Peues, ton royaume a été divisé, et il a été donné aux
les et aux Perses. »
'(! voudrais bien savoir pourquoi l'on écrit communément : iwÊ, TiiÉcEL, Phauès, et non pas Mène, Mené, Thekel, Perks.
mon visage fut changé et mes pensées me troublèrent, et les jointures de mes reins se desserrèrent, et mes genoux se heurtèrent l'un contre l'autre. La plume s'arrêta dans mes doigts, l'encre se figea dans la plume, et je cessai de noircir le papier. Mais, aujourd'hui que la soulcur est passée, mon naturel un moment chassé revient au galop.
Naturam expellas furca, tameu usque recurrit.
Foin de Boileau et des préceptes; je me replonge dans mon erreur, et je reprends le fil interrompu de mon bavardage.
Donc, je voulais vous parler des barbiers, de qui ji ne vous ai pas encore dit un mot et qui méritent pour-
Je voudrais bien savoir aussi pourquoi, dans la Sainte Bible, revue sur les originaux, par David Martin, Upharsin du verset 23 devient Tkres au verset 2S.
Oli est la véritable forme de ces mots ? J'ai bien au fond d'une malle le texte hébreu de l'Ancien Testament; mais il fait si cliaud (-}- 30" Réaumur) que je n'ai pas le courage de l'aller pécher si loin. D'ailleurs, à considérer les choses sous un point de vue moins philologique et plus divertissant, cette phrase d'une langue inco^ nue et fantastique me suggère un rapprochement que David Ms tin, ministre du saint Évangile à Utrecht, eut assurément troui irrévérencieux; mais que je regarde comme très-flatteur, iufiuj ment trop flatteur pour Daniel le Prophète. Qu'on en juge.
« Cléonte. — Bel-men.
« Covielle. — Il dit que vous alliez vite avec lui vous préparer pour la cérémonie afin de voir ensuite votre fille, et de conclure le mariage.
« Monsieur Jourdain. — Tant de choses en deux mots?
« Covielle. — Oui, la langue turque est comme cela, ell beaucoup en jieu de paroles... »
Et dans Daniel : El
« Mené, Dieu a calculé..., etc.; Tiiekel, tu as été pesé..., ■ Uphausin, ou Pères, ton royaume a été divisé, et il a été d' aux Mèdes et aux Perses. »
VoilA une admirable langue que ce turc !
«il
BUITIÈME LETTRE 1C3
tant qu'on chcante leurs louanges dans tout l'univers. Rien n'égale la légèreté, la sûreté et la dextérité de leur main; on ne la sent pas, ni le rasoir, qui va, vient, passe et repasse cent fois pendant une demi-heure, si bien que le poil, honteux, n'ose plus se remontrer de trois •jours. Qu'on amène à mon barbier Abd-al-Hal la ^îcrsonne velue du député des villes que baigne le Danube, nu Isaac Laquedem lui-même (et vous savez que
Jamais on n'avait vu Un homme aussi barbu),
il leur rendra la peau plus unie et plus satinée que celle d'une jeune vierge. Allons ! allons ! Figaro n'est qu'un apprenti, et nos cis-pyrénéens sont des massacres.
Ainsi rasé de frais, encore pâle et clochant de ma dernière maladie, je m'étais transporté au Kaire, et j'arrivai sur l'Esbekyeh. Je fus frappé d'y voir beaucoup plus de poussière qu'à l'ordinaire, et, à travers les nuages de cette poussière, des légions de travailleurs qui remuaient des pierres et de la terre, traçaient des rues et des boulevards, posaient des bordures de trottoirs et des candélabres pour le gaz; d'autres qui entouraient d'une grille une partie réservée de l'ancienne promenade, environ le quart ou le tiers, enfin des surveillants européens, allant, venant, criant, jurant et tempêtant.
