‹ Lettres sur l'Égypte contemporaineChapitre 27 sur 35 · PREMIER EXTRAIT · texte numérisé non relu

PREMIER EXTRAIT

Le Kaire, 22 janvier 1869.

Ismaïl-Pacha se frotte de plus en plus d'européanismeet en barbouille le plus qu'il peut ses sujets. Dernièrement ses femmes se promenaient en voiture, le visage à peine dissimulé par une gaze transparente qui avait pris la place de l'épais et noir hhahbara. Le dernier jour du Baïram, l'altesse a parcouru la ville dans une voiture de gala toute dorée avec valets et cochers coiffés du tricorne. Si les musulmans se mettent à porter le chapeau, tout est renversé. Les placides Égyptiens, qui endurent tranquillement tant de coups de bâton pour la moindre vétille, seraient bien gens à se révolter, si l'on outrage ainsi leur sentiment religieux... en fait de chapeaux. Le vice-roi a môme renoncé à se faire précéder de coureurs ou sais revêtus du splendide costume qui date du temps de Mohammed-Aly. Il leur a substitué de vulgaii^es postillons Montés sur des chevaux retentissant de mille cloîhettes.

Sïl n'avait abandonné que cela des traditions de Molammed-Aly, ce serait peu de chose. Mais le vice-roi acuel d'Egypte semble avoir perdu, s'il l'a jamais eu, le ens politique. A plusieurs reprises il a sollicité et obtenu e la Porte, à force de millions extorqués aux fellahs, es firmans qui lui ont conféré des titres plus ou moins [onores et insignifiants et qui n'ont fait que consacrer la épendance de sa bourse sans lui donner la moindre réaté d'indépendance politique. Aussi a-t-il prodigué en

Crète, pour le beau résultat que l'on sait, le sang et l'or i\c son peuple oh('-issnnt. Aussi tient-il, assure-l-on, à la disposition du sultan cinquante mille hommes et toute sa flotte pour les éventualilrs menaçantes de la question d'Orient.

A ce propos, l'agitation est assez grande parmi les Grecs du Kaire et d'Alexandrie. On sait que, de toutes les colonies européennes la colonie grecque est la plus nombreuse. Beaucoup de familles sont déterminé«^s à tout sacrifier plutôt que de tomber au rang des sujets de l'empire ottoman.

D'un autre côté, un bruit assez étrange a couru ici. Je vous le transmets sous toutes réserves, car il me parait peu conforme aux intérêts de la Turkie de chercher à s'aliéner l'Egypte. Il est vrai, toutefois, qu'il n'est pas do caprice, de fantaisie, d'extravagance qui ne puisse entrer dans la tôte des Orientaux. On a donc dit qu'il était question, à Gonstantinople, de donner la vice-royauté dr Syrie au prince Halim. Tout le monde sait que ce itersonnage, oncle du vice-roi d'Egypte, a été récemmonl expulsé du territoire égyptien, à propos des mené qu'on l'a accusé, peut-être avec raison, d'ourdir conl le pouvoir et contre la vie môme de son neveu. Enco une fois, bien qu'on ait prétendu que le conseil en avait été donné à Stamboul, je ne puis croire que, de gaiet de cœur, la Sublime-Porte veuille se priver de la docilité, des soldats et des guinées du vice-roi d'Egypte.

En attendant de plus graves événements, le vice-r(y| s'amuse au Kaire. Il a donné le 18 un bal magniliqu On en annonce un qui aura lieu en l'honneur du prin de Galles. Le fellah sue et paie.

Il vient d'y avoir un cTiangement de ministres. Qu'i porte? Ce ne sont que des valets ou des chambellans ai service du pacha, et le pacha n'est responsable que de-

vant Allah. Ici on a conservé rhabilude de ne juger les souverains qu'après leur mort, et ils s'en soucient fort l)eu de leur vivant.

