L'ISTHME DE CORINTHE
Dans un précédent travail sur le canal maritime de Suez, nous avons eu occasion de constater la rareté et l'inexactitude des informations qui parviennent à l'Europe sur l'Egypte, pourtant si près de nous. La Grèce, plus rapprochée encore par la distance de son territoire, par le sang et par la langue de ses habitants, ne nous est pas plus connue ou nous l'est même beaucoup moins. Il y a longtemps que les derniers échos de l'explosion de phiihellénisme qui retentit jadis dans notre Occident, se sont évanouis. La diplomatie de 1827 a mis au monde un avorton qui ne peut ni vivre ni mourir, ci l'indifle-
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rence la plus profonde, la moins justifiée, la plus ave gle a succédé à cet effort inconiplel ci stérile.
Nous n'avons point à envisager ici le côté politique i la question, bien qu'il soit cntièreTnent lié au problèn de la prospérité industrielle et commerciale du pays et celui du développement de la civilisation. Nous voulo particulièrement appeler Taltention sur ce point, q rOrient, en général, renferme des richesses inconnu et, pour ainsi dire, vierges, des sources d'exploitalioj qu'on ignore, qu'on méprise ou dont on se défie, cà toi selon nous. Cette défiance, h laquelle il serait facile remédier, s'explique toutefois. Si, jusqu'à présent, Ir capitaux de l'Occident ont refusé de s'aventurer on Orient, c'est qu'ils étaient peu rassurés par l'exemple d maints faiseurs qui réalisaient dans telles o\\ telles échel les du Levant des bénéfices de cinquante pour cent du jour au lendemain et qui entassaient alternativement et indifi'éremmont millions sur millions cl faillites sur failliles. L'ouverture du canal maritime de l'Isthme do Suez, en multipliant les rapports de l'Occident avec l'Orient, en sollicitant de plus en plus les regards d l'Europe à se porter vers le bassin de la Méditerranée et au delà, en faisant rayonner la lumière sur les opér. tions ténébreuses des tripotiers cosmopolites qui inf( tent la plupart des pays orientaux, écume et lie de loi tes les nations, dont le hideux aspect donne aux indigt' une si triste et si fausse ojunion de notre état sdcinl l'ouverture du canal de Suez, disons-noiis, contribuoi puissamment à créer et à développer un mouvement sérieux d'afi'airesdans le sens de la spéculation honnélf et d'un gain légitime et avouable. Le percement d'un canal maritime à travers l'Isthme de Corinthe, sans ;i à beaucoup près, une importance semblable, doniuiaji relativement des résultats analogues assez considérable-^
pour Je commerce de la Méditerranée et de la mer Noire et pour les intérêts de la Grèce.
On se plaint généralement de ce que la Grèce manque, dans son intérieur, de voies de communication. On ne réfléchit pas que la difficulté n'est point de construire des routes, mais de couvrir les frais de création et d'entrelien de ces routes par les produits de l'exploitation et du mouvement industriel et commercial qui doit les parcourir. Il n'y a pas bien longtemps qu'une voie de communication, fort courte, a été ouverte entre l'Attique et la Béotie, c'est-à-dire, entre une contrée stérile et très-peuplée et une contrée fertile et beaucoup moins peuplée, par conséquent dans les meilleures conditions pour multiplier les transports de la partie qui produit le plus et qui consomme le moins dans la partie qui produit le moins et qui consomme le plus. Eh bien ! les frais de construction de la route n'ont pas été couverts. Pourquoi? Parce que la Grèce est trop petite, parce que la plus grande et la plus opulente portion de la Grèce est hors d'elle-même, parce que la nation hellénique n'existe véritablement pas, n'étant pas constituée selon les nécessités naturelles de la race, de la langue, des frontières, des traditions histoi'iques et des.aspirations populaires. Nous nous retrouvons ici au seuil du terrain politique que nous n'avons pas à franchir.
