste Montmorency... moins les cerises, hélas ! . . . ^^^

Les gamins du Kaire sont tous âniers. C'est Tncontestablement la partie la plus spirituelle et la plus vivante de la population. Il parlent toutes les langues, et plus volontiers le français.

« Hé! mountez !... Aller Boulaq? Les Pyramides?... Un très-bon âne !... Le baudet bonne!... Marche comme le diable. »

Telles sont les apostrophes dont ils assourdissent le passant européen.

Un ânier m'a proposé sa bête, qu'il appelle Rigolhoche. Ils n'en sont pas encore à Thérésa.

Un autre m'a dit :

« Hé ! mountez ! Le baudet de M. de Lesseps !... »

Hy a en Egypte autant de baudets de M. de Lesseps qu'il y a par le monde de cannes de Voltaire et de morceaux de bois de la vraie croix.

Les cochers parlent le plus souvent italien :

« Signore , una carozza ! »

12 PREMIÈUE LETIRE

C'est ici le pays du bleu. Le ciel est bleu. Les mai sons, à l'intérieur, et souvent à l'extérieur, sont peintes en bleu. Les hommes et les femmes du peuple sont vêtu de bleu. C'est un peu trop de bleu.

Le plus grand mouvement du Kaire a lieu dans 1 Mousky, la plus large rue de la ville, où se trouvent la plupart des boutiques européennes. Certaines parties de cetle rue sont couvertes d'une toiture en planches. Le bruit et l'agitation y sont continuels. Le fameux dicton qui prétend qu'à midi on ne voit dehors que des chiens et des Français, s'il est vrai quelque part, est faux en Egypte. A toute heure, à toute minute, les indigènes vont et viennent et se livrent même aux travaux pénibles. Les Européens sont, au contraire, ceux qui se reposent le plus, et la rigueur du climat pour eux leur en fait une nécessité. Malgré toutes les précautions ils ne parviennent jamais à s'acclimater. Ils vieillissent trois fois plus vile qu'en Europe. Les femmes sont flétries et ridées bien avant le temps. La plupart des enfants suC; combent.

Pent-être est-ce une affaire d'habitude; mais le bruit de Paris, dont on parle tant, me fatigue moins que cé|| lui du Kaire. Le bruit du Kaire se compose, la ville n'étant point pavée et le sol étant la terre nue, tantôt poudreuse, tantôt fangeuse, de cris multipliés, aigus, retentissants, assourdissants : cris des âniers, braicnionts des ânes, hurlements des chiens, grognements des chameaux dont les longues files transportent des pierres, de la paille toute sorte de choses, cris des cochers et des sais ou co reurs qui précèdent les voitures et les cavaliers, cris chantés des marchands amlnilanls, cris des Arabes qui se disputent ou simplement causent.

Les yeux ne sont pas moins ahuris que les oreilles. On voit se croiser continuellement les turbans blancs, rouges

verts, noirs, les lliarbouchs, les chapeaux européens de toutes les formes ; le qouftan et le pardessus aux couleurs tendres et éclatantes du bourgeois du Kaire, et le pantalon à larges plis avec la veste élégante du Levantin; le pantalon et le paletot du Franc, et la semi-nudité de riiommc du peuple et de l'enfant ; le costume carnavalesque des femmes musulmanes, et les haillons bleus du fellah mâle et femelle.

A la nuit, cette grande circulation cesse. Le peu de gens qui vont et viennent encore se munissent généralement d'une lanterne, et l'on dirait une troupe de Diogènes ou de chiffonniers.

Il n'y avait qu'une promenade au Kaire, la place de l'Esbekyeh, plantée sous Mohammed-Aly de sycomores qui sont devenus magnifiques. On attribue à cette place la supeificie du Champ-dc-Mars parisien, telle qu'il était avant 1848. Gomme aspect, ce sont, en quelque sorte, des Champs-Elysées primitifs et sauvages, traversés par un certain nombre de belles allées, et remplis de massifs de verdure où se trouvent des rosiers, des lauriers, des arbustes de toute espèce, le tout un peu à l'état de forêt vierge. Des maisons et la plupart des grands hôtels garnis bordent la place. Sous les arbres, à la lisière de l'espace planté, étaient encore établis à mon arrivée des cafés, des restaurants, affreuses baraques en bois, occupées et exploitées généralement par des Italiens ou par des Grecs. Le beau monde allait là prendre des glaces ou boire des limonades au Café de France. Tout cela a disparu. On a commencé à enceindrc d'une muraille la promenade de l'Esbekyeh pour en faire un jardin ou un parc régulier; mais, au bout de quelques mois, les travaux ont été interrompus par suite de la déconfiture de la société qui les avait entrepris, et l'Esbekyeh n'est plus qu'un endroit couvert de pierres et de plà-