Linant-bey est nommé ministre des travaux publics. C'est un ingénieur français au service de l'Egypte depuis quarante ans et qui s'est signalé dans les travaux du barrage du Nil et dans les recherches préparatoires au percement de l'isthme de Suez. Maghar-pacha, nommé ù l'instruction publique, a été autrefois loakil ou soussecrétaire d'Etat aux travaux publics. Quant à Aly-pacha Moubarek, qui laisse l'instruction publique pour les chemins de fer et les loakoufs (biens des mosquées), il emportera peu de regrets du département des écoles, où il peu était aimé et où il a fait, comme partout, plus de bruit que de besogne. C'est là, d'ailleurs, l'idéal d'un ministre arabe ; celui d'un minisire turk, c'est de ne faire ni Lesognc ni bruit, et d'être majestueusement stupide.

Le Kaire, 27 février 1869.

Si, comme il faut l'espérer pour les Parisiens, M.Haussiiiann cesse un jour d'être préfet de la Seine, il trouvera nn refuge assuré sur les bords du Nil et dans les bras d'Ismaïl-pacha. Que dis-je? Son fatal génie semble l'avoir précédé ici et s'être emparé de l'administration uyptienne. On perce des boulevards, on aligne des rues,

on construit des théâtres et des cirques, on bâtit des maisons, et tout cela se remplit de cocottes à l'usage des cocodès de la colonie européenne du Kaire. L'Esbekyeh, l'ancienne et unique promenade de la ville, sorte de Champs-Elysées sauvages ou de forêt vierge en miniature, est maintenant réduit des deux tiers, et de ce qui reste on a fait un parc peigné, frisé et pommadé comme le parc Monceaux. Ces travaux font gagner (juelques paras au fellah qui a moins de peine à payer les énormes impôts dont il est accablé. Grâce à ces impôts et à des emprunts incessants, le gouvernement égyptien peut solder ses employés qui sont tout étonnés qu'on les paie à présent avec régulante. Qu'ils prennent garde : cela ne durera pas toujours. En Orient comme en Occident il ne faut pas i)rendre à la lettre les belles paroles et les magnifiques promesses des souverains. Celui d'Egypte a ouvert il n'y a pas longtemps la session de son conseil des Délégués, manière de Corps législatif du paysi Ce conseil est, tout naturellement, composé de candidats du gouvernement de Son Altesse, lesquels n'ont que voix consultative, c'est-à-dire approbation. Lors de la création de cette cinquième roue au char de l'État égyptien, deux députés, ayant donné sur je ne sais plus (piellc question insignifiante comme toutes celles qui leur sont présentées, un avis différent de celui que le maître désirait, furent, par son ordre, immédiatement expulsés du corps pour avoir offensé la personne vice-royale, excite au mépris et à la haine de son gouvernement et d Égyptiens les uns contre les autres, etc., etc. C'est, je dirai pas à la majorité, mais à l'unanimité de cette Aï semblée plus ou moins représentative du pays, (jue le vice-roi vient de faire encore une fois un tableau splendide de la prospérité de TÉgypte, de la sagesse de son administration, des douceurs du présent et de la sécu-

iie

rite de l'avenir. Il vaut mieux y aller voir que d'y croire.

Il y a peu de temps, j'ai reçu la visite d'un compatriote. Il me demande, dans la suite de la conversation, où en était l'influence française en Egypte, Je fus affligé d'avoir à répondre qu'elle y est en assez piètre état; que les consuls, quand ils n'ont pas à défendre de gros intérêts et de gros bonnets, soutiennent très-mollement leurs aationaux dans leurs réclamations les plus légitimes contre Ismaïl ou tout autre personnage important du pays; que le tribunal mixte, dans un différend entre le jrince Halim et un peintre français victime de la mauvaise foi de ce personnage, s'était naguère déclaré inconi' )étent par respect sans doute pour l'espèce princière en général ; que la mission militaire française a perdu de- )uis longtemps tout prestige par suite de l'incapacité, les maladresses et du peu de fierté de son chef, joué it dédaigné par les Turks en toute occasion, et, dans es derniers temps, envoyé lui-même en mission agrioie à travers l'Europe, par le vice-roi ; qu'enfin de- 'uis deux ans c'est l'influence anglaise qui l'emporte, t qui l'emportera définitivement , on peut en être ûr.