Alors, je ne sais quelle imagination passa par mon esprit, à peine convalescent, et encore accessible aux hallucinations; je me persuadai qu'il y avait eu une révolution on France, que l'empire avait été renversé et la République rétablie; que M. Haussmann, épave du naufrage, avait échoue sur les côtes basses de l'Egypte,
^.64 nUITlÉME LETTRE
OU le vice-roi l'avait recueilli ; qu'il avait été fait pacha à plusieurs queues et chargé de renouveler la face de la terre de Kémé, et que le bouleversement dont j'étais témoin marquait seulement le début de son œuvre. El je me réjouissais dans mon cœur, me disant qu'une plaie de plus ou de moins en Egypte ne comptait pas, et qu'il était bien heureux pour notre chère France d'être enfin délivré des choses et des gens qui... que... et dont... J'en étais là de mon doux rêve quand je fus abordé par quelqu'un de connaissance qui me dit :
— Eh bien ! comment trouvez-vous cela? Nous éclairons le Kaire au gaz.
J'étais de mauvaise humeur et je répondis que l'Egypte n'en verrait pas plus clair. Mon homme poursuivit :
— Nous avons réservé une partie de lEsbekyeh pour en faire un parc; ici, nous mettrons deux fontaines et la statue d'Ibrahim-pacha au milieu. Le reste du terrain sera vendu et livré à la spéculation qui y construira des maisons, tout un quartier nouveau.
— C'est-à-dire, repris-je, que le vice-roi d'Egypte, toujours besoigneux, n'a plus le sou, et tiu'il vendra jusqu'à la chemise bleue du dernier fellah pour les frais du serai et l'entretien du harim, s'il vous plaît.
Je quittai l'individu qui me taxa sans doute dans son for intérieur de folie ou «le quelque chose de pire. Je ne pensais plus aux eriihcUisseincyits du Kaire lors(|ue ces jours-ci je lus dans une correspondance de l'orientaliste ordinaire de la Liberté (numéro du 27 juin 1868j, ces lignes :
« ... Aujourd'hui... l'Esbekieh est transformé en square avec une jolie statue équestre au milieu (j'en parle au point de vue de la civihsalion et non de l'art, hélas!)... »
On n'est pas plus affirmatif, n'est-ce pas? Eh bien, j«
VOUS affirme à mon tour, et j'en jmc par le Styx et par toutes les Divinités de l'Olympe et des Enfers, qu'à l'heure où je vous écris il n'y a encore sur l'Esbekyeh que des pierres, des candélabres sans lanternes, des fossés, des tuyaux dans ces fossés, du plâtre, de la poussière, énormément de poussière; que je n'ai vu la statue en projet que sur le plan du sculpteur, M. Gordier, et que je n'ai pas encore été à même de juger si elle est jolie ou laide au point do vue de l'art ou à celui de la civilisation.
Vous voyez comment, et dans quel style, on écrit l'histoire d'Egypte!... Et pour combien d'autre pays en est-il ainsi!...
En ce moment, tout est vide, tout est morne ; on ne fait rien, on ne dit rien : on a chaud. Je n'ai donc rien à vous conter, sinon que le Kaive et FAbbassj-eh sont, cette année plus que les précédentes, infestés de scorpions. Tout récemment, une fille du village voisin est morte de la piqûre d'une de ces redoutables bêtes. 11 est rare pourtant qu'ici le venin du scorpion soit mortel; un pareil cas est beaucoup plus fréquent dans la Haute- Egypte. Quant à moi, comme je prenais l'autre jour mon parasol pour sortir, j'y ai trouvé un jeune scorpion qui dormait là du sommeil de l'innocence. Malgré cela, j'ai été sans pitié, et, sans me flatter de faire une œuvre agréable à tout V univers, y dii tué Vanimal piervers qui n'a pas môme eu le temps de protester en son langage contre cette lâche exécution.
18 juillet.
Je n'écris pas un Guide de l'étranger en Egypte, mais simplement les impressions que provoque en moi la vue des différents endi'oil où je passe. A ce compte,
166 nUITIEMK LETTRE
j'aurais dû depuis longtemps vous envoyer le récit des trois ou quatre excursions que j'ai faites à diverses époques hors du Kaire. Je veux réparer aujourd'hui cette omission, et vous raconter mes courses, non comme d'autres peuvent ou doivent les faire, mais comme je les ai faites.