Sans résoudre ou trancher, ni même poser les questions de cette nature, le percement de l'Isthme de Corinthe aurait pour la Grèce des avantages immenses, beaucoup plus grands même que ceux que le canal maritime de Suez pourra procurer à l'Egypte. Nous avons en offel occasion de dii-e, à propos de cette œuvre giganh'sque dont le monde vient de voir l'accomplissement ivec la joiela plus profonde et l'admiration la plus viye,
que l'Egypte en profiterait moins que le reste de l'univers; que la civilisation occidentale no ferait que passer devant elle sans y pénétrer ; que Port-Saïd et Suez gagneraient tout ce que perdraient Alexandrie et le Kair© Nous persistons dans ce sentiment. Mais pour la Grec et l'Isthme de Gorinthe, la situation est toute difTérente
G'est au milieu, au cœur même du pays que passerî le canal, et que défileront à travers ce canal tous les vaisseaux allant de Barcelone, de Marseille, de Gènes, d( Livourne, de Brindisi, de Venise, de Trieste à Nauiilie, i Palras, au Pirée, à Smyrne, à Constantinople, à Odessa ou revenant de ces points vers les premiers. Le mouv ment perpétuel et toujours croissant qui se produira 1 long de cette artère pénétrera de là facilement dans lin' térieur du pays, soit au nord, soit au sud ; car au lieu d rencontrer comme en Egypte des populations inertes, des races naturellement inférieureset en décadence mémo sur le maximum do civilisation qu'elles ont pu atteindre jadis, il sera reçu et transmis de proche en proche par une race supérieure, active, intelligente, et qui n'aspin qu'aune regénération dont elle est, en vertu de cette asp ration même, tout à fait digne et capable. Enfin, si l'o considère les choses dans leur ensemble, le canal maritime de l'Isthme de Gorinthe apparaît comme le com|)lémenl de celui de l'Isthme de Suez, et comme un surcroit d'abréviation et un dernier perfectionnement dans le tracé de la grande roule du commerce occidentooriental .
Dans les séances de l'Académie des sciences du 28 avril, du 28 juillet et du !<»' septembrede l'année 1862, M.Grimaud de Gaux a lu trois notes fort intéressantes sur le projet de percement d'un canal maritime à travers risthme de Coiinlhe. L'autour y apprécie ce projet, comme nous le faisons, au point de vue des avantages
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que la civilisation en pourra procurer, soit au commerce international, soit à la Grèce en particulier.
« Pour peu, dit-il, cju'on ait navigué, on se rend compte aisément du prix que les marins et les voyageurs attachent à la moindre abréviation de la route, surtout de l'inquiétude et de l'agitation qui se manifestent à bord à l'approche des passages et des caps où la mer est toujours plus ou moins émue. Sous ce rapport, le cap Matapan n'a rien perdu de son ancienne renommée. Quant il s'agit de le doubler, c'est toujours un longus et anceps navium ambitus, pour rappeler l'expression de Pline. Or, si on a la faculté de traverser l'Isthme, que l'on vienne de l'Adriatique, ou du golfe de Gènes et de Lyon, ou des côtes d'Espagne et de Gibraltar: 1° on évite les écueils du cap, qui, parles gros temps, sont des dangers; 2" on raccourcit le chemin. En effet, des officiers inférieurs, marins expérimentés, ont fait les calculs suivants : Etant donnés comme points extrêmes de départ pour le Levant (c'est-à-dire Athènes, etc., non compris Alexandrie) : i" Trieste et les côtes de l'Adriatique; 2" Gènes, Marseille et les côtes d'Italie; 3" Gibraltar et les côtes d'Espagne et de Portugal, la route est raccourcie : 1" de 183 ; 2" de 84, et 3'^de 38 milles marins ; c'est-à-dJre que, si l'Isthme est ouvert pour aller à Athènes, la route est abrégée, savoir : en partant de Trieste de 24G kilomètres; de Marseille et de Gênes, de 136; de Gibraltar, etc., de 70. Or, pour se faire une idée de la valeur de .ces chiffres, il faut considérer que sont réputés bons marcheurs les voiliers qui font, en 1 heure, 6 kilomètres, et les courriers à vapeur qui en font plus de 16 (10,668 mètres, soit 9 milles marins).
« Ces chiffres font ressortir deux sortes d'économies; il y a d'abord l'économie du temps, qui pour les navires à voile devient considérable quand la merjest agitée, et au
cap Matapan elle l'est sans cosse; on louvoie toujou plus ou moins, soit en allant, swt en venant. Il y a en suite l'économie de la dépense, qui s'applique princip leraent aux bateaux à vapeur.
