Prêtres et docteurs de l'Islam
autres. On apporta à la suite du potage une vingtaine de [ilats qui se succédèrent très-rapidement. On mange fort site, et cela donnait à tous ces personnages l'air de se jeter sur chaque mets avec une voracité et une gloutoniierie extraordinaires. Un dindon entier fut mis sur le plateau et chacun sembla en disputer les morceaux à son voisin en les arrachant avec les doigts. Pour moi, qui n'avais encore eu le courage de rien prendre, j'avisai une aile qu'on n'avait pas encore touchée, je l'empoignai et la dévorai à belles dents, résolu de borner mon repas à ce morceau immaculé. J'entendis bien les oulémas, sans doute scandalisés de ce que je me servais si copieusement, murmurer entre eux : « Kitir! kitir */ » Mais je ne m'en souciai. Les plats gras et les plats sucrés alternent : après le dindon, une gelée à l'amidon (oui, monsieur, à l'amidon), parfumée à la rose ; après la gelée, un ragoût de mouton aux oignons; après le ragoût, une gelée à l'amidon parfumée au tamarin, etc. Pour les plats de légumes, qui sont assez liquides, on prend un morceau de son pain, sorte de galette ronde et peu cuite, et, comme dans la chanson bien connue, de compagnie on trempe son pain dans la sauce. La main gauche est impure et doit rester sous la table ; la main droite seule agit. Un domestique circule autour des invités, ayant dans une main un verre et dans l'autre une de ces carafes en terre grise, légère et très-poreuse, qui sont d'un usage général et qu'on façonne dans la Haute- Egypte sur des modèles, presque tous très-gracieux, d'une antiquité reculée. On lui demande de l'eau ; il verse; on boit, et il remplit le verre à la ronde pour le convive suivant. Après le pilaf, plat de riz final d'obliga-
1. «Beaucoup! Beaucoup I» Dans la langue littérale, on écrit Kaçir.
tion, et le sorbet, sorte de boisson douce qu'on puise dans un bol de cristal, à la gamelle aussi, on se lève; oi se lave les mains comme avant le repas et l'on passe dans une autre pièce pour fumer en buvant le café. Tout le monde sait ce que c'est que le café préparé à k turke. On le boit bouillant et sans sucre, et l'on arriv( vite à l'aimer ainsi. Mais je ne puis m'habituer à 1( boire parfumé à la rose, comme on le sert quelquefoii ou empoisonné de girofle, ce qui est bien pis.
Depuis ce premier repas arabe aux écoles, j'en ai fait'^ un certain nombre d'autres dans des maisons particulières, et, l'étonncment du début étant supprimé, je m« Buis résigné à la chose d'assez bonne grâce. C'est, di reste, partout à peu près la même chose : la cuisine d» pays est peu variée. La seule viande de mouton y est ad mise ; les légumes et les fruits d'Egypte sont peu nombreux, peu succulents *. Beaucoup de musulmans s'eni vrent , en dépit d'Allah et de son Prophète , quant ils croient être sûrs que nul ne les verra. Mais cci gens-là ne savent, en réalité, ni boire ni manger. S'il commettent le péché de gourmandise, c'est grossie rement et sans ombre de talent pour se le faire par donner.
Si, pour un Européen, les plaisirs du goût sont ic médiocres et monotones, ceux de la vue ne laissent riei à désirer sous le rapport de la diversité et de l'étrangcti des spectacles.
1. A l'exception de l'orange, qui abonde et qui est délicieuse Quant à la banane, si vantée, c'est, ù mon avis, un horriblo m^ lange de pommade et de savon; la pastèque n'est que de l'eau; 1^ grenade est ennuyeuse et fade. Toutefois, vous le savez, de gusti bu», etc.. Mais que devenir lA où il n'y a ni petits pois, ni haricot flageolets, ni pommes de terre, ni cerises, ni fraises, nigroseillei ni ananas, ni prunes, ni pommes, ni poires, et ofi les abricots e^ les pèches ne sont que d'impertinentes parodies?...
