Voir, à la fin du volume, l'Appendice, A et B
Bennali, la première station importante qu'on renco tre en allant du Kaire à Alexandrie. Je parcourus l ville, assez petite et fort ordinaire, sans mosquée serai remarquable ; on y trouve, comme partout, beau coup de marchands grecs. La colonie grecque est trè nombreuse en Egypte. Il ne faut pas perdre de vue qu depuis l'époque de Psametik I" (648-612 avant Ter vulgaire), les relations de la Grèce avec l'Egypte on toujours été de plus en plus fréquentes ; que la con quête d'Alexandre, la fondation d'Alexandrie et l'empin des Lagides ont fait de ce pays pendant trois siècles un province grecque ; que les Grecs sont de tous les Euro pécns ceux qui peuvent s'y acclimater le plus facil ment ; qu'ils ont été de tout temps des marins et dei commerçants de premier ordre, et que, dans un aveni prochain peut-ôtre, ils domineront sur la mer Egé comme ils en ont été les maîtres dans l'antiquité.
En attendant l'heure du départ, j'allai me promené sur les bords du Nil. Comme je cheminais, une troup effarouchée de moineaux (ils sont en énorme quantité ici comme partout) passa près de moi en rasant la terre et l'un d'eux, s'étant heurté à ma canne, tomba sar connaissance sur le sol. Je le ramassai, je le caressai, j le rassurai. Un fellah vint me le demander pour un jeune fille, assez jolie, qui était à quelques pas de li avec des enfants. Je le donne. Aussitôt, la scélérate cor mencc à plumer vive la pauvre bêle. Indigné, jem'élane et reprends mon oiseau. Il était glacé d'épouvante. Pe à peu, réchauffé, flatté dans mes mains, il se remit e tout d'un coup, prit sa volée. Je fus heureux de le vo rendu à la vie et à la liberté.
En quête d'émotions nouvelles, je continuais à erre Je me trouvai bientôt en face d'une maison sous le veslï bule de laquelle je vis un vieillard assis, entouré d
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cens, les uns debout, les autres accroupis ; quelquesuns venaient en sa présence débattre leurs intérêts. C'était le cheihh-al-halad (une sorte de maire ou de hurgemeester) qui donnait son audience devant la porte, selon une coutume antique. Il ne tarda pas à m'apercevoir, et me détacha un vénérable personnage, à barbe blanche, majestueusement drapé et enturbanné, qui, après les salutations les plus cérémonieuses, s'enquit poliment de ce que j'attendais. Je le lui dis. Il retourna près de celui qui l'avait envoyé, et, un instant ensuite, un efendy vêtu à l'européenne vint m'inviter à m'asseoir à côté du cheikh. C'est ainsi qu'il me fut donné de voir rendre patriarcalement la justice aux populations de l'Egypte. Entre autres choses, un homme apporta un sac d'où il tira successivement quelques chiffons de toute couleur, une petite tasse avec des dessins bleus en porcelaine anglaise, deux morceaux de savon, un vieux horqaa noir., ou voile étroit et long qu'on suspend audessous du front et qui ne laisse voir que les yeux, un grand collier de fer, sorte de carcan que des paysannes portent en guise de parure. Ces sordides objets composaient la dépouille d'une pauvresse morte sans héritiers. Son héritage dut être adjugé à la commune. Tout à coup, l'on vint dire qu'un pêcheur venait de prendre un gros poisson dans le Nil. Aussitôt l'assemblée, le cheikh en tête, interrompant sans façon la séance, courut au bord de l'eau, et je profitai de cela pour saluer mes hôtes et me retirer.
Enfin je partis pour Zaqaziq et j'y arrivai. Il n'y a rien à dire de la route ni de la ville. \jn premier bureau des transports de la compagnie se trouve là, et je pris passage pour Ismaïlia sur le canal d'eau douce dans une dahabyeh-poste, tirée par deux mules et qui fait le trajet (86 kilomètres) en douze heures. C'est un véritable
trekschuijt hollandais, et j'aurais pu me croire en! Delft et Rotterdam.