hc yoydi^Q An prince of Wales a naturellement mis ette situation en relief, et Ismaïl-pacha lui a prodises gracieusetés et les trésors de son peuple. Des lis non moins coûteuses que brillantes ont été don- ; d'autres se préparent. Un pont a été jeté sur Nil; de Gyzah aux Pyramides, une route bordée M bres et macadamisée a été improvisée par la cori', cette hideuse corvée dont ne voulait pas enndre parler l'Angleterre pour les travaux du periiicnt de l'isthme de Suez. A quelques mètres de la idc Pyramide, un élégant pavillon a été construit

240 DIXIÈME LETTRB

pour le repos du prince anglais lorsqu'il viendra con lempler à son tour les soixante siècles du giganlesqu monument.

Alexandrie, 29 mai 1869.

La question ou le chapitre des chapeaux continue être à l'ordre du jour. Quelque temps avant le dopa d'Ismaïl-pacha pour l'Europe, me promenant à l'avcni de Ghoubra au Kaire, j'ai rencontré iSon Altesse Sérénii sinie le vice-roi, ou, comme on dit à présent, le kliédi^ d'Egypte, habillé complètement à l'européenne, coilT horriblement coiffé de l'horrible tujau de poêle et sî luant ries bien-aimés sujets tout comme un souvera naturel, à grands coups de chapeau et à grands tours ( bras.

Dernièrement ont eu lieu au Kaire des fêtes splend des pour le mariage d'une des filles de ladite alless J'ai vu passer le cortège nuptial. Un grand nombre ( soldats précédaient les voitures desharims. Les lancici les cuirassiers, toute la covalerie égyptienne avait d casques tout neufs. Ces pauvres diables, peu habituée celte lourde coiffure, la portaient l'un sur le nez, Taul à la main, comme les highlanders de l'armée écossai portaient les culottes en 1815. Tous avaient le tharboui (calotte rouge, ce que lesTurks appellent le fez) sous casque. Hier j'ai vu un officier de lanciers que je connt

un peu et je lui en ai demandé la raison. Il m'a répondu que les Musulmans ont la permission de se vêtir à l'européenne, mais qu'ils ne peuvent mettre le chapeau sur leur tète, parce qu'alors ils seraient tout à fait semblables aux was5«rrt, c'est-à-dire aux chrétiens; que, comme il y avait ordre du vice-roi de porter des casques, on n'avait d'autre moyen d'obéir à Son Altesse sans violer le précepte religieux que de conserver le tharbouch sous le casque. Comment trouvez-vous ce petit jésuitisme mahométan, et cette manière de servir deux maîtres à la fois? L'officier qui m'exposait ainsi cette profonde théorie et cette habile pratique ajouta qu'au dire des chefs de la religion, le prophète ne regarde plus qu'Ismaïl-pacha comme un vrai tnoslem, ou fils de Dieu résigné à sa volonté, parce qu'il s'habille à l'européenne et porte le chapeau.

Les attentats à la vie du prince deviennent une sorte

d'habitude, et l'Egypte décidément se civilise tout à fait.

Le télégraphe et les journaux vous. ont parlé du nouveau

! danger qu'a couru la vie précieuse du successeur des

Pharaons et des Ptolémées. Il parait toutefois que c'est

directeur du théâtre, un Arménien plein de malice, iqui avait déposé des bombes sous le fauteuil vice-royail, dans la loge où le prince devait venir honorer de son lauguste présence la seconde représentation de Barbe-

I Bleue, et qui espérait, en dénonçant au pacha la conspiration ourdie par lui seul, tirer un bon bakchich, p'est-à-dire un pourboire considérable. En effet, après ivoir été arrêté, l'Arménien a été, assure-t-on, relàîhé, et on lui aurait offert une légère gratification de îent mille francs. Toutefois je ne garantis point ce lélail.