Commençons par les grandes Pyramides, dites de Gyzah ou de Mempiiis. En vérité, il n'est point du tout pardonnable de ne vous avoir encore parlé des Pyramides qu'en passant. Y a-l-il une Egypte sans les Pyramides? Où est-ce que je pouvais avoir la tête pour ne vous narrer point les Pyramides? Aux Pyramides, s'il vous plaît, aux Pyramides !
A vous dire le vrai, depuis trois ans bientôt qur, de partout, j'en aperçois chaque jour la pointe, je suis ur peu blasé sur ce spectacle. On peut être lier d'èlrt Egyptien quand on regarde les Pyramides, bien qu'il n'j ait pas de quoi. Mais on finit par s'habituer à tout, même à la gloire, et il serait bien doux par moments d( s'en déshabituer un peu.
Donc, le 25 janvier de Tannée i866, je fis pour h première fois le pèlerinage des Pyramides. Nous étion; dix-huit, à savoir : un Belge*, trois Français, une Française, une Hollandaise, sept ânes, quatre ûniers et ur
Egyptien, I -efendy. On s'était donné rendez- vous
chez l'un des touristes qui demeurait tout près de l'Esbekyeh, et nous partîmes de là de très-grand malin afir de nous rendre au Vieux-Kaire où l'on s'embarque poui passer sur la rive gauche du Nil. Bêtes et gens, et Ici bêtes non sans résistance, nous nous entassâmes dan:
1. M. Edmond de R., j<Mino homme un peu bizarre, mais fur aimable, et qui est mort bien malheureusement deux au» pliis tar à Louqsor.
nUITIÈME LETTRE 167
un lourd bateau, qui menaçait de cliavirer à chaque instant, et que, par une manœuvre grossière, deux ou trois matelots dirigeaient au moyen d'une grande voile. Nous abordâmes sur la rive lybique au village de Gyzah qui est extrêmement pittoresque, puis nous renfourchâmes nos bourriques qui nous rendirent en deux heures au pied des Pyramides. Quand on voit de loin ces monuments gris, roses, blancs ou noirs, selon Theure et les jeux divers de la lumière, ils présentent un aspect énorme, immense, fantastique. A mesure que nous en approchions, je me disais : « Comment, ce n'est que cela?... » Mais quand je pus toucher la base et regarder le sommet, je me sentis écrasé de la masse, et cela redevint gigantesque. Mon esprit entra dans la réalité brutale de la chose, et je vis avec une sorte d'effroi et une grande pitié ces maçons d'il y a six mille ans, ce peuple misérable et famélique, transporter d'une rive à l'autre et mettre en place ces colossales assises de pierres colossales. Quand on quitte le sol cultivé et qu'on entre dans le désert, territoire des Pyramides, on voit tout à coup surgir on ne sait d'où de grands fantômes blancs et noirs qui vous entourent, vous parlent, vous ahurissent : ce sont les Beddaoua ou Bédouins qui se disputent l'honneur et le profit de vous hisser sur la Pyramide de Ghoufaou, ou Ghnoum-Choufou, le Souphis de Manéthon, le Gheops d'Hérodote (quatrième dynastie mémphite). Le Beddaouy, vêtu de deux épais manteaux, l'un blanc, l'autre noir, qui s'entre-croisent, coiffé d'une takyeh ou petite calotte de coton blanc, est grand, mince, assez laid de visage, ayant le nez crochu ou court et un peu relevé, les yeux petits, la barbe rare ; il est élégant dans ses gestes, poli, insinuant, et sait donner à sa voix du charme et de l'harmonie. Bientôt, deux me tirant et un troisième me poussant, je fis Tas-
163 nUITIÈMK LETTRE
