Viande de cochon
5. «Non, viande de mouton. Tu ir-- • iti cochon?— Je mange de tout. — Tu bois du vin ? — Oui ! J ^ ! Bordeaux !... »
bons musulmans, étaient scandalisés de tant d'irrévérence à l'égard de l'Islam. Néanmoins, cet esprit, ou plutôt cet estomac fort, se leva, me souhaita la bonne nuit, et me quitta en mettant ses deux mains ouvertes derrière ses oreilles et me donnant à entendre par là qu'il allait faire la prière, dont ce geste marque en effet le début. Que dites-vous de ce fou? Il m'a assez diverti et un peu fatigué. La soirée était avancée quand il s'est retiré, et voilà pourquoi, au lieu de continuer ma lettre hier, je ne vous écris que ce matin.
Les ânes sont en bas. Je vais aux ruines du Labyrinthe. Peu s'en faut que, pareil au cheval dont l'Eternel entretint Ayoub du milieu d'un tourbillon, le baudet d'Aly-efendy ne creuse la terre du pied et ne dise « haï ha !.., » ou plutôt « hi ! han ! » Je me hâte pour ménager sa patience. A demain.
Samedi, 22, sept heures du matin.
J'ai eu toutes les peines du monde à faire comprendre aux gens de Medynat-al-Fayoum où je voulais aller. V Itinéraire deJoanne et Isambert (édition de 18GI) ne désigne pas d'une manière claire le nom du village arabe près duquel se trouvent les restes du Labyrinthe. En môme temps, il prétend qu'une grande partie des trois mille chambres qui le composaient subsiste encore tant au-dessus qu'au-dessous du sol. « Trois vastes corps de constructions entourent de trois côtés une grande cour centrale de près de deux cents mètres de long sur cent soixante mètres de large; le quatrième côté de la cour est en partie fermé par la pyramide, dont chaque face est de cent mètres environ... A une époque moderne, on a creusé un canal ou plutôt une rigole, qui traverse dia-
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gonalcment les ruines. Le nom du conslrucleur, Ame* nemha, s'est retrouvé plusieurs fois répété dans les inscriptions hiéroglyplii(jues » (page 1019). Ge sont là autant d'inexactitudes. Quand je disais aux Arabes que je voulais aller voir un grand palais, avec beaucoup de chambres en dessus, beaucoup de chambres en dessous, et que, conformément à la description ^de Vltinérnire^ j<! leur faisais du Labyrinthe un dessin grossier, ils ne m'entendaient pas et maflirmaient qu'ils n'avaient jamais rien vu de pareil. Enfin, je leur dis de marcher dans la direction d'EUaoun. Une fois en roule, notre guide nous fit entrer dans le désert, et me conduisit d'un tout autre cùté. Le soleil et ma boussole m'avertirent de son erreur. Je le remis dans le bon chemin, et, après'une marche de trois heures et quart, nous fûmes à la destination. Nous avions suivi sur un terrain fertile une route bordée à notre droite par une dérivation du Bahr-Yousef et à notre gauche par le désert. A un certain moment, j'aperçus sur ce côté et de très-loin, à l'opposite du Bahr- Yousef, une ligne d'eau qui reflétait les rayons du solei et brillait comme un galon d'argent. Haçan vit la mêm< chose en même temps que moi et s'écria : « Chouf! mata henah. » (Vois! il y a de l'eau là.) Mais le sais lui dit : ii Aïnah kaddah. » (Ton œil est menteur.) G'étai| un effet de mirage qui ne tarda pas à se résoudre en un< vapeur légère et à disparaître tout à fait. Enfin, je découvris dans le désert, à peu de distance de la terre cul*] tivée, une vaste étendue couverte de pierres brisées, don( il n'j' a pas l'une sur l'autre, et qui semblent toutes avoii été cassées par un marteau fanatique. Impossible de dt couvrir le \i\nn ilu monument; nulle part la trace d'un( iusciiplion ; on peut appliquer ici riiémistiche célèbre :
Etiam periere ruine.
Cependant, si l'on faisait des fouilles, on retrouverait Il 'S chambres souterraines; sous les pas de nos bêtes j'entendais parfois le sol sonner le creux. Je pus constater l'existence de deux chambres voûtées, mais pres- (|iie entièrement obstruées par le sable, et qui devaient l'aire partie de la construction supérieure. A mon apl>i'oche, un aigle s'enfuit effaré de l'une d'elles où il .fait -.1 demeure. Était-ce l'âme d'un des députés au Corps lé-
4atif de l'Egypte pharaonique? Que ne puis-je me le juTsuader ! On sait que le Labyrinthe était le palais des f lus du suffrage, sans doute fort restreint, de ce temps i l'culé. Je foulais donc les lieux où légiférèrent le Graiiier de Cassagnac d'JIeracleop'ilis magna, le Rouher (iii Tiarahia propre, le Belmontet d' ApoUitiopolis jjttrva ! La pyramide, tombeau du roi Amencmha III, est en briques crues. Celles de la partie inférieure sont tombées en poussière et laissent à découvert quelques assises intérieures de grosses pierres. Je me hissai aussi haut que je pus, à peu près à la moitié de la pyramide, et je détachai une brique dont j'ai emporté un fragment. La dimension de ces briques, au moins quadruples de celles, toutes pareilles d'ailleurs, que les Egyptiens d'aujourd'hui confectionnent, épouvante les gens du pays. Ils ne veulent pas croire que ce soient des hommes qui aient fait d'aussi grosses briques; et, quand je leur disais qu'elles étaient l'ouvrage des anciens habitants de l'Egypte, ils prenaient un air capable, souriaient de ma naïveté, et paraissaient convaincus qu'il y a là de la diablerie.
On nous avait donné des provisions qui consistaient en pains arabes, sel et œufs durs pour la faim, oranges pour la soif. En descendant de la pyramide, je pris une pierre du Labyrinthe pour siège et pour table, et je déjeunai. Si je note cela, c'est pour avertir les archéolo-
gues d'un avenir très-reculé de ne pas prendre cet e\ droit pour celui où aurait été placée la buvette messieurs les représentants des pthosch ou nomes égj"] tiens sons la douzième dynastie, et de ne pas chercha à justifier leur découverte en exhibant des morceai de galettes et d'écorces d'oranges pétrifiés, débris mon maigre repas.
Nous étions de retour un peu avant le coucher du soleil. J'ai annoncé mon départ pour ce matin ; et, dans heux heures, je vais faire transmettre à qui de droit mes remercîments les plus chaleureux et exprimer toute ma reconnaissance de l'excellent accueil que j'ai reçu, aprè* quoi je dirai adieu au Fayoum, sans doute ])Our ton jours.
Âbbassyeb, dimanche 23.
L'hospitalité égyptienne ne s'est pas démentie un ins tant. La mère du jeune Hossein R. voulait inc fairo accompagner jusqu'au Kairc par un de ses domestiques, bien que j'eusse le mien, pour s'assurer qu'il ne me manquerait rien pendant le trajet. Elle voulait même payer ma place au chemin de fer. J'ai eu beaucoup dpeine à lui faire accepter mon refus de toutes ces gra cieusetés, par l'entremise de son eunuque. Toutefois ji n'ai pu éviter que cinq domestiques de la maison cl un mamelouk sur le retour et vraisemblablement hors d( service me conduisissent jusqu'au wagon. Le côrtcçc est un des premiers éléments de la politesse orientale. Un maître de maison ne se promène pas dans son jardin, un directeur d'établissement ne parcourt pas ses bi reaux, sans, qu'une foule de familiers, d'employés de serviteurs, ne le suivent pour lui faire honneur. G'ea
ce que les anciens, qui avaient cette coutume, appelaient dediccere.
Occurram in triviis, deducam.
dit le fâcheux d'Horatius Flaccus à propos de Mœcenas. Le bon Fénelon, qui ne connaissait pas l'Orient, s'écrie dans sa Lettre sur les occupations de l'Académie française : « J'avoue que les traits plaisants d'Aristophane paroissent souvent bas : ils sentent la farce faite exprès pour amuser et pour mener le peuple. Qu'y a-t-il de plus ridicule que la peinture d'un roi de Perse qui marche avec une armée de quarante mille hommes pour aller sur une montagne d'or satisfaire aux infirmités de
nature ! » Rien n'est, au contraire, d'un comique plus vj ai : c'est l'Orient pris sur le fait.
Enfin, je me séparai de ma pompeuse escorte et je dus même, chose inouïe ! me donner quelque mal pour faire accepter un modeste bakchich au juste Haroun. Le voyage se passa sans encombre ; depuis hier soir, je suis rentré chez moi sain et sauf, n'ayant trouvé personne à tuer et rapportant mon revolver encore vierge ; et je puis m'écrier ici en modifiant légèrement le dernier vers ! du voyage àBrundusium :
Abhassijch longœ finis cliarkeque vifoque.
Il faut pourtant que j'ajoute un post-scriptum.
Scapin dit à Argante que « pour peu qu'un père de famille ait été absent de chez lui, il doit promener son esprit sur tous les fâcheux accidents que son retour peut rencontrer; se figurer sa maison brûlée, son ar- [ gent dérobé, sa femme morte, son fils estropié, sa fille subornée ; et ce qu'il trouve qui ne lui est point arrivé, l'imputer à bonne fortune. »
Pour moi, je suis d'avis que j'ai eu, comme on dit, bon nez de m'absenter : tous les malheurs sont arrive non à moi, mais à mes voisins. Il y a eu au Kaire, l'Abbassyeh et dans les environs, un ouragan terribl et plusieurs personnes m'ont affirmé avoir senti la m dans leur lit une secousse de tremblement de terre, voleurs, on pense que ce sont de pauvres soldats dont] paie se fait attendre, ont escaladé la fenêtre des gc qui demeurent au-dessus de moi, et les ont dévalisés! Enfin, j'ai trouvé un de mes collègues dans une position qui fait singulièrement contraste avec le tableau d'hospitalité patriarcale que mon séjour dans le Fayoum m'a fourni l'occasion de vous peindre.