J'avais eu soin de me pourvoir de nourriture à VÉcc nomat Bazin. Voici ce que c'est que cet établisserat dont on trouve une succursale dans tous les campement de l'isthme. Tout le monde sait combien l'approvisioi nement et l'alimentation ont été difficiles et entouré d'incertitudes et d'irrégularités dans les premiers terai de Toccupalion. Aujourd'hui que les transports soni assurés et rapides dans toute l'étendue de la nouvelle province , i'abondance règne partout. Les magasii^^ de MM. Bazin et G'« offrent aux consommateurs conserves de toutes espèces, et les objets de pi mière nécessité; pour ces derniers, un maximum es établi.
Presque parallèlement au canal d'eau douce on voil pendant assez longtemps les remblais du chemin «le fer en construction, qui doit relier le Kaire à IsmaïUa, et qi est déjà assez avancé. Nous sommes là en pleine terre i Gessen, et ceux que le mythe juif peut intéresser ont quoi se creuser l'imagination. A Tell-al-Kebir où \\ s'arrêta un instant vers dix heures du soir, le chef d^ bureau des transports, préveau de mon passage, vii m'inviter à entrer chez lui pour prendre le café. G'eij un Belge, fort aimable, dont je me veux mal d'avoir oi blié le nom. lime fit le meilleur accueil; nous nous entretînmes de la Belgique, et il me parla avec émotion de Molenbeek-Saint-Jean où il est né.
La nuit était magnifique ; la lune et les étoiles resplendissaient. Il faisait froid. Du moins, je me trouvé cette année beaucoup plus sensible à l'abai--. ment de la température que l'année dernière. Ilfautdir' aussi que l'hiver de 18(36-1867 est très-rude au Kaire il a plu cinq ou six fois, il y a eu des vents violents, o
tt
le thermomètre est descendu à -f- 6" Réaumur le matin pour ne remonter vers midi qu'à -f- 14°.
Le canal entre dans le désert. Rhamsès est la dernière station avant Ismaïlia. J'arrivai dans cette ville à cinq heures du matin et je descendis à l'hôtel des Voyageurs, où l'on paye un peu moins cher qu'à Alexandrie 'ou au Kaire et où l'on est au moins aussi bien.
J'ai revu à Ismaïlia un de mes vieux camarades, attaché au secrétariat de la direction générale des travaux, et qui déploie là, dans une position importante, une intelligence des plus remarquables et un zèle sans Hmites. Nous nous étions connus en l'an 1839 dans les sables... de la petite Provence aux Tuileries, et nous nous retrouvions vingt-huit ans plus tard dans ceux de l'isthme de Suez, après avoir passé ensemble les longues années de la pension et du collège.
Ismaïlia est à la fois le point central du territoire de
l'Isthme et la capitale administrative de la Compagnie.
M. de Lesseps y habite un modeste chalet; la direction
générale, un palais ; les différents employés, des maisons
commodes, saines, construites sur un modèle unil'orme,
entourées de vérandas en bois et en nattes; elles n'ont
qu'un rez-de-chaussée ; aux angles de la place Cham-
poUion s'élèvent des habitations à un étage. Les vérandas
forment dans toutes les rues, qui sont fort larges, une
suite de galeries où l'on peut se promener à l'ombre ;
chaque maison a un jardin. La ville est bâtie sur un
plan régulier qui a quelque chose de morne et de raide.
Son côté principal borde le quai Mohammed-Aly sur le
canal d'eau douce. A quelques pas au delà du canal
I s'étend le lac Timsah, qu'inondaient autrefois les gran-
j des crues du Nil et qui se remplit en ce moment peu à
1 peu des eaux du canal maritime, c'est-à-dire de la Médi-
j terranée, dispensées à volonté par un déversoir. A l'ho-
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rizon l'on aperçoit les collines appelées Djebel-Geneffe, plus loin la chaîne de l'Attaka, au pied de laquelle est Suez.