Nous avons appris ici, sans trop d'étonnement, que la nission égyptienne de Paris a été bouleversée, que

M, Lemercier, administrateur intègre et économe, a été brutalement et brusquement remplacé après de longs et loyaux services, par un protégé particulier du consul général de France et de sa lamillo, et que le nouvel administrateur fait tout ce qu'il peut pour exciter Jes regrets les plus vifs en faveur de son prédécesseur, en suivant une roule absolument opposée à celle où l'honorable M. Lemercier s'est si longtemps distingué. Des plaintes nombreuses, réitérées, sont parvenues ici à Chérif-pacha, et il y a lieu de croire qu'il y sera fait droit.

Il est bon d'ajouter que ce coup d'État a été fait en dessous et en dehors du Conseil d'études et de surveillance de la mission égyptienne à Paris, constitué sous Saïd-Pacha et confirmé par Ismaïl ; que ce conseil est composé des hommes les plus honorables et les plus indépendants, qui n'ont voulu accepter aucun traitement et parmi lesquels figurent MM. Barthélémy Saint-Hilaire et Barbet... C'est justement ici «pi'est l'enclouure: il y a quelques années, au temps heureux où le sieur Forloul était ministre de linstruction publicpie en France, M. Bai'bet avait reçu du gouvernement ottoman la mission de surveiller à Paris les études des jeunes Turk^ mais tout à coup, sur l'observation faite par le ministre français à l'ambassadeur turk, que M. Barbet était notoi* rement républicain, la direction des éludes de la jeunesse ottomane à Paris lui fut enlevée sans j>lu> de cérémonie. 11 est infiniment probable que l'admini-lr'^ lion française, soit au consulat général d'AJcxandrii soit au ministère de Paris, aura mis en jeu, dans le fait de la décision prise au Kaire avec si peu d'égards poui le conseil d'études et de surveillance de la niissi< égyptienne, des arguments tirés de l'opinion puliliqnbien connue de MM. Barthélemy-Sainl-Hilaire et Barbet.

Tout cela, comme je vous le disais, nous a causé peu de surprise : ce sont choses turkes et arabes que ces révolutions de palais et d'antichambre. Il est seulement triste de voir l'influence française s'user et se déconsidérer dans ces minuties. On prétend que le consul gênérai de France en Egypte a reçu quelques avertissements du ministère de Paris. C'est plus à souhaiter qu'à espérer.

Heureusement, la France maintient son prestige en Orient par la seule grande chose qui s'y fasse en ce moment et dont elle est l'âme et l'intrépide ouvrière : je veux parlerdupercementducanalmaritimedel'isthmedeSuez. On ne doit regretter ni les hommes, ni les années, ni les millions dépensés pour des œuvres pareilles, qui fécondent et produisent, au lieu de dévaster et de stériliser comme les expéditions militaires. Comprendrons-nous enfin que les gloires de la paix sont les seules enviables et les seules réelles ?

L'inauguration du canal est toujours fixée au mois d'octobre de cette année.

Le Kaire, 7 août 1860.

Ce que je pressentais dans ma dernière lettre est ar- Ivé : la directeur de la Mission égyptienne à Paris et le bnsul général de France à Alexandrie s'en sont allés, lan poussant l'autre. Personne ne regrettera ni M. Pou-

jade, ni M. Dardcnne de la Orangerie. Il a fallu courir jusqu'à Shang-Uaï pour trouver un consul qui voulût accepter le poste d'Alexandrie. Quant à la Mission égyptienne de Paris, elle est dirigée maintenant par le colonel Mircher, chef de la mission française en Egypte. II est à croire et à espérer que celte direction n'est que provisoire.

Ismaïl-Pacha, vice-roi (prononcez khédive) d'Egypte, continue à civiliser son pays. Des pourparlers sont, diton, engagés pour l'établissement au Kaire d'une maison de conversation et de jeu semblable à celle de Bade, dont elle ne serait guère qu'une succursale. Il existe ic: et à Alexandrie un grand nombre de roulettes clandcs tines où l'on joue le revolver à la main et d'où l'on rap porte rarement la bourse avec la vie. Il s'agit de subsli tuer le cynisme à l'hypocrisie, d'étaler la plaie au gi-anc jour, et de régulariser la spoliation mutuelle. N'est-ce pa: admirable? Gloire au pacha Pansa, successeur de Ploie maios Physkôn !