cension de la grande Pyramide. La plupart des pierres qu'il faut escalader ont un mètre ou plus de hauteur. Ces bourreaux-là me firent grimper si vite, malgré mes réclamations, que j'étais hors dhaleine et qu'une fois sur la plate-forme * je perdis presque connaissance et ne vis plus clair pendant dix minutes. Un de mes assassins se fit mon médecin : il me tapa dans le dos et dans les mains, me jeta de l'eau au visage et m'en lit boire 2. Enfin je repris mes sens et je pus admirer le panorama, le désert d'un jaune d'or, borné par les chaînes Arabi(jue d'un côté, Libyque de l'autie, et, au milieu comme un serpent flave, tacheté, long et tortueux, Nil, entre les deux bandes vertes et inégalement larg de l'Egypte fertile. On embrasse aussi d'un rega presijue tout le Delta et une partie de la Moyenne- Egypte. Des yeux perçants peuvent même, dit-on, voir la Méditerranée à l'horizon septentrional. Comme je savais qu'elle devait être là. je ne fis pas trop de difliculté de me persuader que je l'y voyais en eflet. C'est alors qu'avant la descente les Bédouins ne manquent jamais de jouei' leur petite comédie : s'ils ont affaire ;i des Anglais, ils crient : « l'iva ringJiilterra! si c'est :i des Français : Vivci la Francia! et ils ajoutent ]>niir ceux-ci : BonnabârcU! ... Quarante siècles bous cou blend...^ (Jue le diable les emporte! s'Us ont cru
1. Cette plate-forme, carrée, trenviron dix mètres de côté, due à renlëvement des assises supérieures et du revêtement couvrait toute la construction. Cet enlèvement a été pratiqué l'ordre des khalifes en qu.He de matériaux pour l'édilication Kaire.
2. Les Beddaoua prennent tDUJours avec eux en montant sur' ])yramide de l'eau renfermée dans ces carafes en terre porfuse qu'en arabe on desi^^ne sous le nom de qoulla et que les Europicii appellent barbarement gtrgoulellis.
3. L'Arabe n'a point le sou du p ni du v; aussi les indigvne»
HUITIÈME LETTRK 169
faire plaisir!... Qui donc a jamai.s compris celte phrase amphigourique? Pas même cehii qui l'a dite : c'est de l'éloquence sémitique, bouflie et creuse, déclamatoire et vide. Au fait, le Corse aux cheveux plats et au nez en bec d'aigle n'est qu'un Sémite ; sa patrie a été de tout temps un repaire de Phéniciens, de Carthaginois, de Sarrazins. Ah! le beau cadeau que M. de Choiseul a fait à la France !...
Par-fois, on se donne le plaisir, pour un bakchich de cinq francs, de voir un Beddaouy, agile et intrépide, descendre de la Pyramide de Choufou, grimper à celle de Chafra, dont la partie supérieure possède encore son revêtement lisse, et en r- ''escendre, le tout en moins de cinq minutes.
Après avoir été sur la Pyramide, il faut de toute nécessité aller dedans; c'est ce que je fis. Deux guides exlrèmements forts et adroits, rompus d'ailleurs par l'habitude à cet exercice, me conduisirent, en me tenant chacun par une main et ayant dans l'autre une bougie allumée, dans un couloir en pente rapide sur un granit poli et gUssant. D'abord on va de haut en bas, puis on remonte de bas en haut jusque dans la chambre du sarcophage. Elle est vaste et renferme en efiet un sarcophage vide en granit rouge. Il fait la-dedans une cha- |leur étouflanle, et la sueur ruisselait sur mon visage. ;ais épuisé, brisé, en revenant à l'air et à la lumière, lour me remettre, je n'eus d'autre ressource que celle faire avec mes compagnons un déjeuner énorme, itagruélique, et, pour tout dire enfin, pyramidal.
Au mois de juillet suivant, je suis retourné aux Pyra-
kour désigner la locomotive et le train' qu'elle tire, disent-ils: li hahour, de l'italien il vafùre. Ils diient aussi le hachu pour lo \(Ulia.