On a transporté une partie des écoles de l'Abbassydi au Kaire. Mon collègue cherche donc à se loger dans lH environs du lieu où doivent maintenant s'exercer se.s fonctions, c'est-à-dire en plein quartier arabe. Les maisons vides n'y manquent pas. Mais les propriétaires ne veulent point les louer à un Européen. Un cfendy, moin rébarbatif que les autres, ne s'y refusait pas, et Vv croyait l'afiaire faite; mais ses voisins s'y sont oppost formellement. Des indigènes môme éprouvent quelque-^ fois des difficultés analogues. Un officier des école
Kb -efendy, me racontait qu'après avoir passé ph
sieurs années en France, il était revenu au Kaire, que personne n'avait vouhi le loger, parce qu'il n'éta! pas marié ; qu'enfin un de ses amis, qui avait phisieurs maisons, avait consenti à lui en louer une, mais qu'aussitôt les propriétaires dos immeubles voisins étaient venus dire à ce contempteur des préjugés les plus sacrés : « Ou achète toutes nos maisons, ou vends-nous la tienne ! » que le malheureux avait dû céder à la clame
publi(jue et rompre hi location; et que lui, Kh
efendy, pour n'être pas traité comme un loup qui teni
(le s'introduire dans une bergerie, avait été contraint d'acheter une Abyssine et d'en avoir deux ou trois enfants; qu'ainsi les mœurs... égyptiennes étaient demeurées sauves.
Si ces mœurs sont toujours, ou à peu près, au même niveau, la foi religieuse semble baisser chaque année. Quelques jours avant de partir pour le Fayoum, j'ai assisté une troisième fois à la procession de Makhmil. La première année, le défilé avait duré près d'une heure ; la seconde année, à peine une demi-heure ; cette fois, c'a été l'aflaire d'une dizaine de minutes, tant il y avait peu de monde ! Que vont dire les Yeuillots et les Dupanloups de l'islamisme? En revanche, le gouvernement égyptien a doublé le nombre des sapeurs de son armée : ils sont dix, les cinq nouveaux pareils aux cinq anciens. Il est vrai que l'Egypte vient, dit-on, de conclure un emprunt, dont le chiffre, que mille bouches colportent, varie entre cinquante millions et six cent- vingt-cinq millions. Réjouissons-nous donc : les galions, on l'affirme, sont en route; nous allons être riches... pour un moment; et après, nous retomberons dans la misère et dans la vérité du proverbe turk : Fantasia tchoq, para yoq. Ce qu'on peut traduire par : « Grand train et pas le sou. »
Abbassyeh, 25-29 juin 18G8.
De même que Giacomo Meyerbeer, fidèle au procéd éminemment arlislique des contrastes, commence sombre et majestueuse épopée du Proj^hète par un ai de musette, je veux, si parva Ucet componere magnis faire précéder les choses énormes et terribles que j'ai vous dévoiler, de la simple histoire d'un Barbari senti mental et philosophe.
Il est jeune, élancé, bien fait, et assez beau dans noirceur. Son nom est Ramadhan. Il est né à Ibrim, e^ Nubie, d'une famille aisée. Le beau Ramadhan,
s'ennuyant au logis, Fut assez fou pour entreprendre Un voyage en lointain pays.
Le réve des Savoyards,... pardon I des Savcisiens d^ la Savoie, c'est Paris : le réve d'un Savoi...s2en on yarù d'Ibrim en Nubie ne pouvait être que Maçr, Maçr-aî\ Kahira, le Kaire, la grande, la victorieuse ville. Il desj ccndit donc jusqu'au Kaire et eut enfin la joie de s'] promener élégamment vêtu d'une longue robe blanchej coifl"é d'un rouge tharbouch, uu léger bâton à la main,'
Jl
et quelques guinées dans la bourse. Il y retrouva des Barabra, àe?, pays, s'amusa en leur compagnie, déploya en leur faveur sa générosité, et, après avoir montré à l'Egypte un spécimen de la fashion nubienne, il s'achemina tout glorieux vers Ibrim. Il brûlait de rentrer a la maison, et de répondre aux mille questions des gens qui n'ont rien vu :
.... J'étais là; telle chose m'avint.
Mais, pendant son absence, quel changement! Son père était mort ; ses frères lui avaient ravi son héritage... Que faire? Réclamer, se disputer, se battre avec eux? Le doux Ramadhan n'en eut point la pensée. Il reprit, moins gaiement que la première fois, mais avec assez de résignation cependant, son bâton et la route du Kaire, pour aller y gagner sa vie. Dès qu'il y fut arrivé, il se I mit bravement, comme tous ses pareils, en service. Je
ù connu chez un de mes collègues dont il est encore ie domestique fidèle. Ses frères lui avaient toutefois laissé ou lui ont restitué, par l'effet de quelque remords, un jardinet dont il touche annuellement la rente, en tout et pour tout, ouahed hinto, un napoléon, vingt francs !
Le pauvre Barbari n'était pas à la fin de ses épreuves.
Dans la maison où il est, se trouvait, en qualité de
tuvernante, une jeune et jolie Hollandaise, M"0 P. >an K., qu'un Français, qui fréquentait là, entourait de ses assiduités. Elle ne semblait pas disposée à les accueillir favorablement. Un jour, le noir habitant des
■serts prit à part la blanche fille des dunes et lui dit avec solennité :
— Ya sitti! ô dame! Écoute une parole : épouse le
\iS SKPTIÈME LETTRE
kawaga* L. Le kawaga L. n'est pas un homme (c'es' à-dire, il n'est ni marié, ni veuf), c'est un garçon. Ti seras heureuse avec lui. Tu es seule ici; on t'a oublié dans ton pays; tu n'en reçois jamais de lettre; lu n' personne à aimer : ce n'est pas bon, nioicch thaïh d Tu auras un mari et des enfants : cela vaut mieux ains assen kédé. Épouse le kawaga L.
M"o P. van K. rit beaucoup du sermon de Ramadhan qui toutefois ne se rebuta point et le renouvela fré quemment. A la fin, sans que ce fût assurément grâce \ son influence, il vit tout se préparer pour le mariage d la Hollandaise avec le Français, et le mariage avoir lieu Quelqu'un lui dit en jilaisanlant :
— Eh bien! Ramadhan, te voilà content, on a sui ton conseil.
Il ne répondit rien et parut tout triste. Le jour où 1 jeune fiancée quitta la maison, il pleura. Quelques jour après, M"8 P. van K., devenue M'"" L., voulut y prendi un objet qu'elle y avait laissé : c'était une gravure a glaise accrochée au mur et représentant une jeune ml rêveuse au-dessous de laquelle il était écrit en français « M'aimera-t-ilf » Ramadhan supplia Mn>« L. de pas emporter son portrait. Le pauvre diable, bien qu' n'y eût aucune ressemblance entre elle et la gravure, figurait que c'était son portrait.
— A présent, dit-il, que vous n'êtes plus ici, j'enl quelquefois dans votre ancienne chambre, je vois vot image, je la contemple, je lui parle, et cela me fait d bien.
Que pensez-vous de ce bon et héroùpie Ramadh
1. Kawaga est le uom que Ton donne ici en gént^ral aux Euro ropéens, quels qu'ils soient. Cela veut dire négociant. L'usaga el vient sans doute de ce que les premiers Européens que les indi| gènes ont vus étaient des marchands.
qui, féru d'un amour sans espoir, prend bravement les intérêts de son rival, s'enfonce lui-même le fer dans la blessure, et, quand tout est consommé, avoue timidement sa flamme et se console avec un faux portrait? N'est-ce point là du sentiment et de la philosophie
A la façon de Barhari?...
Pour moi, je trouve ce sujet aussi touchant que celui de Bérénice dont Henriette d'Angleterre commanda une tragédie à Pierre et à Jean, sans doute pour se donner, au défaut duspectacle d'un combat de coqs, celui d'une lutte de poètes.
Mais pendant que je m'égare sur les pas de l'infortuné Ramadhan dans les régions intertropicales et encore peu explorées du pays de Tendre africain, je cours un grand danger, et je pourrais bien être pris par le Semmaouy .
— Ya Mousieu, m'ont dit l'autre jour les élèves à l'école, as-tu vu le Semmaouy?... Prends bien garde au Semmaouy !...
Je demandai ce que c'était que ce personnage redoutable, et voici ce que l'on me conta.
Tous les quatre à cinq ans, il vient de Stamboul ici un homme qui prend toutes les formes, revêt tous les déguisements, s'habille et se grime en vieillard, en femme, en Européen, se dissimule enfin de toutes les manières et cherche à surprendre isolés les hommes et particulièrement les enfants. Quand il en saisit un, il l'égoi-ge, rem[iorte dans sa retraite, pile le cadavre dans un mortier en y joignant différentes drogues, et en compose un poison subtil. Une fois la provision suffisamment renouvelée, il retourne à Stamboul la livrer au sultan, pour le compte duquel il travaille ainsi à
130 SEPTIÈME LETTaE
] 'instar de Locuste. Le poison s'use plus ou moins vit selon les besoins de la politique et des passions é sultan, et cela nécessite des voyages plus ou moins fn quenls du Semmaouy en Egypte. Sem veut dire poiso et semmaouy, faiseur de poison. Tous les élèves d écoles, sans excepter les plus âgés, ont une peur ho rible du Semmaouy. Mais ce croquemitaine égyptien e aussi bien la terreur des grandes personnes que celle des petites; les parents y croient comme les enfants, et mon fidèle Hâçan est persuadé de son existence. En vérité, il est flatteur pour les monarchies orientale^ qu'une pareille légende ait pu se former ei avoir cour- Ce Irait suffirait à peindre l'état social des peuples tataiï et sémitiques; mais il n'en manque pas d'autres.