J'ai bien ri l'autre jour. Gela n'arrive pas souvent Kaire, et vaut la peine de vous être conté.

Le lundi 21 du mois dernier concordant avec le 13 Rabia-al-Aoul, le doseh a eu lieu comme à l'ordinaire Une chose toutefois s'est passée qui n'était pas dans programme et qui donnera à réfléchir aux moslemo) superstitieux sur les présages funestes qui menacent leu religion. La foule était immense dans le Mousky, sur 1; route de l'Esbekyeh, où la tôte du cortège était déjà a véeetoù les aspirants de sainteté tendaient le dos et lerei dans l'attente desstigmates sacrés. Les bannières multi lores s'agitaient; les barbares inslruments d'une musir charivarique dont les Arabes ont la naïveté d'être lier éeorchaient les oreilles européennes; les dévAts se tailla daient àcoups de sabre ou mordaient des serpents; legran<

cheickh approchait. Tout ù coup un étrier du saint animal (je parle du cheval) se détache ; le cheikh, ivre de piété et de hachich, aux trois quarts endormi, les yeux nageant dans une vague et brumeuse extase, est surpris, perd l'équilibre, tombe et donne du nez contre terre.. On s'empresse pour le relever et on le porte, privé du peu de connaissance qui lui restait, dans la boutique d'un tailleur juif, Mayer, qui offre poliment une chaise. Le serviteur du Prophète daigne s'asseoir et attend avec toute la patience d'un moslem (résigné à la volonté divine) que l'étrier soit rattaché à la selle. Pendant ce temps, des kawas (gendarmes albanais à la figure rébarbative) font sentinelle devant le magasin de Mayer. Le peuple, massé au dehors, donnait des bénédictions à la boutique hospitalière et augurait mille prospérités et des richesses sans nombre à son propriétaire, qui avait l'honneur et le bonheur d'abriter la personne vénérable du cheikh-al-bakry. Les uns disaient que Mohammed allait envoyer un char de feu qui ravirait le tailleur au ciel à l'instar d'Elia ; les autres affirmaient que le Naby (le Prophète) ne pouvait manquer (11' le changer en un bloc de diamant. Gela vous donne une idée de l'imagination orientale. Tandis que ces choses se passaient au Mousky, sur l'Esbekyeh les dos et les reins pieux attendaient toujours le cheikh et le cheval ; ne les voyant pas venir, on s'imagina qu'il était rrivé quelque mésaventure. Une partie de la foule revint sur ses pas avec les bannières, les tambourins, les flûtes, les musettes, et l'encombrement fut au comble. « Où est notre cheikh? » criaient-ils. — « Par ici! » répondaient les kawas, «il est chez un juif. — Mortau juif ! Que le père du juif soit maudit !... » Le pauvre Mayer, qui voyait sa roche tarpéienne si près de son capitole, se fâche et blasphème a son tour. Les ilcm abouk, Un-

al-kelb, ihyi-al'hhanzir (maudit sois ton père, fils do chien, fils de cochon), se croisent avec un horrible fracas ; les akrnut et les marras y répondent. Quant à ces deux derniers mots, ils sont intraduisibles en français honnête. Rochefortles a traduits en espagnol moderne par Marfori. Enfin, de guerre lasse, des kawas s'emparent du cheikh, le placent en le prenant qui par la télé, qui par les pieds, sur le dos du cheval, à cru, comme un autre Mazeppa. Le peuple, voyant le cheikh ainsi porté, s'écrie : «Il est mort! — Non, il n'est pas mort ! — Si ! — Non ! il va très-bien ! » Dans la bagarre, le volumineux turban tombe. On le renfonce comme on peut, à coups de poing, sur la tête sacrée du cheikh. Le tohu-bohu n'a plus de bornes. Enfin, la cérémonie se met en marche, et tout rentre dans l'ordre.