Iras, impraticable, où personne ne se promène plu^ C'est dans un des cafés arabes qui se trouvaient autn fois sur rEsbeliyeii qu'il m'a été donné d'entendre premier spécimen de la musique indigène. Rien n' plus fade, plus monotone, plus insignifiant. Il serait fort difficile de noter exactement par le procédé européen ces airs d'une tonalité vague et insaisissable à force d subtilité, où les sons se fondent les uns dans Jes autres et ne présentent plus guère qu'un mélange confus et indécis. Le rhylbme, à peu près toujours le même, e?' bien marqué par des instruments peu sonores, fort si pies, et qui ne servent qu'à cette fonction ; ce sont tambour de basque, une sorte de flûte, une sorte violon monocorde et deux ou trois autres. Tout cela forme aucune espèce d'harmonie. Les voix, sortant dû" gosier et du nez, chantent à l'unisson et manœuvrent dans les étroites limites de la quinte. L'ensemble étai* peu suivi. Musiciens et chanteurs, qui, sauf deux trois, ne faisaient qu'un, s'interrompaient fréquemmei pour rire et causer entre eux. Seulement, il y avait toi jours un ou deux instruments qui continuaient à mi quer la mesure. Les chants reprenaient à intervalle inégaux. Parfois, un jeune virtuose de quatorze à quin^ ans se lançait dans un feu d'artifice de fioritures et roulades bizarres, et, quand il avait fini, ses compagnons poussaient en chœur un voluptueux Ah! ah! et semblaient près de se pâmer d'aise. Quant aux paroleelles sont, m'a-t-on dit, fort sottes et aussi peu variées que la musique. Elles célèbrent perpétuellement la nuit, la rose, la fille, le sein de la fille, la bouche de la fille, les yeux de la fille, le pied de la fille ; aucun détail des beautés de la fille n'est passé sous silence. Telle e-' la poésie arabe, fade, vague, niaisement sentimental digne de la race qui l'a créée.

fl

Je suis allé à l'Abbassyeh.

Voici ce que c'est que l'Abbassyeh.

Abbas-Pacha, de lubrique et sinistre mémoire, eut un jour la fantaisie de se faire élever des palais dans le désert, à une heure environ de la ville, sur une route qui, en se bifurquant, conduit du Kaire à Jérusalem, d'un côté, à Suez, de l'autre. Il prétendait faire là une ville nouvelle qui bientôt viendrait rejoindre l'ancienne.

Saïd-Pacha, son successeur, abandonna naturellement cette idée.

Dans les serai d'Abbas et dans un grand nombre d'autres bâtiments construits dans le voisinage, le vice-roi actuel, Ismaïl-Pacha, a établi des écoles militaires, des casernes, et semble s'intéresser tout particulièrement au développement et à la prospérité de ces foyers nouveaux et fort élémentaires d'instruction.

Pour me rendre à l'Abbassyeh, j'ai pris un âne au Mousky. J'étais coiffé du tarbouch ; mon nez supportait une paire de lunettes bleues pour adoucir à mes yeux la réverbération du soleil sur le sable lu désert, et j'avais à la main un parasol blanc doublé de bleu. Derrière moi l'ânier courait et criait, excitant, piquant et battant sa bête. Je pensais en ce moment aux promeneurs de nos Champs-Elysées et de nos boulevards et à l'immense éclat de rire qui accueillerait l'apparition sur le macadam parisien d'un cavalier et d'une monture comme moi et mon âne. Autres lieux, autres mœurs.

Après avoir suivi un instant le Mousky, nous prîmes à gauche une rue interminable et immense, comme toutes les rues du Kaire, puis une seconde à droite, puis une troisième à la suite, en passant sous une ancienne porte monumentale des fortifications, aujourd'hui en ruines, et, au bout d'une demi-heure, nous entrâmes de plain pied dans le désert.

Comme dans noire Occident au moyen âge, chaqu métier a son groupe de ruelles, son quartier, son bazm selon l'expression orientale, qu'il habite spécialemen Ici ce sont les teinturiers, et mon tharbouch s'accro' chant aux longues bandes de cotonnade teintes en bleu qui pendaient sur la voie publique, me fit penser au malheureux Absalom. Là, ce sont les chaudronniers qui m'assourdissent de leurs coups de marteau nombreux et redoublés. Ailleurs, on ne voit que des cordonnierplus loin, que des passementiers, etc. Peu de tem après avoir quitté le Mousky, je remarquai sur gauche un vaste écriteau pendu à la porte d'une h tellerie de sale et misérable apparence, et sur lequ on lisait en langue grecque cette inscription plein' d'un doux parfum mythologique : SENOAOXKION AnOAAQNOS. Cela me fit plaisir. Pourquoi? Souvenir classi(jue, amour du grec, pensée de jeunesse? Qui sais-je?...