Il n'était bruit, il y a trois mois, que d'une aventure r* manesque qui a eu le dénoûment le plus tragique. Un d plus grands personnages du pays a, entre autres enfant?' une fille dont le mariage avec D....-bey, wakil ou suussecrétaire d'Etat dans un des ministères, était décidé et prochain. Cette fille habitait au serai de G..., sur la rivt gauche du Nil, en faceduVieux-Kaire, une partie sepan du harira, sous la garde d'une première esclave blanch La gouvernante de la princesse devint follement épri d'unjeunebey.Pour arriver à satisfaire sa passion, elle confia à la jeune fille, suscita un second bey dont son élè docile ne manqua pas de s'amouracher, et gagna de ou trois eunuques «lui introduisirent les galants dan leharim.Aubout d'un certain temps de ce manège, pluou moins long, mais qui avait suffi pour que la princesse se trouvât dans un état qu'elle était sans doute disposée à juger plus embarrassant qu'intéressant, tout se découvrit ; on pense que ce fut |>arles recherches de la mère du prince. Aussitôt, le pacha fil jeter au Nil sept ou huit personnes, savoir : l'esclave blanche et deux de ses pa-
SEPTIÈME LETTRE i3\
reilles: les deux beys, et deux ou trois eunuques. Le commandant de la garde, Abd-el-Qader-bey, fut destitué et envoyé dans le 7"^ régiment. Le pacha, qui est d'un caractère extrêmement craintif, et qui fait chaque nuit veiller un certain nombre de gardes sur la toiture même de la chambre où il couche, avait frémi de voir qu'il était cependant si mal gardé qu'on pût s'introduire ainsi dans son palais. Il en devint malade, et, de peur et de dépit, il s'alla celer dans la Haute-Egypte aux jours du Kourban-Beïram pour n'avoir pas à subir les réceptions officielles. C'est ce qui avait donné lieu à une autre version d'après lequelle, sur le simple soupçon d'une conspiration , le prince aurait fait noyer un certain nombre d'esclaves blanches, envoyé plusieurs officiers
lis la province du Fazoql, au delà de la septième cataracte, sur le Nil bleu, etc. Quoi qu'il en soit, le pacha a un cœur paternel : sa fille se marie, comme si de rien n'avait été, avec le susdit D....-bey, qui n'a pas été battu, mais qui se trouve content par anticipation. Dernièrement on a ordonné de préparer le palais d'A.... au Kaire pour les heureux époux.
Quand on est envoyé au Fazoql, on n'en revient guère ; et c'est si loin qu'on n'arrive peut-être jamais jusque-là. 11 y a quelque temps, un certain Osman-bey, moufatich ou inspecteur des biens de Moustàfa-pacha Fazyl, le frère ennemi du vice roi, était renfermé le soir chez lui avec trois ou quatre, et parla assez librement de l'altesse '"^tuellement vice-régnante. Le mur eut des oreilles; et
s le lendemain, le coupable était attiré, sous je ne sais quel prétexte, dans un endroit où on lui mit immédiatement, sans écouter ses protestations et ses larmes, les fers aux pieds ci au col; après quoi, on l'emmena vers la Haute-Egypte. Il se considérait, et avec raison, comme un homme mort. Chemin faisant et encore à peu
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de distance du Kaire, il eut le bonheur de rencontrer un Européen, un Français, qu'il connaissait. Il le supplia de faire diligence et d'aller répandre au Kaire la nouvelle de sa transportation. Le Français n'y manqua pas. Aussitôt, le vice-roi, qui se proclame civilisateur, se voyant pris en flagrant délit de barbarie, cria qu'il y avait un malentendu, que les ordres avaient été donnés pour un malfaiteur vulgaire (voyez la naïveté du bon plaisir!) et qu'on avait eu le plus grand tort de faire subir un pareil traitement au moufalicli Osman-bey. Celui-ci fut en conséquence ramené au Kaire et réintégré dans son domicile. 11 l'avait échappé belle.
Un peu auparavant, un autre Osman-bey, d'une aut famille, fut, pour d'autres motifs, menacé d'un sort an logue. Averti à temps, il se cacha, réussit à s'enfuir, disparut pendant une certaine période au bout de laquelle on le revit au Kaire. Le gouvernement lui demanda compte de son absence. Il répondit fièrement : « Sum civis Romamts! y ou plutôt; «Je suis sujet prussien.» En effet, il avait couru à Berlin, avait achel des propriétés en Prusse, s'y était fait naturaliser, et r( venait inviolable et invulnérable. Mein herr von Bi marck n'avait pas prévu cette annexion. La mère du vici roi fit appeler la mère d'Osman-bey, et lui fit honte d la conduite de son fils, disant qu'il était indigne d'un bo musulman de se mettre dans la dépendance des chrélienj qu'il devait abjurer une protection aussi humiliant qu'on lui pardonnerait, et qu'il ne lui serait fait aucuj mal. La mère transmit ces paroles à son fils; mais c lui-ci refusa prudemment de se fier aux belles prome ses de la vieille princesse, et demeura bon musulma sans doute, mais en même temps excellent Prusj^ien. 01 prétend que son frère n'a été ni si heureux ni si babil et (ju'il est maintenant dans le Fazoql, ou ailleurs, s
SEPTIÈME LI'TTRE i 33
est quelque part. On l'aura fait payer pour Osman :
Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
Il existe à Paris un Conseil d'études et de surveillance de la Mission égyptienne pour le bien moral et intellectuel des petits Egj-ptiens entretenus par leur gouvernement dans la capitale de la France. Ce conseil est composé des personnes les plusrecommandables à tous égards, les plus indépendantes, les plus honnêtes, et en même temps les plus remplies d'illusions généreuses en ce qui concerne ce pays-ci. L'une d'elles écrivait dernièrement à un de mes collègues, que le Conseil d'études et de surveillance avait à cœur d'aider de tout son pouvoir le vice-roi dans l'œuvre de civilisation et de régénéraion qu'il avait entreprise au bénéfice de l'Egypte.
On vient de voir quelques exemples de la civilisation
)i de la régénération dont l'Egypte contemporaine est
•edevable à Ismaïl-pacha. Je me demande à quoi bon,
)armi les jeunes Egyptiens confiés aux soins du Conseil
l'éludes et de surveillance de la Mission à Paris, il s'en
rouve cinq qu'on y a envoyés pour étudier le droit ro-
yiain et le droit français et revenir au Kaire avocats ?
iOyez sur qu'à leur retour ce seront les premiers qu'on
irigera sur le Fazoql. Le père de l'un d'eux, Moham-
led-bcy S..., un brave et excellent homme, a déjà fait,
)us Saïd-Pacha, quelque temps de galères.
Je tiens ces différentes histoires de sources que j'ai
>ut lieu de croire bonnes et, pour ainsi dire, officielles.
î les ai répétées ici à plusieurs personnes : aucune ne
le les a démenties, et, ce qui est surtout caractéristi-
le, nul ne s'est étonné ni scandalisé. Cela paraît tout
'dinaire, tout naturel. Et, en elîet, aux yeux de la
ience, il n'est pas plus extraordinaire que des Tatars
et des Sémites fassent de ces choses, qu'il ne l'est que des figuiers portent des figues et des orangers des oranges.
Mais ce qui est curieux et affligeant à la fois, c'est de voii' la population européenne, qui n'est pas, il est vrai, et je vous l'ai dit souvent, la fine fleur des nations de l'Europe, subir promptcment l'influence du climat, du milieu, de l'exemple, et s' orientaliser de la plus déplo. rablc façon.
Dernièrement, un riche personnage avait arrêté le mariage de sa fille avec un individu. Tout était prêt, dot, corbeille, et le consentement de la demoiselle paraissait acquis. Mais, à l'insu du père, un autre prétendant, anguis in herba, était dans la coulisse ; à l'heure du dénoûm.ent, il fait son apparition. La jeune pe* sonne déclare qu'elle n'épo.usera jamais que lui et qu'elle ne veut plus entendre parler de l'autre. Le père devient furieux. 11 est à propos de dire ici que c'est le viceconsul d'une nation dont il ne faut pas gratter longtemps l'épiderme européen pour trouver le derm sauvage. Cette circonstance est, sinon atténuante, du moins explicative. Donc, ledit consul, comme dans It meilleures tragédies, s'écrie :
Je vous entends. Hé bien! gardes! ,
Ses kawas se montrent ; il leur ordonne d'empoigner sa fille ; les farouches Albanais hésitent.
Gardes, obéissez sans tarder davantage!...
Et la pauvrette est jetée sur un vaisseau et de là ei! Europe dans un couvent, donec corrigatur, commi parle la sacrée congrégation de l'Index.
SEPTIÈME LETTRE 13o
Mais revenons à nos moutons, je veux dire aux Egyptiens ; et c'est bien le cas de s'écrier à propos d'eux :
Pauvres moutons, toujours on vous tondra !
Ce n'est pas seulement dans le palais vice-royal que le caprice du maître tient lieu de justice et de loi. Tout pacha est autocrate dans son harim. Un certain Lathifpacha, qui, à ce que je crois, fait aujourd'hui partie de l'administration de la compagnie Azi7.yeh Maçryeh de remorquage et de navigation à vapeur, a été jadis gouverneur de Khartoum, au confluent du Nil blanc et du Nil bleu. Tandis qu'il était là, il avait recueilli et élevé chez lui une jeune fille qu'il maria à son intendant Ibrahim-efendy. Celui-ci commit une faute quelconque dont fut instruit Lathif. Le pacha entre au harim, interroge la femme qui répond qu'elle n'a connaissance de rien. Ibrahim survient; il cherche à se justifier; sa femme se joint à lui : outré de fureur, Lathif-pacha leur brûle la cervelle à tous les deux.