mides avec une société plus nombreuse et clans des conditions difTérentes, déterminées par a dillérence de In saison. Nous avons choisi un jour de pleine lune, et, Ir soir, à huit heures et demie, nous sommes partis du Kaire. A neuf heures et demie nous étions àGyzah, et à onze heures et demie à la grande Pyramide. Aussitôt les domestiques étendirent une vaste nappe sur le sol et dressèrent un cou vert complet. Nous nous mîmes à souper. Cela dura jusqu'à trois heures du matin, à grand renfori de foie gras Q,t de volailles trullees, avec arrosement il vins de Champagne, de Bordeaux, de liqueurs, de calV etc. Vraiment, j'avais honte de cette débauche quand j songeais aux aulx et aux oig" ns que Ghoufou donnait pour leur nourriture à ceux qui élevèrent sa Pyramide. Je n'y pris qu'une part modérée, veuillez le croire, e quand ce fut fait, je m'enveloppai d'une couveiture,je n couchai sur le sable et je dormis profondément à la bell' étoile et au clair de la lune pendant quelques heures (pii me parurent bien courtes. Les Beddaoua sobres et b Européens somno vinoque sepulti ronflaient çà et 1 comme des Euménides. Il faisait jour déjà lorsque j< m'éveillai. Comme je n'avais nulle envie de remonter sur la Pyramide ni de m'engouflrer à l'intérieur, je l.ii>sai faire ceux que ces violents exercices tentaient, |>»»ur visiter à mon aise les environs, le Sphinx, un tenipb des sépulcres creusés dans le roc, et considérer de pli près les deux Pyramides de Chafra (Khephrem) et d Menkara (Mykerinos, Menkheres), celle-ci beaucou( , moins grande que ses deux voisines, puis trois embryoïu de pyramides à côté d'elle. Je ne vous donne pas le fié tail de ces divers monuments : il se trouve partout et il ne pourrais que copier les livres.
Avant d'oser aborder les vénérables colosses de fîys je m'étais essayé à la familiarité des pyramides par ui
HLTITIKME LETTliE 171
visite à celles de Saqqara, de dimensions beaucoup moins imposantes. Peu de semaines après mon arrivée en Egypte, le 5 octobre 1865, sur l'invitation gracieuse de M. Edmond de R., le jeune Belge dontje vousai parlé plus haut, je me rendis à sa dahabyeh qui stationnait à Boulaq et qui devait nous conduire en remontant le Nil jusqu'à Bedrechein. Après que mon hôte eut apaisé une sédition de ses matelots, nous pûmes déjeuner et mettre à la voile.
Nous laissons à notre gauche Toura, puis un couvent de moines koptes vivant là avec femmes et enfants, et nous ne tardons pas à apercevoir de loin sur notre droite les pyramides de Saqqai-a et de Dachour. Vers le soir, les matelots n'ayant rien à faire, s'accroupissent en rond à l'avant de la dahabj'eh et entonnent une longue et monotone chanson que l'un d'eux accompagne du rhythmc d'un petit tambour de basque.
Nous arrivâmes au maghreb à Bedrechein et nous lormîmes à bord en luttant avec désavantage contre les nousticpies et les punaises. Le lendemain, au lever du oleil, nous primes les ânes que nous pûmes trouver, ivec des ficelles en guise d'étriers et de bride, et nous uittùmes les bords du Nil pour nous diriger vers le déert et les pyramides. C'était le temps de l'inondation, t la campagne était sous les eaux. Nous cheminâmes ir une longue digue comme entre deux lacs immenses 'où émergeaient des arbres et des villages; puis nous avcrsâmes la forêt de Memphis où l'on faisait la cueillie des dattes et où je vis pour la première fois les uttes de paille dont je vous ai parlé dans une autre lire. Arrivés à Saqqara, nous examinâmes d'abord la us grande des pyramides dont la construction étrange [ilfaitc de cinq gradins en étage. Puis nous visitâmes 1 petit teni[)le ou une chapelle, et nous y admirâmes
n2 BLITIÈME LETTRE
des peintures dont les couleurs sont encore d'une fraîcheur et d'une vivacité extraordinaires.
