‹ Lettres sur l'Égypte contemporaineChapitre 4 sur 35 · Exode, chap. xt, v. 2-3, et chap. xu, x. 35-3G · texte numérisé non relu

Exode, chap. xt, v. 2-3, et chap. xu, x. 35-3G

2. J'ai dit plus haut que la population y avait triplé depu! l'achèvement du canal d'eau douce. Que sera-ce quand le canal maritime sera ouvert! Port-Saïd et Suez, les deux t<>tes de la ligne, ont un splendide avenir, qu'Alexandrie doit voir d'un œil jalouj L'œuvre du conquérant macédonien sera déplacée et scindée.

entre l'Altaka et une seconde chaîne de montagnes revtHues d'une nuance violacée. Partout l'aridité et la • lé.soiation, nulle part un brin d'herbe. Ce paysage sans végétation avait quelque chose de fantastique, de sinistre, d'implacable et de grandiose. Involontairement je pensai à un peintre et à un poëte, à Salvator Rosa et à Dante Alighieri.

Le lendemain, j'allai voir un officier de marine à bord du Donaï mouillé à une heure en mer. Le Donaï est un de ces gigantesques paquebots des messageries qui font le service des mers de l'Inde et de la Chine. Son nom est celui d'un affluent du Cambodge à Saigon. Je fus servi à table" par un jeune et joli Chinois. Comment peut-on être Chinois et joli? Je ne l'aurais jamais cru, si je ne l'avais vu. Il y a sur ces paquebots une foule de domestiques chinois et malais ; par exemple, ces derniers sont affreux. Du pont du Donaï, on apercevait, en face sur la côte d'Asie, une petite oasis, seul point vert dans l'horizon gris : ce sont les Fontaines de Moïse, sources saumàtres entourées d'arbres., où les Européens de Suez vont faire des parties fines le dimanche, à âne ou en barque, sans se soucier des trompettes et des tonnerres du Sinaï.

De retour à Suez, je m'avançai à pied, dans l'aprèsmidi, jusqu'au bas de l'Attaka. J'avais la prétention de gravir la montagne. Mais je ne me doutais pas de la distance. La nuit venait, un orage me surprit, et je rebroussai chemin pour retourner à l'hôtel, où je rentrai tout trempé.

Le lendemain matin, je montai en wagon et le chemin de fer me conduisit à travers le désert dans la direction du Kairc. J'aperçus enfin les écoles et les casernes de l'Abbassyeh, puis je revis des arbres, des champs, des prés ; j'avais soif de verdure. Quelques

minutes après, j'étais chez moi, à l'avenue de Choubi Ce voyage m'a rendu très-heureux, et je voudra avoir réussi à faire bien comprendre tout ce que j'ai Je n'ai point à revenir après tant d'autres sur les av) toges immenses qu'aura pour le monde entier l'achè^ ment du canal maritime de Suez. Ce qui m'a peut-êU le plus frappé dans tout cela, c'est la gloire pure éclatante qui en ressort pour la France. Sans doute, le vice-roi d'Egjpte a mis des gouverneurs dans les vilU de la nouvelle province que lui a créée la Compagnie; ceux de Port-Saïd et dismaïlia, avec qui j'ai voyagé que j*ai retrouvés à la table de M. de Lesseps, au bal la direction générale, sont des gens charmants et don| on se loue partout. Mais, encore une fois, dans l'Isthme on est en France, et je me sentais chez moi.

Le personnel dès différentes branches de l'administration est une élite, à tous les points de vue. Et que ensemble, quelle ardeur, quelle foi, quelle unanimité de pensées, d'espérances et de soucis ! Gomme on aspir^ à la réussite, à l'achèvement de l'œuvre commune Chacun y prend un intérêt personnel et fait de la chos^ publique sa chose propre. Un simple commissaire d^ bateau à vapeur, qui contrôle les billets des voyageui me disait, en allant d'Ismaïlia à Port-Saïd : « Ah! mon^ sieur, je voudrais ne pas mourir avant d'avoir vu la fin ! On meurt sur ce champ de bataille comme sur le autres; mais on y meurt avec la satisfaction d'avoi^ travaillé à une édification et non à une destruction. Le vies humaines et les millions semés dans ce désert récolteront plus tard en abondantes et précieuses moia sons. Heureux l'homme qui a attaché son nom à celt grande conception et qui couronne une vie déjà si bie^ remplie par l'accomplissement d'une pareille œuvre Heureux tous ceux qui y ont concouru dans la mcsur

de leurs forces et de leur talent ! Chacun d'eux aura le droit de ressentir un légitime orgueil quand on dira en parlant de lui : Il était de la grande armée de l'Isthme. Armée pacifique, armée du progrès et de la liberté, qui répand le bien-être et la prospérité sur son passage.