Voilà où en sont les choses saintes sur la terre de l'Islam.

Le 22 mai 1870, j'écrivais dans la Démocratie :

« On désigne sous le nom impropre, mais consacré capitulations, les conventions commerciales et juridU ques conclues de 1535 à 1740 entre la France et la PorI ottomane et confirmées par les traités de 1802, de 182 et do I8Gi.

En vertu de ces conventions, les Français ne st)nt ju« ticiablos, dans les échelles du Levant et dcBaibarie, qi de leurs consuls, tant en matière criminelle qu'en m£ tière civile, et les procès entre Français et indigènes ni

peuvent être jugés par les tribunaux locaux sans la présence du drogman au service du consulat de France.

« Toutes les nations européennes jouissent des mômes avantages, et il y a ainsi dans l'Orient ottoman autant de juridictions étrangères que de nations représentées, c'est-à-dire seize ou dix-sept.

« On ne peut disconvenir qu'il ne résulte de là des abus et qu'il n'y ait quelques modifications à opérer dans un tel état de choses. Mais on ne doit s'aventurer sur un pareil terrain qu'avec la plus grande circonspection, et il ne peut être question, en abolissant ou en transformant les capitulations de façon à les rendre illusoires, il ne peut être question de livrer la dignité et les intérêts, la liberté et la vie des personnes européennes à l'arbitraire, au bon plaisir, à la vénalité, àla corruption, qui fleurissent, comme des plantes empoisonnées dans un champ marécageux, au beau pays des Pharaons, des Soudans, des Mamelouks et des Khédives.

« C'est de quoi cependant nous sommes menacés. L'affaire se traite, pour le moment, sous le manteau de la cheminée diplomatique, et il y a lieu de se défier des complaisances que pourrait avoir l'ancien conseil d'Ismaïl-pacha pour les séductions de l'Arménien Nubar, maître-Jacques de l'altesse égyptienne. Il ne demande pas, comme Aly pacha au congrès de Paris en 1836, puis en octobre 1862, et dans le Mémorandum du mois d'avril 18G9, l'abolition des capitulations en les déclarant un obstacle insurmontable aux améliorations dont la Turkio poursuit la réalisation. Nubar-Pacha, plus retors, a simplement proposé, et la commission internatioaale, formée de quelques consuls européens et qjii a tenu au Kaire huit ou neuf séances au commencement Je cetlo année, a adopté l'établissement d'une juridic- •vion unique, d'un tribunal mixte composé d'une majo-

rite de juges européens et présidé par un indigène. Mail les juges européens sont nommés par le khédive; îll sont inamovibles, ce qui n'est pas à nos yeux une ga[ rantie, et sujets d'ailleurs à recevoir de l'avancement, le bakchich ou pourboire, dont l'emploi est universel el l'influence irrésistible sur la terre de Milzraïm. Il fauf savoir enfin quelle législation appliqueront de tels iri bunaux et n'ajouter aucune espèce de foi à l'existence sérieuse et au fonctionnement régulier de lois égyptier nés dont on puisse rendre des Européens justiciables.

« On comprend que les ministres de l'empire plébis-j citaire soient disposés à s'entendre avec le factotum d'ui gouvernement purement personnel comme celui du khî dive, où la fantaisie joue le plus grand et même Vxxnxk que rôle. Mais la nation doit veiller à ne pas se laisse! sacrifier dans les intérêts de son commerce et de sa po-l lilique en Orient et ne pas permettre que des plénipo-j tenliaires de rencontre, en se passant réciproquement U rhubarl)c impériale et le séné vice-royal, prostituent sous couleur d'une égalité chimérique et mensongère, dignité du citoyen français au caprice d'un despote afrî cain.