Voici une histoire plus récente, moins tragique, mais [odieuse, et pour laquelle il est assez difficile de trouver Ides mots qui ne bravent point l'honnêteté. Mais il faut Ibien dire ce qui est à la honte de ce pays, do celte race, jde ce gouvernement, que de bonnes âmes, en Europe, |d'où elles ne sont jamais sorties, prétendent régénérer. Donc, un mamelouk émérite du prince Ilalim avait icheté, lui aussi, il y a qnelque temps, un jeune mamelouk, enfant d'une dizaine d'années. Pressé d'exercer ce le le misérable considérait, à son tour, comme ses poits de seigneur et maître, il ne ménagea ni l'âge ni \& faiblesse du pauvre petit qui, souillé et meurtri, se iva de la maison et courut demander justice à la îaptych ou préfecture de police. On lui administra là
aussitôt dix coups de bùton sous la plante des pieds, e| on lui dit qu'il n'avait qu'à retourner chez son niaîtn et que, s'il revenait jamais se plaindre, on lui en donne rait le double et le triple. Le malheureux enfant se rési gna: que faire? D'ailleurs, ce n'était, croyez-le bien, ni l\ l)udeur ni le sens moral qui avaient souffert en lui, e( sa douleur était toute physique. Aussi, n'a-t-il fait aucune difficulté d'assurer à un de mes amis à qui il contait l'aventure et qui me l'a répétée, que désormais il voulait être d'une docilité à toute épreuve. Est-ce assez d'ignominie et de' dégradation?
Je vous demande pardon. J'écris sans trop de suite et à mesure que les choses rae reviennent en mémoire. Les matières abondent, se pressent, ne me {laissent paij le temps d'y faire un choix et d'y mettre de l'ordre, ei surtout facit indignatio... cpistolani.
Je viens de vous parler de Halim-pacha ; c'est le dernier fils de Mohammet-Aly, l'oncle d'Ismaïl, et, avant que l'ordre de successibilitc eût été changé en Egypte, il était son second successeur. Cet individu est, toutes proportions gardées, une espèce de Ciesar, ou, si vous voulez, de pacha déclassé, jouant un rôle d'opposition dont il est à peine lui-même la dupe, posant effrontément devant quelques niais ou quelques compères pour l'apôtre des idées européennes dont il est, comme tous ses congénères, l'ennemi le plus acharné, berné et ruiné par un groupe d'intrigants de toutes les nations, conspir.i teur poltron et ridicule qui .prétend, non sans raisou peut-être, que sa liberté et sa vie sont menacées par son neveu, et qui vient, par une circulaire rendue publiquf^ de se placer sous la protection platonique des consul européens, après avoir refusé la protection sérieuse el effective du consul d'Angleterre, |)arce que celui-ci la 1^ accordait seulement à la condition qu'il se reconaÙI
sujet anglais. Enfin, vous le voyez, ce pays est fertile en personnages grotesques, vils, perfides, méchants, et la justice, le droit, l'ordre et la décence ne sont pas des plantes qui poussent sur la terre d'Orient, ni qui s'y acclimateront jamais.
Il est certain que ce n'est pas la catégorie de gens qui arrivent de l'Occident qui tentera l'acclimatation. Il y a quelque temps, l'ambassadeur (qui ne l'est plus) d'une grande puissance européenne à Constantinople honorait de ses bontés une dame que je pourrais appeler M'"e Dupuis, Durand ou Duval, et que j'appellerai M"ieDupré. Cette dame avait un frère qui aspirait à recevoir quelques lucratives éclaboussures de la position de sa sœur. La Turkie est un pays pauvre; mais l'Egypte passe pour inépuisable. On expédia le sieur Duval, que je pourrais appeler Durand, Dupuis ou Dupré, au consul général de la grande puissance en question à Alexandrie. Le consul (qui a aussi cessé de l'être) présenta le Dupuis à l'Altesse égyptienne et lui demanda pour son protégé la charité d'une bonne commission, comme c'est l'usage. Le bon gros Ismaïl rit dans sa barbe rousse et accorda au quémandeur consulaire la fourniture de trois mille bêtes à cornes. Cette ironie sanglante et cette faveur biscornue n'ont nullement décontenancé celui qui en était l'objet. 11 s'est empressé de céder sa commission pour la somme de trois mille livres sterling au vice-consul d'une grande puissance semi-européenne, celui-là même qui donne si lestement la canne et le cimeterre de ses kawas pour fondement à l'autorité paternelle. Cet honnête homme a dû récupérer d''abord l'avance faite à Durand, puis réaliser pour lui-môme un bénéfice raisonnable, et enfin, livrer les bêtes à cornes au successeur des Pharaons et des Ptolémées. Quant à M. Dumont, Duval, Dupuis, Dupré ou Durand, il court encore avec
les soixante-quinze mille francs dans la poche, et le toui est joué... jusqu'à ce qu'on en hasarde un autre.
Los consul? européens ne sont que trop coutumicrs de faits répréhcnsibles. Tel consul reçoit en bakchich une maison de campagne; tel autre, une pension an nuelle ; tel autre se contente de faire aux frais du vice-roi de fréquents et somptueux voyages .dans 1 Haule-Égypte. Que dire des scandales intimes dont les chancelleries donnent l'exemple ? Dernièrement, un consul du Kaire accuse son chancelier de malversation et de détournement de fonds dans une succession". On appelle le chancelier au ministère dans la mère patrie; on lui montre la lettre accusatrice. Il se récrie, se défend, s€ justifie presque, et accuse à son tour le consul d'avoii lui-même malversé et détourné des fonds dans une autre succession. « Qui trompe-t-on ici? » dit Figaro.
Si nous cherchions des consuls qui ne fassent point parler d'eux et dont, jusqu'à présent, ]e n'aie entendu rien dire,
Il en est jusqu'à trois que je pourrais nommer :
les consuls d'Angleterre et d'Autiiche, et... celui d( Perse.
Que faire? Que devenir? A qui parler? Sur qui ou :;ut; quoi s'appuyer? C'est une forùt, c'est une caverne, uri coupe-gorge, c'est la vie sauvage. On se protège comme* on peut, on se fait soi-même justice, ou ce qu'on ap-i pelle ainsi. Le commerce, les affaires, ne sont qu'un entre-croisement d'embuscades; le plus faible ou le plu» bête y perd les siennes et tombe dans celles des plu» forts ou des plus habiles.
Voici ce qu'un juif du Haut-Rhin, qui est établi en^ Ég}'ple depuis seize ans, me racontait l'autre jour.
SEPTIÈME LETTRE i39
Cet intelligent personnage, associé à des maisons de Paris et de Londres, fait ici la commission. Il achète à des marchands de l'Arabie^ comme dit la romance de Méhul, ou à des trafiquants du Soudan, des quantités considérables de nacre, de plumes d'autruche, de gomme. Il y en a toujours pour de très-fortes sommes, cinquante, soixante, quatre-vingt mille francs, quelquefois plus, qu'il faut payer comptant, ces individus n'ayant aucune idée du crédit, du papier et de tout le système commercial européen. Mais ces marchands sont généralement des voleurs, et très-souvent il y a tromperie sur la qualité ou la quantité de la marchandise ^rendue. Dans les premiers temps, notre Hébreu de Golnar, en qui la naïveté germanique avait laissé quelque ;race, ne s'apercevait point du dol ; il recevait ici sans vérifier et expédiait en France ou en Angleterre de conlance. Il y perdit de l'argent, et sa naïveté. Celle-ci fut pourtant la dernière à s'en aller, car la première fois iju'il découvrit une fraude, il s'emporta et tira sur son ilou, qui fuj'ait lâchement, un coup de fusil qui n'était Tailleurs chargé que de cendres, et qui l'atteignit honeusement dans les parties les plus charnues de sa peronne. Le misérable ne craignit pas d'aller porter plainte jiu consulat; on y appela le meurtrier; sa victime ne fit jiucune difficulté d'exhiber les pièces de conviction, et jm employé patient et scrupuleux compta chaque mar- "if dont chaque grain de plomb avait constellé les deux
iiisphères. Il y en avait une quarantaine ; et, par des [aisons déduites a posteriori^ l'irritable Alsacien fut ondamné à payer au blessé une indemnité de quarante trancs. Voyant que les grains de plomb coûtaient si |her, et qu'il demeurait, en fin de compte, la dupe de bn voleur, il se calma et résolut de procéder autrement
l'avenir. A Sémite, Sémite et demi: où les autres
^40 SLPTiÈME LETTRE
étaient Arabes il fut Juif ; el il démontra une fois de pi la vérité de l'adage célébré par le fabuliste :
Corsaires à corsaires, i/un l'autre s'attaquant ne font pas leurs aflaires.