« VAlphée, bateau neuf des Messageries impériale à son premier voya.ge, a parcouru (aller et retou 2,836 milles marins, équivalant à 3,252 kilomètres, av une vitesse moyenne de 10,7 milles ; sa machine a co sommé 1 tonne 39a kilogrammes d'huile ; 4 tonn 8G 4 kilogrammes de suif ; 122 kilogrammes de décheli de coton, enfin 472 tonnes o80 kilogrammes de char; bon. Dans les voyages subséquents, les dilîérents orgi nés de la machine étant mieux assis, la consommati des trois premiers articles sera moindre ; toutefois, en comprenant l'équipage, cett& dépense n'ira jamais audessous de 100 francs par heure. Il résulte de là qu'o traversant l'Isthme, VAlphée aurait économisé 800 franc-
u La navigation générale de la Méditerranée retirer donc de la nouvelle voie des avantacres incontestabl
es.
« Quant à la Grèce, c'est le plus puissant moyen donner à son agriculture, à son commerce et à son dustrie un essor inconnu, en fournissant à leurs produij un débouché qui les mène directement sur tous les mï elles du monde. En effet, du cap Sunium à l'embouchui de l'Achéloùs, du cap Colonne à Patras ce n'est pli qu'un canal continu et presque en ligne droite. Sj toute la longueur de ce canal, des inflexions nombrei ses constituent autant d'abris, plusieurs susceptible^^ devenir des ports accessibles aux navires du plus gr« tonnage; tous entrepôts opportuns des produits les pU riches et les plus variés de l'agriculture appliquée à un sol fertile et bordant la mer, ou n'ayant qu'un court ti jet à faire pour l'atteindre. Ces avantages purement l^ eaux sont considérables. Il en est de pins grands enoor
Le jour où l'islliinc est percé, le grand chemin du commerce du Levant traverse la Grèce par son beau milieu ; et, ce jour-là, la Grèce n'est plus seulement l'appendice le plus méridional de l'Europe ; elle prend immédiatement et par la force des choses, dans le monde, le rang qu'elle a le droit d'ambitionner, en vertu de son histoire et de sa géographie. »
L'exposition universelle de 1867 a montré que l'espoir de voir un jour la Grèce reprendre une partie du lustre dont elle a jadis brillé dans la famille des peuples européens est loin d'être une chimère. Si le travail manque dans ce pays, la matière du travail y est abondante : il ne faut que des bras et des capitaux pour l'exploiter et la faire valoir. Il y aurait un aveuglement inexplicable et impardonnable à lui refuser les uns et les autres. Les entrailles du sol sont riches des marbres les plus variés et les plus précieux et renferment des trésors de minéralogie. On y trouve en grandes quantités le micaschiste, la limonite, la serpentine, la stilpnosidérite, l'émcri, la magnésite dont cinquante à soixante mille quintaux sont exportés chaque année en Angleterre le manganèse, le soufre, le gypse , la pierre lithographique.
Le charbon do terre s'étend sous le sol à Oro, à Koumi, à Olympie. La fabrication des briques est considérable. La culture des céréales, blé, seigle, orge et maïs, celle des pois, des haricots, des fèves, du tabac, du coton, donnent des résultats remarquables, spécialement dans la province de Nauplie où la ferme-modèle de Tirynthc a imprimé au travail agricole un mouvement et une in- 1«'nsité autrefois inconnus. Le«produit des céréales, qui - élève actuellement à vingt-cinq ou trente millions par
I année, pourrait monter à plus de cent cinquante millions, si ce mouvement et cette intensité s'étendaient à
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toutes les parties du sol hellénique et prenaient un dôj vcloppement proportionné au point de départ. La cuj ture la plus importante est celle de Tolivier. Il y avait eij Grèce 2,300,000 plants d'olivier en 1834, 7,500,000 ej 1860. Le vignoble couvrait 2,500 hectares en 1850, 49,250 dix ans après. La fabrication des vins, qui laissa à désirer, est toutefois en progrès. En 1860, la produc lion du raisin de Corinthe s'est élevée à 126 millions d| livres vénitiennes. La i)ommc de terre a été acclimaléï dans la province de Lacédémone.