Abbassyeb, juin 1867.

L'âne de Buridan, placé entre deux picotins d'avo|ii se trouvait fort embarrassé. Pour moi, entre deux pèl rinages, je n'hésite point, et je m'abstiens, non pa parce que je suis dans le doute, mais parce que je n'en ai aucun. Mou domicile est maintenant au désert : si yi prends la route de droite, elle me mène à la Mekke ; si je prends celle de gauche, elle me conduit à Jérusalcn; Mais je reste où je suis, peu soucieux des mythologici sémitiques du juif, du chrétien et du musulman; et mon poste est excellent pour recueillir une ample nioissoj| d'observations de toutes sortes, et faire, sans bouger <j(| place, comme le héros de l'épopée grecque qui, vous le .savez,

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m.ixnH,

L'Egypte, je ne saurais trop le répéter, est, en efîef, le rendez-vous de toutes les races, de toutes les mœurs, de tous les contrastes, un microcosme enfin. Donnezvous la peine de vous asseoir : je vais vous montrer la

lanterne magique avec beaucoup de pièces curieuses à voir.

A peine installé dans les sables de l'Abbassyeh, à côté des écoles et des casernes, j'assistai à un spectacle dont le souvenir m'émeut encore profondément; et je voudrais, en traçant un crayon imparfait de ces scènes, faire passer dans toutes les âmes l'horreur et l'indignation que j'ai ressenties.

C'était vers le milieu d'avril dernier. On célébrait la Fête du Sacrifice, comme disent les Turks [Kourhan- Bairam), ou simplement la Fête {Al-Aïd), pour parler comme les Arabes. Moi-même, j'allai chez un jeune bey de mes amis qui demeure dans l'ile de Rodah, en face du Vieux-Kairc, manger le mouton sacré. Sur la route, qui était longue, je vis, en allant et en revenant, toute la population musulmane en habits de réjouissances et disposée à faire fantasia * toute la nuit. C'est ce qui arriva en effet. Mais quel réveil !

De chaque côté de la maison où j'habite, ancien serai construit par un riche bey pour son harim et entouré, comme il convenait à cette destination, de très-hautes murailles, sont groupées des tanières en nombre assez considérable, formant deux forts villages. Il y avait là une animation extraordinaire, des cris, des chants avec accompagnement indispensable de daraboukka 2. Ces

1. On abuse étonnamment de ce mot, qui est, ainsi que tout le monde le sait, d'origine grecque, mais qui est tout à fait détourné de son sens primitif. Un dîner, une réunion, une pi-omenade, une cérémonie publique, fanlada; vous mettez des boutons neufs à un vieil iiabit, fantasia; vous dites une jjlaisanterie, fantasia; vous coupez votre barbe, fantasia; vous la laissez repousser, fantasia. Ce mot a une élasticité incalculable dans le langage de tous les jours.

2. Instrument populaire qu'on trouve dans chaque cabane. Il se «omposûd'un cjliadro creux en teri'e cuite s'évasaut eu uncônetron-

misérables, oubliant leur mipèrc, se livraient innoceni' ment à la joie. Las enfin de lanl de plaisirs, ils s'endorn mirent sans doute avec des bouches souriantes et ei balbutiant encore les derniers sons d'un deinicr refrainj Pendant qu'ils sommeillaient, des soldats en armes cer^ naienl silencieusement les villages, et, au jour, nul n'er put sortir.

On avait commandé cinq mille hommes pour augmenter l'effectif de l'armée égyi)tienne singulièrement diminuée par les victoires Cretoises, et il s'agissait de fournir la commande. En temps ordinaire, il y a, parait-^ il, une manière de conscription, un semblant d'ordre et de légalité ; mais c'était ici une levée supplémentaire, et on faisait comme on pouvait.