Notre homme possède un nègre du Soudan qui eal
d'une force énorme et qui lui est dévoué comme ui
chien. Il a dans ses magasins, situés à Boulaq sur U
bord du Nil, un endroit reculé d'où les cris les plus dé
sespérés ne peuvent arriver jusqu'au dehors. Dès qu'i
a constaté, lors de la livraison des marchandises, qui
y a dans certains ballots des pierres au lieu de nacre, oi
trop de ficelle, de chiffons ou de papier autour des plu
mes d'autruche, il prévienlson nègre. Celui-ci, vers le soir
sous un prétexte quelconque, attire à l'écart le marchant
frauduleux, se jette sur lui à l'improviste, le bâillonne
l'emporte, le pousse dans 1'/» 2)ace du maître, ly alla
che solidement à un poteau et met devant lui un })ain (
de l'eau. Ces provisions sont renouvelées autant qu'il Of
nécessaire. Quand le prisonnier est fatigué de cette po!
ture et de ce régime, il déclare qu'il est prêt à solder l
différence et à compenser en argent la perte qui résull
pour l'acheteur du mauvais état ou de l'insuflisance c
la marchandise. Il trouve alors dans une poche inconnui
dans un repli secret de son vêtement, des guinées oud<
napoléons ; el, quand il a payé, il est libre. Il se gaw,
bien d'aller se plaindre au consulat ou à la prélecture >
police: il n'a aucune preuve à fournir de la séquestrj|
lion arbitraire à laquelle il a été soumis. Le négocia
israéhte dont je vous parle a renouvelé sept ou huit fo
ce petit manège et s'en est toujours, dil-il, bien trouv
Jamais la parole fameuse, uiajor e longinquo rev
rentia, n'a été plus vraie qu'à propos de l'Orient etpa
liiilièrement de l'Egypte. Le prestige dont l'imagina-
linii occidentale entoure les contrées lointaines est en
I aison directe de la distance, et aussi de l'ignorance où
1 est du véritable état des choses. Et cependant, la
\.i|>eur a mis Alexandrie à cinq jours de Marseille, le
K.iire à six jours de Paris; et cependant, il y a entre
I l'.iirope et l'Egypte un va-et-vient continuel et considé-
r iljle. Mais quoi! Les savants, les littérateurs et lestou-
I i-les prennent leur essor au-dessus de ce bas monde,
l.iignent jeter les yeux sur quelques mosquées, se per-
litnt un instant sur la pointe émoussée de la grande py-
iiide, courent à Thèbes, souvent jusqu'à la première
iracte, rarement jusqu'à la seconde, et se hâtent de
enir écrire, à Paris, leur Voyage en Egypte. Est-ce
iircela que dans aucun des livres que j'ai lus en grand
nombre avant d'arriver ici je n'ai rien trouvé de ce que
I \ vois depuis que j'habite le pays? C'est probable.
IJ liant aux marchands européens, gens d'atiaires et in-
liistrielsde toute sorte, écume et lie de toutes les na-
liiins, cette tourbe a bien autre chose en tête que la des-
ii[)tion de l'Egypte contemporaine. Beaucoup sont à
I 11 près illettrés; tous vivent des abus et n'ont garde i' les dévoiler.
(irâce à cette conspiration du silence et aux éloges iiniisongers que le gouvernement égyptien se fait délier en Europe par ses dupes et par ses compères, on • it généralement que l'Egypte est un séjour merveille, où l'on nage dans les délices et où l'on n'a que peu
II choses à envier à l'Occident ; que le vice-roi, élevé en I r.uice, n'a aucun des préjugés de sa race et de son
I lys, et qu'il en a vaillamment et sincèrement entrepris
II régénération. Mes lecteurs sont depuis longtemps à m 'inc de voir que rien n'est plus contraire à la vérité. Mais je ne saurais trop insister.
Il y a environ un an et demi, on fit grand bruit d'ui constitution qu TAltesse vice-royale avait octroyée à son peuple et de l'établissement d'un Corps législatif ou Grand Conseil. Vous pensez bien que les représentant députés ou législateurs, étaient tous des candidats du gouvernement. Eh bien, il se forma parmi eux une o\\position ; oui : deux membres se permirent d'émettre, sur une question insignifiante comme toutes celles qui sont soumises à ce Conseil, un avis différent de l'av qu'on désirait. Ils furent immédiatement chassés de l'assemblée par ordre du vice-roi comme de dangereux perturbateurs de l'Etat et d'irréconciables ennemis de la paix publique.
Il en est donc de la constitution égj'ptienne, comm. de la prétendue abolition de la polygamie dont je vou« ai parlé dans ma lettre précédente : de même que pour aucun Égyptien il n'existe ici ombre de liberté publiqr ni privée, de même je puis vous assurer (ju'à l'heui présente il n'y a ni une esclave blanche ou noire, ni un bel et blond Tcherkess, ni un eunuque de moins dans aucun harim, et qu'on achète tous les jours pour pei pler la vaste étendue de ces retraites mystérieuses.
Quelle créance méritent donc les journaux qui se font un plaisir, je ne veux pas dire [un profit, de conh i à leurs abonnés des fables sur VÈgy^tie^ Par exemple, j "li lu avec une profonde stupéfaction les lignes suivant^ dans le Moniteur français ,du 20 janvier de cette année :
« Le Caire, G janvier. — Le vice-roi, accompagne < ses ministres et de plusieurs hauts fonctionnaires, s'e rendu à Abdin pour inspecter le collège créé dans co\ localité et assister au concours organisé entre les éli Les enfants du vice-roi et ses neveux suivent les cou de cet établissement : ils se sont distingués d'une ma-
SEPTIÈUE LETTRE; 143
lière surprenante par leur intelligence^, leur instriicion, et ils ont pleinement satisfait Son Altesse, ainsi que es personnes qui assistaient à ces examens. Cette déaarclie du vice-roi est une nouvelle preuve de la solliitude du gouvernement de Son Altesse pour tout ce qui oncerne l'instruction publique. »
Il est impossible d'entasser plus de... contre-vérités ans un plus étroit espace.
Le nom d'Abdin désigne à la fois un palais et un uartier situés à peu près au centre du Kaire. Il n'existe . il n'a jamais existé là de collège. Depuis près de deux ns, les fils du vice-roi ont cessé de suivre les cours de école préparatoire qui était à l'Abbassyeh et qui vient 'être transférée au Kaire dans le quartier dit Darh-alramamis, où elle occupe avec d'autres écoles un ancien alais de Moustâfa-pacha Fazyl. Les enfants d'Ismaïlacha ont habité, tout l'hiver dernier, le palais d'Abdin y travaillaient seuls sous la direction de professeurs articuliers. Il n'y a jamais eu de concours organisé ntre les élèves des écoles; seulement, chaque année, n peu avant le mois de ramadhan, on leur fait subir vec quelque pompe un semblant d'examen. Cette année, 3S petits princes ont passé le leur à part. Pour ce qui st de la sollicitude vice-royale à l'égard de l'instruction ublique, elle s'est traduite en faits au commencement e cette année, au moment même où le Moniteur édilit sa sotte correspondance, par la réduction au tiers nviron des élèves des écoles, par la diminution beauoup plus considérable du personnel des professeurs et es surveillants, par le désordre croissant de ce qui tait déjà le chaos, par la disparition presque complète es apparences mêmes qui pouvaient tromper l'étran-
L Voilà uu pavé d'ours!
lUU
ce!
ger naïf et le visiteur ignorant des choses d'Orie
Un peu plus loin, dans le même article du Momteii\ j'ai lu :
« A la nouvelle session de l'assemblée des délégué qui s'ouvrira sous peu, on présentera pour être votés publiés les bilans passés et futurs; on déposera aussi tableau des recettes et des dépenses, et la note exac de toutes les dettes de l'Etat. »
Le vice-roi a, en effet, ouvert, au mois de mars, u •session de l'assemblée des délégués de la Giiambre d représentants, du Corps législatif, du grand Conseil, enfin, comme vous voudrez l'appeler. Il est bien entendu qu'il n'a nullement été question de bilans passés futurs, de tableau des recettes et des dépenses, de n exacte ou non des dettes de l'État. On ne fait avaler sornettes qu'à ceux qui n'ont aucune idée de ce pays-ci. La première communication qu'Ismaïl a faite à son grand Conseil, c'a été de déclarer qu'il avait échoué dans toutes ses tentatives d'emprunt au dehors et quil se voyait contraint d'avoir recours à l'amour et aux écus de ses sujets. En conséquence, un emprunt forcé de quarante piastres égyptiennes (environ 10 fr.) a été frappé sur chaque feddan de terre cultivée. Le feddan représente à peu près un demi-hectare. Le fellah n'en peut plus : je le répèle, on Ta tondu jusqu'à la dernière touffe, trait jusqu'à la dernière goutte, et j'ai vraiment peur que tous les coups de bâton qu'on a dû lui donner pour cette nouvelle extorsion n'aient été en pure perte. Quant aux divers projets d'emprunt qui se sont succédé, ils ont réellement échoué moitié par niaistii' moitié par mauvaise foi.
A la lin, on s'est rabattu sur im juif allemand, Oppenheim, établi en Egypte, et on a contracté un petit emprunt de six millions de livres sterling. On s'est mii
alors en devoir de payer tous les employés, et. le gouvernement, sans en être à pouvoir se dire comme Mercadet : « Ah!,.. Je suis créancier! » jouit du bonheur, éphémère sans doute, de n'être plus le débiteur de ses soldais, de ses scribes, et de malheureux domestiques à quinze francs par mois.
Aussi ne se connalt-il plus ; et, comme la tyrannie ne
se dément jamais, il pousse la fureur de payer ses dettes
jusqu'à relancer les gens chez eux pour qu'ils aient à
e présenter à la caisse; un de mes collègues a été, ces
ours-ci, l'heureuse victime de cet empressement bouffon.
Mais attendez : il y a une petite ombre à ce lumineux
ableau. Gomme on a établi la règle de donner aux em-
)loyés sans contrat quinze pour cent de cuivre sur les-
uels les malheureux font une perte assez considérable,
t comme cette fois l'administration n'avait pas de cuivre
sa disposition, qui a profité de l'absence de ce métal
Qalenconlreux? Les employés? Pas du tout! On leur a
etenu en les payant en or et en argent le montant de la
erte qu'ils auraient faite sur le cuivre, si on leur en
ût donné. C'est véritablement le vol organisé.