Le quartier grec d'Ismaïlia, beaucoup moins élégant que le quartier administratif, a plus de vie et offre même un peu de pittoresque. Là s'agite tout le peuple commerçant, Grecs, Italiens, Français. On y trouve des magasins à l'enseigne de la /?e/^e Jardinière, à civile de» Villes de France ; une auberge intitulée Locanda dl Giiiseppina, detta Garihaldina. Les Grecs sont pluâ spécialement boulangers et épiciers. Dans plusieurs boutiques j'ai vu des masques en vente : on fait le carnaval à Ismaïlia. La population est de quatre raille habitant?. y compris celle d'un village arabe placé à quelque di tance et dont les maisons ne sont que des gourbis. Il a une église latine et une église grecque en pierres pour la ville, une mosquée en bois pour le village arabe. La ville et les édifices ont été construits avec les bell' pierres que fournissent d'abondantes carrières située? quehiues kilomètres sur le plateau des Hyènes.
A partir d'Ismaïlia, le canal d'eau douce s'infléchit à droite et aboutit à la mer Rouge en marchant, selon la nature du terrain, à plus ou moins de distance du canal maritime. L'eau du Nil, ainsi portée à travers les sabl jusqu'à Suez, fertilise les bords qu'elle arrose et fait verdir le désert fauve. Les chantiers et les campemen^ intermédiaires s'en trouvent aliuK^ntés à discrétion. Su n'avait, il y a dix ans, que six mille habitants, qui bi valent l'eau saumàtre des Fontaines de Moïse (Aïii- Mousa) situées sur la rive asiatique de la mer Rou^" L'achèvement du canal d'eau douce a élevé la popula tion de la ville à près de dix-huit mille àmcs.
Sur la partie des travaux qui va d'Ismaïlia à Port-San on ne pouvait agir de même et amener l'eau douce p.i
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un canal. La hauteur des terrains, et particulièrement celle du Seuil d'Al-Guisr*, s'y opposait. L'établissement de l'usine Lasseron a résolu le problème. Une grande machine, qui alterne avec deux petites, et qui débite un million cinq cent mille litres environ par jour, élève l'eau et la refoule dans deux conduites en fonte ; ces conduites vont jusqu'à Port-Saïd, sur une longueur de quatre-vingt-quatre kilomètres et fournissent de l'eau à tous les chantiers et à tous les campements placés entre Ismaïlia et la Méditerranée. L'usine Lasseron est tenue avec un soin minutieux, une propreté recherchée : les salles où se trouvent les machines sont de véritables salons. Cette création, qui complète celle du canal d'eau douce, est, avec ce canal, le fondement indispensable de l'œuvre. Sans eau douce, dans le désert, point de travailleurs, point de travaux, point de canal maritime. Les ouvriers de la première heure se souviennent de tout ce qu'ils ont souflert avant le temps présent d'abondance et de prospérité. Une reine fameuse a dit que le peuple, quand il n'avait pas de pain, devait manger de la brioche ; elle eût dit, sans doute, des pionniers de l'Isthme ; « Ils n'ont point d'eau? Qu'ils boivent du vin ! » C'est ce qu'ils ont été réduits à faire plus d'une fois. Les travaux s'effectuent de différentes façons ; à bras
d'hommes, avec la pioche, la pelle et la brouette ; au moyen d'excavateurs, mus par la vapeur, qui fonctionnent, les uns à sec, les autres dans l'eau, et qui sont desservis par des wagons que remorquent des locomotives; au moyen de dragues de dimensions diverses. Les ouvriers sont principalement des Arabes, des Grecs,
1. Voici les dimensions du seuil d'Al-Guisr : 22 mètres de large au plafond, 62 mètres à la ligne d'eau; 120 mètres d'écartement ù la crête, qui a 27 mètres au-dessus du plafond, 19 au-dessus de la ligne d'eau.
des Dalmates et des Monténégrins. Ces trois derniers groupes présentent des types variés, étranges, souvent très-beaux, que je me suis arrêté plus d'une fois à étudier et à admirer. En général, les ingénieurs, les monteurs, les mécaniciens, etc., sont des Français.
En 1861, il y avait deux mille personnes dans l'Isthme Aujourdluii il y en a près de vingt mille ; on compte environ quatorze mille ouvriers et cinq cents employés.