Dans une caserne de cavalerie toute voisine, une sorte de conseil de révision alla s'établir sous la présidence du pacha, préfet de la police du Kaire ; et bientôt, de| ditTércnts quartiers de la ville où tout s'était pass comme dans les villages prochains, on vit monter des troupes d'hommes de tous âges, en haillons, en habitg de fête, comme on les avait pris, liés trois à trois, poussés par des soldats à pied et des kawas * à cheval,

que également creux, sur la circonférence la plus grande duquel on a tendu la peau fort épaisse et préparée d'un certain poiss du Nil. La personne qui joue de cet intrument en place !■ cylindrique sous son bras gauche, et, sur la peau qui i comme une timbale, marque en alternant avec les deux mains un rhythme vif, saccade, que les Maures ont introduit en Kspa-jne oH on le retrouve dans les boléros, que les Sarrasins ont acclimaté on Sicile, d'oU il s'est répandu dans toute l'Italie, et que les maîtres italiens, notamment Donizetti et Verdi ontempI"\>' fri quemment, trop fréquemment peut-être.

1. Sorte de gendarmes, troupe mercenaire coniposée presqu» entièrement d'Albanais; types magnifiques, pour la plupart; ligures et caractères de sacripants. Ce sont les descendants dei vainqueurs du Oranique, d'Issus et d'Arbelles.

suivis de femmes qui pleuraient, qui criaient, qui hurlaient : « Ya Ibrahim! Va Mohammed! Va Moustàfa ! Va Ildçan!...»^ Elles appelaient un fils, un frère, un père, un mari. Au Kaire, toutes les boutiques arabes étaient fermées ; la ville était déserte et morne.

Vers quatre heures après midi, je me rendis aux abords de la caserne de cavalerie. Ils étaient assiégés par la foule des femmes, des vieillards et des petits enfants dont les proches étaient révisés par le conseil à l'intérieur. Des soldats armés de courbags, ou de nerfs d'éléphant ou d'hippopotame, tenaient tout ce monde à distance respectueuse en distribuant des coups aux plus indiscrets. Les femmes déchiraient leurs vêtements, se couvraient la tôtc, le visage et la poitrine de boue et de poussière, en couvraient leurs enfants, se frappaient les joues et le sein. Une hideuse vieille, l'œil fixe et hagard, répétait sans cesse sur le même ton : « Ya toalédi! Ya walédi! ^ » Figurez- vous le rhythmc parisien « des lampions » pris au tragique et appliqué à une douleur folle. Une autre, parée encore de la veille, les oreilles et le cou pleins de sequins d'or, dansait une sorte de balancement sinistre en murmurant des paroles sauvages. Une autre, accroupie à terre, en allaitant son enfant, chantait une chanson lugubre, et les larmes lui ruisselaient des yeux. Beaucoup proféraient 'des malédictions.

Un vieillard, assis sur le sol, se lamentant, prenait avec ses deux mains des poignées de sable qu'il lançait derrière lui par-dessus sa lèle nue, et s'en remplissait les yeux, la barbe et les cheveux. Il avait perdu ses

1. Ya est le signe du vocatif. Ici, on dit à son domestique : « 0 Abd-Allali, apporte-moi mes bottes! ». comme Kalkhas dit dans riliade au lils de Péléo : « n 'hr/ùXiù. »

2. « 0 mon garçon! û mon garçon I » Le temps fort sur la syllabe lé de ioalèdi; ïi presque muet.

deux fils. II vint in'embrasser les pieds. Que pouvais-je? Impassible, un niagninquc cynocéphale, qu'un homme tenait à la chaîne, considérait tout cela. Parfois, un heureux , dont le conseil n'avait pas voulu , sortait : les siens, qui guettaient, sautaient sur lui, l'embrassaient, pleuraient, mais alors de joie, et l'emportaient au plus vite bien loin. Le désespoir des autres redoublait. J'avais de la peine à ne pas éclater moi-même en sanglots. Je m'arrachai enfin à ce tableau déchirant.

Pendant deux ou trois jours, la terreur plana ainsi sur la population. Beaucoup de ceux qui n'avaient pas été pris se, sauvèrent au désert avec quelques provisions et se cachèrent dans la montagne Rouge. Malgré le peu d'attention que la colonie européenne fait en général à ce qui se passe dans le monde indigène, les scènes dont je viens de parler avaient été trop violentes pour ne pas émouvoir les plus indifférents. Le gouvernement prétendit que les ordres avaient été mal compris et mal exécutés. On voulut insinuer qu'il n'était point question d'un recrutement, d'une jî>v55e d'hommes pour l'arméo égyptienne , mais qu'on avait seulement saisi tous lea fellahs qui étaient hors de leurs villages, sur lesquels on allait les diriger. Néanmoins, je tiens d'employés de la police qu'il s'agissait bien réellement d'une levée de soldats.