Mais ce qu'il y a de vraiment intéressant à Sa(|qara, c'est le Serapeuin ou temple souterrain renfermant lt^> sarcophages des bœufs Apis, au nombre de vingt-quatn en granit noir, de trois à quatre mètres de largeur, cl dont les parois latérales ont soixante centimètres d'épaisseur. Ce qui confond l'imagination, c'est que de pareils blocs, qui pèsent de quatre-vingt à cent mille kilogrammes, aient pu être introduits à cette profondeur. Le spectacle de ces sombres monolithes à la lueur rongeâtre et vacillante des torches est d'une originalit puissante, et, encore une fois, ce S.erapeum est extrumemenl digne d'être visité. Il a été découvert et d^ blayé par Mariette-bey, en 1850-51. Les sables, il cessante marée, en ont déjà comblé les abords.
Si l'on veut avoir, tout près du Kaire, à deux heures ; sud-est, une vue générale du désert, il faut aller à l'ef droit appelé la for èl pétri fiùc. Là, sur un vaste esi»acc,. dont on ne visite guère qu'une partie, sont couchés daM le sable des fragments innombrables, et dont beaucoi|| sont très-longs, de palmiers et de bambous véritableiiHil l)élrifiés on ne sait depuis quand ni par quelle caus« Le plus curieux, dans cette excursion, c'est assuréi. le spectacle grandiose et lugubre à la fois de cette un inense mer sèche aux flots d'or où l'on voit parfois ii;i viguer au large des files de chameaux au cou Mexibli' r! ondulant.
11 faut aussi visiter, à trois quarts d'heure de l'Abbsl sych vers le nord, le plus ancien obélisque de l'KgypIjel celui du roi Osortasen de la douzième dynastie, dans site d'On {Ileliopolis, aujouid'hui Mataryeh). Le cheiï qui y conduit est agréable et verdoyant. On trouve^ aussi dans un jardin l'arbre dit ctr la Vierge, paiTJ
qu'une tradition kopte prétend que Yousef, Miriam et Yeshoua, fuyant en Egypte, se reposèrent sous son propice ombrage. Tous les dimanches, et particulièrement le jour du Cham-al-Nessim, cet arbre est le rendezvous des Européens et des Levantins qui viennent faire là ripaille, boire, manger et dormir sur l'herbe, et dépouiller le pauvre vieux sycomore de ses feuilles et de son écorce pour en faire des reliques. Je n'ai pas besoin, n'est-ce pas, de m'amuser à discuter l'authenticité de la légende, celle du voyage de la misérable famille juive, l'identité de l'arbre, etc. Gela ne vous intéresserait pas beaucoup sans doute, et moi pas du tout. . J'aime mieux vous dire quelques mots d'un voyage que j'ai fait en bateau à vapeur sur le Nil, du Kaire à Alexandrie.
L'inondation de 1866, comme j'ai eu occasion de vous le dire, a été très-forte, menaçante môme pendant plui] sieurs jours.
Ayant alors besoin de me rendre à Alexandrie, j'eus l'idée de prendre le paquebot de la compagnie Azizyeh, qui fait le service deux fois par semaine et part de Boulaq le mardi et le samedi. Je pus voir ainsi le fleuve dans toute sa majesté, couvrant les campagnes, baignant presque le pied des grandes Pyramides, et semblable à une mer d'où surgissaient de distance en distance des bouquets d'arbres, de sveltes palmiers dont on ne voyait
iière que le panache, des villages perchés sur des mon-
11 ules où ils avaient l'air de s'être réfugiés à la hâte,
ilt's digues, longs rubans noirâtres qui serpentaient
il une localité à l'autre et maintenaient entre elles les
communications.
J'étais le seul Européen qui se trouvât sur le bateau ; les autres passagers étaient Arabes, Levantins ou Tui'ks. Le reïs ou capitaine était un bonhomme sans
174 nriTiÈME lettre
façon ni chaussettes qui commandait paternellemenl la manœuvre, se querellant pour un rien avec le dernier de SCS matelots, sans aucun souci de la hiérarchie, e t quand l'heure de la prière arrivait, quittait tout pour remplir le précepte du prophète, étendait son paletot sur la passerelle, se tournait vers la Mekke et commençait la pantomime et la psalmodie sacrées. Si, pendant la cérémonie, un détour du Nil changeait Torientalion, notre homme et son paletot, qui lui servait comme d'un tai)is pour se prosterner, viraient de bord et se retrouvaient bientôt l'un et l'autre dans la place et l'attitude voulues par les rites.