Le matériel se compose actuellement* de 3,000 wa gons, 20 locomotives, 45 dragues montées, 45 en train de l'ôtre, 9 excavateurs travaillant dans l'eau, 6 excavateurs à sec, 35 à 40 gabares à clapets latéraux déchar géant les déblais dans les bassins peu profonds et enle vaut de 300 à 400"'3 par jour; 19 gabares à clapets d< fond, dont 9 à Suez et 10 à Port-Saïd, allant verser lei déblais dans la mer et emportant de 500 à GOO"'^ pai jour 2. En moyenne, les dragues opèrent l'extraction d< 1,000 à l.lOO-^a par jour.
1, Il faut prendre ce mot dans le sens le plus rigoureux ; l'œuvre niarohe avec rapidité ; elle avance chaque jour, à chaqu heure. Aujourd'hui est un grand progrès sur hier; demain eu se un plus grand sur aujourd'hui, et l'on peut dire ici avec le poète'
Fugil hora : hoc quod loquor indo est.
Lo moment oti jo parlo ost dfjà loin do moi.
2. Le matériel sera complet « sous très-peu de mois (a) » et composera alors de :
18 petites dragues;
58 grandes dragues, dont 20 à couloirs de 70 mètres ; les autreu
sont desservies par :
37 grands porteurs de vase, à vapeur, pouvant tenir la mer (6); 42 gabares à clapets de fond ; 30 gabares à clapets latéraux de TS"', munies les unes et les
(o) Communication faite par M. A. Lavalley (entropriao Bord-Lavaleo et C'") sur lus travaux d'exécution du canal ninrilimo '1 > do Suyf
à la Socii;té des ingénieurs civils, dan» la soanco du 21 . . J
(b) Doux ont été construits à Suraing.
Pour une œuvre sans précédent il fallait créer des instruments inconnus. Une des plus curieuses inventions qu'ait fait naître le percement de l'Isthme est celle des longs couloirs de 58, 60 et 70 mètres, adaptés aux grandes dragues et qui vont rejeter la matière sur le rivage. « Le spectateur le plus indifférent, dit fort bien M. de Lesseps, est vivement frappé par la vue de cette immense machine qui, creusant le milieu même du canal, verse au delà de ses bords des torrents d'eau et de terre ^. » Une grande drague ne coûte pas moins de 500,000 francs. Elle peut travailler nuit et jour.
La station la plus voisine il'Ismaïlia est celle de Seuil d'Al-Guisr. Je m'y rendis dans une barque conduite par deux matelots grecs. Nous ne tardâmes pas à quitter le canal d'eau douce et à entrer dans le canal maritime. Après une heure environ de navigation, je débarquai sur la rive Afrique et je franchis les rampes qui conduisent au campement. Al-Guisr, moins important qu'Ismaïlia, puisqu'on n'y compte pas tout à fait deux mille habitnnts, est construit d'une façon analogue, mais présente
1 aspect moins solennel, plus gracieux, plus champêtre, si j'ose m'exprimer ainsi. Le jardin de l'ingénieur on chef est vaste : les fleurs et les fruits y abondent ; la
autres de machines à vapeur; 18 élévateurs avec leurs 90 chalaiuls flotteurs [et leurs 700
caisses; 20 prues à vapeur; 10 chalauds citernes à vapeur; 5 chalands transports à vapeur; 150 bateaux en fer pour le transport îles charbons, des approvisionnements de toute sorte; 15 canots à vapeur de différentes grandeurs; 30 locomobiles employées à des travaux divers. 1. Rapport présenté à l'assemblée générale des actionnaires dans sa nhinion du I" aoiH 1866, par M. Ferdinand de Lesseps, au nom du conseil d'administration.
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vigne y donne d'excellents raisins, et derrière le mur où s'adossent les ceps, il n'y a rien que le sable infécond du désert. Ce côte à côte perpétuel de la fertilité et de la stérilité, de la vie et de la mort, est ce qui étonne peutêtre le plus dans toutes ces créations du génie humain. Al-Guisr possède aussi son église latine, sa chapelle grecque, sa mosquée, son hôpital, des hangars et des ateliers spacieux pour remiser et réparer les locomotives.
De retour à Ismaïlia, j'annonçai à mon ami mon dessein de partir le lendemain matin pour Port-Saïd.
« Parlez, me dit-il, et revenez ici samedi pour 1( bal.
— Le bal? fis-je tout surpris; est-ce qu'on danse ai désert?