« Nous espérons encore que les négociations entamée! ne s'achèveront pas sous le voile peu transparent de M diplomatie et dans les ténèbres épaisses des chancelleries ; la question est trop importante pour n'être pas portée par l'Opposition à la tribune du Corps législalil au moyen d'interpellations, »

On sait que les terribles événements de 1870 et de

[iSH interrompirent les négociations entamées avec

l'Egypte sur la question des capitulations. Quand les

circonstances parurent plus favorables, elles furent re-

jprises. Le 16 décembre 1873, j'avais l'occasion d'écrire

^ au Républicain de la Dordogne :

« A l'une des dernières séances de l'Assemblée nationale, il a été incidemment question de l'Egypte et des capitulations dont le vice-roi Ismaïl-pacha poursuit depuis si longtemps l'abolition. Il avait été au moment de l'obtenir de l'homme au cœur léger. M. Decazes, mieux avisé, a promis à l'Assemblée de ne rien faire là-dessus sans son antorisation. C'est quelque chose ; mais combien de nos honorables savent ce que peut être l'Égvpte et se doutent de la valeur intellectuelle et morale des

Miflérentes populations de l'Orient? J'ai bien peur qu'ils ne fassent, en cela, et de la meilleure foi du monde, de

Ja mauvaise besogne.

Ij « Postérieurement à la séance à laquelle je faisais illusion tout à l'heure, une dépêche du Kaire est arrivée i Paris, annonçant que le consul de France avait signé, ' tvcc le khédive, l'abolition des capitulations françaises, ùclte nouvelle est évidemment fausse, le fait ne pouvant, iprès un laps de si peu de jours, donner un démenti irutal à la parole ministérielle

« On s'est élevé, non sans raison, contre l'abus que 'ont les Européens de leur situation exceptionnelle en Drient. C'est un mal qu'il est plus facile de constater ju'il ne l'est d'y trouver le remède

« Sans nier qu'il faille apporter des modifications à l'état actuel des choses et rajeunir des capitulations plus

de trois fois séculaires, jo conclurai qu'il faut agir, cette matière, avec la plus grande discrétion et la pru"' dence la plus réservée, et que ceux qui, par ignoranci ou légèreté, ou calcul personnel, suivraient la voie co( traire, encourraient le blâme le plus sévère dont puj sent être frappés les contempteurs de la dignité et intérêts de la France. »

Vers le milieu du mois d'octobre dernier, les journaux ont annoncé de nouveau que la convention relative à la réforme judiciaire en Egypte avait été signée par le ministre des affaires étrangères de la République française le 29 septembre 1874. Si, contre toute vraisemblance, la nouvelle était vraie, on verrait bientôt quels fruits porterait cet arbre, et les hommes qui connaissent à fond l'Egypte, sa population et son gouvernement ne pourraient que gémir.

J'ai longuement Traité la question dans le Moniteur des intérêts matériels de Bruxelles, en 1870. Je prend* la liberté de renvoyer là le lecteur en attendant la publication prochaine de ce travail en un volume auquel je compte ajouter les développements nécessaires, et la conclusion dictée par les événements eux-mêmes.

Aux yeux des Orientaux, gens peu capables de comprendre la grandeur morale et d'apprécier la digniti'^ dans le malheur, notre pauvre patrie a, depuis la dci nière guerre, singulièrement perdu de son prestige. L» gouvernement hybride, incertain, équivoque, infligé i la France par la coalition des factions clérico-monarchiques, n'est pas fait pour le lui rendre. Il n'y a pas

en longtemps que Nubar-pacha insultait grossièrement Dire consul général à Alexandrie, sans qu'aucune sasfaction, demandée ni reçue, ait vengé la dignité de la rance et celle de son représentant. Nos nationaux se laignent amèrement du peu de protection qu'ils trouant dans ceux dont la mission est de les défendre contre is caprices et les abus de l'administration indigène. Il ît temps, grand temps que la République française, éfinitivement et fortement établie, envoie en Orient, 3mme ailleurs, des représentants qui ne la trahissent i ne la laissent bafouer, et dont toute l'intelligence et )us les efforts tendent au relèvement de notre influence ans le monde.

Page 1