L'insouciance et le peu de hardiesse de l'équipage et du reïs, la crainte qu'on avait de s'enfoncer dans les terres, faisaient qu'on ne voyageait point de nuit. On l>erdit aussi du temps à passer le Barrage, ou ce que h indigènes appellent Foum-al-Bhar (Bouche du fleuve . On couche devant Kafr-al-Zaiat. Nous arrivâmes à la tombée de la nuit; Je descendis à terre pour parcourir la ville. Elle a un aspect assez original : plusieurs rues sont couverte d'une char[iente soutenue par des piliers de bois et autour de laquelle giimpent et s'enlacent d plantes dont le feuillage fait un ombrage salutaire réjouit la vue. Il y a, comme partout, beaucoup de en fés, tenus par des Égyptiens ou par des Grecs. Cornu au détour d'une rue je paraissais indécis sur la route prendre, je fus abordé par un jeune Athénien qui se complaisamment mon cicérone et dont la société me fi très-agréable. Nous parlâmes de la Crète (^ f,po)tx^| Kpi] comme disent nombre d'enseignes de restaurants oi d'IiAtelleries), de la neutralité malveillante pour elle qu gardent certaines nations occidentales, de l'avenir (l( Hellènes en Orient, etc. Nous parlions en italien; car, je puis lire assez correctement le grec moderne, biei
Je
HUITIÈME LETTIIE 175
moins différent de l'ancien que l'italien ne l'est du latin, grâce à la sotte prononciation qu'on nous donne dans nos classes, je suis tout à fait hors d'état d'entendre un Grec de nos jours et de me faire entendre de lui.
Nous entrâmes dans un café grec où avait lieu une représentation de Karagheuz sous forme d'ombres chinoises. Celui-là était le vrai Karagheuz à qui rien ne manquait du principal et des accessoires ; aussi, bien que le dialogue fût en turk, peu de détails m'échappèrent. Aucun n'est de nature à être consigné ici.
Cependant un de mes collègues a vu sur l'Esbekyeh, au temps où l'on célèbre la Nativité du Prophète, quelque chose de plus fort : le drame priapique de Karagheuz joué par des acteurs en chair et en os, munis d'appendices phalliques en bois d'une grandeur démesurée et se livrant à la pantomime la plus expressive au milieu d'un cercle de spectateurs de tout âge et de tout sexe, dont les rires étaient inextinguibles et parmi lesquels de bons pères de famille soulevaient dans leurs bras leur petite fille ou leur petit garçon pour qu'ils pussent mieux voir.
Vers dix heures du soir, mon aimable compagnon me reconduisit jusqu'à bord, et je fus dès lors livré aux bêtes, c'est-à-dire aux moustiques et aux cancrelats qui, de toute la nuit, ne me laissèrent pas un moment de repos dans ma cabine.
Le lendemain, le bateau se remit en marche de bon matin. Vers quatre heures, nous quittâmes le Nil pour entrer dans le canal Makhmoudyeh. A peu de distance d'Alexandrie, il fallut s'arrêter et passer la nuit, parce que, me dit-on, les coudes nombreux que décrit le canal rendent la navigation périlleuse dans les ténèbres. Au jour, nous nous remimes en mouvement et nous vîmes bicnlùt les bords verdoyants du canal s'émailler de pa-
lais, de maisons de campagne, dhabilationsde plaisance de toute espèce. Fort peu de temps après, nous élioiis arrivés à Alexandrie.
A mon dernier passage dans cette ville, tandis que je me promenais assez ennuyé sur l'éternelle place des Consuls, dont le nom officiel est maintenant place Mohamrned-Aly, je m'arrêtai devant l'étalage d'un libraire ; et, dans la vitrine, je vis des livres grecs. Je nu mis à en lire et à en copier les titres ; c'étaient :
M. le vicomte Ponson du Terrai! ;
Oî l'âvStvot
% Kotvwvi'a; àîrôxfiiu^a
'Iwavvou X. KoupTéXy]
'Kv KowcrTavrivoTiôXEi