L'EGYPTE, L'ISTHME DE SUEZ
(Extrait du Monilew des Inlérèls matériels do Bruxelles, du y octobre 18G9.)
L'Egypte est un pays dont on parle beaucoup et que .'on connaît peu. Je crois pouvoir affirmer que l'Europe, iprès avoir lu maint livre et maint article de journal jur les progrès merveilleux de ce pays qui marche à la êtc de la civilisation en Orient, qui est entré dans une 'oie glorieuse de régénération, etc., etc., après avoir vu Paris, à Londres, à Vienne, à Berlin, à Florence, à Jruxelles, dans toutes les capitales, son vice-roi, ses pahas et ses beys, après avoir admiré à l'Exposition unierselle de 18G7 les produits de son art et de son indus- Jrie, d'il y a six mille ans, je crois pouvoir affirmer que Europe connaît moins que jamais l'Egypte. En aucune occasion la parole célèbre « major e loninquo revercntia » n'a été plus vraie qu'à propos de Orient, et particulièrement de l'Egypte. Le prestige ont l'imagination occiderdale entoure les contrées loinlines, est en raison directe de la distance, et aussi de
I "ignorance où l'on est du véritable état des choses. Et
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cependanl la vapeur a mis Alexandrie ù cinq jours demi de Marseille, le Kaire à six jours de Paris. Et d pendant il y a, entre l'Europe et l'Egypte, un va-et-vie« continuel et considérable! Mais quoi? Les savants, lil littérateurs et les touristes prennent leur essor au-dessus de ce bas monde, daignent à peine jeter les yeux sur quelques mosquées, se perchent un instant sur la poin émoussée de la grande pyramide, courent à Thèb souvent jusqu'à la première cataracte, rarement jusq la seconde, et se hâtent de revenir écrire à Paris leûi Voyage en Egypte. Est-ce pour cela que, dans aucur des livres que nous avons lus en grand nombre avan d'arriver au Kaire, nous n'avons rien trouvé de ce (Jik nous avons vu depuis pendant un séjour de trois annt dans le pays? C'est fort probable. Quant aux marchand européens, gens d'aflaires et industriels de toute sorte écume et lie de toutes les nations à d'honorables et tri rares exceptions près, cette tourbe a bien autre chi en tète que la description de l'Egypte contemporaii Beaucuu|) sont à peu près illettrés ; tous sont venus pu . faire au plus vile leur fortune per fas et ncfas, et, d préférence, per nefas; ils vivent des abus et n'ont gard de les dévoiler.
L'Europe aurait pourtant le plus grand intérêt à ci naître l'Egypte. La colonie européenne à Alexand et même au Kaire, est très-considérable. La Franc compte un grand nombre de ses enfants. Par Iradi comme par inclination, elle ne saurait se désinlére de l'Egypte. D'ailleurs elle y perce, pour le mond pour la postérité, le canal maritime de l'isthme de S et, à défaut d'autres motifs, celui-là est plus que su sant pour tenir toujours en éveil l'attention de n patrie sur ce pays.
Il faudrait beaucoup de temps et d'espace, pour dèfiii
expliquer cl réduipc à sa juste valeur le prestige qu'exerce le nom de l'Orient sur la plupart des imaginations. L'Orient est une enfance éternelle. Tout y a commencé, rien ne s'y est achevé. La race ouvrière de la civilisation s'est hâtée de fuir ce chantier malsain où l'air que l'on respire assoupit, énerve et tue, pour aller accomplir son œuvre dans l'atmosphère fraîche, tonique et stimulante de l'Occident ; et sur la porte de l'Orient on lit :
prudent opéra interrupta...
Imé question très-complexe de race et de tout ce qui tient essentiellement à la race, c'est-à-dire la religion, l'état social et politique. Le problème total d'Orient se compose d'une multiplicité de problèmes partiels qu'il faudra résoudre les uns après les autres, d'une manière larraonique, pour arriver de ce côté à l'apaisement et à 'équilibre.
Pour l'instant, nous le répétons, une seule grande îhose se fait, et dans peu sera terminée, en Orient. C'est me œuvre de l'Occident : le percement de l'isthme de !ucz.
11 est devenu difficile d'écrire sur ce sujet, et il semble fu'on l'ait épuisé sous toutes ses faces, politique, com- • Qerciale, scientifique, technique. Mais ce qui donne au lus humble une facilité prodigieuse pour parler avec uelque autorité d'une chose, c'est de l'avoir vue,' et en ela consiste assurément tout le mérite de ce qui va livre.
On peut, en Europe, partout lire des documents, des Dmmunications, des comptes rendus, étudier des plans t des caries, regarder des photogrupliies. Avec ces se-
cours, on aura sans doute une idée assez approximativedu travail, des moyens employés pour l'efToctuer, et, dans une certaine mesure, des difficultés qu'il rencontre. Mais on ne verra jamais de la sorte l'œuvre mouvante , vivante et parlante pour ainsi dire , la végétation, les villes, les j^opulations s'épanouissant dans 1( désert, la création sortant du néant. Dix jours de voyap dans l'isthme font toucher du doigt toutes ces merveilK -
Il y a neuf ans, aucune d'elles n'existait. L'aspect d<! l'Isthme, à vol d'oiseau, ne présentait, sur une longucui de cent soixante kilomètres, que du sable et des maraide Damiette aux ruines de Péluse, les bassins des.chés du lac Timsah* et des lacs Amers*, une plaine ink conde et monotone, inégalement renflée à trois endroit >■ à Al-Guisr, au Serapeum, à Chalouf-al-Terraba. Nul vr lige d'habitation humaine, pas Un brin d'herbe, pas une goutte d'eau potable. C'est sur un pareil terrain que les premiers travailleurs sont venus résolument, héroïqurnient, planter leurs piquets, ici, là, à gauche, à droit partout, pour prendre à la fois possession de toute surface de leur travail, alin que pas une parcelle ne pj leur en échapper.
Le grand ennemi, c'était la soif. Ce fut le premier qi l'on dut combattre. Un canal deau douce arrosait l'anlti que terre de Gessen ; on le prolongea jusqu'au lac Ti^ sah ; puis, l'infléchissant à droite vers la mer Rouge, le conduisit jusqu'à Suez sur une longueur de quatre vingt-neuf kilomètres. Mais à gauche, pour porter l'eai du Nil jusiju'à la Méditerranée, il ne pouvait être ques^ tion d'un canal, à cause de la hauteur du Iim rain. Ou
1. Jadis aliinento par los ^.'randes crues du Nil et | crocodiles, d'oii son nom (Timsali, en arabe, signitie croc