La population agricole de la Grèce forme 51 p. c. de la population du royaume. Le dessèchement du lac Kopaïs dont la superficie est de vingt-cinq mille hectares, aug'j menterait de beaucoup les ressources agricoles du payi et serait l'origine de produits fructueux pour la spécul lation honnête et intelligente. Il est toujours en projet] Quant aux forêts, elles couvrent 541,966 hectares d( terrain. La pèche des éponçes donne lieu à une grand( concurrence. Les mûriers abondent dans le pays, et 1^ soie qu'on y fabricjue est d'excellente qualité; le drap la toile, les tissus de coton sont recommandables aupoinl de vue de la matière première comme à |celui de lan)is( en œuvre ; on fait à Sainle-Mauro et à Milo des denlclle| fort recherchées. La Grèce est fi ère de ses fabriques d'at mes; l'ébénisterie fleurit à Athènes; il v a dans cettd ville, ainsi qu'à Syra et à Gorfou, des orfèvres de talent Athènes, Syra, l'Eubée, Patras, les iles Ioniennes, le P^ loponnèse. ont des journaux en grande quantité. 1.professions libérales sont exercées par 18 p, c. de l;i | pulation du pays.
Nous avons emprunte les détails qui précèdent, miK comptes-rendus de l'exposition universelle de 186*3' publiés par M. Léon Michel dans le Manifeur, ù la a: des 26 octobre, 14 décembre 1867, 16 janvier 1868. Nou^
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devons citer textuellement le passage suivant qui démontre, preuves en mains, que la Grèce n'est point retdinbée, comme on le prétend vulgairement, à l'état sauvage, qu'elle ne s'est pas rendue indigne de l'appui c les puissances européennes, jadis mieux inspirées in'aujourd'hui, ont prêté à sa résurrection, qu'elle a Marché depuis quarante ans, et qu'elle marche enle et ne demande qu'à marcher toujours dans la irieuse et féconde voie du progrès et de la civililion :
« M. Manitaki, directeur des travaux publics au milistère de l'intérieur à Athènes, expose dans son Aperçu ir les progrès matériels de la Grèce les résultats des (Iforts tentés parle gouvernement pour relever la Grèce 'ic ses ruines.
« 23 villes détruites pendant la guerre sont construites à neuf sur des plans d'alignement ;
« 10 villes nouvelles fondées sur des emplacements nouvellement choisis ;
« 5,000 navires marchands arborant le pavillon d'azur croisé de blanc du royaume hellénique;
« 380 kilomètres de routes nationales ouverts à la (circulation ;
« 14 ports en réparation ou en construction ; « Le mouvement général du commerce qui était en 1858 de 44,201,511 drachmes pour l'importation 'et 28,865,185 pour l'exportation, en tout 73.066,696, s'est élevé en 1864 à 61,899,765 pour Timporlation, et 31,388,640 pour l'exportation, en tout 93,288,405 drachmes. »
Le temps ne peut que donner des résultats de plus en plus satisfaisants, et l'accomplissement de projets tels que le dessèchement du lac Kopaï» et le percement de l'isthme de Corinthe, qui nous occupe spécialement au-
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jourd'hui, est de nature à accélérer et à développer en core un mouvement si propice à la grandeur et au bien être de la nation helléni(]ue.
Les journaux ont d'ailleurs annoncé récemment qui la chambre des députés d'Athènes venait de voter ui projet de loi relatif aux études à faire pour le percemen d'un canal maritime à travers l'isthme de Corinthe Comme on le voit la question est à l'ordre du jour dan le pays même.
Ce n'est pas la première fois qu'elle y est mise. Lea Grecs anciens, les Romains, les Vénitiens, projetèrent ou tentèrentsuccessivemcntdepercerristhme.DemetriosPo; liorketes, C. Julius Cœsar, Caligula, Néron, sont cités pai Pline le naturaliste * et plusieurs auteurs anciens ; P& riandre, et quelques autres , par les commentateurs ; Thésée, Alexandre, les Cnidiens par Pausanias. L'ess que fit Néron semble avoir été le plus récent de tou peut-être même le seul réel. Selon le témoignage do Dio Cassius et de Suétone, le dernier rejeton du premier de Césars, personnage théâtral, amoureux de la pompe et