— Certainement : la direction générale donne deu3 grands bals chaque année, un maintenant et un au car^ naval. Pendant tout l'hiver, les principaux employés on| des réceptions intimes, où l'on fait de la bonne musique] où l'on joue la comédie. Nous piochons ferme, nousnou^ amusons de bon cœur, nous vivons en famille. »
Je promis d'être exact à ce charmant rendez- vous je n'aurais eu garde d'y manquer.
Le jeudi malin, je montai sur un petit bateau à vaJ peur, véritable coquille de noisette, portant dans U milieu une machine de la force de quatre chevaux. Oj s'arrêta vers onze heures et demie à Kantara pour déj jeûner, et je trouvai dans un restaurant grec fort propr^ un repas convenable qui me coûta trois francs, qui m'el eût coûté sept ou huit au Kairc et qui eût été détestable.
Les orages sont très-rares en Egj-pte; mais quand il s'en produit quelqu'un, c'est toujours en hiver. A une heure de Kantara, nous fûmes assaillis par une tonifiêlc de phiio et de grêle accompagnée de violents coups de
Jll
tonnerre ; les grêlons étaient énormes et la tente du bateau ne nous protégeait que d'une manière insuffisante.
Kantara est à 45 kilomètres de la Méditerranée ; depuis le kilomètre 59, le canal maritime a toute sa largeur qui est de 102 mètres à la ligne d'eau. Les dragues que j'ai vues fonctionner dans cette partie, travaillent à lui donner toute sa profondeur qui doit être de 8 mètres.
Port-Saïd, où nous arrivâmes à 6 heures du soir, est un miracle visible et tangible. De rien, quelque chose a été fait; tout a été conquis sur l'eau et sur le sable. La fondation de la ville date de 1859. En 1860, il n'y avait encore que sept à huit baraques sur pilotis. En 1867, Port-Saïd compte 8,000 habitants (près des deux tiers sont Grecs). On y trouve des consulats de presque toutes les nations, un théâtre, un cercle, des cafés, un vaste marché. Le mouvement du port est d'environ 120 navires par mois. MM. Borel et Lavalley ont établi entre Alexandrie et Port-Saïd un service de bateaux à vapeur qui est en correspondance avec les messageries. Les paquebots de la compagnie Fraissinet de Marseille touchent Port-Saïd trois fois par mois, ceux de la compagnie russe, deux fois.
Une visite extrêmement intéressante est celle que l'on fait aux ateliers Dussaud, où se confectionnent les blocs artiiiciels pour les jetées du port. On charge des wagons de sable, ils montent par un plan doucement incliné jusqu'à des broyeurs dans lesquels on les décharge et l'on vide en môme temps des sacs de chaux. Le mélange opéré tombe dans des wagonets qui le portent à des moules contenant un cube de matière dont le poids est de vingt mille kilogrammes. Les blocs ainsi formés demeurent trois mois à sécher. Au bout de ce temps, des grues les soulèvent, des locomotives les transportent et
vont les déposer sur des bateaux qui les conduisent ai point même où ils sont immergés. Ainsi se font les jetées^ C'est simple et puissant.
J'ai eu mauvais temps pendant tout mon séjour Port-Saïd : la Méditerranée était de mauvaise humeur ;^ le vent était violent et froid ; il pleuvait. A Ismaïlia, oi je retournai le surlendemain, je retrouvai le soleil et lî chaleur.
Mon invitation au bal de la direction générale m'atten-] dait. Je m'y rendis. Il y avait près de deux cents personnes ; quelques-unes étaient venues du Kaire e| d'Alexandrie. L'orchestre se composait d'un piano, di deux cornets à pistons, et, innovation Jieureuse, àei chœurs de l'Orphéon d'Ismaïlia, qui ne manquent ni d'en-j semble ni de force. Il y avait un plaisir tout particulicl à écouter et à danser ces polkas et ces quadrilles chanlésj Les toilettes des femmes, même de celles des hauts emj ployés, étaient simples, et je leur en fais mon sincèi compliment. Il régnait là une cordialité, un entrain pleii de charme : on était en France. A une heure du matinj un souper magnifique fut servi ; à cinq heures, on dan^ sait encore.