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Cette année, j'ai ouvert le Ramadhan avec les principaux cheikhs de la ville.
Nul n'ignore que pendant les trente jours du mois de Ramadhan, aucun musulman ne doit manger, boire ou fumer entre le lever et le coucher du soleil. Les femmes enceintes et les nourrices elles-mêmes ne sont point exemptées de cette longue abstinence quotidienne. Mais si le jour les bons musulmans font carême, ils font carnaval le soir, et les quartiers arabes du Kaire sont remplis toutes les nuits, pendant ce mois, d'une animation et d'un bruit tout exceptionnels. Vers la fin de la journée, les dévots attendent, un oignon à la main, que le coup de canon qui annonce la cessation du jeune leur permette d'y porter la dent. Un coup de canon signale également le point du jour et l'interdiction de toute nourriture. La masse du peuple pour qui rislam est une vérité et qui est, de plus, adonnée à une foule de superstitions, suit aveuglément tous les préceptes religieux. Les gens des classes supérieures s'aiïrancliissent en général de ces entraves, ou ne s'y prêtent qu'en apparence «t par respect humain. Ici, comme ailleurs, l'hypocrisie est surtout un vice de l'aristocratie. Plus d'un jeune bey, qui fait Ramadhan chez lui à cause de sa mère, de ses femmes, de ses domestiques, va déjeuner chez quelque Européen de ses connaissances, y manger du porc, et y boire de l'araki et du cognac.
Le dernier jour du mois de Chaban, vers le moment de la journée appelé ÏAsr, environ trois heures après midi, on annonce pour le lendemain l'ouverture du mois de Ramadhan. Des troupes de notables et de cheikhs, à cheval, à mulet, à âne, revêtus de leurs plus beaux habits et coillés de leurs plus gros turbans en fine mousseline ou en cacheuîire magnifique, parcourent les^dillerents quartiers et publient au son des instruments le
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saint temps d'abstinence. Toutes ces troupes se dirigent vers la mosquée de la citadelle. Monté sur mon âne, une bonne béte que j'aimo, qui me le rend un peu, je crois, et que je n'ai pas craint de nommer Pharaon, je me rendais aussi à la citadelle. Je fus bientôt pris entre deux escouades de croyants et je cheminai parmi eux. Après une courte station dans la mosquée, où je ne pénétrai pas, on revint, et je revins encore mêlé à la foule. Quelques-unes de ces pieuses personnes ne dédaignèrent pas de me parler. Un brave homme me dit: « An ta saioa saioa fil khala^? » Je répondis : « Aïioa"^. » Un autre : « Antakaman Ramadhan^. » El je dis en riant: « Ana kaman Moslem^. » Et les bons bourgeois du Kaire de rire de la meilleure grâce du monde. Gomme vous le voyez, ils sont fort tolérants.
Les trois premiers jours du mois de Chewal qui suit celui de Flnmadhan, sont appelés par les Arabes Al aïd al sahrir (la petite fête), et par les Turks, Rarnazhan Baïram. On se fait des visites de cérémonie comme chez nous le premier de janvier ; on donne bakchich aux domestiques pour acheter des habits et des chaussures. La petite bourgeoisie renouvelle à cette occasion sa garde robe et, en dépit des taches et des trous, le costume neuf doit durer jusqu'à la prochaine fête.
En temps ordinaire, le chant nasillard et chevrotant «lu muezzin au balcon des minarets suffit pour annoncer les heures de la prière. Mais pendant le petit Baïram et
1. Mot à mot : « Tui ementble ensemble à la eitadellef » Le mot répété tawa sawa, qui est île la Inn^'iie pari»-.' et qui ne s'éi-rit frut^re, je ponse, est fort exi)ressiret me semble très-ingénieux pour exprimer la parité et la simultanéité.