Je prenais tout à l'heure les journaux à partie : je
'en ai pas fini avec eux. Vous figurez-vous bien que j'ai
ouvé avant-hier, dans la Liberté du 19 juin, un article
rnavalesque surmonté de ce titre comme d'un plumet:
a Révolution en Turquie, et qui se termine par ces
aroles étranges :
« Le branle est donné. La Révolution a mis le pied sur sol ottoman, et avec le concours des Européens proriétaires et des Turcs aspirant à la liberté, elle doic eltre à néant l'orthodoxie et le tzarisme aussi bien e l'islamisme et le gouvernement du sérail. « ... Quant aux chancelleries, elles n'admettront jaais la solution dii la (jncstion d'Orifnt que nous pro-
posait un musulman bon patriote, l'Albanais Tahsy Efendy : « Stamboul, disait-il, doit être neutralisé poj devenir capitale scientifique du monde pensant. »
Entendez-vous tous ces mots hurler d'être accoupléj les Turcs aspirant à la liberté, un musulman patriote, etc.? Je n'ai pas l'honneur de connaître l'Albanais Tahsy n-E fendy , qui, par parenthèse, tout musulman qu'il est, n'est point TurK, ni Tatar, puisqu'il esl Albanais, ce qui fait une prodigieuse difl'érence ; mais ' supériorité de sa race me paraît avoir été gâtée par l'infériorité de sa religion, et son cerveau aryan a été diaatreraent gonflé de vent sémitique. Quant aux chance! leries, comme dit la Liberté, je ne saurais être suspei de tendresse pour elles, et mon avis dans bien des ques tions, sinon dans toutes, n'est assurément point le leui Mais ce que je sais, c'est qu'il faut être de la dei i simplicité, quand on a un peu pratiqué les Turks, ptiu se laisser prendre au vernis humanitaire dont ils si badigeonnent parfois afin de rire de nous dans leu barbe, ou de la plus haute outrecuidance pour parle de ce qu'on n'a point vu. J'entends encore le petit dû cours polilico-pédagogo-philosophique et môme quclqu peu démoc-soc * que fit, il y a trois ans, le ministre d
1. Je ne puis m'empêclier de faire ici une petite digression. 0 s'est beaucoup moqué en 1848 de ces abréviations cocasses. S.i on qu'elles étaient, tout comme le jeu de i'oio, renouvelées Grecs; qu'ils disaient Pfî pour Ppiôù ou (ipiapiv (Hésiode), *Poc pj pacîicv (Sophocle et Ion), A»5w pour Am^wv»), etc. f J'en prenc témoin Strabon, au chapitre sixième du livre VlU de sa GèogrnpHl pages 187 et 188 de l'édition Tauchnitz : I
« Twv fVùtp' 'Oain:o'j )«,a.TaX6"]fcu.EV(ov tt.v {/.èv Ms'acTTv i\jSai.u.i,\i om\ vu(TÔai cpaaf Mî'oaxv ^'cù Tf,ç X<^?*î '^^*' t*-P^'> "T^' 2~«pTYi; Je, xx6((ill xxî TÔ Aiavxîo». 'Evioi ^à xatrà àTrocowr.v 8ix,t.'*Ta.i vh Mta<nîvr.v' cipiivi
{Aiv îToiY.Tcû, TM Kpï, xxl Aw, /.x\ Mal}/' /.%\ (t:.
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SEPTIÈME UTTHE i 47
iiislruclion publique d'Egypte, Ghéiif-pacha, un Turk
r-sang, à quatre professeurs français qu'il avait fait
ir de Paris pour enseigner dans les écoles du Kaire.
' leur paria de civilisation, de régénération, d'idées eu-
■éennes ; il épuisa le répertoire en usage, et vraiment
iui sus bon gré de n'entonner point la Marseillaise.
)\\ quand je vous aurai dit un jour, comme je l'an-
ice depuis longtemps, ce que sont ces écoles, ce
•lies ont produit et sont .'ippelées à produire, par ma
, vous rirez bien.
Il faut être juste; tous les journaux n'ont pas pour
respondants des disciples de M. Joseph Prudhomme.
rencontré de temps en temps dans le Courrier
iiçaiseX Adin^V Opinion nationale, des lettres écrites,
Vlexandrie ou du Kaire, par des gens qui paraissaient
Il I bien connaître le pays et qui ne craignaient pas de
la vérité. Ainsi, dans le Courrier français du 8no-
ubre 1867, j'ai trouvé, en lisant une lettre datée du
-■nro'j; ^'A'jTO[j.f(^f.>v te xal 'A>.!'.t(i.o;,
:• Tcij 'AXx.tfy.sâ'oJv, 'HtyioS'c'j 5è, irt to PpiO'j, y.%<. to Bpiotpbv pfî Xc'rît.
.;.7i; ^ï /.'M "I(i)v TO pâ^tcv, 'Pâ. 'ETTi-zapac; 8ï -'o Xlci.'t, Ai 2up7./.to
— jjLÎa •jîvsTat à(ji.çcTîf(ov '0<{', ' /,«.i 770.3 "Avrtaotyt.)'
ArpLr.Tp'J; rot "EXeuaivîn; UpT) 'Oij;' ^l TÔ âÀ,:ftTov 'AJ.^!. Eùipifîwv Je xal tôv rXcv ÂcfEi 'HX" uafa »h-
AfAuî^e; et; raXapcu; Xeuxôv â-joumv 'Epi* *: iro^àXia 'Ap*Tû; <fnai. AwJw Si rôv AwJwvyiv 2tu.[x(a;, »
Caire, octobre, dciw petits fait» burlesques, où, com dit le coiTe-pondaiil, l'Orient se peint tout entier :
« Quelque temps rivant le retour tlu vice-roi, aloi' que les ministres étaient réunis pour délibérer, sek i l'ordie qu'ils en avaient reçu, sur les économies à réalidans l'administration de l'Kfrypte, il leur arrive la non velle qu'Ismail-pacba vient de faire cadeau à M™" Nu bar-pacha d'une magnifique propriété située à Alexan drie, et où était installé un des ministères.
« Le contraste était assez piquant; le suivant est plu fort.
« J'ai lu dans les journaux d'Europe que le vice-i d'Egypte avait fait remettre par Nubar-pacha somme de vingt-cinq mille francs pour fonder bourse au collège Cliaplal. C'est fort gracieux. Mai? été fâché de ne pas lire dans les mômes journaux (ju'a moment où le faste oriental se déployait ainsi et où ii pacha d'Egypte fondait généreusement des bourses pou les petits Français, les petits Egyptiens des écoles d Caire, au nombre d'environ trois mille, n'avaient pas ci viande à manger, parce que le boucher, qu'on ne paya plus depuis longtemps, avait suspendu les fournitures...
Gela ne vous fait-il pas penser à Vernpereur di's pn très, Charles IV de Luxembourg, l'homme à la I3ul d'or, qui fut un jour saisi au collet dans une rue i W'orms par son boucher à qui il devait aussi de l'ai ii Il est bien probable cependant quismaïl-pacha n'a j; mais ouï pailer de l'empereur Charles IV, et qu'il n'y pas imitation de sa part. Autrement, on ])Ourrail lui di comme Armande ù Henriette :
f Quand sur une personne on prétend se régler,
C'est par les beaux côtés qu'il faut lui rcssenibior.
J'ai encore lu dans VOpinion nationale du li ni
1868 une correspondance en date du Caire, février, d'où je transcris le passage suivant :
«... Dans le courant de l'été dernier, il fut question de payer un mois à chacun (des employés) : grande liesse parmi les pauvres diables ; les fonds étaient prêts au ministère des finances, Tout à coup, la mère d'Ibrahimpacha, le fils préféré d'Ismaïl, annonce son départ pour Stamboul, et fait demander tout l'argent disponible. On s'empresse de le lui donner et les employés du gouvernement en sont pour leur fausse joie. Ce fait est un exemple entre mille qu'on pourrait citer de la manière fantastique dont on administre en Orient. Il n'y a pas onglemps que les traites vice-royales étaient protestées sur les places européennes, notamment à Londres. Les lernières tentatives d'emprunt ont misérablement et jien justement échoué. Nubar-pacha, le grand factotum, e maître Jacques de l'altesse égyptienne, n'a pas de )onlieur.
« Il n'a pas mieux réussi dans la mission que lui avait ionnéc son patron de demander aux puissances d'Eu- •ope, et spécialement à la France, des changements coniidérables dans les capitulations qui régissent depuis )lus de trois siècles les rapports entre Occidentaux et )rienlaux, et l'institution de tribunaux mixtes pour juter les différends à survenir entre étrangers et indigè- ... Un rapport a été adressé sur ce sujet à M. de iistier, et les considérants, dont quelques-uns m'ont communiqués, en sont très-durs et en môme temps --niérités pour le gouvernement égyptien. Il y est à peu près textuellement que la vénalité et la riqHion sont telles en E g yj)te, que l'on ne saurait
'Server trop de garanties contre elles; que le vice- ' est revêtu d'un pouvoir absolu, arbitraire, sans itrôlc, dans lequel on ne peut avoir aucune cou-
ioO SEPTIÈME LF.TTRE
fiance; (\\xil jjrend part ostensiblement ou en sec à presque toutes les affaires qui se font dans le pay> qu'îV est à la fois propriétaire de la plus grande pa tiedu territoire, agriculteur, industriel, commerça etc. ; que dans la moindre réclamation qu'un Eur\ péen aurait à faire, Use trouverait en face d'Ismaï pacha, et qu'j7 n'ij aurait, j)ar conséquent, aucu justice à attendre des tribunaux indigènes ou des tr hunaux mixtes dans lesquels la majorité serait égy tienne. Ce rapport, qui n'est point destiné à être pubi a pu toutefois, m'assure-t-on, être connu de Nubar-pachii qui l'aurait mis sous les yeux du vice-roi. » jl
S'il en est ainsi, Ismaïl-pacha aura passé un mauvaif quart d'heure en le lisant. Ce rapport n'est pas trop sévère ; il n'est que vrai, strictement vrai. Les Europctiis seraient insensés de se désarmer en face de la pcriidio et du mauvais vouloir des Tatars et des Sémites, enfants bêles et méchants qu'on ne saurait se flatter de corri:j»r cl qu'il faut toujours, pour obtenir justice, enlei nur dans le cercle de Popilius L?pnas. Cependant, je dois, bien en convenir, il se commet dans ce sens de gr;iitfl«' abus, et le vice-roi est quelque peu fondé à seplaindu Dans ma lettre du mois de septembre de l'année de^ nière, je vous ai déjcà parlé de la manière dont le pliji grand nombre des Européens se conduisent avec les htdigènes. Cette conduite est en général extrêmement condamnable, donne aux Orientaux la plus triste opinioi de nous, les conllinie dans leur sol orgueil, et accni chaijue jour l'antipathie de race qui nous sépare. Bl peu ont le temps, l'occasion et l'intelligence de dis guer les honnêtes gens des fripons, et ceux-ci f(trmei d'ailleurs, je vous l'ai dit souvent, Timmcnsc majorit des diverses colonies européennes. Dans un tel état d choses, le devoir des consuls serait d'être sévères, fermo»
équitables surtout, et de n'avoir point de parti pris. Mais qu'arrive-t-il ? Quand un Européen est ou se croit insulté par un Arabe, il va porter plainte à son consulat. Le consulat s'adresse à la préfecture de police, et, que l'Arabe ait tort ou raison (ce dernier cas peut se présenter et se présente), il est invariablement condamné à recevoir au moins une centaine de coups de bâton. La police et le gouvernement ne sauraient refuser si peu de chose à un consul européen. Des coups de bâton ! Qu'est-ce que c'est que cela? Ma lech, ma lech, cela ne fait rien ! L'Arabe est de la chair à bâton ; ce n'est pas pour sa peau qu'il faut se mettre mal avec l'Europe.