Après une journée de repos, j'allai visiter, en compa^ gnie de M. de Lesseps et d'un grand nombre d'invités la tranchée de Toussoum et les bassins du Sérapéum *^ On avait profité de la crue exceptionnelle du Nil l'année dernière pour remplir ces bassins, où les drague! ont pu commencer à fonctionner. Depuis mon voyagej une dépêche envoyée en Europe par M. de Lesseps annoncé que les eaux de la Méditerranée étaient anivéf
1. Cet endroit a pris son nom des restes voisins d'un monumei en granit et en grès, appela le Sorapéum. Je ne l'ai point vu, en sais s'il est analojj'uc au Sérapéum de Memphis, ancienne sépui ture des bœufn Apis.
jusqu'au Sérapéum. Le campement a de 1,700 à 1,800 habitants.
Par la voie du canal d'eau douce et dans une dahabyeh-poste tirée par des mules, je fus rendu en dix heures du Sérapéum à Chalouf-al-Terraba *. A cette dernière station se trouve un des chantiers les plus animés et les plus intéressants de tout l'Isthme ; on y travaille encore à sec et à bras d'hommes. Les wagons une fois remplis sont tirés sur des plans inclinés à deux voies par des treuils à chaîne que font mouvoir des machines à vapeur fixées au sommet du plan. Ce système de traction est semblable à celui qui est employé sur le chemin de fer belge aux abords de Liège. A Chalouf s'était présentée une difficulté inattendue pour le percement de l'Isthme : on avait rencontré un banc de rocher dont la plus grande épaisseur était de 3 mètres. Il y avait à extraire environ 2o,000'"3 de pierre recouverts de 120,000'"» d'argile et de sable. Ce travail est aujourd'hui accompli.
Chalouf compte 1,000 ou 1,100 habitants. Du baut du cavalier formé par les déblais du canal, sur la rive Asie, on a une vue du désert toute nouvelle. Ce n'est plus le sable d'or d'Ismaïlia ou d'Al-Guisr ; c'est une plaine grise, sèche et triste. Au loin on aperçoit les collines d'Arabie, les derniers contre-forts de la chaîne dont le Sinaï est le point culminant. A quelque distance, on a retrouvé les traces d'une voie romaine et de la ville d'Arsinoï. Les fossiles et les coquillages abondent dans le désert. Il parait établi que la mer Rouge arrivait autrefois jusqu'auprès de Chalouf et communiquait avec les
2. A Chalouf, le canal d'eau douce emprunte pour une petite partie le lit de l'ancien canal des Pharaons, dont les berges sont encore reconnaissables.
lacs Amers, maintenant desséches, et que l'achèvement du canal maritime inondera de nouveau. C'est vraisemblablement dans ces environs-là que les Hébreux ont passé jadis en emportant les richesses de l'Egypte qu'ils avaient butinées * par l'ordre de leur dieu et de son prophète.
En deux heures on va de Chalouf à Suez sur le canal d'eau douce. Nous passâmes devant le chantier de la plaine de Suez qui occupe 800 ouvriers. Dans la journée j'allai visiter le chantier de la Quarantaine, à l'embouchure du canal maritime dans la mer Rouge. Il n'offre riei de particulier,
Suez est une affreuse bourgade 2. Mais elle commande l'entrée de la mer Rouge, elle est le vestibule de l'Inde de la Chine et du Japon, et on y sent comme un avant goût de l'extrême Orient. A Vllôtel de Suez on n'es! servi que par des domestiques au teint basané, enfantde Bombay ou de Singapour, qui ne parlent quel'anglaiou l'indoustani.
Tandis que je revenais d'une visite au vaste et béai bassin de radoub, construit par MM. Dussaud pour \i gouvernement égyptien, j'eus, de ma barque, un spcc] taclc que je n'oublierai point. La mer était calme, bleut et d'une transparence parfaite. Le soleil, qui se coi chait derrière les montagnes de l'Attaka, fortement d^ coupées en noir sur un ciel d'azur, teignait en rouge sang les colUnes de la côte d'Asie. Sur la côte d'Afriqu( au second plan, s'ouvrait la vallée de l'Égarement