Je n'avais encore aperçu qu'un petit vestibule du dé sert, et les horizons vastes et lointains m'étaient à peir apparus. Mais j'en avais assez vu déjà pour sentir comprendre la grandeur et la majesté de cet océai aride, la poésie de ces flots de sable.

La route du Kaire à l'Abbassyeh est toutefois un d sert fort peuplé. Sans parler des gens qui vont cl vie ncnl en nombre considérable, les hôtes v abondent troupes d'ânes chargés de pierres, de paille, de sacs grains ; files de chameaux ; troupeaux de moulons large queue adipeuse, de chèvres africaines à longu oreilles pendantes et sans cornes ; escadrons de chien sauvages en quête de quelque charogne à dévorer nuées de vautours blancs, d'aigles et de corbeaux ; par fois, des armées formidables de grandes sauterelle rouges.

PREryîlÈRE LETTRE M

A une certaine distance, sur la droite, on aperçoit l'ensemble des monuments appelés improprement Tombeaux des khalifes, et plus loin le mont Moqattam auquel s'adosse la citadelle avec les deux minarets aigus et hardis de la mosquée de Mohammed-Aly.

Il y a à l'Abbassyeh cinq écoles : primaire, préparatoire, militaire, d'état-major et polytechnique. Toutes sont gratuites. Les élèves, pris dans toutes les classes de la société, sont instruits, logés, nourris, habillés et soldés aux frais du vice-roi. Les professeurs sont partie indigènes, partie européens. Avec une organisation militaire où tout marche au tambour et à la trompette, où les élèves portent l'uniforme de Saint-Cyr, si ce n'est que le képi est remplacé par le tharbouch, avec la sanction quotidienne des coups de bâton, l'ordre, la méthode et la vraie discipline manquent dans ces écoles. Les progrès y sont lents, difficiles et ne s'élèveront jamais au-dessus d'un niveau assez bas. Gela tient à des causes générales et permanentes dont je vous entretiendrai une autre fois.

En revenant, au lieu de rentrer au Kaire par la porte que j'avais prise en allant, j'ai tourné à droite et j'ai suivi une route fort pittoresque, sauvage, aride, poudreuse et toute biblique, jusqu'aux abords de la gare du chemin de fer et de l'avenue de Choubra ; puis, tournant à gauche, je suis rentré en ville par l'Esbekyeh.

L'avenue de Choubra, dont je viens de vous parler, est une longue et belle promenade, ombragée d'acacias et de sycomores magnifiques, qui aboutit au village de Choubra et au palais de Halim-Pacha. De quatre à six heures, particulièrement le dimanche, c'est le rendezvous des Européens qui viennent s'y montrer à cheval ou en voiture. Elle est bordée de distance en distance de riches villas. Elle n'est pas sans offrir quelque ana-

premi::re lettre

logie avec le Bezuidenhoutscheweg de la Haje, et campagne environnante a des rapports frappants avec la campagne hollandaise. Pays plat, entrecoupé d canaux cl parsemé de moulins à vent, l'Egypte est une sorte de Hollande chaude.

Le bateau part demain pour Alexandrie ; les lettn doivent être mises à la poste du Kaire aujourd'hui dan une heure. Je m'arrête. A trois mois.

Le Kaire, mars 1867.

J'ai tant de choses à dire, que je ne sais par où commencer. Le pittoresque abonde, l'étrange déborde, le baroque est au comble. Eh.bien, pour aujourd'hui, je donnerai le pas sur tout cela aux choses grandes et sérieuses, et, commençant par la fin, je raconterai en détail l'excursion que je viens de faire dans l'isthme de Suez.

Présenté à M. de Lesseps sous les meilleurs auspices quelque temps après mon arrivée en Egypte, j'avais dès lors été engagé par lui à visiter les travaux du canal. Cette année, j'ai joint aux titres qui me recommandaient à sa l)ienvcillance celui de correspondant de la Revue trimestrielle, et, avec un empressement charmant, avec une grâce exquise, il m'a rendu facile, agréable et instructif ce voyage à travers tant de merveilles. Je voudrais en le contant donner à mes lecteurs une part, si légère qu'elle fût, du plaisir vrai que j'y ai pris.

En une heure le chemin de fer me transporta d'abord du Kaire à Bennah. Là il me fallut attendre qu'un train partit pour Zaqaziq. Dans ma précédente lettre, j'ai cité

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