Ce qu'il y a peut-être de plus admirable en tout cela,' c'est qu'on ne craigne point de confier des fusils ù des] .gens qu'on a ainsi brutalement arrachés à leur famille. Comme les Pharaons et les Ptolémées, ses augustes pré décesseurs, comme tous les maîtres qui ont passé sur l'É gyple, Ismaïl-Pacha peut bien s'inliluler le souverain d peuple obéissant. Il est bien assuré que nul ne se révoL tera. La race sémitique est le paradis de la grûce et d bon plaisir dont les fleurs empoisonnées peuvent s'y épa-

TROISIÈME LETTRE il

nouir et s'y perpétuer tout à leur aise. Telle race, telle religion, telle politique, telle langue, telle littérature : tout cela ne fait qu'un. Mais nous étudierons cette grande question une autre fois. J'ajouterai seulement ceci-: ces scènes, assurément, sont affreuses; cette \iolence est abominable; la douleur de ces infortunés, digne delà plus grande pitié. Mais il y a une chose certaine, c'est que les acteurs et les victimes mêmes de ces atrocités en ont perdu plus vite que moi le souvenir. Leur désespoir était vrai, profond, amer; toutefois, ces vêtements déchirés, ces têtes et ces poitrines souillées de fange, ces ciis, ces hurlements, ces chants et ces danses funèbres, toutes ces traditions de l'antiquité que nos livres nous racontent et que j'ai vues ici comme une réalité vivante, sont, en partie, une affaire de tempérament, de moeurs, de milieu social, et, en quelque sorte, l'accomplissement des rites de l'affliction. Ce peuple est un éternel enfant : les larmes et le rire se touchent et se confondent chez lui, et rien n'y laisse de trace. C'est ce qui fait sa faiblesse, son avilissement, et aussi son bonheur : un bonheur tout relatif et peu digne d'envie.

Quittons enfin un sujet aussi triste, et venons à quelque chose dont il n'y ait pas à pleurer. Et qui sait? Je ne désespère pas de vous faire rire un peu, si je puis vous peindre assez bien les choses que j'ai vues.

Et quorum pars magna fui...

Il s'agit de souvenirs d'estomac qui remontent à plus d'une année, mais qui sont encore poignants.

J'étais présent, dans l'une des écoles de l'Abbassyeh, aux examens de fin d'année. Je vous parlerai de ces examens et des écoles en détail, quand je traiterai ex professa le plaisant thème de l'instruction publique en

Eg3pte. Je ne veux aujourd'hui que vous raconter le di'jcuncr auquel, avec tous les assistants, je me trouvai convié.

Vers le moment de la journée que les Arabes appellent Al-Dohr, et qui est environ notre midi, nous entrons dans une salle où sont dressés deux vastes plateaux de cuivre sur des supports ou escabeaux en bois. Sur le bord circulaire de chacun de ces plateaux sont rangées huit ou dix soucoupes contenant des légumes confits dans le vinaigre, des œufs durs, du lait caillé, etc. : ce sont les hors-d'œuvre. A côté de chaque soucoupe on voit deux cuillers en buis ou en corne, l'une pour la soupe, l'autre pour le sorbet final. Pas d'assiettes, pas de fourchettes, pas de couteaux, pas de verres. Lorsqu'on entrait, un noir, placé à la porte, vous versait sur les mains un peu d'eau au-dessus d'un bassin de cuivre et donnait à chacun une serviette longue et étroite en colon assez gros, brodée d'or aux deux extrémités. On s'assied sur des chaises de paille, de grossière façon européenne, autour du plateau, sur lequel est apporté un bol contenant de la soupe au vermicelle, assez claire, avec un os de viande au fond. Les convives qui, sauf moi profane, étaient de vieux oulémas * barbus, en costume antique, présidés par un bey portant le tarbouch et la redingote droite, les convives allongent prestement leur cuiller et mangent à cette gamelle. Au bout d'un instant, le bey président fait tomber, par un geste délicat, du bol sur le plateau , l'os de viande, et chacun se précipite pour fouiller avec ses doigts les cavités de cet os et en retirer des parcelles de chair. Chaque bouchée se mangeait au nom de Dieu {Bismillah .'); c'est la parole que ces saintes gens ne cessaient de se marmotter les uns aux

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