Ahl ne me brouillez pas avdc la république!
Un Européen en état d'ivresse se présente dans une maison habitée par un de ses compatriotes. Le boab, ou portier, lui fait une observation ; aussitôt l'ivrogne tombe sur lui à coups de pieds et de poings. Le boab a l'audace de se défendre, et, comme il était à jeun et plus fort que l'Européen, il le met dans un assez piteux état. Le battu court chez son consul. On se saisit du boab qui est conduit à la zaptyeh et s'entend condamner à recevoir une bastonnade de cent un coups. Son maître acrourt au consulat pour le justifier, prouver qu'il n'est [>as l'agresseur et qu'il s'est trouvé dans le cas de légitime défense : aussitôt le consul monte, comrtie on dit, -iir ses grands chevaux, et s'écrie : « Comment! vous
allez que je donne raison à un Arabe contre un Européen ! Mais tout serait perdu : nous sommes ici une poi-
iiée d'Européens au milieu de plusieurs centaines dé mille indigènes; à la première occasion nous serions
Liorgés, pillés, etc.!... »
C'est ainsi que les consuls soulit-unent le prestige do leurs nations et entretiennent en même temps la haine des gens du pays contre elles. Le Sémite n'a pas une notion claire de la justice et du droit, mais il s'en forme cependant l'idée jusqu'à un certain point ; et, par d( tels procédés, nous obscurcissons cette idée dans son esprit au lieu de l'éclaircir, et nous allons contre l'œuvre de civilisation dont nous nous prétendons partout les apôtres.
Quand les choses se passent entre un Européen et un indigène de basse condition, un Arabe de rien ou dai peu, l'Européen, quel qu'il soit, est toujours et quanc même proté-gé de cette énergique façon. Mais s'il a un< réclamation à élever contre un personnage important ou contre le gouvernement égyptien, c'est toutdilTé rent ; l'énergie consulaire est en raison directe de la po sition du réclamant, et la justice de sa cause est le der< nier point dont on se préoccupe. Le baokchich joue so ignoble et considérable rôle. On sacrifie volontiers 1 petits bonnets aux gros. Le gouvernement égyptie triomphe des pauvres diables, si fondés que soient leu droits, et est exploité au profit des grands tripotiers. résulte de là que le consulat d'Egypte est, pour un Eu ropéen adroit, plus lucratif que le gouvernement de la Cicilie ne le fut pour l'honnête et scruiuileux M. Tullio Cicero qui se vante d'en avoir tiré je ne sais combien d millions de sesterces", suivis legibus, dit-il.
Ce n'est donc pas sans une certaine raison qu M. Prévost-Paradol , dans un article du Journal di Dùbats qui ajiaru en septembre ou en octobre dernier s'élève contre l'alius que font les Européens de leu tuation exceptionnelle en Orient.
« ... La protection d'un pavillon quelconque, mêni irrégulièrement acquise, dit-il, est bonne pour tout ave
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liirier qui veut prospérer en Egypte, soit qu'il entreprenne contre le gouvernement quelque habile et fructueuse campagne donnant lieu à une indemnité (et le gouvernement égyptien se plaint d'avoir payé 72 millions d'indemnités en quatre ans), soit simplement qu'il cherche à s'enrichir au mépris des lois et par des moyens que ne tolérerait aucun pays de l'Europe. »
M. Prévost-Paradol a encore raison quand il reconnaît qu'il est moins facile de trouver le remède que de constater le mal. Mais il se trahit et montre combien sa connaissance de l'Egypte est superficielle, quand il s'écrie çtourdiment : «Ajoutons encore que l'on ne se rend pas un compte exact, en Europe, des changements que l'Egypte a traversés depuis une vingtaine d'années et du tort qu'on lui fait lorsque l'on confond avec le reste de l'Orient une contrée si profondément pénétrée et renouvelée par la civilisation et les capitaux de l'Europe. »
L'Egypte, qu'on en soit bien persuadé, n'a été ni pénétrée, ni renouvelée par quoi que ce soit. Parce que des efendys, des beys et des pachas parlent français ou anglais et vous débitent un petit chapelet de banalités; parce que les plus riches font venir de Paris ou de Londres des lits magnifiques, et couchent par terre à demi habillés; achètent de splendides services de porcelaine et d'argenterie, et mangent avec leurs doigts, accroupis autour d'une gamelle ; parce que beaucoui) sont revêtus du paletot et du pantalon de l'Occident, mais continuent à trouver superflu l'usage des chaussettes, et se mouchent obstinément dans leurs doigts, vous vous imaginez que la civilisation a pénétré et renouvelé le^pays. Mais tout cela, et c'est vraiment bien peu, n'est qu'une surface, une surface restreinte ; c'est toujours l'histoire des villages postiches de la Crimée, décoration d'un jour posée pour le plaisir des yeux de rimpi'nalricc Calho-
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rine ; et ce n'est pas d'auj^uid'luii que l'on a dit que l'Orient est tapissé du côté de l'Occident. Mais qu'on passe de l'autre côté de la tapisserie, qu'on fasse un tour dans la coulisse et dans les dessous de^ce théâtre, et l'on se retirera épouvanté de l'horreur du spectacle, do la grossièreté et du délabrement des constructions, el indigné d'avoir été amusé et trompé par des sauvages et des nomades couverts d'oripeaux menteurs.
Il y a, du reste, ici, pour donner la berlue aux gens, un moyen qui manque rarement son effet. Quand le vice-roi veut montrer la comédie à un noble étranger dont il redoute la langue ou la plume, il le fait asseoira la meilleure place, ne ménage point les rafraîchissements, lui fait apporter le programme, un petit banc, et, de plus, une lorgnette. Ismaïl-pacha possède un assortiment complet de lorgnettes, d'une fabrication particulière, et dont le charme opère sans qu'on s'en doute. T^es verres sont bleus, roses ou verts, et, grâce à eux, on voit tous les objets, les uns plus grands, les autres plus petits que nature, sous les couleurs les plus tendres el les plus séduisantes. On assure que la bontéde la lorgnette dépend surtout de la monture, qui est généralement en or ou en argent, plus ou moins enrichie de dia-j mants ou d'autres pierres précieuses. Cette monture une influence incroyable sur l'appareil visuel; elle \t jusqu'à lui faire voir des choses qui n'existent pas, et lui en dissimuler d'autres, fort grosses, qui exislent.1 Enfin, c'est une raagie, un mirage artiticiel, dont les in^ téressésse serviront tant que cela réussira. Mais, par 1« Prophète ! quelle paire de télescopes a-t-on plantés sui le nez de M. Prévost-Paradol pour que l'académicien, son retour d'Kgypte, ait écrit les énormités suivantes :
« Il existe déjà à Constantinople, par exemple, ui tribunal mixte de commerce où sont jugés les différendi
commerciaux entre indigènes et Européens, soit demandeurs, soit défendeurs. Ce système pourrait être développé en Egypte et ne pas être réservé aux seuls différends provenant du commerce. On pourrait emprunter à la législation anglaise la belle et libérale institution de ces jurys composés par moitié d'Anglais et d'étrangers pour décider toute affaire oii un étranger est en cause, et l'on pourrait même emprunter aux codes français leurs dispositions les plus claires et les plus équitables. Tel serait, selon nous, le principe de l'organisation à établir; on aurait ainsi le double avantage d'appeler et d'intéresser l'élite de la colonie étrangère à l'œuvre de la justice, et de familiariser les plus éclairés des indigènes avec les procédés Judiciaires de l'Europe qui constituent peut-être notre supériorité la moins douteuse sur les peuples d'Orient... »
Comparer l'Angleterre et l'Egypte, et juger le second de ces pays digne et capable de recevoir et de pratiquer une institution du premier, c'est déjà bien fort; mais avancer que les procédés judiciaires de l'Europe constituent PEUT-ÊTRE notre supériorité la moins douteuse sur les peuples de l'Orient, c'est... je ne trouve pas l'épitbète qui me conviendrait, et je la laisse au choix du lecteur. Je suis intimement persuadé que les lunettes que le viceroi a données à M. Prévost-Paradol avaient une monture dépourvue de toute valeur, en os ou en corne probablemens ; cela, dans l'espèce, ne fait nulle question. Mais, que diable ! on n'est pas bon enfant à ce point, et le gros pacha aura bien ri, à moins, ce qui est possible, qu'il n'ait pris la chose au sérieux. Notre supériorité la moins douteuse sur les peuples de l'Orient !... Je ne peux pas digérer ce mot là : où faut-il que la modestie aille se nicher?
Pour moi, mon obscurité m'a protégé contre toute
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offre de lunettes, et je me suis bien gardé d'en demander. Gomme madame Jourdain, « je n'ai que faire de lunettes, et je vois assez clair. » Quand le chemin de fer de la rive gauche du Nil conduira jusqu'à Assouan, je pourrai aller, sans tambours ni trompettes, rapidement, à bon marché, voir le Said ou Haute-Egypte avec mes deux yeux. Jusque-là, jfe patiente, ayant de quoi les occuper suffisamment ici.
11 y a des gens plus pressés.
Dernièrement, il est arijvéà Alexandrie une caravane de nobles pèlerins français se rendant à Jérusalem, et à qui la fantaisie prit de se détourner jusqu'à la première cataracte. Ces momies de France, qui sortaient de leur nécropole du faubourg Saint-Germain, se sentaient attirées par les momies d'Egypte et la vallée funéraire de D iban-al-Molouk (les Portes des Rois). Les hauts et puissants personnages n'hésitèrent point à faire demander au vice-roi une dahabyeh et un remorqueur a vapeur pour remonter le Nil, et le vice-roi ne crut pas pouvoir hésiter à leur accorder cette légère marque de courtoisie. Il est d'usage, en pareil cas, que la dahabyeh soit fournie de tout et que les hùtes de la vice-cour d'Egypte soient repus de truffes et de foie gras et abreuvés des meilleurs vins de Bordeaux et de Champagne aux frais... du fellah. Cette manière de voyager a le double avantage d'être économique et de marquer la grandeur de ceux u «jui elle est offerte ou accordée. L'entrepreneur de ces sortes de fournitures, un larron de première catégorie, était en ce moment occupé à dresser les buffets d'un bal officiel à Alexandrie. On dut prier les fils des croisés d'attentlre doux jours. Yentre-Mahom ! cela ne leur convenait point du tout: ils se montrèrent fort mécontents et, pendant ces deux jours, ne cessèrent d'assiéger le tort et injure. Qui aurait soupçonné quelle temps d<; ces
consulat et les ministères, en disant qu'on leur faisait bonshommes était si précieux? En vérité, l'Europe n'envoie ici que des collections de caricatures en chair et en en os.
Une plus comique aventure de momies, c'est celle d'une vieille Anglaise de.qualité, qui, avec son longjeune homme de fils, en veste ronde et à grand col rabattu, se rendit aussi dans la Haute-Egypte et acheta de quelques paysans qui les avaient déterrées deux momies qu'elle voulait emmener en Albion. Elle était heureuse de son acquisition, qu'elle pensait avoir faite à bon compte. Mais, au bout de deux ou trois jours, il se répandit sur la dahabyeh, qui descendait le Nil, une mauvaise [jdeur, dont l'intensité s'accrut de moment en moment. 3n se demanda d'où cela pouvait venir ; on chercha, et 'on trouva que les prétendues momies étaient simplenent les cadavres tout récents de deux femmes Arabes, illcs, sœurs ou cousines des vendeurs, que ceux-ci avaient iu la douleur de perdre peu de temps auparavant et ivaicnt assez bien fagotées en momies pour les yeux nexpérimentès d'une lady. La victime de cette superherie archéologique, une fois au Kaire, alla porter lainte à je ne sais quel consulat. Elle criait et se démêlait comme une possédée. Mais qu'y pouvait-on faire? e crois qu'il n'y avait point de remède. Voilà vraiment une lettre de cancans et de faits diers, dont j'ai quelque peu honte. Gela est d'un décousu ui fait que ma longue tartine n'a ni commencement, i milieu, ni fin, ni tête, ni queue. Je vous en demande umblement et sincèrement pardon; et, si cela peut le servir d'excuse, je vous dirai que je viens d'être maide, et que je n'ai sans doute pas l'esprit mieux remis tir! le corps. Le climat de ce pays-ci est décidément -défavorable à ma santé.
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Un de mes amis, que j'avais entretenu de ce suj m'écrit assez plaisamment qu'il s'est étonné de mon é de souCTrance et qu'il croyait qu'en Egj-pte loutsecons vait à merveille, témoin les momies (encore les momie Hélas! il n'y a qu'elles qui se conservent: tout le res moralité, intelligence, esprit et corps, se détériore, décompose et s'anéantit ou se pétrifie avec une eflrayante rapidité ; et moi-même, je suis, il n'en faut point doulci sur la pente qui mène à la momification; je n'y suis p; encore complètement arrivé : voilà tout. Et, entre non?, si je puis prendre une fuite salutaire, avant que tout soit consommé, j'accomplirai avec joie mon exode sang même chercher à emporter dans mon sac de nuit l vases sacrés des Égyptiens.
De la maladie aux médecins, il n'y a qu'un p L'exercice de la médecine en Egypte est partagé entr les Allemands et les Italiens. Ceux-ci en sont, à peu d( chose près, demeurés aux procédés médicaux préconi ses et approuvés par le hachelierus, le chorus des sai^antissimi doctores et le prœses de la cérémonie di Malade imar/inaire :
Clysterium donare, Postea seignare , Ensuita purgare; Reseignare, repurgare et reclysterisare.
Les premiers ont généralement plus de talent, que cela veuille dire beaucoup; mais ils ont moins d*ta|| raanité* et se montrent durs, impitoyables, sur l'art des honoraires. En Europe, la plupart des médecins èll
1. Je venais d'écrire ces lignes quand un de mes amis, un Itl lien, vint me raconter que la veille au soir, sa petite fille étif tonibée subitement et gravement malade, il était allé chercher t
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mandent beaucoup aux riches, peu auxgens qui ne jouissent que d'une médiocrité plus ou moins dorée, et ne prennent rien du tout aux pauvres. Ce système de compensation est conforme à la vraie justice et fait honneur à ceux qui le pratiquent dans des proportions équitables. Ici règne une égalité sauvage et brutale, un summum jus qui est xxnesuyyima injuria. Je sais un médecin, Israélite prussien ou saxon, le plus habile peut-être de ses confrères d'Egypte, qui exige de tous ses patients, quels qu'ils soient, pachas, banquiers, petits employés, marchands, millionnaires ou pauvres diables, la bagatelle de vingt francs par chaque visite de lui chez le malade ou du malade chez lui, indistinctement. Fra Diavolo, s'il faut en croire Scribe, ne demandait rien aux belles et jetait à pleines mains de l'or! de Vor ! aux misérables avec les dépouilles des richards qu'il avait dé-
médecin, italien comme lui, franc-maçon comme lui et membre de la même société de bienfaisance, il signor Giovanni M.; qu'il l'avait trouvé chez un confiseur anglais du Mousky fort occupé à manger une glace, et que ce personnage n'avait pas voulu se déranger pour aller donner des soins qui lui auraient d'ailleurs été parfaitement payés.
D'un autre côté, on me dit qu'un jour le prince polonais Xyz. .ki, médecin aux gages d'un prince égyptien déshérité (deux altesses démonétisées), passait dans sa voiture sur l'avenue de Choubra, lorsqu'une pauvre femme arabe, ayant dans les bras son enfant mourant, courut après lui en lui demandant de jeter un coup d'œil sur le petit malade. Aux cris de la femme, le cocher s'arrêta; mais le prince-médecin ayant vu ce que c'était, repoussa l'impertinente, lui cria un vigoureux hemchij I (ce qui signifie, en un terme fort énergique : (va-t'en!) et donna au cocher l'ordre de poursuivre sa route.
Enfin, tout récemment, il signor Giovanni S., oculiste italien, fait dans une maison ti-ois visites et y présente quelques jours après une noie de deux cent soixante cinq francs. On se récrie. Il répond sans s'émouvoir : «Je fais tant de visites par charité que je dois bien chercher une compensation chez ceux qui peuvent payer. » Que dites-vous de la charité de ce monsieur?
valises. Je ne sais comnienl Fra... Sassone se comporto avec les belles, et cela ne me regarde pas; mais il rase de près tout le monde, de si près qu'on ne s'en lire point sans écorcluire.
A propos de raser...
Mais serais-je de ces gens insupportables qui ne savent pas s'en aller, qui occupent deux heures celui qu'ilsont venus visiter, s6 lèvent, le laissefît debout dans le salon, dans l'antichambre, et jusque sur l'escalier, on un de ces extravagants plus à craindre encore, dont le petit marquis de la comédie se plaiiU davoir essuyé le plus fatigant?
Damon, le raisonneur, qui l'a, ne vous déplaise, Une heure au grand soleil tenu hors de sa chaise.
Parieur étrange.
ajoute Célimène,
et qui trouve toujours I/art de ne vous rien dire avi-c île Lrraiuls ill-^cours.
M'en irai-je? Finirai-je?
Oui. Me voilà parti.
Ah!... Enfin...
Pardon, encore un mot :
A bientôt!...
Abbassyeh, 6 juillet 18(38.
« A propos de raser... »
J'en étais là de ma dernière lettre, quand je vis tout à coup des doigts d'une main d'homme qui écrivaient sur l'enduit de la muraille de ma chambre ce vers foudroyant :
Qui ne sut se boruer ne sut jamais écrire.
C'était mon Mené, Mené, Thekel, Upharsin *. Alors
1. J'ouvre la Sainte Bible qui contient le vieux et la nouveau Tesliimcnt, revue sur les originaux, par David Martin, ministre dti saint {Évangile à Utrcchl, — à Paris, chez G. Smith, imprimeur libraire, rue \Monlmorency, n» 16, 1827, et j'y lis au chapitre v du livre de Daniel ' Prophète, ies versets que voici :
25. Or c'est ici l'écriture qui a été écrite : Mené, Mené, The-
I,, Ul'IIARSIN.
' 26. Et c'est ici l'iaterprétatiou de ces paroles: Mené, Dieu a
•ulé ton règne et y a mis la fin.
« 27. TiiEKEL, tu as été pesé en la balance et tu as été trouvé l'r.